Scène V. — DON ALONSE, DON CARLOS, DON JUAN, SGANARELLE
Don Alonse, parlant à ceux de sa siiile, sans voir don Carlos m' don Juan. Faites boire là mes chevaux, et qu'on les amène après nous; je veux un peu marcher à pied. {Les apercevant tous deux.) 0 ciel ! que vois-je ici? Quoi ! mon frère, vous voilà avec notre ennemi mortel !
Don Carlos. Notre ennemi mortel?
Don Juan, mettant la main sur la garde de son épée. Oui, je suis don Juan moi-même, et l'avantage du nombre ne m'obligera pas à vouloir déguiser mon nom.
Don Alonse, mettant lépée à la main. Ah! traître, il faut que
tu périsses; et...
(Sganarelle court se cacher.)
Don Carlos. Ah I mon frère, arrêtez. Je lui suis redevable de la vie; et, sans le secours de son bras, j'aurais été tué par des voleurs que j'ai trouvés.
Don Alonse. Et voulez-vous que cette considération empêche notre vengeance? Tous les services que nous rend une main ennemie ne sont d'aucun mérite pour engager notre âme; et, s'il faut mesurer l'obligation à l'injure, votre reconnaissance, mon frère, est ici ridicule ; et comme l'honneur est infiniment plus précieux que la vie, c'est ne devoir rien proprement que d'être redevable de la vie à qui nous a ôté l'honneur.
Don Cahlos. Je sais la différence, mon frère, qu'un gentilhomme doit toujours mettre entre l'un et l'autre; et la reconnaissance de l'obligation n'efface point en moi le ressentiment de l'injure; mais souffrez que je lui rende ici ce qu'il m'a prêté, que je m'acquitte sur-le-champ de la vie que je lui dois, par un délai de notre vengeance, et lui laisse la liberté de jouir, durant quelques jours, du fruit de son bienfait.
' Aiijourd'luii on dirait voulez.
PnOSATEUUS DU XVII'= SIÈCLE. IL 22
Don Alonse. Non, non, c'est hasarder notre vengeance que de la reculer, et l'occasion de la prendre peut ne plus revenir. Le ciel nous l'offre ici, c'est à nous d'en profiter. Lorsque l'honneur est blessé mortellement, on ne doit point songer à garder aucunes mesures ; et, si vous répugnez à prêter votre bras à cette action, vous n'avez qu'à vous retirer, et laisser à ma main la gloire d'un tel sacrifice.
Don Carlos. De grâce, mon frère...
Don Alonse. Tous ces discours sont superflus : il faut qu'il meure.
Don Carlos. Arrêtez, vous dis-je, mon frère. Je ne souffrirai point du tout qu'on attaque ses jours; et je jure le ciel que je le défendrai ici contre qui que ce soit, et je saurai lui faire un rempart de cette même vie qu'il a sauvée; et, pour adresser vos coups, il faudra que vous me perciez.
Don Alonse. Quoi ! vous prenez le parti de notre ennemi contre moi; et, loin d'être saisi à son aspect des mêmes transports que je sens, vous faites voir pour lui des sentiments pleins de douceur!
Don Carlos. Mon frère, montrons de la modération dans une action légitime; et ne vengeons point notre honneur avec cet emportement que vous témoignez. Ayons du cœur dont nous soyons les maîtres, une valeur qui n'ait rien de farouche, et qui se porte aux choses par une pure délibération de notre raison, et non point par le mouvement d'une aveugle colère. Je ne veux point, mon frère, demeurer redevable à mon ennemi ; je lui ai une obligation dont il faut que je m'acquitte avant toute chose. Notre vengeance, pour être diO'érée, n'en sera pas moins éclatante; au contraire, elle en tirera de l'avantage ; et cette occasion de l'avoir pu prendre la fera paraître plus juste aux yeux de tout le monde.
Don Alonse. 0 l'étrange faiblesse, et l'aveuglement effroyable de hasarder ainsi les intérêts de son honneur pour la ridicule pensée d'une obligation chimérique 1
Don Carlos. Non, mon frère, ne vous mettez pas en peine. Si je fais une faute, je saurai bien la réparer, et je me charge de tout le soin de notre honneur; je sais à quoi il nous oblige, et cette suspension d'un jour, que ma reconnaissance lui demande, ne fera qu'augmenter l'ardeur que j'ai de le satisfaire. Don Juan, vous voyez que j'ai soin de vous rendre le bien que j'ai reçu de vous, et vous devez par là juger du reste, croire que je m'acquitte avec la même chaleur de ce que je dois, et que je ne serai
pas moins exact à vous payer l'injure que le bienfait. Je ne veux point vous obliger ici à expliquer vos sentiments, et je vous donne la liberté de penser à loisir aux résolutions que vous avez à prendre. Vous connaissez assez la grandeur de l'offense que vous nous avez faite, et je vous fais juge vous-même des réparations qu'elle demande. 11 est des moyens doux pournous satisfaire ; il en est de violents et de sanglants : mais enfm, quelque choix que vous fassiez, vous m'avez donné parole de me faire faire raison par don Juan. Songez à me la faire, je vous prie, et vous ressouvenez que, hors d'ici, je ne dois plus qu'à mon honneur *.
