‹ Histoire de la littérature française (volume 4)Chapitre 18 sur 110 · Livre son aile blanche à l'onde fugitive · texte numérisé non relu

Livre son aile blanche à l'onde fugitive

Le jeune homme inconnu mollement s'appuyait

Sur ce lit de vapeur qui sous ses bras fuyait.

Sa robe était de pourpre, et, flamboyante ou pâle,

Enchantait les regards des teintes de l'opale.

Ses cheveux étaient noirs, mais pressés d'an bandeau ;

C'était une couronne, ou plutôt un fardeau :

L'or en était vivant, comme ces feux mystiques

Qui, tournoyants, brûlaient sur les trépieds antiques.

Son aile était ployée, et sa faible couleur

De la brume des soirs imitait la pâleur.

Des diamants no.i-breux rayonnent avec grâce

Sur ses pieds délicats qu'un cercle d'or embrasse.

Mollement entourés d'anneaux mystérieux,

Ses bras et tous ses doigts éblouissent les yeux.

Il agite sa main d'un sceptre d'or armée.

Comme un roi qui d'un mont voit passer son armée ;

Et, craignant que ses vœux ne s'accomplissent pas,

D'un geste impatient accuse tous ses pas. »

La voix du tentateur s'élève, douce et triste, jusqu'à Éloa : « D'où viens-tu, belle archange? où vas-tu? etc. »

Rien n'égale, a-t-on dit justement, la grâce avec laquelle le poëte a décrit cette scène de séduction ; la fourberie insinuante de Lucifer, l'effroi pudique delà vierge qui s'éloigne d'abord comme une baigneuse surprise, monte en reculant sur sa route étoilée et ferme sa paupière d'or pour fuir ce regard impur qui la fascine; la vuix du tentateur qui poursuit, de plus en plus désolée, suppliante, brisée de sanglots ; la pitié luttant dans le cœur d'Éloa contre la pudeur et l'épouvante ; le remords simulé et l'ardente prière de l'un ; l'incertitude et les angoisses de l'autre qui s'émeut de cette douleur, voudrait consoler ce désespoir, et tremble en face du danger qu'entrevoit sa timide innocence, descend, remonte, plane à dislance, rougit, hésite et pleure: toutes ces nuances délicates sont admirablement touchées. Enfin la pudeur est vaincue par la pitié.

« ... Descends jusqu'à moi, car je ne puis monter, »

s'écrie la voix perfide.

« Je t'aime et je descends; mais que diront les cieux? » murmure Éloa en tombant dans les bras du ravisseur ; et tandis qu'il

l'entraîne vers les mondes inférieurs, elle lui demande, surprise et un peu inquiète :

« Où me conduisez -vous, bel ange ? — Viens toujours.

— Que votre voix est triste, et quel sombre discours ! N'est-ce pas Éloa qui soulève ta chaîne ?

J'ai cru t'avoir sauvé. — Non, c'est moi qui t'entraîne.

— Si nous sommes unis, peu m'importe en quel lieu I Nomme- moi donc encore et ta sœur et ton Dieu.

— J'enlève mon esclave et je tiens ma victime.

— Vous paraissiez si bon. Oh ! qu'ai-je fait? — Un crime.

— Seras-tu plus heureux ? du moins, es-tu content ?

— Plus triste que jamais. — Qui donc es-tu ? — Satan ! »

Comme on l'a déjà remarqué, le dernier vers est sublime : cette simple parole d'Éloa, se consolant presque de sa ruine par l'espoir qu'elle aura allégé une souffrance, est toute une personnification de la femme dans ce qu'elle a de plus étliéré et de plus divin : l'abnégation et le dévouement.

Mais l'idée mère du poëme n'est-elle pas jusqu'à un certain point dangereuse, et puisque Éloa devait faillir, fallait-il la faire naître d'une larme du Christ?

Moïse, la seconde des grandes compositions d'Alfred de Vigny, est moins intéressant qu'Éloa, mais captive l'esprit et l'imagination par l'élôvation des idées et des sentiments, par l'éclat et la pureté des images . uMoisc, dit M. Barbey d'Aurevilly, est d'ane Gère beauté.» Ce n'est pas le Moïse vrai, historiquement peut-être, le Moïse hébreu et biblique ; mais quel beau Moïse humain, profond à la manière moderne, car il n'y a que les modernes qui soient profonds! Quelle caducité ennuyée de grand homme qui a tout pénétré ! quelle prodigieuse fatigue de sa supériorité! Quelle lassitude de vi\re, âme dépareillée, dans l'éternel célibat du génie 1 Quel poids au cœur ! Quelle sublimité accablante I Quelle douleur que celle de cette fonction, trop près de Dieu, où l'air n'est plus respirable pour une créature humaine, et quel amour de la mort, et quelle simplicité auguste dans la plainte !

« Mon Dieu, vous m'avez fait puissant et solitaire ; Laissez-moi m'endorrair du sommeil de la terre, etc. »

Dans le Déluge, Alfred de Vigny déploie toute la puissance et toutes les richesses de son talent descriptif. Cette scène grandiose de désespoir universel va bien à son pinceau ; le poète y mt'le un roman mystique et la termine par un admirable duo d'amour.

Interprétant à sa façon ce verset de la Genèse : « Les enfants de Dieu, voyant que les filles des hommes étaient belles, prirent pour leurs femmes celles d'entre elles qui leur avaient plu * ; » Alfred de Vigny fait

* Genèse, ch. vi, v. 2.

soa héros Emmanuel, fils d'un ange et d'une mortelle. Son père lui est apparu, lui a annoncé le déluge imminent el lui a promis de le sauver du désastre général, si, au moment où la pluie commencerait à tomber, il se rendait seul sur le mont Horeb.

