LEBRUN
tout d'abord, el par les applaudissements des maîtres ensuite, en pleine faveur publique ; bientôt l'Académie lui ouvrit ses portes. Il y tenait sa place avec distinction depuis dix ans, lorsque, l'imagination encore pleine des beaux souvenirs de la Grèce, il célébra l'entrée à l'Académie de l'auieur des Méditations et des Harmonies en lisant sa belle ode, le Ciel d'Athènes, toute brillante d'un pur reflet de ce beau ciel :
« Celui qui, loin de toi, né sous nos pâles cieux, Athènes, n'a point vu le solei! qui t'éclaire, En vain il a cru voir le ciel luire à ses yeux ; Aveugle, il ne sait rien d'un soleil glorieux. Il ne connaît pas la lumière.
Athène, mon Athène est le pays du jour. C'est Ih qu'il luit 1 C'est là que la lumière est belle I Là que l'œil enivré la puise avec amour, Que la sérénité tient son brillant séjour. Immobile, immense, éternelle!
Jusques au fond du ciel limpide et transparent Comme au fond d'une source, on voit ; tout l'œil y plonge : L'air scintille, moiré comme l'eau d'un courant, Pur comme de beaux yeux, clair comme un front d'enfant, Doux comme l'été dans un songe. »
Pierre Lebrun se montre plus simple et plus familier dans les poésies qu'il écrivit pour lui-mûme ou pour ses intimes, el qu'il ne publia que très-tard. Le poëte abandonne les cimes élevées pour se laisser aller à l'inspiration de cette douce et cbarmante philosophie d'Horace et il s'écrie avec le poëte latin :
Heureux qui de son espérance N'étend pas l'horizon trop loin.
Et, satisfait d'un peu d'aisance, De ce beau royaume de France Possède à l'ombre un petit coin!
Un cerisier, près de mon Louvre, Le cache el l'indique au regard ; Devant la Seine se découvre, El derrière, une porte s'ouvre Sous les ombrages de Sénart.
Le domaine ne s'étend guère.
Mais il est selon mon trésor; Si liberté n'est pas chimère,
2i LES POÈTES DU DIX-NEUVIÈME SIECLE.
Pour vivre libre et lire Homère, Bien portant, que faut-il encor?
Pour m'agrandir, m'irai-je battre?
Trois arpents sont assez pour moi!
Dans trois arpents on peut s'ébattre, Alcinous en avait quatre, Mais Alcinous était roi.
Oh I bien fou qui jamais n'arrête Ses vœux d'heure en heure plus grands, De biens nouveaux toujours en quôte, On blâme l'esprit de conquête, On imite les conquérants.
Si les hommes pouvaient s'entendre !
Mais non; tant qu'il trouve un voisin, Tout homme aie cœur d'Alexandre, Et, prince ou bourgeois, veut étendre Ou son royaume ou son jardin.
Quant à moi, devenu plus sage, Et dans mes désirs satisfait. Peu redoutable au voisinage, Je ne demande à ce village.
De lot que celui qu'il m'a fait;
Content si, m'amusantla vue De la rivière et du coteau.
J'y puis seulement, sur la rue, Joindre la place étroite et nue.
Que borne en fleur le vieux sureau.
C'est tout. Et puis encor peut-être Ce petit bois plein de gazon.
Qui se berce sous ma fenêtre, Et semble m'attendre pour maître Caché derrière ma maison.
Rien de plus. Et si, murmurante Dans ce bois, devenu le mien, Venait à luire une eau courante.
Alors si ce n'est quelque rente,
Il ne me manquerait plus rien.
LLBRUN. 2b
Les vœux de P. Lebrun furent dépassés en toutes choses ; et il eût pu dire encore avec le poêle Horace :
Aueiius atqiie Di melius fecere.
Les dignités, les distinctions vinrent s'emparer de la seconde moitié de sa vie, sans allérer en rien la placile philosophie de l'ancien chantre des grands paysages de la Grèce et des doux ombrages de son cottage.
DE VIGNY (Alfred)
Malgré l'indifférence presque générale qui s'attache aujourd'hui ù ses œuvres, que personne, à part un nombre restreint de délicats, ne relit plus, Alfred de Vigny mérite d'êlre placé, sinon sur le môme rang que Laoïartine, — avec lequel d'uilleurs son genre de talent n'offre aucun rapport, — du moins très-près de lui. Il possède à un bien plus haut degré que l'auteur des Méditalions le génie créateur et l'énergie des pensées. lia dans l'imagination l'éclat; chez lui, non-seulement le trait porte, mais il pénètre profondément. C'est l'émotion contenue et par là plus communicative, la passion conservant jusque dans son excès un calme sombre qui en augmente l'intensité. Vigny est le poêle du désespoir: une tristesse native, poignante, inguérissable, déborde sur tous ses sujets et sur tous ses tableaux ; toutes ses inspirations ont quelque chose de fatidique et tous ses dénoûraents sont des catastrophes
La lecture de certains de ses poèmes laisse le cœur serré comme dans un élau, et pourtant ces poèmes ont, pour ceux qui savent les goûter, un attrait irrésistible.