Don Juan. Je n'ai rien exigé de vous, et vous tiendrai ce que j'ai promis.
Don Carlos. Allons, mon frère; un moment de douceur ne fait aucune injure à la sévérité de notre devoir 2.
[Don Juan, acte III.)
1 C'est-à-dire : je ne dois plus rien qu'à mon honneur.
2 C'est une situation des plus dramatiques que celle de don Carlos devant la vie à celui dont il a juré la mort, lui rendant ce qu'il a reçu de lui, en le sauvant à, son tour, songeant à ce que l'honneur exige, après que la reconnaissance est satisfaite, et attaquant comme son ennemi l'iiomme qu'il vient de défendre comme son libérateur. Cette situation, qu'on doit à la noble et riche imagination des Espagnols, est le sujet d'un des plus beaux ouvrages de leur théâtre, que trois de nos auteurs ont imité, Boisrobert et Scarron, sous le titre des Généreux Ennemis, et Thomas Corneille, sous celui des Illustres Ennemis. Molière ensuite, réduisant en deux scènes ce qu'ils avaient développé dans une pièce entière, en a fait un épisode de son Festin de Pierre. Le Sage, à son tour, en a fait une des histoires dont son Diable boiteux est enrichi, c'est celle qui est intitulée : Amours du comte de Belflor et de Léonor de Cespè.des. Enfin, Beaumarchais l'a empruntée à le Sage, pour en faire un des incidents de son drame d'Eugénie. (A. M.)
BRUEYS (David-Augustin de)
Aucun de nos comiques ne peut être comparé au grand Molière. Plusieurs cependant, au dix-septième siècle, sont dignes encore d'être lus après lui. Certains même d'entre eux ont écrit des pièces supérieures à quelques-unes de leur maître à tous.
« Osez avouer avec courage, disait Voltaire, que beaucoup de nos petites pièces, comme le Grondeur, le Galant Jardinier, la Pupille, le Double Veuvage, l'Esprit de contradiction, la Coquette de village, le Florentin, etc., sont audessus de la plupart des petites pièces de Molière; je dis au-dessus, pour la finesse des caractères, pour l'esprit dont la plupart sont assaisonnées, et même pour la bonne plaisanterie i. »
Plusieurs des comédies dont il est ici question sont écrites en vers; nous en parlerons plus tard. Parmi les comiques du dix-septième siècle, qui ont écrit en prose, indépendamment de Regnard, auquel nous consacrerons une grande étude dans un autre volume, on distingue Dancourt, Dufrény, Brueys.
« Dancourt, au jugement d'un bon critique, avait un grand fonds de gaieté et de naturel, l'imagination vive et comique; son dialogue est surtout très-animé, très-plaisant et rempli de saillies ^. »
La plupart des comédies, ou plutôt des vaudevilles de cet auteur, qui a surtout peint la bourgeoisie et les paysans, ont perdu une grande partie de leur mérite, l'à-propos, parce qu'il ne faisait guère qu'exploiter l'historiette ou le petit fait du moment, et que dans ses pièces les moins futiles, ce qu'il fronde, ce sont des mœurs, des usages ou des ridicules particuliers moins encore à l'époque qu'à l'année où il écrivait ; d'ailleurs il est peu de ses comédies qui puissent être une lecture honnête, parce qu'il en est peu que l'auteur ait eu soin de purger de saletés repoussantes.
Le genre de comédie que suivit Dufrény est moins tombé de mode et est moins graveleux. Mais comme cet auteur a composé un bon nombre de ses pièces en collaboration avec Regnard, nous ne séparerons pas ces deux comiques.
Brueys, peintre plus moral, observateur plus sérieux et meilleur écrivain, nous paraît digne d'une étude particulière.
