‹ Histoire de la littérature française (volume 2)Chapitre 94 sur 196 · D'AGUESSEAU · texte numérisé non relu

D'AGUESSEAU

« sous prétexte qu'il ne faut admettre que ce qu'on entend clairement, ce qui, réduit à de certaines bornes, est très véritable, » chacun se donnait la liberté de dire -.j'entends ceci et je n'entends pas cela ; que, sur ce seul fondement, on approuvait et on rejetait tout ce qu'on voulait, « sans songer qu'outre nos idées claires et distinctes, il y en a de confuses et de générales qui ne laissent pas d'enfermer des vérités si essentielles qu'on renverserait tout en les niant. »

Toutes ces prévisions de Bossuet s'effectuèrent. « Comme s'il était dans la destinée des plus profondes et des plus savantes recherches sur les premiers principes de la nature humaine de plonger l'homme dans l'abîme du scepticisme \ » le doute méthodique de Descartes produisit bientôt le doute universel, et lui-même fut impuissant à empêcher les conséquences funestes de sa doctrine mal interprétée.

Au dix-huitième siècle, le levain caché de scepticisme que renfermaient les principes de Descartes avait fermenté et s'était développé jusqu'à devenir un funeste poison. En même temps l'on rejetait et l'on ridicuUsait tout ce que sa doctrine renfermait de plus élevé et de plus spirituahste. Les idées innées étaient traitées de chimères; cette erreur grossière était un exemple mémorable de la faiblesse de l'esprit humain. A peine si quelques esprits distingués, comme d'Agcesseau*, comme le cardinal de Polignac ^, comme le père André *, restaient

ï Thomas Re;d, Recherches sur l'enteridement humain, cliap. i, sect. 7.

* D'Aguesseau fut, au dix-huitième siècle, le défenseur le plus convaincu du platonisme et du cartésianisme pur, de l'idéalisme et du spiritualisme, contre le naturalisme et le sensualisme d'Arlstote, de Locke et de Condillac.

Lire les Lettres sur divers sujets. Dans une, entre autres, de ces lettres, il déploie une grande puissance de logique et la plus saine érudition pour établir l'idée de la création et de la toute-puissance de Dieu, et pour rendre très probable, contre le sentiment de Cudworth, que Platon, ou du moins les très anciens philosophes qui l'ont précédé, avaient reçu de la tradition mosaïque de pures notions sur la création, l'unité et la toute-puissance de Dieu.

« Tous ces rayons différents, dit-il dans son beau langage, toutes ces étincelles de vérité, qui, lorsqu'on les envisage séparément, ne répandent qu'une lueur sombre et éqiiivoque, forment, quand on les réunit, un corps de lumière qui ne permet presque pas de douter que, sous des images et des expressions difiérentes, la vérité de la créaiion n'ait toujours eu dans le monde des maîtres et des défenseurs. » {Lett. sur div. sujets, m, Œuv., t. XII, p. 45, éd. 1776.

3 Le cardinal de Polignac, dans son Anti-Lucrèce, s'est principalement appliqué à combattre les épicuriens modernes, les Gassendistes et les Anglais. Il y attaque aussi plusieurs idées de I^ewton et défend Descartes sans le soutenir en tout. Le cardinal de Polignac était un des homriies les plus savants et aussi des plus spirituels de son époque. « Il s'exprime, sur les matières d'érudition, avec une grâce et une noblesse qui lui sont propres," disait d'Argenson, dont les Mémoires témoignent de la plus grande admiration pour ce a dernier des grands prélats de l'Église gallicane ». Il ne pouvait le voir, nous déclare-t-il, « sans rester pour ainsi dire en extase vis-à-vis de lui et en admiration de tout ce qu'il dit. » [Mémoires du marquis d'Argenson. t. I, p. 52.)

* On connaît tous les tourments que causa au jésuite André son trop grand

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