Alfred de Vigny exerce sur l'âme de son lecteur une sorte d'attraction magnétique. Il la domine, et la fait passer à son gré par chacune des impressions qu'il veut bien lui communiquer. Ainsi il a trouvé le secret d'émouvoir sur le sort d'une frégate * comme s'il s'agissait d'un être humain.
Quand on a regardé une fois ses tableaux, ils se gravent dans la mémoire pour n'en jamais sortir. Qui ne voit encore le mystérieux prisonnier des îles Sainte-Marguerite, couché sur sonlit de mort, lorsque le prêtre, curieux de voir ses traits, s'approche pour lever le linceul et ne rencontre que le masque de fer rivé sur le visage du cadavre? Alfred de Vigny a fait de cette légende un drame lugubre et poignant jusqu'à l'angoisse.
Et le Trappiste, adressant des paroles sévères à ces malheureux qui se traînent, sanglants, sur l'herbe, blessés par les balles du roi pour lequel ils se battaient ! Quelle scène sombre dans la forêt, autour de l'autel rustique et nu, entre ce moine si austère qu'il semble ne plus appartenir à l'humanité et ces hommes qui agonisent!
Ce qui manque à Alfred de Vigny, c'est la variété de tons. Le fond de ses poésies est uniformément mélancolique, et la forme toujours riche et chargée d'ornements. Son style brillant et descriptif prodigue
1 La Frégate la Sérieuse ou la Plainte du capitaine.
un luxe d'épithètes, une abondance de paroles sonores, un étalage de couleurs voyantes qui charment souvent, mais qui fatiguent quelquefois.
Sa diction est pure et harmonieuse. Le poète réalise le difficile problème de penser comme les romantiques et d'écrire comme les classiques. Cependant l'ensemble de son œuvre offre quelques incorrections, notamment dans le morceau si connu d'Héléna :
Le Regret.
« Il s'est trouvé parfois, comme pour faire voir Que du bonheur en nous est encor le pouvoir, Deux âmes s'éievant sur les plaines du monde, Toujours l'une pour l'autre existence féconde, Puissantes à sentir avec un feu pareil, Double et brûlant rayon né d'un même soleil, Vivant comme un seul être, intime et pur mélange. Semblables dans leur vol aux deux ailes d'un ange, Ou telles que des nuits les Jumeaux radieux D'un fraternel éclat illuminent les cieux. »
Impossible d'analyser grammaticalement cette phrase longue et embrouillée : le reste n'est pas non plus de très-bon français :
a Si l'homme a séparé leur ardeur mutuelle, C'est alors que l'on voit, et rapide et ûdèle, Chacune, de la foule écartant l'épaisseur. Traverser l'univers et voler à sa sœur ! »
Il faudrait « qu'on les voit » au lieu de « que l'on voit >k La beauté de l'idée ne rachète pas complètement la faute du langage.
Alfred de Vigny a divisé ses poèmes composés de 1817 à 1829 en livre antique, antiquité biblique, antiquité homérique et livre moderne. Les poèmes sont choisis par l'auteur parmi ceux qu'il composa dans sa vie errante et militaire. Ce sont les seuls qu'il jugea dignes d'êlre conservés.
Les pièces détachées les plus larges de facture sont la Bouteille à la mer et le Cor. Nous citerons cette dernière :
Le Cor.
J'aime le son du cor, le soir, au fond des bois. Soit qu'il chante les pleurs de la biche aux abois, Ou l'adieu du chasseur que l'écho faible accueille Et que le vent du nord porte de feuille en feuille.
us LES POÈTES DU DIX-NEUVIÈME SIÈCLE.
Que de fois seul, dans l'ombre, à minuit demeuré, J'ai souri de l'entendre, et plus souvent pleuré, Car je croyais ouïr de ces bruits prophétiques Qui précédaient la mort des paladins antiques.
0 montagnes d'azur 1 ô pays adoré I Rocs de la Frazona, cirque du Marboré, Cascades qui tombez des neiges entraînées. Sources, gaves, ruisseaux, torrents des Pyrénées,
Monts gelés et fleuris, trône des deux saisons. Dont le front est de glace et les pieds de gazons ! C'est là qu'il faut s'asseoir, c'est là qu'il faut entendre Les airs lointains d'un cor mélancolique et tendre.
Souvent un voyageur, lorsque l'air est sans bruit, De cette voix d'airain fait retentir la nuit; A ses chants cadencés autour de lui se mêle L'harmonieux grelot du jeune agneau qui bêle.
Une biche attentive, au lieu de se cacher, Se suspend immobile au sommet du rocher. Et la cascade unit, dans une chute immense, Son éternelle plainte au chant de la romance.