David- Augustin de Brueys, originaire d'une ancienne famille d'Uzès,
1 Conseils à un journaliste.
2 Grimm, Correspondance littéraire, juin 17ôG.
13RUEYS. 341
en Languedoc, anoblie par Louis X[ en 1481, naquit à Aix, en Provence, en 1G40. Son père l'éleva dans le calvinisme, et le fit étudier et recevoir avocat à Aix. Le peu de succès qu'il eut dans cette carrière le décida bientôt à se livrer à la théologie, à laquelle il s'était appliqué avec ardeur avant d'étudier le droit. La passion qu'il conçut vers le même temps pour une demoiselle qu'il épousa malgré sa famille lui fit quitter sa ville natale pour se retirer à Montpellier. Il s'y jeta dans la controverse et devint en peu de temps, disent ses biographes, l'une des plus fermes colonnes du consistoire de cette ville. Il publia des Entretiens sur V eucharistie, où il attaquait la présence réelle. Bossuet ayant fait paraître son Exposition de la doctrine de l'Église, Brueys fut choisi par les ministres protestants pour y répondre. Son air de sincérité et son talent frappèrent le grand évoque qui ne lui répliqua point, mais entreprit de le convertir. Il y réussit après un petit nombre de conférences qu'ils eurent ensemble. Brueys abjura le calvinisme en 1683, et consacra dès lors sa plume à la défense du catholicisme. Son premier ouvrage en faveur de la religion qu'il venait d'embrasser fut un Examen des raisons qui ont donné heu à la séparation des protestants. Il y insiste avec beaucoup de candeur sur le désintéressement et sur la sincérité de conviction avec lesquels il a entrepris cet ouvrage.
« Qu'on ne s'imagine pas, dit-il dans Yavertinsement, que d'autres motifs m'aient déterminé dans les sentiments que j'y expose, et m'aient en.suite obligé à me ranger dans l'Église catholique. J'avais j>lus de raisons humaines pour pencher de l'autre côté. La considération de mes parents, dont j'avais un extiême besoin dans l'état présent de ma fortune, et que je voyais tout prêts à se soulever contre moi ; mes chers amis que j'allais perdre, et qui me devaient regarder d'un autre œil qu'ils n'avaient accoutumé ; un parti qui me faisait l'honneur d'avoir pour moi quelque bienveillance : tout cela était des objets bien touchants dont il me fallait arracher; c'étaient des biens certains, présents et solides qui se présentaient sans cesse à moi, et qui me sollicitaient par les plus tendres engagements que le monde puisse offrir.
« De l'autre côté, je m'allais, pour ainsi dire, transplanter dans un nouveau monde, où je n'avais presque ni parents ni amis : certain de ne retrouver jamais ce que j'allais perdre; incertain de ce que j'allais devenir, et n'ayant d'autre consolation et d'autre satisfaction que de suivre avec liberté les mouvements de mon âme et la persuasion de mon esprit.
« Voilà véritablement dans quel état j'étais lorsque je travaillais à cat Extimen ; et peut-être aurais-je demeuré toute ma vie en suspens, et n'uurais-je jamais surmonté les obstacles que le monde mettait devant mes yeux, si la Providence, par des voies que je dois adorer, ne m'avait arraché de tous les attachements qui me retenaient, et ne m'avait conduit auprès de M. l'évoque de Meaux.
« Je suis obligé de faire ici cette reconnaissance publique : car comme les ouviages de ce prélat avaient commencé à me faire reconnaître la vérité ; aussi les éclaircissements et les instructions qu'il m'a donnés de vive voix dans les conférences qu'il m'a fait l'honneur de m'accorder, m'ont fait surmontei tous mes scrupules, ont dissipé tous mes doutes, et ont achevé de me déterminer.
« Aussi je ne dis rien dans cet Examen qu'il no m'ait inspiré : je ne fais
presque que copier ses sentiments^ et redire au public ce qu'il m'a dit en particulier^ ou ce que ses ouvrages m'ont persuadé. »
Brueys suivit le conseil qu'on lui donna d'aller présenter cet ouvrage au roi ; mais de peur qu'on ne le soupçonnât d'avoir embrassé le catholicisme dans des vues intéressées, il pria Bossuet de ne rien demander pour lui '. Il voulut même aussitôt retourner dans sa province ; mais Louis XIV, qui se proposait de l'opposer aux protestants, et désirait qu'il tâchât de les instruire autant par son exemple que par ses écrits, l'engagea à rester à Paris, et lui dit : « Vous me ferez plaisir de vous y employer, car ayant été dans leurs sentiments, vous savez mieux qu'un autre ce qu'il faut leur dire. »
Brueys ne songea donc plus qu'à remplir sa nouvelle mission. Il renonça tout à fait à la profession d'avocat, et se fixa à Paris. La mort de sa femme lui laissa la liberté de prendre l'habit ecclésiastique, convenable aux occupations que le roi venait de lui prescrire, et il reçut, en 1685, la tonsure des mains de Bossuet, devenu évêque de Meaux.