« Avec combien de pleurs, hélas ! l'ai-je écouté 1 »

dit Emmanuel racontant sa vision à Sarah :

« J'ai monté sur l'Horeb, mais avec une femme. » Sarah lui dit : « Mon âme est semblable à ton âme, Car un mortel m'a dit : «Venez sur Gelboé; « Je me nomme Japliet, et mon père est Noé; M Devenez mon épouse, et vous serez sa file. « Tout doit périr demain, si ce n'est ma famille. » Et moi, je l'ai quitté sans avoir répondu, De peur qu'Emmanuel n'eût longtemps attendu. »

Elles deux beaux enfants assistent du haut de la montagne à l'écroulement du monde, assis côte à côte, attendant leur lour. De temps en temps Emmanuel regarde au ciel si, malgré sa désobéissance, son pcra ne descend pas vers eux pour les sauver.

« Mais sur le mont Horeb, l'ange ne venait pas. »

Le quarantième jour, Sarali s'éveille d'un évanouissement : l'eau n'atteignait pas encore le sommet, la pluie avait cessé de tomber; Sarah se prend à espérer.

« Elle entr'ouvrit les yeux et dit : « Emmanuel, Avons-nous obtenu la clémence du ciel?

J'aperçois dans l'azur la colombe qui passe. Elle porte un rameau : Dieu nous a-t-il fait grâce. »

Emmanuel répond en secouant la tête :

« La colombe est passée et ne vient pas à nous; »

Quel profond découragement dans ce vers ! « Emmanuel I s'écrie la jeune fille avec terreur,

« Emmanuel, la mer a touché mes genoux ; »

et lui, d'un ton calme et résigné, l'encourage et la soutient:

« Dieu nous attend ailleurs à l'abri des tempêtes.

— Vois-tu l'eau sous nos pieds? — Vois le ciel sur nos têtes I

— Ton père ne vient pas ; nous serons donc punis?

— Sans doute après la mort nous serons i-éunis.

Poètes du xu« siècle. — II. 3

— Venez, anges du ciel, et prètez-lui vos ailes.

— Recevez-la, mon père, aux voûtes éternelles ! » Ce fut le dernier cri du dernier des humains. Longtemps, sur l'eau croissante élevant ses deux mains, Il soutenait Sarah par les flots poursuivie ;

Mais lorsqu'il eut perdu sa force avec la vie, Par le ciel et la mer le monde fut rempli; Et l'arc-en-cicl brilla, tout étant accompli. »

Il n'y a que Vigny pour ces crcalions étranges où l'idéal mystique acquiert l'inlensité du réel.

Après ses chefs-d'œu\re, Éloa, Muise, le Déluge, Alfred de Vigny a écrit plusieurs poésies d'une beauté moins radieuse peut-Olre, mais toujours éclatante. Dolonda, rêvée au pied des Pyrénées, est un drame noir dans le goût de l'époque, qui a pour épigraphe cette phrase significative : Yo amo mas ci tu amor que d tu vida (j'aime mieux ton amour que la vie). L'héroïne est en effet une Espagnole jalouse jusqu'à la fureur, jusqu'au crime. Son mari la trompe : il est aux pieds d'une autre. II revient près d'elle pour implorer son pardon, car il se sent mourir d'un mal inconnu qui le torture. Dolorida l'écoate, impitoyable; puis elle lui demande, froide et cruelle, en parlant de sa ri\ale:

« T'a-t-elle vu pâlir, ce soir, dans tes souffrances?

— J'ai vu son désespoir passer tes espjrances.

Oui, sois heureuse, elle a sa part dans nos douleurs. Quand j'ai crié ton nom, elle a versé des pleurs. Car, je ne sais quel mal circule dans mes veines ; Mais je t'invoquais seule avec des plaintes vaines. J'ai cru d'abord mourir, et n'avoir pas le temps D'appeler ton pardon sur mes derniers instants. Ah ! parle, mon cœur fuit. Quitte ce dur langage. Qu'un regard. . . Mais quel est ce blanchâtre breuvage Que tu bois à longs traits et d'un air insensé ?

— Le reste du poison qu'hier je t'ai versé ! »

Le Bain, tiré d'un pcëme de Suzanne, a obtenu aussi un certain renom. C'est une brillante description vide de pensées. Dans le Bai7i comme dans Synutta (1815), la Dryade, la So7nnambule, Alfred de Vigny n'est qu'un imilateur original d'.Vndré Cliénier.

Un recueil posthume, les Destinées, trop empreint de désespérance et de rationalisme, a été ainsi jugé par Sainte-Beuve :

« C'est un déclin, mais un déclin très-bien soutenu; rien n'y surpasse ni même (si l'on excepte un poëme ou deux) n'égale ses inspirations premières; rien n'y déroge non plus, ni ne les dément. Le recueil est digne du poète : la première pièce, qui a donné le titre au volume, a quelque chose de fatidique et d'énigmatique comme les oracles. Un grand désespoir est l'inspiration générale de ces pièces des dernières années, — un sentiment d'abnégation, combattu

Dli VIGNY. 33

par je ne sais quel autre sentiment qui dit au poète d'espérer en l'esprit, eu l'avenir de l'esprit, et contre toute espérance raôine '. »

S^itile-Beuve j igc les Destinées surloul an point de vue liltéruire; CuvillicT-Fleury les apprécie £0U3 le rapport moral :

