BAOUR-LORMIAN
Louis- Pierre-Maric-François Baour-Lormian est né en 1770 à Toulouse, d'un père imprimeur. De bonne heure, il aima les livres et cultiva les lettres. Quelques pièces de vers joliment tournés et quelques bouquets à Chloris le désignèrent à l'estime des salons. Les Satires toulousaines et une traduction en vers de la Jérusalem délivrée datent de cette époque. Toulouse le comptait avec fierté parmi les lauréats du Capitule. Bientôt renonçant aux applaudissements de ses concitoyens pour aller chercher une scène plus vaste, il vint à Paris, où la fortune ne tarda pas à lui sourire. Ses premiers essais poétiques furent reçus avec faveur. La sévérité classique de ses principes littéraires et de son rôle fut d'autant plus goûtée que le choix des sujets était tout moderne; ainsi il continuait la tradition et offrait l'attrait de la nouveauté.
L'œuvre capitale de Baour-Lormian, c'est une traduction du Tasse, dont Hoffmman disait: «il allonge, abrège et corrige le Tasse, ce qui est créer en traduisant. *» Lu facture du vers, bien que monotone, y est excellente. C'est le vers de l'ancienne école, dit justement Hippolyta Rigault, vers uniforme dans sa structure, solide, plein, harmonieux*.
Une autre traduction en vers, celle des Poésies d'Ossian, publiée en 1801, eutle plus grand succès. Baour-Lormian dit tout naïvement dans sa préface : « Il y avait là une mine à exploiter », et il l'exploita avec bonheur. Il fil du nouveau avec du vieux; mais il le fit si artistement q ie le vieux disparut dans le neuf. Voyez, pour l'époque, combien ses vers sont mélodieux et jeunes, avec la teinte mélancolique exigée alors :
« Mais peut-être, ô soleil J tu n'as qu'une saison ; Peut-être, succombant sous le fardeau des âges, Un jour tu subiras notre commun destin. Tu seras insensible à la voix du matin, Et tu t'endormiras au milieu des nuages. »
11 publia ensui(e ses Velléités poétiques dont Rigault ' nous a donné celte spirituelle et piquante appréciation :
« Lorsque l'auteur des Nuits, Young, eut décidément hérité en France do
* Hippolyte Rigault, Œwres, t. III, p. 500. ML, iàid., p. 187.
2 Id., iôid., p. 199.
BAOUR-LOmiIAN. ij
]a vogue d'Ossian et de Macpherson ; lorsqu'il eut mis à la mode les tombeaux el 1ns saules pleureurs, et que tous les poètes intelligents durent composer leur Ci'iielièie de Campagne et leur Jour des Morts, M. Baour-Lormian ne laissa point passer le genre sépulcral sans y cueillir^ en guise de palme poétique, sa petite branche de cyprès. Dans ses Veilléts p^éliques et momies il répéta les p'aintes d'Young et d'Hervey avec une tristesse consciencieuse qui fut trèsappréciée. La mort était partout dans ses vers ; à la fin de chaque Veillée se dressait un tombeau. )i
Le mérile de Baour, en pliant à ce genre sombre sa gaieté naturelle, fut d'adoiicif le genre lui-même, pour l'ajuster au degré de mélancolie dont la France était alors capable *.
Terminons en indiquant quelques poésies en l'honneur du mariage de Napoléon avec Marie-Louise, un poërae en quatre chants, intitulé V Atlantide ou le géant de la montagne Bleue, et des Légendes, ballades et fabliaux d'une mince valeur littéraire.
Baour-Lormian ne compta que des amis et des admirateurs; il sut saisir toutes les bonnes occasions, et sa légitime réputation de talent et d'esprit lui mérita, depuis la Révolution, les faveurs de tous les gouvernement?. Sa poésie tient plutôt de la fin du dix-huilième siècle que du commencement du dix-neuvième : et cependant, C(>mme l'a remarqué Rigault ^, il fut mis deu^ fois sur le chemin du romantisme.
1 Rigault, Œuvres, t. III, p. 194.
2Id., ibid., p. 200.
MILLEVOYE (Charles-Hubert)
— IISMSIG —
Millevoye est un très- aimable disciple de Delille et de Fonlanes, et, pour les sentiments naturels, pour la rûverie, pour l'expression de l'amour filial, pour la mélodie, il est, quoique épicurien, un doux et tendre précurseur de Lamartine. D'autres côtés de ce talent qui manque d'une forte originalité rappellent Florian, dont il savait par cœur toutes les fables et dont il mettait au-dessus de tout lai Buth et l'Estelle et Galathée.
Écoutant les conseils que Parny lui donnait comme à tous les jeunes poêles, il entreprit de rajeunir la poésie française en y introduisant des éléments nouveaux et des sujets pris dans une nature élrangt-re. La tentative était louable, mais, pour la mènera bonne fin, il eût fallu un tempérament poétique plus vigoureux que celui de Millevoye. Il se figura bien à tort avoir créé un genre et fait faire à la littérature un pas dans une voie nouvelle. Ses héros manquent de vie et ne sont pas peints d'un crayon assez ferme. L'Arabe pleurant son coursier, la négresse se réfugiant sous l'ombre du mancenillier pour mourir fidèle à son amant, la Persane blessée d'amour par le même chasseur dont les traits viennent d'atteindre la gazelle, et comparant son sort à celui du gracieux animal, tout cela est traité dans un style uniformément vieillot, languissant, chargé d'épithètes de convention. Le coursier de l'Arabe est toujours « fidèle », la négresse « une belle insulaire », et le Persan « la langue d'Usbeth ». Les Javanaises et les Persanes y parlent juste comme on devait causer dans le boudoir de M™« Hamelin, et le capitaine négrier lui-même^ quoique farouche et cruel n'a pas la plus petite inconvenance de langage à se reprocher '.