Nous ne pouvons pas entrer ici dans le détail de tous les écrits de théologie et de controverse par lesquels Brueys se rendit redoutable aux protestants, qui essayèrent vainement de le réfuter par la plume de Bayle, de Claude et de Jurieu. Nous nous contenterons d'indiquer encore le Traité delà sainte messe, où, sans entrer dans les controverses, on montre qu'elle est fondée sur un dogme de foi, et sur des faits avoués de tous les chrétiens.
L'auteur, dans la préface, avertit le lecteur qu'il a tenu exactement les promesses de son titre, et qu'on ne trouvera dans ce traité ni dispute, ni controverse, ni rien qui soit contesté. En effet, il expose la croyance de l'Église catholique sur la sainte messe, par le concile de Trente, et par le grand catéchisme de ce concile, et il met devant les yeux des lecteurs le canon même de la messe. A ce dogme de foi, à ces faits, à cette exposition de la croyance catholique, il n'ajoute, suivant ses propres termes, que des réflexions qui se présentent d'elles-mêmes à l'esprit ^.
Il revient plusieurs fois sur ce caractère modéré de sa controverse:
« Qu'on ne s'imagine pas, dit-il, que je veuille entrer ici en controverse contre les luthériens : je ne veux disputer contre personne ; je ne prétends avancer aucune chose qui ne soit fondée sur des textes exprès de l'Écriture dont le sens ne soit pas contesté, en un mot sur des textes que les luthériens et les calvinistes entendent et expliquent comme nous ^. »
^ « Je voudrais, dit Bajle, dans son Commentaire philosophique, qu'il fût établi que tous les nouveaux convertis demeureraient, exclus toute leur vie des privilèges et des grâces, dont leur première religion les aurait exclus ; car, par là, l'on serait assuré que ceux qui se convertiraient le feraient en vertu de l'instruction, et ne seraient pas des hypocrites. » {Comment, philos., ii, 5.) En fuyant de lui-même la faveur, Brueys montra combien sa conversion était sincère et désintéressée.
2 Traité de la messe, Avertissement,
3 Ibid., 1« partie.
BUUEYS. 343
Dans tous ses traites sur le dogme, Brueys aie môme soin d'éviter toute dispute et toute controverse. Il s'applique avant tout à rapporter les propres termes des actes authentiques de la foi catholique. Il pose des principes dont les calvinistes conviennent, il tire des conséquences dont on sent la nécessité par les seules lumières du sens commun; et il fait ainsi voir que la croyance de l'Église est très-différente de celle que les ministres protestants lui imputent; enfin il prouve que les accusations de superstition et d'idolâtrie que les prétendus réformateurs intentèrent contre les catholiques n'eurent d'autre fondement que la nécessité où ils setrouvèrent de justifier leur séparation. Belle méthode de controverse qui suffit à recommander ces traités trop oubliés. Ils sont d'ailleurs tous écrits d'un style clair, correct, et suffisamment élégant.
La controverse religieuse n'occupait pas seule Brueys. Il avait un goût très-vif pour la littérature, et il aimait à y donner une partie de son temps; c'est ainsi qu'il composa une paraphrase en prose de l'Art poétique d'Horace, et la dédia au duc du Maine, en 1684.
Brueys était fort lié avec un Méridional comme lui, Jean de Bigot- Palaprat, dont le goût pour la poésie et le thécâtre était trd-s-vif, mais le talent médiocre. Pendant qu'ils logeaient ensemble au Temple, les deux amis s'associèrent pour la composition d'ouvrages dramatiques. Dans la crainte de perdre une pension que le clergé de France lui avait accordée par reconnaissance pour ses travaux de controverse, et à laquelle le roi en avait joint une de cinq cents francs, Brueys convint de ne pas avouer les pièces qu'ils composeraient de société. Palaprat serait chargé de toutes les démarches nécessaires pour la représentation, et serait libre de faire tous les changements que les comédiens pourraient réclamer.
Il profila largement de cette autorisation pendant quelques voyages que Brueys dut faire dans sa province. La collaboration de Palaprat consista surtout dans les coupures de scènes et quelquefois d'actes entiers qu'il fît plusieurs fois à la demande des acteurs. Palaprat avait plus de métier, Brueys avait plus d'art.
