LEIBNITZ
fidèles à Descartes : ce petit groupe était un demeurant de l'époque précédente. Les principaux représentants du nouveau siècle furent généralement anticartésiens, non moins dédaigneux des rêveries mystiques de Platon que des abstractions vides de sens de son pédantesque rival, de l'inventeur des Catégories et de VEntélêchie. Néanmoins les esprits cultivés gardèrent encore un certain respect pour Aristote, parce que sa philosophie se fondait sur l'expérience. Celle du fondateur de l'Académie, qui reposait sur des idées innées, des abstractions, des hypothèses, fut chaque jour de plus en plus méprisée et dédaignée en France.
Cependant Platon et Descaries avaient encore un illustre continuateur de leur esprit en Allemagne, dans la personne de Leib.\itz, le sublime théoricien de l'infini. Ce grand homme était loin de partager toutes les idées de Descartes ; il écrivait à Malebranche, dès 1679 :
« Descartes a dit de belles choses, c'était un esprit pénétrant et judicieux au possible. Mais comme il n'est pas possible de tout faire à la fois, il n'a fait que donner de belles ouvertures, sans être arrivé au fond des choses, et il me semble qu'il est encore bien éloigné de la véritable analyse et de l'art d'inventer en général. Car je suis persuadé que sa mécanique est pleine d'erreurs, que sa physique va trop vite, que sa géométrie est trop bornée, et, enfin, que sa métaphysique est tout cela ensemble i. »
Ce vaste génie, doué, comme Bacon et comme Descartes, d'une sorte d'instinct inventif qui lui faisait entrevoir les desiderata de la science, aurait voulu refaire la philosophie, de telle sorte qu'elle pût se vanter d'une précision analogue à celle des mathématiques, et mettre ainsi un terme à toutes les disputes des diverses écoles et philosophiques et théologiques. Ses efforts furent honorés en Allemagne, mais à peine appréciés en France.
Une ère toute matérielle n'accueillit pas mieux le leibnizianismc que le cartésianisme. A l'exception de Fontenelle, de Diderot, du chevalier de Jaucourt, et d'un petit nombre d'autres, le dix-huitième siècle n'étudie Leibnitz que dans le Candide de Voltaire. Il rit de M de Thun-der-ten-Tronck, le meilleur baron possible du meilleur des mondes possibles, du bonhomme Pangloss et de son optimisme ^,
attachement au cartésianisme. Son Traité sur l'homme est une belle protestation contre les doctrines avilissantes de l'époque.
1 Voir le Discours de la conformité de la foi avec la raison, dans la Théodicée, s a Eh bien ! mon cher Pangloss, lui dit Candide, quand vous avez été pendu, disséqué, roué de coups, et que vous avez ramé aux galères, avez-vous toujours pensé que tout allait le mieux du monde ? — Je suis toujours de mon premier sentiment, répondit Pangloss ; car enfin, je suis philosophe : il ne me convient pas de me dédire, Leibnitz ne pouvant pas avoir tort, et l'harmonie préétablie étant d'ailleurs la plus belle chose du monde, aussi bien que le plein et la matière subtile. » [Candide, c. xxvui).
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et, sur cela, se croit en droit de ranger le philosophe de Hanovre parmi les esprits chimériques.
Cependant, le philosophe qui écrivait de lui-même : « Je me suis toujours senti plus disposé à corriger qu'à rejeter les opinions reçues : de là sont nées chez moi des idées conciliantes ^ ; >• ce philosophe sagement éclectique était digne d'être compris par un siècle d'examen. Ce grand théoricien qui, dans son optimisme idéaliste, et avec sa féconde loi de continuité, avait présenté la doctrine de la perfectibilité à son plus haut degré d'élévation, aurait dû être apprécié, compris au moins, par une époque si folle de progrès.
Le dernier soutien de la métaphysique en Europe disparut avec Leibnitz, cet homme rare qui fut à la fois philosophe, théologien, historien et philologue, le génie le plus synthétique et le plus universel qui ait brillé au dix-huitième siècle, et même, peut-être, qui ait paru depuis Aristote *, universel, non par les connaissances acquises, mais par la faculté de les acquérir et de les étendre.
Un autre étranger, d'un génie bien moins vaste, propagateur d'un système bien moins élevé, l'Anglais Locke :i632-1704), reçut en France les hommages qu'on déniait à Leibnitz, et fut célébré môme par des cartésiens, comme le P. Bcffier, qui manifeste pour Locke la plus vive admiration, bien que, dans son Traité des vérités premières, ou des principes innés, il suive la méthode de Descartes et la soutienne contre le philosophe anglais des mômes arguments dont la défend ont plus tard Thomas Reid et l'école écossaise.
Locke usurpa, au dix-huitième siècle, dans le domaine de la philosophie, la plus universelle, la plus funeste influence. Continuateur, en partie du moins, des plus dangereux systèmes de Démocrite, d'Occam, de Scott, de Hobbes, il combattit avec acharnement les idées innées, c'est-à-dire ces vérités nécessaires, éternelles et immuables, qui ne nous viennent pas du dehors, qui sortent du fond de notre nature, qui se forment au dedans de nous, dans notre raison, par une opération naturelle et mystérieuse. N'ayant puisé que le matérialisme dans l'étude de la médecine, qu il avait cultivée pendant quelque temps, et où il s'était rendu très habile, il soutint que toutes nos connaissances ont leurs racines premières et dernières dans la sensation, à laquelle, toutefois, il ajoute la réflexion. 11 hasarda de dire qu'on ne peut pas démontrer que l'àme est immatérielle, et que la fidélité de Dieu est la seule véritable démonstration que nous puissions avoir de notre immortalité^. Il ne craignit pas d'avancer que Dieu pouvait donner la
1 Lettre de Leibnitz au R. P. de Bosses.
» Au jugement de Cuvier {Hist. des scienc. nat., t. III, 3" leçon), Leibnitz « est incomparablement l'esprit le plus encyclopédique qui ait paru depuis Aristote. »
3 Locke, De l'entendement humain, liv. IV, chap. i i.
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