LOCKE
pensée à la matière: enfin, en faisant découler le bien elle mal moral du plaisir et de la peine qui suivent une action, il méconnut le principe du droit et du devoir, et contribua, pour sa part, à établir la morale de l'intérêt et la morale du sentiment.
Voltaire, dans le fond de l'àme, ne devait ressentir qu'une médiocre estime pour un philosophe qui s'était montré absolument insensible à l'éloquence, à la poésie, à tous les arts de l'imagination, absorbé qu'il était dans l'élude de la psychologie où il voyait le point de départ de toutes les sciences, le critérium universel, la méthode unique. Cependant l'auteur de la llenriadc fut un des premiers, en France, qui acclamèrent et exaltèrent l'auteur de V Essai sur l'entendement humain. 11 déclara que Locke était « le Pascal de l'Angleterre', le Platon de l'Angleterre, biin supérieur au Platon de la Grèce *. » Avec son iinpudenle témérité d'affirmation, il alla jusqu'à dire que « depuis Platon jusqu'à Locke il n'y avait rien ; que personne, dans cet intervalle, n'avait expliqué les opérations de notre âme '. y> A ses yeux, bien entendu, saint Augustin, saint Thomas d'Aquin, saint Bonaventure, saint Anselme, Lanfranc, Bossuet, Malebranche, ne méritaient pas seulement d'être nommés à côté du philosophe anglais. Les élèves firent chorus au maître, et la Harpe, môme après sa conversion , ne trouvait pas de paroles assez pompeuses pour vanter « le, plus grand des métaphysiciens, le respectable Locke *. » Les Anglais étaient pourtant loin de faire un aussi grand cas de Locke comme métaphysicien, et quelques-uns de leurs plus célèbres écrivains, tel que Hume, ne craignaient pas de dire que, sur le point fondamental de sa philosophie, il ne s'était pas entendu lui-même.
Les erreurs de ce philosophe, très honnête homme et chrétien, quoique inclinant peut-être au socinianisme, devaient être singulièrement exagérées dans notre pays; et, aiguisées parla méthode française, elles allaient, comme l'a dit M. de Maislre, devenir la honte et le malheur d'une génération entière ^.
Locke, en mettant la principale source des idées dans la sensation, avait reconnu que la réflexion était à elle seule mère d'une classe d'idées qui ne nous viennent pas des objets extérieurs. Ses disciples attribuèrent toutes les idées à la sensation. Locke, faisant dominer l'analyse rigide, et se renfermant dans le cercle des possibles et du monde visible, avait eu pour système de se taire sur ce qu'il ne comprenait pas, et d'ordonner la modération sur les matières qui s'élevaient au-dessus de la nature. Ses disciples déclarèrent que ce qu'on ne comprenait pas n'existait pas. Locke, dans les questions difficiles
1 Comtnent. sur Pascal.
* Diction», philos.
3 Siècle r/e Louis XIV.
'' Li/c, Z" part., liv, III, sect. v.
5 SoirJes de Sai?i.- Pélersbourg, 6* entretien.
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et douteuses, employait habituellement les formules circonspectes : il me semble, on peut supposer, je crois pouvoir inférer. Ses disciples ne surent qu'affirmer et trancher.
Le plus présomptueux, le plus téméraire de ces disciples du philosophe anglais fut le trop fameux Etienne Bonnot de Condillac, l'un des destructeurs, au dix huitième siècle, de la haute philosophie.
La ruine de la métaphysique, déjà commencée par Bacon, par Gassendi, très avancée par Locke, fut achevée par Condillac ( 1 71 ii-lTSc). Cet abbé philosophe, qui prétendit ramener toutes les facultés actives de l'âme à la sensation ou à la sensibilité au moyen du principe de la transformation de la sensation, exerça en France, au dix-huitième siècle, un empire plus grand encore que celui qui avait été exercé par Descartes au dix-septième. La philosophie de l'élève de Locke fut, jusqu'après la révolution, à peu près la seule admise. Elle inspira tous les livres de métaphysique, de morale, de sciences exactes ou naturelles', de droit, de grammaire, d'érudition, et pénétra môme dans les ouvrages élémentaires; enfin, sous la Répubhque et môme sous l'Empire, elle occupa toutes les chaires de la philosophie*.
Condillac, en développant et popularisant la doctrine de Locke, s'imagina faire accomplir à la philosophie un immense progrès. Il crut être le premier qui eût bien analysé les opérations des sens, le premier par conséquent, selon sa manière de voir, à qui il eût été possible de bien expliquer le système de nos idées. Le premier, pensait-il, il avait compris ce grand principe, que toutes nos connaissances et toutes nos facultés viennent des sens; car les péripatéticiens n'avaient pas connu cette vérité, malgré leur axiome célèbre, et Bacon, dans son Novum Organum, n'avait fait que l'entrevoir.
Après avoir envoyé à l'Académie de Berlin une dissertation sur l'existence de Dieu, où il donnait une preuve nouvelle et frappante de la création, en établissant que la cause qui ordonne ne peut être que la cause même qui a créé, Condillac publia, en 1746, l'Essai sur l'origine des connaissances humaines. C'est un de ses ouvrages le plus médiocrement écrits, et Diderot, ami de l'auteur, n'a pu s'empêcher de dire qu'il était beaucoup trop dilfus^ ; mais ses principales idées s'y dégagent déjà.
Son objet était de réduire tout ce qui concerne l'entendement humain à un seul principe, inconnu même à Locke, la liaison des idées. Il prétendit développer, à l'aide de ce principe, la génération de toutes nos habitudes, bonnes ou mauvaises, et, en remontant à l'origine de
1 Vicq d'Azyr aplacé jasqvie dans un Di':cours sur ianatomie l'éloge de « Condillac, qu'on ne loue point assez, de Condillac, aussi grand que Locke, au moins dans quelque partie de ses ouvrages. »
* Elle fut surtout enseignée b. l'tcole normale, au cours de l'Aîiahjse de l'entendeme7it humain, professé par le littérateur Garât,
3 Encyclop., art. Encyclopédie.