Le Grondeur^ comédie en trois actes, est la première pièce de Brueys qui fut représentée avec succès. On la joua pour la première fois le 3 février 1691. Le Grondeur était d'abord en cinq actes. En l'absence de Brueys, Palaprat, sur la demande des acteurs, l'arrangea tant bien que mal en trois actes, et la fit jouer. La première représentation eut si peu de succès que, quelques jours après, M. le Prince voulant aller à la comédie, demanda qu'on ne lui donnAt pas /e Grondeur. Il finit cependant par consentir à entendre cette pièce, pour n'ôtre pas la cause de sa chute complète. Il en fut charmé, et en parla dans de tels termes à la cour, que les comédiens reçurent l'ordre de l'y aller jouer. La satisfaction de l'illustre auditoire dépassa toutes les attentes, et dès ce jour le succès de celte comédie fut assuré.
Comme Palaprat réclamait ou se laissait attribuer dans la gloire de
344 ^ [LES PROSATEURS DU DIX-SEPTlÉME SIÈCLE.
ce succès une part plus grande qu'à lui n'appartenait, Brueys écrivit à ce sujet avec une charmante bonhomie : « Le premier acte est entièrement de moi, et il est excellent; le second a été gâté par quelques scènes de farce de Palaprat, et il est médiocre ; le troisième est entièrement de lui, et il est détestable. »
Le personnage du grondeur, M. Grichard, est représenté avec beaucoup de vérité. L'auteur nous fait voir en lui non pas un méchant homme, mais le plus insupportable des hommes, et son frère Ariste a droit de lui dire :
« Il est vrai, vous n'avez aucun de ces vices qu'on a joués jusqu'à présent sur le théâtre, et qui frappent les jeux de tout le monde ; mais vous en avez un qui empoisonne toute la douceur de la vie, et qui peut-être est plus incommode dans la société que tous les autres. Car enlin on peut au moins vivre quelquefois en paix avec un fourbe, un avare et un menteur, mais on n'a jamais un moment de repos avec ceux que leur malheureux tempérament porte à être toujours fâchés, qu'un rien met en colère, et qui se font un triste plaisir de gronder et de criailler sans cesse '. »
L'abbé Brueys, peu de mois seulement après, fit encore preuve de beaucoup de talent, en transportant sur notre scène VEwmque de Térence, avec la précaution de supprimer les détails trop libres du comique de Rome, et de substiluer un muet au personnage qui donne son nom à la pièce latine. Le Muet, qui est entièrement de Brueys, et dont la première représentation eut lieu le 22 juin lOM, fut joué onze fois avec succès ; ce qui ne veut pas dire que ce fût un chef-d'œuvre, « Il y a , dit la Harpe, des situations que le jeu du théâtre fait valoir, mais la conduite est défectueuse. La pièce, qui a cinq actes, pourrait finir au troisième. Il y a un rôle de père d'une crédulité outrée, el la scène du valet déguisé en médecin est une charge trop forte 2. » Malgré la justesse de cette critique, le Muet est resté au théâtre jusqu'au commencement de ce siècle.
En 1700, Brueys composa la comédie de V Avocat Patelin, pour répondre au désir de Louis XIV, quidemandait une pièce d'un genre différent de celui des comédies qu'il avait vues jusques alors. Celte pièce était tirée d'une farce composée dans la seconde moitié du quinzième siècle, soit par P. Blanchet, soit par Antoine de la Salle, l'auteur du Petit Jehan de Saintré et des Quinze Joies du mariage; production originale que nos ancêtres admirèrent avec enthousiasme, qui fut traduite ou imitée par la plupart des littératures étrangères, et quipeut justement passer pour le monument le plus remarquable de la gaieté comique de nos pères. Parmi les auteurs du seizième siècle, deux en avaient particulièrement senti le mérite, Henri Estienne et Pasquier. Selon Henri Estienne, dans la farce de Patelin, « il y a du françois aussi beau et naïf, comme
