‹ Histoire de la littérature française (volume 2)Chapitre 97 sur 196 · CONDILLAC · texte numérisé non relu

CONDILLAC

nos idées, les suivre jusqu'aux limites que la nature leur a prescrites; par là, fixer retendue et les bornes de nos connaissances et renouveler tout l'entendement humain. Pour développer son principe, il s'applique non seulement à suivre les opérations de lame dans tous leurs progrès, mais encore à rechercher comment nous avons contracté l'habitude des signes de toute espèce, et quel est l'usage que nous en devons faire. 11 espère arriver ainsi à faire connaître les moyens par lesquels on peut éviter l'erreur et montrer l'ordre qu'on doit suivre, soit pour faire des découvertes, soit pour instruire les autres de celles qu'on a faites.

Longtemps après, en 1768, Condillac reproduisit un crayon de son Essai sur l'origine des connaissances humaines, dans le discours qu'il prononça devant l'Académie française, quand il fut reçu à la place de l'abbé d'Olivet. 11 y traça le tableau philosophique et historique de la marche et des progrès de l'esprit humain, avant et depuis la renaissance, et durant les grandes révolutions dont le monde fut si longtemps agité.

Rien ne paraissait plus important à Condillac que de détruire la prévention oii l'on est pour les systèmes abstraits, qui ne roulent que sur des sons. 11 voulut donc, dans le Traité dessystémes, publié en 1749, prouver que l'édifice des systèmes les plus célèbres n'était fondé que sur une supposition qu'on ne se donnait pas la peine d'examiner, ou plus souvent encore sur quelques équivoques de mots. 11 voulut, en apprenant à déterminer ses idées, dissiper tout le chaos de la métaphysique. Pour montrer l'inutilité et l'abus des systèmes, il s'appliqua principalement à combattre la vision en Dieu, de Malebranche, les monades et l'harmonie préétablie de Leibnitz, la prémolion physique des Thomistes, enfin les axiomes formulés par Spinosa dans son Éthique.

Dans un ouvrage publié cinq ans après le Traité des Systèmes,^ dans le Traité des sensations, il recherche ce que l'esprit peut devoir à chaque sens en particulier, et à la manière dont, à ce qu'il prétend, toutes les idées intellectuelles et morales naissent de nos sensations. Il distingue avec soin la psychologie de la physiologie. 11 prend plusieurs fois la précaution de dire que « dans le vrai, les sens ne sont que les causes occasionnelles, qu'ils ne sentent pas, que c'est l'âme seule qui sent à l'occasion des sens *. » 11 n'accorde pas la sensation à la matière ; dans la sensation, ilvoitl'activité de l'àme, qu'il reconnaît être une substance inétendue et simple ; enfin, il combat ceux qui portent atteinte à cette activité de l'àme qu'il se plaît à professer et à proclamer. Et cependant sa doctrine a enfanté le matériahsme. Suivant la Harpe, « le Traité des sensations est l'ouvrage qui a fait le plus d'honneur à l'abbé de Condillac ^ » Ce que l'auteur du Lycée, comme beaucoup

* Extrait raisomié du Traité des sensations. s lycée, 3° part., chap. i, sect. 5.

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d'autres, a le plus admiré dans ce traité de métaphysique expérimentale qui fut un moment l'évangile philosophique delà France, c'est la supposition que fait l'auteur d'une statue qu'il organise par degrés, en lui donnant successivement l'usage d'un sens, puis d'un autre, et en finissant par le toucher qui rectifie peu à peu toutes les erreurs qui, sans lui, se mêlent aux impressions de tous les autres sens. Mais cette imagination n'appartient pas à Condillac, lui-môme l'a reconnu.

On l'avait accusé d'avoir pris le dessein et l'idée de son livre dans Vllistoire naturelle, où Buffon, d'après Locke et Barclay, avait fait valoir les services que le sens du tact rend aux autres sens. Le philosophe, extrêmement piqué de ce reproche de plagiat, donna comme suite du Traité des sensations, en 1775, celui des Animaux, où il s'attache, avec aigreur et ironie, à relever les erreurs métaphysiques et physiques de Buffon, et s'efforce de prouver contre cet auteur, et conformément à l'avis du vulgaire, que les bêtes sont capables de quelque connaissance. Condillac, en combattant l'opinion de Buffon, qui attribue la sensation à la matière, servait la vraie philosophie.