Millevoye par système et par faiblesse de talent bannissait soigneusement de sa poésie l'accent et le relief. Il appréhendait pardessus tout l'excès et s'efforçnit de se maintenir dans une sorte do juste milieu poétique, évitant la couleur et l'originalité sous prétexte de modération et de bon goût.
A propos de son poëme d'Alfred, il déclare n'avoir cru devoir employer qu'avec uae extrême sobriété les détails de la mythologie danoise, car, dit-il, « la couleur locale trop chargée devient obscure, et les tableaux d'une nature étrangèi-e ont spécialement besoin de
transparence. »
1 Avertissement des Œuvres complètes de Millevoye.
MILLEVOYE. i7
Aussi le poëte s'applique-t-il à leur enlever toute espèce d'originalité; grâce à son étrange manière d'envisager l'art, il ne devint jamais un maître, et ne s'éleva pas, même aux meilleurs jours, au-dessus de lamédiocrilé.
On pourra se faire une idée de ses essais de poésie exotique et de leur peu de mérite en lisant la Gazelle, où la pauvreté du fond est loin d'5tre rachetée par la forme.
« Du beau chasseur, amante désolée, Zora plaintive, au rivage persan.
Errait un soir »
Ce ton de complainte produit aujourd'hui un effet tout différent de celui que cherchait le poêle : il prèle à rire.
La gazelle tremblante, la terre sanglante, tu seras ma compagne, sur la montagne, ces mots à terminaisons commodes pour la rime sont vides de sens.
Dans ces deux vers :
« Les végétaux, richesse du Persan, Pour to guérir s'empresseront d'éclore, »
une idée absurde est rendue par des expressions défectueuses. La seconde moitié de la dernière strophe a cependant quelque chose de sincèrement triste et poétique, et, s'il n'y était pas question d'un cèdre verdoyant, ces quatre vers mériteraient d'être distingués du reste et mis à côté des bons morceaux de Millevoye.
Son premier recueil d'élégies fut publié en 1812. Le volume s'ouvre par la Chute des feuilles, qui avait récemment obtenu le prix aux Jeux Floraux. C'est une élégie touchante, mais l'auteur la gâta en y revenant plusieurs fois. Elle est pourtant son œuvre la plus forte, la seule qui restera de lui probablement. On a beaucoup abusé de la Chute des feuilles, mais on n'est pas arrivé à rendre ce morceau fastidieux, tant est douce et sympathique la figure du jeune malade qui regarde sa vie décliner avec la saison et songe à cacher à sa mère la place où il dormira son dernier sommeil sous la terre froide et les feuilles mortes, seul, délaissé de l'amour, dans le silence du mausolée troublé seulement par le bruit des pas du berger indifférent.
Le Poète mourant est d'une inspiration plus mélancolique encore, mais d'un mérite inférieur. Les idées n'en sont pas rendues d'une façon remarquable, mais elles sont excellentes en elles-mêmes et vraiment émouvantes. Millevoye a le don de toucher. Il nous attendrit sur un bois détruit, sur une demeure abandonnée, comme le ferait un autre sur une passion malheureuse. Comment, en se peignant lui-môme dans le Foëte mourant, n'aurait-il pas trouvé des accents capables de nous faire pleurer sur sa propre destinée, qui pouvait être si belle et qui fut tranchée à l'âge de trente-quatre ans?
Poètes du xix" siècle. — II. 2
Les Élégies se complèlent par quelques ballades généralement un peu fades et dont nous citerons la meilleure :
Harold aux longs cheveux.
Dans la Norwége, Harold aux longs cheveux S'en revenait de la côte africaine.
Du haut des monts, une flèche soudaine Vint en sifflant percer son bras nerveux, Près du torrent où la fille étrangère Pleurait, assise au tombeau de sa mère.
La vierge en pleurs d'Harold aux longs cheveux Entend le cri, s'approche et le rassure : L'eau du torrent a lavé sa blessure.
Un baume utile est ofl'ert à ses vœux. (( Nubie inconnu, dit la lîlle étrangère, Reposez-vous au tombeau de ma mère.
— Beauté charmante, Harold aux longs cheveux Est las enfin de servir une ingrate :
Je veux braver la fille du Sarmate ; Pars avec moi, je comblerai tes vœux. »
Elle répond : « Harold aux longs cheveux!
Sans l'avoir vu, j'aimais déjà la gloire.
Tes traits longtemps vivront dans ma mémoire ;
Mais mon vieux père est assez malheureux...
Dans ton pays, ajouta l'étrangère,
Puis-je emporter le tombeau de ma mère? »
Non sans douleur Harold aux longs cheveux
Se sépara de la beauté plaintive.
Et ses soupirs se perdaient sur la rive,
Mêlés au bruit du torrent écumeux.
11 disparut ; et la fille étrangère
Yint se rasseoir au tombeau de sa mère.
Depuis ce jour, d'Harold aux longs cheveux, Au fond du cœur, elle garda l'image.
Elle séchait ainsi qu'un vert feuillage Touché, la nuit, par le souffle orageux, n fut un soir où la fille étrangère Ne revint plus du tombeau de sa mère !