<i Anathème et di'Jiyranibe, colère et pitié, orgueil et tendresse, le génie glorifié, la mendicité bénie et consolée ; la grâce divine vaincue par le destin aveugle, le destin vaincu par l'insolente fuite des morts stoïques ; Dieu montré aux hommes moins comme un bienfaiteur que comme un railleur de sa création ; le Christ apparaissant dans une des plus douloureuses épreuves de sa vie mortelle, et l'homme succombant sans que le Dieu triomphe, — que saisjf: ? le dégoiît du monde et la fatigue des civilisations vieillies créant des Thébaïdes voluptueuses sur la cime des rochers sauvages ; la femme tour à lour exaltée dans sa faiblesse et outragée dans sa souffrance ; des scènes de férocité moscovite racontées en plein bal, les larmes aux yeux, des fleurs sur la tête, par les grandes dames toutes parées des ornements légués par les victimes, — et, pour finir, l'orgueil de l'esprit faisant le procès aux ancêtres dont il étale le blason, le lettré écrivant sur de vieux parchemins son nom noblement rajeuni par le travail, non sans y mettre la fière signature du patricien : c'est dans cette confusion d'idées et de sentiments, dans ce chaos de rapprochements et de contrastes, tout sillonné d'éclairs de génie poétique, c'est au milieu de ce conflit d'afArmations et de doutes, de négations audacieuses et d'axiomes provoquants, que le livre de M. de Vigny vous laisse, après une première lecture, tour à tour étourdi et charmé, ébloui et confondu, ému et scandalisé, encouragé et abattu, comme le poète lui-même *. »

Ce recueil contient pourtant une pièce que Sainle-Beuve élevait au rang de Moïse et à'Éloa, la Colère de Samson, éciile en 1839 et restée inédite jusqu'en 186i.

Dans ses inégales compositions, Alfred de Vigny a u'i mérite qu'on ne saurait trop relever, c'est d'être toujours pur sans être jamais froid.

Il revendiquait hautement et avec justice un autre tilre de gloire, son droit d'aînesse dans la littérature du dix-neuvième siècle. Il pouvait dire de ses diverses compositions qu'elles avaient devancé, en France, toutes celles de ce genre, dans lesquelles une pensée philosophique est mise en scène sous une forme épique ou dramatique. Alfred de Vigny est, de fait, le précurseur encore racinien du romantisme.

1 Sainte-Beuve, Revue des Deux-Mondes, 15 avril 1864. « Cuvillier-Fleury, Éludes et Portraits. M. Alfred de Vigny, poëte et philosophe, !«' et 8 murs 18 .14.

LAMARTINE (Alphonse de)

Cet homme, destiné à une si grande réputation, fut de bien bonne heure l'élu de la muse. Tout jeune encore, un monde de poésie roulait dans sa tûte, mais il n'était pas pressé d'écrire. Il voulait goûter à son aise et s'assimiler les cUefs-d'œuvre des giands poêles, ses devanciers. Il négligea les anciens et ceux de nos classiques français dont son enfance avait été nourrie. Quand il rouvrait leurs pages naguère arrosées deseslarmes d'écolier, ils'en exhalait pour lui comme une odeur de prison, d'ennui et de contrainte qui les lui faisait vile refermer. Ceux qu'il lisait avec passion, c'étaient « les poètes modernes, italiens, an- « glais, allemands, français, dont la chair et le sang, dit-il, sont notre « sang et noire chair à nous-mômes, qui sentent, qui pensent, qui ai- « ment, qui chantent, comme nous pensons, comme nous chantons, « comme nous aimons, nous, hommes des nouveaux jours M »

Il s'éprit d'un particulier enthousiasme pour les poésies d'Ossian, « ce «poëte du vague, ce brouillard de l'imagination, cette plainte inarti- « culée des mers du Nord, cette écume des grèves, ce gémissement des (i ombres, ce roulis des nuages autour des pics tempétueux de l'Ecosse, « ce Dante septentrional aussi grand, aussi majestueux, aussi surnalu- « rel que le Dante de Florence, plus sensible que lui, et qui arrache «i souvent à ses fantômes des cris plus humains et plus déchirants que « ceux des héros d'Homère ! « Il lisait ces p ésies avec passion, l'hiver, assis sous quelque rocher, ne quittant la page des yeux que pour retrouver à l'horizon, à ses pieds,les mêmes brouillards, les mêmes nuées, les mêmes plaines de glaçons ou de neige qu'il venait de voir en imagination dans son livre. Peu à peu il devenait un des fils du barde, une des ombres héroïques, amoureuses, plaintives, qui combattent, aiment, pleurent ou chantent sur la harpe, dans les sombres domaines de Fingal, dont la tristesse correspondait si bien, suivant son expression même, à la mélancohe grandiose d'une âme de seize ans qui ouvre ses premiers rayons sur l'infini. « Ossian, a-t-il dit « encore dans ses Confidences, est certainement une des palettes où « mon imagination a broyé le plus de couleurs et qui a 1 lissé le plus « de ses teintes sur les faibles ébauches que j'ai tracées depuis '. »

Lamartine trouva une autre source d'inspirations dans Chateaubriand. Le Génie du Christianisme, Bené, Atala et les Martyrs donnèrent

1 Confidences.

* lôi'J.

de véritables délires à son imagination. Le poëte fut séduit par « ce style qui môle tous les genres, qui associe le raisonnement, l'éloquence, l'élégie, le lyrisme, la peinture, la poésie, et qui recouvre le tout d'un vernis magique de paroles musicales pour faire illusion sur le peu de solidité du fond^ » Mais il ne fut pas trompé par les artifices de « ce grand prestidigitateur de style », les larmes qu'il versait en lisant les plus belles pages étaient, disait-il, les larmes de ses nerfs, et non pas les larmes de son cœur. Cependant, Chateaubriand fut certainement iinedesmainspuissanles qui ouvrirentà Lamartine, de son aveu mOme, le grand horizon de la poésie moderne.