Parmi les ouvrages philosophiques de Condillac, il faut encore citer sa Logique, composée pour l'éducation de l'infant, duc de Parme. Il a l'espoir que cette logique, qui « ne ressemble à aucune de celles qu'on a faites jusqu'à présent », sera en même temps « la plus simple, la plus facile et la plus lumineuse». Condillac a en effet traité la science du raisonnement d'une manière assez neuve. L'incontestable mérite de son livre est d'être écrit d'un style simple et suffisamment clair pour être, en général, à la portée même des ignorants : pouvoir être compris de ceux qui ne parlent la langue d'aucune science était la première ambition de Condillac dans tous ses ouvrages.

M. de Tracy, l'un des principaux philosophes appelés idéologues, a vanté le mérite émincnt de la logique de Condillac, qu'il nomme le fondateur de Vidéologie ^ Il a également loué la Grammaire générale ut raisonnée (1735). C'est encore, pour une grande partie, un développement du Traité des sensations. Condillac, en cherchant les signes que les langues nous fournissent pour analyser la pensée, en approfondissant les éléments du langage et les règles communes à toutes les nations, s'attache, comme dans ses premiers écrits, à développer toute la génération des idées en partant de la sensation.

La Grammaire raisonnée, longtemps regardée comme un chefd'œuvre d'analyse, a été développée par Sicard, par Domergue.

Dans les parties historiques et littéraires du Cours d'études, l'insli^ tuteur du duc de Parme soutint très faiblement sa renommée. Rien d'égal à la sécheresse, à la monotonie de ses histoires ancienne et moderne, à la médiocrité et souvent à la fausseté de ses

1 Tracy, É/ém. d'idéologie, Gramm., introd.

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réflexions sur la poésie. L'Art d'écr-ire, qui en fait partie, est peut-ôtre le plus faible de ses ouvrages ; Condillac, dont l'esprit avait plus de netteté que de profondeur, s'est grossièrement trompé en matière de goût en ne voyant d'autre mérite dans le style que celui de la justesse. L'instinct du beau littéraire, le sentiment de l'harmonie, lui manquaient complètement. Il s'est avisé quelque part de critiquer certains vers de Boileau. A les vouloir analyser métaphysiquement pour en montrer les défauts, il a tout simplement prouvé qu'il ne savait pas ce que c'est que versification et poésie.

Condillac était un sévère raisonneur. Il avait beaucoup de suite dans les idées, et une clarté de style qui fit dire qu'il avait « fait briller sur la métaphysique de Locke tous les rayons de l'évidence » *. Au premier abord il paraît être un esprit profond parce qu'il adapte le style philosophique à tous les sujets ; mais percez plus avant, examinez bien toutes ses raisons, sondez tout son système, vous verrez qu'avec sa présomption et sa suffisance dédaigneuse, il s'en tient à la surface, il ignore tout à fait l'idée de cause et tous les vrais principes de la métaphysique ; vous serez confondu delà vulgarité delà plupart de ses idées et de la fausseté dun grand nombre; vous demeurerez étonné qu'un penseur si peu original, un écrivain si ordinaire ait eu sur lesprit philosophique du dernier siècle une influence analogue à celle que Voltaire et J.-J. Rousseau avaient conquise dans un autre ordre d'idées.

Le dix-neuvième siècle devait voir pâlir celte gloire qui avait été si longtemps brillante. M. de Donald * fit justice de Condillac, mais avec queljue bonté, comme le remarquait le comle de Maistre^. L'auteur des Soirées de Siiiht-Pétersbourg, ce grand catholique, est le premier qui ait attaqué avec force et autorité le philosophe sensualiste. Il avait pour lui une violente aversion. Il ne pouvait penser sans colère * à cet odieux écrivain '% à x ce détestable Condillac, l'idole fatale de la France «, » « le plus fatal de tous les conjurés modernes ". » L'auteur du Traité des sensations n'eut pas, croyons-nous, des intentions si perverses; mais on ne saurait nier la gravité du mal qu'il a causé, peut-ôtre tout à fait involontairement *.

1 La Harpe, Z,^c., t. XV, in-I8, 1823. De la philosophie du dix-huitième siècle, introd.

- Voir Hecherch. philos., chap. ii.

3 Lettre à M, de Bonald, 10 juillet 181S. — * Ibid.

5 Ér/airciss. sur /ev sacrifices, cliap. ii.

« Lettre à M. de Bonald, 15 novembre 1817.

"> Au même, 10 juill. 1818. — Voir encore Soirées de S.-Pétersb., 6» entret.

* Suivant M. de Laromiguière, scn système des facultés de l'àm" a été mal compris. D'après ce philosophe, non seulement Condillac n'est pas matérialiste, on pourrait l'accuser d'un excès de spiritualisme ; non seulement il n"ôte pas à l'âme son activité, quelquefois il lui en accorde trop. {Leçons du philos., 9Meç., ir^ paît.)

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