1 Le Grondeur, 1, vu.
2 Lycée, T pari., liv. I, ch. vu, soct. 1.
BRUliYS. 345
rinvcr.lioii d'icelle est belle et iiaïfve *. » Un peu plus loin, s'étendant davantage sur cette pièce :
« 11 me souvient encore, dit-il, de plusieurs bons mots, voire de maints bons et beaux ti-aits, et de la bonne disposition conjoincte avec l'invention gentille, tellement qu'il me semble que je lui fais grand tort en l'appelant une farce, et qu'elle mérite bien le nom de comédie, aussi bien, pour le moins, que plusieurs de celles que jouent ceux qui pour le jourd'hui s'appellent Comedianti (comédiens) 2. »
Etienne Pasquier renvie encore sur ces éloges, lui qui dit avoir « lu et relu la farce de Maître Pierre Patelin avec tel contentement, qu'il oppose cet échantillon à toutes les comédies grecques, latines et italiennes ^. »
Brueys eut connaissance de ce jugement un peu excessif de Pasquier, et c'est ce qui le détermina à tenter de remettre ce sujet au théâtre ; mais en remaniant l'ancienne pièce il crut l'avoir fort embellie :
« L'estime que M. Pasquier fait de cette comédie, dit-il dans sa préface, est ce qui me l'a fait faire, ou, pour mieux dire, ce qui me l'a fait travailler et mettre dans le langage d'aujourd'hui. Je ne suis pas cependant tout à fait de l'avis de M. Pasquier, mais encore est-il vrai que cette pièce est un fumier dont on peut tirer de l'or. Je ne sais pas si je l'ai fait, mais je sais bien que je me suis extrêmement diverti en y travaillant. J'en ai conservé autant que j'ai pu les jeux de théâtre que j'y ai trouvés, en les intéressant dans une seule action qu'il m'a fallu inventer, afin de garder à peu près les règles qu'on observe aujourd'hui, et qu'on ne connaissait guère en France au temps où cette pièce fut faite, ce qui m'a obligé d'y ajouter les personnages de Yalère, d'Henriette et de Colette, et d'en changer entièrement l'économie et le dénouement. »
On souhaiterait que l'imitateur eut moins fait de changements à son original, et (J^i'il en eût mieux gardé les beautés naïves. Les rajeunissements qu'il a essayés pour accommoder la farce du moyen âge au goût et aux habitudes scéniques de son temps sont loin d'être tous au profit de l'intérêt.
Voici le sujet de cette pièce d'après Etienne Pasquier, dont nous reproduirons presque en entier la piquante analyse :
« L'auteur introduit Patelin, avocat, maître passé en tromperie, une Guillemette, sa femme, qui le seconde en ce métier, un Guillaume, drapier, vrai badaud (je dirais volontiers de Paris, mais je me ferais tort à moi-même), un Aignelet, berger, lequel discourant son fait en lourdois (grossièrement comme un lourdaud), et prenant langue de Patelin, se fait aussi grand maître que lui. Patelin, se voulant habiller de neuf aux dépens du drapier, complotte avec sa femme de ce qu'il avait à faire. De ce pas il va à la foire, où, feignant de reconnaître bonnement la boutique du bon Guillaume, après s'en être assuré,
1 Dinlog. du nouveau lang. franc, ilaliahisé, p. 130.
2 Ibid., p. 13G.
^ Lfjs Recherches de la France, Vil, 59.
il s'abouche avec lui, raconte l'amitié qu'il avait portée à feu son père, les bons avis qui étaient en lui, ayant dès son vivant prédit tous les malheurs depuis advenus par la France, et tout d'une suite lui représente sa posture, ses mœurs, sa manière de vivre, enfin que Guillaume lui ressemblait en tout, de face et de façons. Et ainsi l'endormant sur le narré de cette belle histoire, il jette l'œil sur ses draps, les considère, les manie; nouvelle envie lui prend d'en acheter, encore que venant à la foire il n'y eût aucunement pourpensé, commence de les marchander. Guillaume lui loue hautement sa marchandise, les laines étant grandement encliéries depuis peu de temps, demande vingt-quatre sols de l'aune. Patelin lui en offre vingt ; Guillaume est marchand en un mot, et ne veut rien rabattre du prix. A quoi Patelin condescend, et enlève six aunes, tant pour lui que sa femme, revenant à neuf francs, qui disaient six écus. Il est question de payer; mais il n'a argent sur soi, dont il est bien aise, car il veut renouer avec lui l'ancienne amitié qu'il portait h son père; le semond de venir manger d'une oie qui éLait à la broche, et qu'il le payerait. Combien qu'il pesât au marchand de n'être payé sur-le-champ, comme étant d'une nature défiante, si est-ce que, vaincu des importunités de Patelin, il est contraint de s'y accorder.
« Patelin emporte son drap, lequel à l'issue de là, parlant h part soi, dit que Guillaume lui avait vendu ce drap à son mot, mais qu'il le payerait au sien; et en cela il ne fut menteur : car étant de retour en sa maison, sa femme, bien étonnée, lui demande en quelle monnaie il entendait le payer, vu qu'il n'y avait croix ni pile chez eux. Il lui répond que ce serait en une maladie, et que dès lors il s'allait aliter, afin que le marchand venant, Guillemette le payât de pleurs et larmes : ce qui fut fait. Le bon Guillaume ne demeura pas longtemps sans s'acheminer chez Patelin, se promettant de faire un bon repas avant que d'être payé :
Ils ne verront soleil ni lune
Les écus qu'il me baillera,
disait ce pauvre idiot; en quoi aussi il dit vérité. En cette opinion, il arrive gai et gaillard en la maison de Patelin, où pensant être accueilli d'une même chère, il y trouve une pauvre femme infiniment éplorée de la longue maladie de son mari. Plus il hausse sa voix, plus elle le prie de vouloir parler bas, pour ne rompre la tête au malade, et le supplie à jointes- mains de le laisser en recoi (en repos).
