‹ Histoire de la littérature française (volume 3)Chapitre 12 sur 21 · Scène IV. — .M. GRICHARD, ARISTE, LOLIVE · texte numérisé non relu

Scène IV. — .M. GRICHARD, ARISTE, LOLIVE

M. Gricuard. Bourreau, me feras-tu toujours frapper deux heures à la porte ?

LoLiVE. Monsieur, je travaillais au jardin ; au premier coup de marteau, j'ai couru si vite que je suis tombé en chemin.

M. Grichard. Je voudrais que tu te fusses rompu le cou, double chien ; que ne laisses-tu la porte ouverte ?

Louve. Eh! Monsieur, vous me grondâtes hier à cause qu'elle l'était : quand elle est ouverte, vous vous fâchez; quand elle est fermée, vous vous fâchez aussi : je ne sais plus comment faire.

M. Grichard. Comment faire!

Ariste. Mon frère, voulez-vous bien

M. Grichard. Oh ! donnez-vous patience. Comment faire, coquin !

Ariste, à part. Eh ! mon frère, laissez là ce valet, et souffrez que je vous parle de

^ Les principales tragédies dont l'abbé Brueys est auteur sont : Asba, non représentée ; Lysi»2ac'(M5, non représentée; Gahinie, tragédie chrétienne, qui eut dix représentations, et fut jouée pour la première fois, avec quelque succès, au Théâtre-Français, le 14 mars 1099. Toutes ces pièces sont faibles de composition, faibles de style, et sans intérêt. Tout ce qu'on peut dire de plus favorable des moins mauvaises, comme de Gabinie, c'est que la versiflcation en est correcte et coulante.

2 Nous ne savons à quel titi-e d'Âlembert, dans une note de son Éloge, ou plutôt de sa salire de Testa de Mnuroy, range parmi les écrivains qui se sont exclus eux-mêmes de l'Académie par l'indécence de leur conduite, « le prêtre scandaleux Brueys, qui faisait le matin une scène de comédie, et le soir un chapitre de son Traité de la messe. » A part l'inconvenance, pour un ecclésiastique, d'écrire des pièces de théâtre, Brueys n'a été un prêtre scandaleux que dans l'imagination de cet encyclopédiste, qui était si heureux de saisir la moindre occasion de lancer un sarcasme ou une injure contre tout ce qui touchait à la religion.

M. Gricuard. Monsieur mon frère, quand vous grondez vos valets, on vous les laisse gronder en repos.

Ariste, à part. II faut lui laisser passer sa fougue.

M. Grichard. Comment faire, infâme !

LoLivE. Ah çà, monsieur, quand vous serez sorti, voulez-vous que je laisse la porte ouverte?

M. Grichard. Non.

LoLiYË. Voulez-vous que je la tienne fermée?

M. Grichard. Non.

LoLiVE. Si faut-il, monsieur...

M. Grichard. Encore? tu raisonneras, ivrogne?

Ariste. Il me semble, après tout, mon frère, qu'il ne raisonne pas mal ; et l'on doit être bien aise d'avoir un valet raisonnable.

M. Grichard. Et il me semble, à moi, monsieur mon frère, que vous raisonnez fort mal. Oui, l'on doit être bien aise d'avoir un valet raisonnable, mais non pas un valet raisonneur.

LoLivE. Morbleu ! j'enrage d'avoir raison,

M. Grichard. Te tairas-tu?

LoLiYE. Monsieur, je me ferais hacher : il faut qu'une porte soit ouverte ou fermée; choisissez : comment la voulez-vous?

M. Grichard. Je te l'ai dit mille fois, coquin. Je la veux... je la... Mais voyez ce maraud-là; est-ce à un valet à me venir faire des questions? Si je te prends, traître, je te montrerai bien comment je la veux. Vous riez, je pense, monsieur le jurisconsulte?

Ariste. Moi? point. Je sais que les valets ne font jamais les choses comme on leur dit.

M. Grichard. Vous m'avez pourtant donné ce coquin-là.

Ariste. Je croyais bien faire.

M. Grichard. Oh! je croyais. Sachez, monsieur le rieur, que je croyais n'est pas'le langage d'un homme sensé.

Ariste. Eh! laissons cela, mon frère, et permettez que je vous parle d'une affaire plus importante, dont je serais bien aise...

M. Grichard. Non, je veux auparavant vous faire voir à vousmême comment je suis servi par ce pendard-là, afin que vous ne veniez pas après me dire que je me fâche sans sujel. Vous allez voir, vous allez voir. As-tu balayé l'escalier?

LoLiVE. Oui, monsieur, depuis le haut jusqu'en bas.

M. Grichard. Et la cour?

LoLivE. Si vous y trouvez une ordure comme cela, je veux perdre mes gages.

M. Grichard. Tu n'as pas fait boire la mule?

LoLiVE. Ah ! Monsieur, demandez-le aux voisins qui m'ont vu passer.

M. GMCflARD. Lui as-tu donné l'avoine?

LoLiVE. Oui, monsieur, Guillaume y était présent.

M. Gricdard. Mais tu n'as point porté ces bouteilles de quinquina où je t'ai dit?

LoLivE. Pardonnez-moi, monsieur, et j'ai rapporté les vides.

M. GaicuARD.Et mes lettres, les as-tu portées àla poste? Hem...

LoLiYE. Peste, monsieur, je n'ai eu garde d'y manquer.

M. Grichard. Je t'ai défendu cent fois de racler ton maudit violon; cependant je t'ai entendu ce matin...

LoLiVE. Ce matin? ne vous souvient-il pas que vous me le mîtes hier en mille pièces?

M. Grichard. Je gagerais que ces deux voies de bois sont encore...

LoLivE. Elles sont logées, monsieur. Vraiment depuis cela j'ai aidé à Guillaume à mettre dans le grenier une charretée de foin ; j'ai arrosé tous les arbres du jardin, j'ai nettoyé les allées, j'ai bêché trois planches, et j'achevais l'autre quand vous avez frappé.

M. Grichard. Ohl il faut que je chasse ce coquin-là : jamais valet ne m'a fait enrager comme celui-ci ; il me ferait mourir de chagrin. Hors d'ici.

LoLivE. Que diable a-t-il mangé?

Ariste, le plaignant. Retire- toi.

Page 1