‹ Histoire de la littérature française (volume 2)Chapitre 98 sur 196 · LE CAT, MÉRIAX, BONNET · texte numérisé non relu

LE CAT, MÉRIAX, BONNET

L'influence funeste des idées de Condillac s'étendit même sur des esprits sains, élevés et pénétrés d'un pur spiritualisme. Le Cat en est un exemple. Ce médecin a écrit un lumineux et profond Traité des sens (1707), où il montre que l'homme est une machine qui rassemble tout ce que la mécanique, tout ce que l'hydraulique et les diverses parties de la physique ont de plus merveilleux, mais qui les surpasse infiniment par l'accord de ce mécanisme avec un principe moteur, doué de sentiment et capable d'une action spontanée. Eh bien, dans cet ouvrage destiné à établir la spiritualité de l'àme et l'existence d'un souverain esprit, le savant observateur s'oublie à dire que ce sont les sens qui créent, qui enfantent les arts. « Quels arts, dit-il, n'a pas produits le toucher! Ces habits, ces palais, ces voitures commodes sont des enfants de sa délicatesse ^ » Ce sont là des expressions très inexactes, et ces abus de langage dans la philosophie ont de graves conséquences.

Les traces du sensualisme de Condillac se retrouvent aussi dans les ouvrages de Mérian (1723-1807), esprit lucide et qui sut quelquefois percer assez avant les profondeurs de la métaphysique ^.

Charles Bonnet appartient également à l'école sensualiste de Locke et de Condillac; mais il s'en distingue par ses sentiments religieux et par son attachement à divers principes de Leibnitz dont il a développé les conséquences. Dans son Essai de psycholo'jie (1734) et dans son Essai analytique sur les facultés de Vûme (1760), en prétendant combattre les fatalistes par leurs propres armes, il s'écarta plus d'une fois des principes spirituaUstes ; mais il y revint fermement dans sa Palinijénésie philosophi'jue, ou Idée sur l'état passé et sur Vétat futur des êtres vivants (1769 et 1770). Son principal objet est de prouver que les maux de ce monde et l'irrégularité de leur distribution rendent nécessaire un complément qu'on ne peut espérer que dans une vie meilleure. Suivant son opinion, — qu'il ne donne d'ailleurs que comm.e une conjecture, — tous les êtres se perfectionnent assez pour

1 Traité des sens, p. -39.

» Voir dans l'Histoire de V Académie de Berlin, dont Mérian était membre, plusieurs beaux mémoires, en particulier une Dissert"tion ontologique sur l action, la )iuissanc? et lu liberté, un mémoire sur VAperception de sa /.ropre existence (1749), sur le Principe des iti!isc<rnahles{\lh't , sur le Sens mor.d [Woi).

Mérian était un philosophe prudent, (|ui se rattachait à l'école de Descartes, mais qui ne voulait pas qu'on portât trop loin le doute cartésien. « Le doute cartésien, pour répondre au but de son institution, a besoin, dit-il, d'être resserré dans ses bornes, de peur que la médecine ne tourne en poison ; le rendre trop universel, et y envelopper les vérités intuitives, c'est, à mon sens, enfiler la grande route du pyrrhonisme le plus désespéré. Descartes a prévu et prédit même l'abus qu'on ferait de sa méthode; c'est pourquoi il déconseill; plutôt de la suivre, qu'il n'y exhcrte. » Mémoire s:r Caperception de sa proi^-e existence (Hi>t. de l'Acad. de Berlin, 1749, p. 4-30).

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que ceux qui nous paraissent les plus imparfaits y reçoivent un accroissement de facultés qui les égale à ceux d'une espèce supérieure ; ainsi une pierre peut y devenir un végétal, une plante être changée en animal, celui-ci être transformé en homme, et l'homme parvenir à une perfection fort supérieure à celle qu'il possède aujourd'hui. Elle seul moyen qu'ait l'homme de se rendre digne de cette destinée sublime est de se conformer aux enseignements de la révélation chrétienne.

Les principes de Ilobbes, de Locke, de Condillac, eurent de nombreux vulgarisateurs; quelques-uns, comme Helvétius, descendent jusqu'au plus abject sensualisme. L'auteur des livres de VEsprit et de Vllomme se fait le commentateur de la psychologie de Hobbes, la met en ordre, la développe dans toute son étendue, en tire toutes les conséquences. « Le principe fondamental du livre de VEspht, disait très bien J.-J. Rousseau, est que juger est sentir, d'où il suit clairement que tout n'est que corps'. »

Des critiques ont trouvé l'analyse que fait Helvétius des différentes formes ou facultés de l'esprit pleine de méthode et de sagacité ; et cependant, après avoir lu et relu le quatrième discours, qui offre d'ailleurs de l'intérêt et présente des vues utiles, on ne saurait dire encore ce qu'IIelvétius entend par l'esprit. Le riénisme le plus absolu est un nom qui conviendrait encore mieux que celui de matérialisme à ses idées sur la nature de l'àme.

Après avoir attaqué la spiritualité de l'âme, les philosophes en vinrent, par une conséquence nécessaire, à nier la réalité du premier des esprits, à combattre l'existence de Dieu. On tenta les derniers efforts pour établir le malérialisme sur les ruines de la religion. On voulut faire émaner des seules forces de la matière, ou dos diverses matières telbs que nos sens nous les font connaître, tous les êtres do la nature et tous les mouvements de l'univers, toutes les lois qui gouvernent si admirablement les choses et les êtres.

Diderot fut l'un des premiers à soutenir cette opinion insensée. Après avoir, dans ses Puisées philosophiques et dans ses Triacipis de morale, attaqué ouvertement la religion chrétienne, et opposé un nouveau symbole au symbole catholique, il prit sous sa défense l'athéisme dans ses Lettres sur les aveugles, dans sa Morale universelle, et surtout dans V Interprétation de la nature, qui, dans le manuscrit, se texminait par cette singulière invocation à un ^vimA peut-être :

« G Dieu ! je ne sais si tu es ; mais je penserai comme si tu voyais dans mon âme; j'agirai comme si j'étais devant toi!. .. »

Cette disposition au doute sur des matières qu'il a souvent tranchées avec tant d'audace, mais dans le feu de la conversation plutôt

1 Lettre à M. Moulton, l"' août 17G5.

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