Entré, en 1814, dans la maison militaire de Louis XVIII et eng;igé ensuite dans la carrière diplomatique qu'il suivit jusqu'en 1830, il garda constamment ses goûts de poésie : il chantait,

a Comme l'oiseau gémit, comme le vent soupire. Comme l'eau murmure en coulant. »

Ce fut en 1820 qu'il publia, sans nom d'auteur, ses Méditations 'poétiques. Le succès de ce premier recueil fut bientôt analogue à celui qu'avait obtenu le Génie du Christianisme. Les grandes pièces, à Lord Byron, l'Immortalité, Dieu, respiraient des pensées philosophiques et religieuses très-élevées; les élégies le Vallon, l'Isolement, le Lac, le Chrétien mourant, étaient empreintes d'une mélancolie qui séduisit toutes les imaginations. Victor Hugo, ouvrant le volume, s'écriait : « Voilà donc enSn des poésies d'un poêle, des poésies qui sont de la poésie. » Il trouvait dans ces vers quelque chose d'André Chénier : même originalité, même fraîcheur, môme luse d'images neuves et vraies, avec plus de gravité, plus d'idéal dans les peintures et avec un goût pour la Bible, pour la muse rêveuse d'Ossian, et pour les déesses fantastiques de Klopstock et de Schiller, qui lui faisait une place à part parmi tous les poètes français. Celte poésie sentimentale, métaphysique, religieuse, mystique, avait cependant des notes qui parurent fort étranges aux oreilles bien disciplinées ^. Ceux qui n'étaient pas mus surtout dans leur opposition par des passions politiques, ne tardèrent point à se ranger parmi ses admirateurs et s'habituèrent insensiblement à ces cordes nouvelles de la poésie moderne. Bientôt il ne trouva presque plus personne pour le contredire, quand il se vanlait d'avoir « fait descendre la poésie du Parnasse et donné à ce qu'on « nommait la Muse, au lieu d'une lyre à sept cordes de convention, « les fibres mêmes du cœur de l'homme, touchées et émues par les « innombrables frissons de l'ûme et de la nature *. »

' Cours fumilier de Littérature. XXIIP entretien : Comment je suis devenu poëte.

* C'était le jugement du père môme de Lamartine. Voir Nouvelles Confi' dences, xli.

' Préface des Premières Méditations, page 10.

Le public fut moins favorable aux Secondes Méditations qui suivirent d'un an les premières. L'auteur dut attendre une généralion nouvelle de lecteurs pour retrouver la môme admiration. Il a pu dire que ses premiers el ses seconds vers, feuilles du mûme arbre, de la môme sève, de la môme tige, de la môme saison, étaient parfaitement semblables d'àme, d'inspiration, de défauts ou de qualités*. Les Secondes Méditations offrent des pièces qui ne sont pas indignes des premières, le Passé, Ischia, les Étoiles, la Consolation, le Crucifix, la Mort de Socrate, le Dernier chant du pèlerinage de Child-Hurold, dans lequel Lamartine, sous la fiction transparente du nomd'IIarold, a chanté les dernières actions ou les dernières pensées de lord Byron, son passage en Grèce et sa mort; la méditation intitulée Bonaparte qui paraît imitée de l'ode de Manzoni sur le o mai, J^ cinque Maggio, sublime inspiration du grand poète italien. Enfin dans la belle pièce intitulée les Préludes et dédiée à Victor Hugo, Lamartine se montre à nous, comme l'a remarqué Sainte-Beuve, sous quatre ou cinq aspects différents, tour à tour nonchalant, rôveur, puis amoureux des tempêtes, puis emporté dans les combats, puis rentrant dans son Arcadie aux sons de la flûte du pasteur. On peut môme dire que, dans les Secondes Méditations, le poëte se montre plus égal à lui-môme que dans les Premières.

Cependant il faut avouer que le second recueil est moins travaillé et présente moins d'unité. De plus, un3 raison grave en contraria le succès, du moins auprès d'un public considérable : le vrai christianisme est encore plus absent des Nouvelles Méditations que des Premières, la religiosité y est encore plus vague. Le poëte s'y perd davantage dans de vaines et puériles rêveries, dans des contemplations vaporeusement sensuelles qui lui font confondre la présence de Dieu dans l'univers avec la présence eucharistique dans nos temples, el le poussent ainsi à matérialiser le culte, la morale et les mystères du christianisme.

Néanmoins le5lfé'ij<aiio?is opéraient une véritable révolution dans la poésie : les muses païennes en étaient chassées; l'encens ne fumait plus sur l'Olympe, devant ces dieux dont les poètes nous avaient salures jusqu'au dégoût. « Les Muses du Parnasse classique, dit CharlesNodier dans son introduction aux œuvres de Lamartine, froides images de quelques divisions des sciences, des arts et de la poésie, ont perdu toute leur séduction, môme au collège. Le christianisme est arrivé avec trois muses immortelles qui régneront désormais sur toutes les générations poétiques de l'avenir: la Religion, l'Amour et la Liberté. « Les dieux du Parnasse ne se sont pas relevés de la chute ; mais la véritable poésie chrétienne et religieuse était-elle instaurée? Non, car le Dieu de Lamartine est bien vague, sa religion n'est qu'une admiration attendrie pour le Créateur, un amour presque toujours sensuel, quoique épuré par l'amour divin, pour la créature, et une sorte d'idolâtrie panthéiste

1 Préface des Secondes Méditations.

pour la création. Au fond ce qui domine dans l'âme de Lamartine, c'est une mélancolie sceptique.

Cette note résonne souvent faux, comme dans ces vers de la sixième méditation :

a Mon cœur, lassé de tout, même de l'espérance, N'ira plus de ses vœux importuner le sort ; Prêtez-moi seulement, vallons de mon enfance. Un asile d'un jour pour attendre la mort.

