‹ Histoire de la littérature française (volume 3)Chapitre 14 sur 21 · Scène XII. — M. GRICHARD, ARISTE, CLARISSE, ROSINE · texte numérisé non relu

Scène XII. — M. GRICHARD, ARISTE, CLARISSE, ROSINE

Rosine. Madame, tous vos habits de masque sont au logis; venez les voir au plus vite, ils sont les plus jolis du monde.

M. Gricuard. N'est-ce pas là cette gueuse que vous chassâtes hier?

Clarisse. Oui, monsieur.

M. Gricuard. Et vous l'avez reprise?

Clarisse. Je ne puis m'en passer; elle est de la meilleure humeur du monde; elle chante ou danse toujours.

Ariste. Hé! madame, qu'on est mal servi des personnes de ce caractère !

Clarisse. Je le crois; mais j'aime mieux être plus mal servie, et avoir des domestiques toujours gais. Je tiens que les gens qui sont auprès de nous nous communiquent, malgré que nous en ayons, leur joie ou leur tristesse, et je n'aime point le chagrin.

M. Grichard. Ah! quehju'un l'a ensorcelée depuis hier.

Rosine. Venez donc, madame, on vous attend avec impatience.

Clarisse. Adieu, monsieur, je meurs d'envie de voir vos habits et les miens; et j'ai laissé au logis M. Canary, qui m'attend. .

Scène XVII. — M. GRICHARD, LOLIVE, en maître à danser, LE PRÉVÔT, CATAU.

M. Grichard. Ouais! ce n'est point là mon homme. Qui êtesvous avec vos révérences ?

LoLiVE, faisant de grandes révérences. Monsieur, on m'appelle Rigaudon, à vous rendre mes très-humbles services.

M. Grichard, à Catau. N'ai-je point vu ce visage quelque part?

Catau. Il y a mille gens qui se ressemblent.

M. Crichard. Eh bien, monsieur Rigaudon, que voulez-vous?

LoLivE. Vous donner cette lettre de la part de mademoiselle Clarisse.

Grichard. Donne... Je voudrais bien savoir qui a appris à Clarisse à plier ainsi une lettre, voilà une belle figure de lettre, un beau colifichet. Voyons ce qu'elle chante.

Catau bas, tandis qu'il déplie la lettre. Jamais peut-être amant ne s'est plaint de pareille chose.

M. Grichard lit. « Tout le monde dit que je me marie avec le plus bourru de tous les hommes : je veux désabuser les gens, et pour cet eifet, il faut que ce soir vous et moi nous commencions le bal. » Elle est folle !

LoLiVE Continuez, monsieur, je vous prie.

M. Gricuard lit : « Vous m'avez dit que vous ne savez pas

PnOSATEUIiS DU XVIie SIÈCLE. II. 23

danser; mais je vous envoie le premier homme du monde... »

LoLiVE, à M. G7'icha?'d, qui le 7'egarde depuis les pieds jusqu'à la tête. Ah! Monsieur. . .

M. GiticnARD lit : « Qui vous en montrera en moins d'une heure autant qu'il en faut pour vous tirer d'affaire... » Que j'apprenne à danser!

LoLivE. Achevez, s'il vous plaît.

M. Gricuard lit encore : « Et si vous m'aimez, vous apprendrez de lui la bourrée. Clarisse. » La bourrée! moi, la bourrée! [En colère.) Monsieur le premier homme du monde, savez-vous bien que vous risquez beaucoup ici?

LoLivE. Allons, monsieur, dans un quart d'heure, vous la danserez à miracle i.

M. GmzMX^Xi , redoublant sa colère. Monsieur Rigaudon, je vous ferai jeter parles fenêtres, si j'appelle mes domestiques.

Catau, bas à Grichard. Il ne fallait pas les chasser.

LoLiVE, faisant sitjne à son prévôt de jouer du violon. Allons, gai; ce petit prélude vous mettra en humeur. Faut-il vous tenir par la main, ou si vous avez quelque principe?

M. Grichard, portant sa colère à ^extrémité. Si vous ne faites enfermer ce maudit violon, je vous arracherai les yeux.

Louve. Parbleu, monsieur, puisque vous le prenez sur ce tonlà, vous danserez tout à l'heure.

M. Grichard. Je danserai, traître?

LoLiVE. Oui, morbleu ! vous danserez. J'ai ordre de Clarisse de vous faire danser : elle m'a payé pour cela, et ventrebleu ! vous danserez. Empêche, toi, qu'il ne sorte.