Ames des chevaliers, revenez-vous encor ? Est-ce vous qui parlez avec la voix du cor ? Roncevaux 1 Roncevaux ! dans ta sombre vallée L'ombre du grand Roland n'est donc pas consolée I
Tous les preux étaient morts, mais aucun n'avait fui : Il reste seul debout, Olivier près de lui; L'Afrique sur les monts l'entoure et tremble encore : « Roland, tu vas mourir ; rends -toi ! criait le More;
<( Tous tes pairs sont couchés dans les eaux des torrents. » Il rugit comme un tigre et dit : « Si je me rends. Africain, ce sera lorsque les Pyrénées Sur l'onde avec leurs corps rouleront entraînées.
— Rends-toi donc, répond-il, ou meurs! car les voilà. » Et du plus haut des monts un grand rocher roula.
DE YIGNV. 29
II bondit, il roula jusqu'au fond de l'abîme,
Et de ses pins, dans l'onde, il vint briser la cime,
« Merci ! cria Roland, tu m'as fait un chemin. » Et jusqu'au pied des monts le roulant d'une main, Sur le roc affermi, comme un géant, s'élance ; Et, prête à fuir, l'armée à ce seul pas balance.
Tranquilles cependant, Charlemagne et ses preux Descendaient la montagne et se parlaient entre eux. A l'horizon déjà, par leurs eaux signalées, De Puy et d'Argelèsse montrent les vallées.
L'armée applaudissait. Le luth du troubadour S'accordait pour chanter les saules de l'Adour. Le vin français coulait dans la coupe étrangère ; Les soldats en riant parlaient à la bergère.
Roland gardait les monts; tous passaient sans effroi. Assis nonchalamment sur un noir palefroi Qui marchait revêtu de housses violettes, Turpin disait, tenant les saintes amulettes :
« Sire, on voit dans le ciel des nuages de feu , Suspendez votre marche ; il ne faut tenter Dieu ; Par monsieur Saint Denis, certes ce sont des âmes Qui passent dans les airs sur ces vapeurs de flammes.
Deux éclairs ont relui, puis deux autres encor, » Ici l'on entenditle son lointain du cor,- L'empereur étonné, se jetant en arrière, Suspend du destrier la marche aventurière.
« Entendez-vous ?dit-il. — Oui, ce sont des pasteurs Rappelant leurs troupeaux épars sur les hauteurs, Répondit l'archevêque, ou la voix étouffée Du nain vert Oberon qui parle avec sa fée. »
Et l'empereur poursuit ; mais son front soucieux Est plus sombre et plus noir que l'orage des cieux. Il craint la trahison, et, tandis qu'il y songe, Le cor éclate et meurt, renaît et se prolonge.
« Malheur ! c'est mon neveu ! Malheur ! car si Roland Appelle à son secours, ce doit être en mourant. Arrière, chevaliers 1 repassons la montagne! Tremble encor sous nos pieds, sol trompeur de l'Espagne !»
Sur le plus haut des monts s'arrêtent les chevaux, L'écume les blanchit ; sous leurs pieds Roncevaux Des feux mourants du jour à peine se colore ; A l'horizon lointain fuit l'étendard du More :
« Turpin, n'as-tu rien vu dans le fond du torrent ? — J'y vois deux chevaliers : l'un mort, l'autre expirant. Tous deux sont écrasés sous une roche noire, Le plus fort dans sa main élève un cor d'ivoire ;
Son âme en s'exhalant nous appela deux fois. »
Dieu I que le son du cor est triste au fond des bois 1
Les créations de Vigny généralement réputées les plus belles sont Eloa, Moise et le Déluge.
Eloa, dont le sujet est la chute d'un ange, restera son plus pur et plus durable titre de gloire, et ne vivra pas seulement par des beautés douces et suaves, mais aussi par des beautés mâles et fières. Alfred de Vigny a peint son Satan d'une touche aussi ferme et aussi magistrale que Milton.
Éloa, la vierge archange, est née d'une larme du Christ. Quand Jésus vint à Béthanie, près de la tombe de Lazare, dit l'Évangile, Jésus pleura. D'après la fiction du poète, les anges recueillirent les pleurs divins dans une coupe de diamant et les portèrent au pied du trône de Dieu, qui les féconda d'un regard. On vit une forme blanche s'élever au-dessus de l'urne ; c'était Éloa, l'ange de la pitié.
Elle est si douce et si belle que les esprits célestes lui font un grand accueil : elle sera l'ange gardien des anges; elle ne vivra que pour consoler et bénir. Un jour, ses compagnes lui racontent la révolte orgueilleuse de Lucifer et son châtiment. Eloa, qui ne connaît de l'univers que le Paradis, se trouble et s'émeut en apprenant qu'il existe un malheureux. Elle a compassion de celui dont elle a entendu dire
«... Qu'à présent il est sans diadème, Qu'il gémit, qu'il est seul, que personne ne l'aime. »
Et, dès lors, elle devient rêveuse, elle s'isole pour songer dans la solitude à son frère maudit. Elle volait à l'écart à travers des mondes in-
connus lorsqu'elle aperçoit au loin à ses pieds l'ange déchu révolu d'une forme fantastique.
« Connue un cygne endormi qui seul, loin de la rive,