J'ai trop vu, trop senti, trop aimé dans ma vie; Je viens chercher vivant le calme du Léthé : Beaux lieux, soyez pour moi ces bords où l'on oublie : L'oubli seul désormais est ma félicité. »

Dans les vers suivants l'exagération touche presque à l'impiété :

« Mais puisque je naquis, sans doute il fallait naître ; Si l'on m'eût consulté, j'aurais refusé l'être '. »

Lamartine n'a pas trente ans; il est riche, beau, noble, applaudi, et pourtant il ne voudrait pas « rajeunir d'un soleil », s'il était le maître de sa destinée:

« Pour moi, quand le destin m'offrirait à mon choix Le sceptre du génie ou le tiône des rois, La gloire, la beauté, les trésors, la sagesse, Et joindrait à ses dons l'éternelle jeunesse, J'en jure parla mort, dans un monde pareil. Non, je ne voudrais pas rajeunir d'un soleil. »

Quand il se rencontre de tels vers, on voudrait en voir le correctif dans d'autres strophes; on aimerait à entendre le poète parler du sentiment du devoir qui apporte un adoucissement si grand à tous les chagrins et à toutes les épreuves de la vie ; mais Lamartine, comme la plupart des poètes de nos jours, n'a pas connu le but solide auquel la philosophie, supérieure à tous les arts, doit conduire le poëte. Aussi rien de tempéré, nous dirions rien de raisonné chez Lamartine. Dans son Désespoir, par exemple, on cherche vainement le conseil ou la consolation offerte au désespéré. Le poëte blasphème aussi bien que son triste héros :

« Levez donc vos regards vers les célostes plaines. Cherchez Dieu dans son œuvre, invoquez dans vos peines

Ce grand consolateur :

Malheureux 1 la bonté de son œuvre est absente ; Vous cherchez votre appui ? l'univers vous présente

Votre persécuteur. »

> Wm* Médilation.

Qu'était, à cette époque, le sentiment religieux chez Lamartine? Ce qu'il était chez Chateaubriand quand il écrivait : « J'ai relevé leurs autels. » Il n'avait aucune profondeur, il n'avait surtout aucune humilité. Lamartine et Chateaubriand étaient religieux de tôte. Le sentiment religieux offrant un champ infini à leur inspiration et à leur talent, ils y étaient entrés, comme dans le patrimoine de leurs aïeux, par honneur et par goût, plutôt que par conviction profonde. C'est à cette disposition commune qu'il faut attribuer ce qui manque de force et de- traits Lien arrêtés au génie de ces deux grands liomraes, qui en sont restés au vague des passions comme au vague de la foi.

Partisan de la séparation de ri:]glise et de l'État, Lamartine ne veut pas, cependant, que l'on touche au temple :

(1 Pour moi, soit que ton nom ressuscite ou succombe, O Dieu de mon berceau, sois le Dieu de ma tombe ! Plus la nuit est obscure et plus mes faibles yeux S'attachent au flambeau qui pâlit dans les cieux ! Et quand l'autel brisé que la foule abandonne S'écroulerait sur moi I... temple que je chéris, Temple où j'ai tout reçu, temple où j'ai tout appris. J'embrasserais encor ta dernière colonne, Dussé-jo être écrasé sous tes sacrés débris ' 1 »

Malheureusement ces sentiments n'étaient pas bien profonds dans le cœur du poëte; autre part il s'écrie :

« Que tes temples, Seigneur, sont étroits pour mon âme !

Tombez, murs impuissants, tombez !

Laissez-moi voir ce ciel que vous me dérobez ! Architecte divin, tes dômes sont de flamme ! Que tes temples. Seigneur, sont étroits pour mon âme ! Tombez, murs impuissants, tombei: !

Voili le temple où tu résides!

Sous la voûte du firmament Tu ranimes ces feux rapides Par leur éternel mouvement.

Tous ces enfants de ta parole, Balancés sur leur double pôle.

Nagent au sein de tes clartés, Et, des cieux où leui's feux pâlissent. Sur notre globe ils réfléchissent Des feux à toi-même empruntés. »

Ces citations donnent la mesure du sentiment reUgicux chez Lamartine. Dans son remarquable discours sur les Destinées de la poésie, il as-

1 Harmonies poétiques et religieuses. Hymne au Christ.

Eure que, « quelle qu'ait été, quelle que puisse être encore la diversité de ces impressions jetées par la nature dans son âme et par son Sme dans ses vers, le fond en fut toujours un profond instinct de la Divinité en toutes choses; une vive évidence, une intuition plus ounaoins éclatante de l'existence et de l'action de Dieu dans la création matérielle et dans riiumanilé pensante ; une conviction ferme et inébranlable que Dieu était le dernier mot de tout, et que les philosophies, les religions, les poéîies n'étaient que des manifestations plus ou moins complètes de nos rapports avec l'Être infini; des échelons plus ou moins sublimes pour nous rapprocher successivement de celui qui est. » Ailleurs, il écrit ;

« Je ne puis jamais avoir un sentiment fort dans le cœur sans qu'il tende à l'infini, sans qu'il se résolve en un hymne ou en une invocation à celui qui est la fin de tous nos sentiments, à celui qui les produit et qui les absorbe tous, à Dieu i. »

Tel est le Credo de Lamartine, ce qui n'a pas empêché Proudhon de dire que les Méditations poétiques sont une lamentation sur la fin de l'âge religieux et monarchique, un poëme purement négatif.

Lamartine ne s'écarta pas moins du christianisme positif et orthodoxe dans les Harmonies poétiques et religieuses qui, malgré certaines pièces admirables, comme le très-chrétien Hymne au Christ, est la reprise, malheureuse à ce point de vue, des Méditations.