(// tire son épée, qu'il met sous son bras.)

M. Grichard. Ah ! je suis mort ! Quel enragé d'homme m'a envoyé cette folle!

1 Comme à merveille. Locution encore usitée, mais dont l'usage était autrefois beaucoup plus fréquent et plus varié : « 11 sait notre langue à miracle. » (La Font., Leil. à Radi.e, G juin 168C.)

a — M. DE CoitNiCHON. Quand je veux me mettre un peu proprement, vois-tu, je le sais faire encore comme un autre.

— La BnANCL'E. Oui, monsieur, vous voilà à miracle. » (Brueys, l'Important, IV, 1.)

Dans la seconde moitié du dix-luiitjème siècle, cette locution appartenait au langage affecté :

« Le Médecin, d'un ton mignard. A travers ce léger désordre, elle a pourtant l'air d'une très-belle santé; et ce négligé-là lui réussit à miracle. » (Pa- LissoT, le Cercle , se. xi.)

Catau place M. Grichard à un coin du théâtre et va parler à Lolive. Je vois bien qu'il faut que je m'en môle. Tenez-vous là, monsieur, laissez-moi lui parler. Monsieur, faites-nous la grâce d'aller dire t\ M. de Saint-Alvar...

Lolive. Ce n'est pas lui qui nous a fait venir ici; je veux qu'il danse.

M. Grichard. Ah ! le bourreau ! le bourreau!

Catau. Considérez, s'il vous plaît, que monsieur est un homme grave.

Lolive. Je veux qu'il danse.

Catau. Un fameux médecin.

Lolive. Je veux qu'il danse.

Catau. Vous pourriez devenir malade et en avoir besoin,

M. Grichard, tirant Catau. Oui, dis-lui que, quand il voudra, sans qu'il en coûte rien, je le ferai saigner et purger tout son soûl.

Lolivr. Je n'en ai que faire; je veux qu'il danse, ou morbleu...

M. Grichard, entre ses dents. Le bourreau !

Catau, revenant auprès de M. Grichard. Monsieur, il n'y a rien à faire ; cet enragé n'entend point de raison : il arrivera ici quelque malheur; nous sommes seuls au logis.

M. Grichard. Il est vrai.

Catau. Regardez un peu ce drôle-là, il a une méchante physionomie.

M. Grichard, le regardant en tremblant. Oui, il a les yeux hagards.

Lolive. Se dépêchera-t-on?

M. Grichard. Au secours, voisins, au secours!

Catau. Bon, au secours ; et ne savez-vous pas que tous nos voisins vous verraient voler et égorger avec plaisir? Croyez-moi, monsieur, deux pas de bourrée vous sauveront peut-être la vie.

M. Grichard. Mais, si on le sait, je passerai pour fou.

Catau. L'amour excuse toutes les folies, et j'ai ouï dire à monsieur Mamurra que lorsqu'Hercule était amoureux, il fila pour la reine Omphaîe.

M. Grichard. Oui, Hercule fila; mais Hercule ne dansa pas la bourrée, et de toutes les danses, c'est celle que je hais le plus.

Catau. Eh bien! il faut le dire; monsieur vous en montrera une autre.

Lolive. Oui-da. Monsieur, voulez-vous les menuets?

M. Grichard. Les menuets...? Non.

Lolive. La javotte?

M. Grichard. La javotte...? Non.

Louve. Le passe-pied?

M. GmcnARD. Le passe-pied...? Non.

LoLiYE. Et quoi donc? tracanas, tricotés, rigaudons? en voilà à choisir.

M. Grichard. Non, non, non ; je ne vois rien là qui m'accommode.

LoLivE. Vous voulez peut-être une danse grave et sérieuse?

M. Grichard. Oui, sérieuse, s'il en est, mais bien sérieuse.

LoLiVE. Eh bien! la courante, la bocane, la sarabande?

M. Grichard. Non, non, non.

LoLiVK. Oh! que diantre voulez-vous donc? Demandez vousmême : mais hâtez-vous, ou par la mort...

M. Grichard. Allons, puisqu'il le faut, j'apprendrai quelques pas de la... la...

LoLivE. Quoi de la... la...?

M. Grichard. Je ne sais.

Louve. Yous vous moquez de moi, monsieur : vous danserez la bourrée, puisque Clarisse le veut, ou tout à l'heure ventrebleu...

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