« Qui ?7ie payât, réplique l'autre, je m'en allasse. Ce temps pendant. Patelin vient aux entremets, qui dit mille mots de rêverie. Je vous prie d'imaginer combien plaisant est ce contraste : car, pour dire la vérité, il m'est du tout impossible de le vous représenter au naïf. Tant y a qu'après une longue contestation le marchand est contraint de s'en retourner en sa boutique, bien empêché lequel des deux avait rêvé, ou lui, ou bien Patelin. Retourné qu'il est, il trouve que ce n'était rêverie de son côté, et qu'il y avait six aunes de tare en sa pièce de drap. Au moyen de quoi, il reprend sa première voie chez Patelin, lequel, se doutant du retour, n'avait encore désemparé son lit. Là c'est à beau jeu beau retour ; chacun joue son personnage à qui mieux mieux ; même Patelin pousse de sa reste : car, en ses rêveries, il parle cinq ou six sortes de langages, limousin, picard, normand, breton, lorrain; et sur chaque langage Guillemette fait des commentaires si à propos pour montrer que son mari était sur le point de rendre l'âme à Dieu, que non-seulement le drapier s'en départ, mais à son partement supplie Guillemette de l'excuser, se faisant accroire que c'avait été quelque diable transformé en homme qui avait enlevé
BRUliYS. 347
son drap. Et dès lors tourna toute sa colère contre son berger Aignetot, qu'il avait fait ajourner, afin de lui rendre la valeur de quelques bêtes à laine par lui tuées, feignant qu'elles étaient mortes de la clavelée : ne se promettant rien moins que de lui faire servir d'exemple en justice.
a Le jour de l'assignation, Aignelet se présente à son maître, et, avec une harangue digne d'un berger, lui raconte comme il avait été à sa requête, le priant de le vouloir licencier et renvoyer en sa maison. A quoi son maître ne voulant entendre, il se résout de prendre Patelin pour son conseil : lequel, après avoir entendu tout le fait^oùil n'y avait que tenir pour lui, est d'avis que comme s'il îùt insensé, quand il serait devant le juge, il ne répondît qu'un Bée à tout ce qui lui serait demandé, qui était le vrai langage de ses moutons; et que, jouant ainsi son personnage. Patelin lui servirait de truchement, pour suppléer le défaut de sa parole. Le berger, méchant comme est ordinairement telle engeance de gens, trouve cet expédient très-bon, et promet qu'il n'y faudra d'un seul point. Sur cela Patelin stipule une et deux fois d'être bien paye de lui au retour des plaids, quand il aurait gagné sa cause; et le berger aussi lui répond une fois et deux qu'il le payerait à son mot, comme il fit. La cause est audiencée : h\ se trouvent les deux parties, et mômement Patelin, qui tenait sa tête appuyée sur ses deux coudes, pour n'être si tôt aperçu du drapier ; lequel, auparavant que de l'avoir envisagé, propose articulément sa demande ; mais soudain qu'il eut jeté l'œil sur lui il perdit esprit et contenance tout ensemble, mêlant par ses discours son drap avec ses moutons. Et Dieu sait comme Patelin en sut faire son profit, pour montrer qu'il avait le cerveau troublé. D'un autre côté, le berger n'ayant autre mot dans la bouche qu'un Bée, monsieur le juge se trouve bien empêché : mêmement qu'il n'était question que de moutons en la cause, néanmoins le drapier y entremêlait son drap ; et lui enjoint de revenir à ses montons. Enfin, voyant qu'il n'y avait ni rime ni raison d'une part et d'autre, il renvoie le défendeur absous des fins et conclusions contre lui prises par le demandeur.