De l'aveu même du poëte, les Harmonies sont des pièces nées au hasard de l'inspiration ou de l'impression, comme des pages de la vie intime. Tous les sentiments s'y enlre-croisent ; tristesse et joie, espérance et désespoir, prière et doute. Dans les pièces où il chante le désespoir ou les misères de l'homme, Lamartine est vraiment inspiré. Il trouve dans ces sujets des accents vrais et énergiques, mais il réussit beaucoup moins lorsqu'il parle de la Providence ou lorsqu'il la fait parler elle-même. Et cependant quel charme il a su répandre dans ce monde de pensées et de sentiments si divers et si élevés! Quelle mélancoUe, par exemple, dans ces premiers vers de la Penice des morts :

« Voilà les feuilles sans sève Qui tombent sur le gazon ; Voilà le vent qui s'élève Et gémit dans le vallon.

C'est la saison où tout tombe Aux coups redoublés des vents ; Un vent qui vient de la tombe Moissonne aussi les vivants.

Voyage en Orient.

Quelle poésie du cœur dans ce début consacré à MiVy ;

« Pourquoi le prononcer ce nom de la patrie? Dans son brillant exil mon cœur en a frémi ; Il résonne de loin dans mon âme attendrie Comme les pas connus ou la voix d'un ami. »

Les Harmonies renferment plusieurs pièces d'une grande beauté; nous indiquerons d'abord l;i Bénédiction de Dieu dans la solitude qui, nnalgré des longueurs et des lieux communs, exprime en très-beaux vers l'influence bienfaisante de la solitude et de la nature sur le cœur de l'homme.

« Ali ! loin de ces cités où les braits de la terre Étouffent les échos de l'àme solitaire, Que faut-il, ô mon Dieu ! pour nous rendre la foi? Un jour dans le silence écoulé devant toi !

Un jour qui pèse entier dans la sainte balance Quand la main qui les pèse à ses poids infinis Retranchera du temps ceux qu'il n'a point bénis. »

Nous signalerons encore le Premier Regret, dont l'émouvante poésie rappelle le Lac et le Cnici/ix. Le morceau le plus admirable du recueil, intitulé jS'ovissima verba, renferme l'expression énergique de la lutte de l'âme humaine avec les problèmes de la destinée :

Novissima verba.

Et j'envie au tombeau le long sommeil qu'il dort, Et mon âme est déjà trisle comme la mort !

Triste comme la mort ? Eh ! la mort souffre-t-elle ?

Le néant se plainl-il à la nuit éternelle?

Ah ! plus triste cent fois que cet heureux néant,

Qui n'a point à mourir et ne meurt pas vivant,

Mon âme est une mort qui se sent et se souffre.

Immortelle agonie, abîme, immense gouffre,

Où la pensée, en vain cherchant à s'engloutir,

En se précipitant ne peut s'anéantir;

Un songe sans réveil, une nuit sans aurore,

Un feu sans aliment, qui brûle et se dévore;

Une cendre brûlante, où rien n'est allumé,

Mais où tout ce qu'on jette est soudain consumé !

Un délire sans terme, une angoisse éternelle !

Mon âme avec effroi regarde derrière elle

Et voit son peu de jours, passés, et déjà froids,

Comme la feuille sèche autour du tronc des bois.

Je regarde en avant, et je ne vois que doute

Et ténèbres, couvrant le terme de la roule.

Mon être à chaque souffle exhale un peu de soi :

C'était moi qui souffrais, ce n'est déjà plus moi !

Chaque parole emporte un lambeau de ma vie :

L'homme ainsi s'évapore et passe ; et quand j'appuie

Sur l'instabililé de cet être fuyant,

A ses tortures près tout semblable au néant, i

Sur ce moi fugitif, insoluble problème,

Qui ne se connaît pas et doute de soi-même,

Insecte d'un soleil par un rayon produit,

Qui regarde une aurore et rentre dans la nuit,

Et que, sentant en moi la stérile puissance

D'embrasser l'inTmi dans mon intelligence,

J^ouvre un regard de Dieu sur la nature et moi,

Que je demande à tout: «Pourquoi? pourquoi? pourquoi? »

Et que, pour seul éclair et pour seule réponse,

Dans mon second néant je sens que je m'enfonce,

Que je m'évanouis en regrets superflus,

Qu'encore une demande, et je ne serai plus !!I

Alors je suis tenté de prendre l'existence

Pour un sarcasme amer d'une aveugle puissance,

De lui parler sa langue, et, semblable au mourant

Qui trompe l'agonie et rit en expirant,

D'abîmer ma raison dans un dernier délire,

Et de finir aussi par un éclat de riie!

Ou de dire : « Vivons, et dans la volupté Noyons ce peu d'instants au néant disputé! Le soir vient : dérobons quelques heures encore Au temps qui nous les jette et qui nous les dévore ; Enivrons-nous du moins de ce poison humain Que la mort nous présente en nous cachant sa main ! Jusqu'aux bords de la tombe il croît encor des roses, De naissantes beautés pour le désir écloses, Dont le cœur feint l'amour, dont l'œil sait l'imiter. Et que l'orgueil ou l'or font encor palpiter : Plongeons-nous tout entier dans ces mers de délices; Puis, au premier dégoût trouvé dans ces calices,

Avant l'heure où les sens, de l'ivresse lassés, Font monter l'amertume et disent : « C'est assez! » Voilà la coupe pleine où de son ambroisie Sous les traits du sommeil la mort éteint la vie . Buvons : voilà le flot qui ne fera qu'un pli Et nous recouvrira d'un éternel oubli : Glissons-y; dérobons sa proie à l'existence, A la mort sa douleur, au destin sa vengeance, Ces langueurs que la vie au fond laisse croupir, Et jusqu'au sentiment de son dernier soupir; Et fût-il un réveil même à ce dernier somme, Déflons le destin de faire pis qu'un homme! u

Mais cette lâche idée, où je m'appuie en vain.

N'est qu'un roseau pliant qui fléchit sous ma main;

Elle éclaire un moment le fond du précipice,

Mais comme l'incendie éclaire l'édiQce,

Comme le feu du ciel dans un nuage errant

Éclaire l'horizon, mais en le déchirant.

Ou comme la lueur lugubre et solitaire

De la lampe des morts qui veille sous la terre,

Éclaire le cadavre aride et desséché

Et le ver du sépulcre à sa proie attaché.

Non! dans ce noir chaos, dans ce vide sans terme, Mon âme sent en elle un point d'appui plus ferme, La conscience! instinct d'une autre vérité Qui guide par sa force et non par sa clarté. Comme on guide l'aveugle en sa sombre carrière, Par la voix, par la main, et non par la lumière. Noble instinct, conscience, ô vérité du cœur, D'un astre encor voilé prophétique chaleur. Tu m'annonces, toi seule, en tes mille langages, Quelque chose qui luit derrière ces nuages. Dans quelque obscurité que tu plonges mes pas, Quand ma raison s'éteint, ton flambeau luit encore, Tu dis ce qu'elle tait, tu sais ce qu'elle ignore. Quand je n'espère plus, l'espérance est ta voix ; Quand je ne crois plus rien, tu parles, et je crois.

El ma main hardiment brise et jette loin d'elle La coupe des plaisirs, et la coupe mortelle ; Et mon âme, qui veut vivre et souflrir encor,

Reprend vers la lumière un généreux essor,

Et se fait dans l'abîme où la douleur la noie,

De l'excès de sa peine une secrète joie.

Comme le voyageur parti dès le matin,

Qui ne voit pas encor le terme du chemin.

Trouve le ciel brûlant, le jour long, le sol rude :

Mais fier de ses sueurs et de sa lassitude,

Dit, en voyant grandir les ombres des cyprès :

« J'ai marché si longtemps, que je dois être près. »

A ce risque fatal, je vis, je me confie.

Et dût ce noble instinct, sublime duperie,

Sacrifier en vain l'existence à la mort,

J'aime à jouer ainsi mon âme avec le sort,

A dire, en répandant au seuil d'un autre monde

Mon cœur comme un parfum et mes jours comme une onde :

« Voyons si la vertu n'est qu'une sainte erreur,

L'espérance un dé faux qui trompe la douleur,

El si, dans cette lutte où son regard m'anime,

Le Dieu serait ingrat quand l'homme est magnanime ! »

Alors, semblable à l'ange envoyé du Très-Haut

Qui vint sur son fumier prendre Job en défaut,

Et qui, trouvant son cœur plus fort que ses murmures,

Versa l'huile du ciel sur ses mille blessures.

Le souvenir de Dieu descend, et vient à moi,

Murmure à mon oreille, et me dit : « Lève-toi ! »

Et, ravissant mon âme à son lit de souffrance,

Sous les regards de Dieu l'emporte et la balance ;

Et je vois l'infini poindre et se réfléchir

Jusqu'aux mers de soleils que la nuit fait blanchir.

Il répand ses rayons et voile la nature ;

Les concentre, et c'est Dieu : lui seul est sa mesure;

Il puise sans compter les êtres et les jours

Dans un être et des temps qui déroulent toujours ;

Puis les rappelle à soi comme une mer immense,

Qui retire sa vague et de nouveau la lance.

Et la vie et la mort sont sans cesse et sans fin

Ce flux et ce reflux de l'océan divin :

Leur grandeur est égale et n'est pas mesurée

Par leur vile matière ou leur courte durée ;

Un monde est un atome à son immensité,

Un moment est un siècle à son éternité,

Et je suis, moi, poussière à ses pieds dispersée,

Autant que les soleils, car je suis sa pensée ;

Et chacun d'eux reçoit la loi qu'il lui prescrit,

La matière en matière et l'esprit en esprit !

Graviter est la loi de ces globes de flamme ;

Souffrir pour expier est le destin de l'âme ;

Et je combats en vain l'arrêt mystérieux,

Et la vie et la mort, tout l'annonce à mes yeux.

L'une et l'autre ne sont qu'un divin sacrifice ;

Le monde a pour salut l'instrument d'un supplice.

Sur ce rocher sanglant où l'arbre en fut planté

Les temps ont vu mûrir le fruit de vérité ;

Et quand l'homme modèle et le Dieu du mystère.

Après avoir parlé, voulut quitter la terre,

Il ne couronna pas son front pâle et souffrant

Des roses que Platon respirait en mourant;

Il ne fit point descendre une échelle de flamme

Pour monter triomphant par les degrés de l'âme :

Son échelle céleste, à lui, fut une croix.

Et son dernier soupir et sa dernière voix.

Une plainte à son Père, un pourquoi sans réponse,

Tout semblable à celui que ma bouche prononce!...

Car il ne lui restait que le doute à soufl"rir.

Cette mort de l'esprit qui doit aussi mourir 1...

Lei Hai^monies ont presque toutes été composées en Italie, dans les trois années que Lamartine passa à la légation de Florence. La correspondance du poëte nous apprend qu'elles soni nées l'une après l'autre : le Paysage dans le golfe de Gênes, pendant un voyage à Livourne; Milly, un jour que le souvenir du « vallon paternel » lui était revenu plus vif et plus touchant par la comparaison avec les splendeurs de l'Italie; la Perte de rA7ïio, au moment où une inondation venait de détruire la grande chute du Teverone.

Le quatrième recueil lyrique de Lamartine, les Recueillements, renferment une grande pièce sur la mort de M™^ de Broglie, dont cinq ou six strophes sont magnifiques.

Le christianisme vague et amolli des Méditations et des Harmonies, ce culte trop poétique pour un Dieu qui est

a Dans toutes ces images.

Dans ces ondes, dans ces nuages, Dans ces sons, ces parfums, ces silences des cieiix '. . »

* Harmonies, I, 10. Paysage dans le golfe de Gênes.