« Il est maintenant question de contenter Patelin, qui commence de gouverner le berger, lui applaudit et congratule du bon succès de sa cause, qu'il ne restait plus que de le payer, le somme et interpelle de lui tenir parole ; mais à toutes ses sommations le berger le paye seulement d'un Bée. Et à vrai dire il lui tint en ceci sa promesse : car il avait promis de payer Patelin à son mot, qui était celui de Bée. Ce grand personnage, se voyant ainsi écorné par son client, vient des priî^res aux menaces ; mais pour cela il n'avance do rien son fait, n'étant payé en autre monnaie que d'un Bée :
Heu Bée {dit Patelhi), l'on me puisse pendre
Si je ne vais faire venir
Un bon sergent : mésadvenir
Lui puisse s'il ue t'emprisonne I
A quoi le berger lui répond :
s'il me trouve, je lui pardonne.
Et en ces vers est la clôture de la farce : dont on peut dire, pour fin do compte, qu'à trompeur trompeur et demi. »
Conclusion assez peu morale, ajoulcrons-nous; car gain de cause est tout à fait donné à la friponnerie.
Brueys a bien conservé de l'ancien Patelin les principales scènes de l'avocat et de M. Guillaume, le personnage de la femme de Patelin et d'Agnelet; mais ces types ne sont chez lui ni aussi originaux, ni aussi vivants que dans le chef-d'œuvre théâtral du moyen âge. On sent trop que Brueys avait plus d'esprit que de force comique. Il n'avait pas le droit de croire quïl eût fait pour le vieux poëte français ce que Virgile avait fait pour Ennius. L'original se lit encore avec plus déplaisir que l'ouvrage refait. Ce dernier a cependant des qualités qui justifient au moins en partie l'appréciation de Voltaire, lequel pensait que la comédie de r Avocat Patelin avec celle du Grondeur, feront connaître le nom de Brueys tant qu'il y aura un théâtre en France.
Cette comédie, que l'auteur avait accompagnée d'un prologue et de trois intermèdes mêlés de déclamation, de chants et de danses, devait être représentée en 1700 devant le roi, par les principaux seigneurs de la cour, dans l'appartement de madame de Maintenon ; mais la guerre de la succession d'Espagne qui survint arrêta ce projet. V Avocat Patelin ne fut joué que six ans plus tard, sur le Théâtre-Français, sans prologue et sans intermède, parles soins de Palaprat.
Après ces comédies estimables, le Grondeur, Je Muet, l'Avocat Patelin, Brueys en composa encore un certain nombre d'autres; mais il ne sut pas se tenir à la môme hauteur. Il était toujours plus ou moins aidé par Palaprat, avec lequel il ne cessa de vivre dans une liaison douce et cordia'^e^ Cependant le véritable auteur des pièces qui étaient représentées et imprimées sous le nom de Palaprat ne souffrait pas sans quelque impatience que son associéprîtplaisiràaccrédiler, non-seulement par son silence, mais par ses discours, l'erreur qui l'en faisait l'auteur unique, quoiqu'il ji'y eût eu souvent qu'une part très-mince. C'est ainsi que Brueys écrivait à Palaprat, vers 1712 :
« Une tendresse de père s'est réveillée, et je n'ai pu m'empôcher de publier une vérité qui vous est connue et à tout Paris ; c'est que le Grondeur, le Muet, V Important et les Empiriques, sont véritablement mes enfants, que vous avez bien voulu prendre soin de leur éducation, les produire dans le monde, les enrichir même de vos biens, et me faire l'honneur de les adopter. »
L'abbé Brueys, qui ne craignait plus pour sa pension sur les biens du clergé, réclama plusieurs fois ainsi l'honneur qui lui était dû. Palaprat, quand il en fut sommé par son ami, rendit d'assez bonne grâce hommage à la vérité; et malgré des altercations assez fréquentes sur ce sujet de la paternité littéraire, leur union dura jusqu'à ce qu'une cause indépendante de leur volonté vînt la rompre. Ce fut la nécessité où Palaprat, secrétaire du Grand Prieur de Vendôme, se trouva de suivre ce prince en Italie.
Peu de temps après, en 1720, Brueys devenu vieux résolut enfin de se retirer à Montpellier, patrie de son père. 11 y reprit ses écrits de con-
1 Celte fraternelle association de deux auteurs a fourni à M. Etienne le sujet d'une agréable comédie, Brueys et Palaprat, représentée au Théâtre-Français.
troverse, sans néanmoins renoncer aux ouvrages de théâtre. Il composa dans ses dernières années quelques nouvelles comédies etplusieurs tragédies «, faibles productions d'une vieillesse caduque. Il s'occupait encore de ces travaux dramatiques, quand la mort vint le surprendre le '2o novembre 172;{,àriige de quatre-vingts ans. Le mérite d'avoir écrit, dans un bon style, quelques pièces d'un comique naturel et gai, assure la gloire de son nom 2.
Extrait du Grondeur.