LAMAHTLNE. 47

devait tout naturellement le conduire au panthéisnae de la Chute d'un Ange. Il nie ce panthéisme, se croit toujours profondément théiste et dit :

0 Doué de bonne heure de ce sens de la contemplation et de l'adoration, l'évidence divine me pénètre par tous les pores ; et pour éteindre Dieu en moi, il faudrait à la fois anéantir mon intelligence et mes sens. Je me sens religieux comme l'air est transparent. Je me sens homme surtout par le sens qui adore. Si c'est là ce que certains critiques appellent panthéisme, irréligion, impiété, il faut que je me révèle bien mal ou qu'ils soient bien sourds. »

La Chute d'un Ange n'était, dans sa pensée, que l'introduction en drame d'un vaste poëme projeté, dont le sujet était l'âme humaine, la métempsycose de l'esprit, les pliases que l'esprit humain parcourt pour accomplir ses destinées perfectibles et arriver à ses fins par les voies de la Providence et par ses épreuves sur la terre. Dans le premier épisode de cette épopée métaphysique, il prétendit peindre l'état de dégradation et d'avilissement où l'humanité était tombée après cet état primitif, presque parfait, que toutes les traditions lui attribuent à son origine.

Par une peinture trop fidèle d'une société brutale et perverse où l'idée de Dieu s'était éclipsée, et où le sensualisme le plus abject s'était substitué à tout spiritualisme et à toute adoration, il donna lieu à des accusations d'immoralité, de fatalisme, de provocation au suicide. On ne pensait pas, et il n'éiait pas très-facile de penser que ce n'était là que la première scène d'un drame dont ledénoûment seul pouvait faire apparaître la moralité.

Nous n'avons pas à revenir ici sur ce que nous avons dit ailleurs de Jocelyn qui continue la Chute d'un Ange ^

La carrière poétique de Lamartine finit, à vrai dire, en 18i8. La politique, dans laquelle il était déjà pleinement lancé, l'absorbera tout entier, et, quand le caprice populaire l'aura chassé desadaires, il gaspillera son talent dans des essais d'histoire et de littérature dont il ne restera que bien peu de pages.

Les violences des partis lui firent par instants retrouver des accents dignes du grand poëte. A d'odieuses accusations, il répondait ;

« Non ! sous quelque drapeau que le barde se range, Sa muse sert sa gloire et non ses passions ! Non! je n'ai pas coupé les ailes de cet ange Pour l'atteler hurlant au char des factions I Non, je n'ai pas couvert du masque populaire Son front resplendissant des feux du Siint parvis, Ni pour fouetter et mordre irritant sa cotera Changé ma muse en Némésis !

» Voir tome I", p. 9-3-103.

La liberté 1 ce mot dans ma bouche t'outrage 1 Tu crois qu'un sang d'ilote est assez pur pour moi, Et que Dieu de ses dons fit un digne partage, L'esclavage pour nous, la liberté pour toi ? Tu crois que de Séjan le dédaigneux sourire Est un prix assez noble aux cœurs tels que le mien, Çue le ciel m'a jeté la bassesse et la lyre, A toi l'âme du citoyen?

Détrompe-toi, poëte, et permets-nous d'être hommes l Kos mères nous ont faits tous du môme limon. La terre qui te porte est la terre où nous sommes, J.es fibres de nos cœurs vibrent au même son. Patrie et liberté, gloire, vertu, courage, Quel pacte de ces biens m'a donc déshérité? Quel jour ai-je vendu ma part de l'héritage, Ésati de la liberté ?

Va, n'attends pas de moi que je la sacrifie Ni devant vos dédains ni devant le trépas ; Ton Dieu n'est pas le mien, et je m'en glorifie 1 J'en adore un plus grand, qui ne te maudit pas. La liberté que j'aime est née avec notre âme Le jour où le plus juste a bravé le plus fort; Le jour où Jéhova dit au fils de la femme : Choisis des fers ou de la mort.

Que ces tyrans divers dont la vertu se joue Selon l'heure et les lieux s'appellent peuple ou roi, Déshonorent la pourpre ou salissent la boue, La honte qui les flatte est la même pour moi. Qu'importe sous quel pied se courbe un front d'esclave ? Le joug, d'or ou de fer, n'en est pas moins honteux ; Des rois, tu l'affrontas; des tribuns, je le brave: Qui fut moins libre de nous deux?»

Après HToir ainsi exhalé son indignation, le poëte se taira. Il est las de comballre ; d'ailleurs le public a une autre idole, Alfred de Musset, alors dans tout l'éclat de son talent.

Dans une de ses intéressantes conférences, M. Legouvé a touché quelques mois de cette transition brusque du goût du public :

« Le chantre de Rol/a a détrôné le chantre d'Elvire!

« Est-ce juste? est-ce un bien pour la jeunesse? A-t-elle eu raison de changer de religion?

« J'aborde là une question bien périlleuse; je touche à une idole, et à une idole qui est la mienne. Personne ne place plus haut que moi le poëte des Nuits; j'ai la mémoire et l'imagination toute peuplée de ses vers, et l'un de mes chers plaisirs est de me les redire à mol-même dans les bois ou sur les bords de la mer. Mais quand je compare A. de Musset à la place qu'il occupe, au grand homme qui occupait cette place avant lui, et surtout à l'influence immense qu'il exerce, je ne puis me défendre de voir et déjuger. »

« Lamartine appartient à la famille des bienfaiteurs de riiumanité. Il peut se présenter devant ces grands hommes avec la Prière de l'enfant à son réoeil, avec Milbj, avec les Étoiles, avec le Crucifix, avec le Chant des moissonneurs , et ils lui diront tous: Entre, entre! tu es un des nôtres! car tu as toujours été grand et pur I...

« En peut-on dire autant du poète de Rolla? A Dieu ne plaise que j'essaye de le renverser de son piédestal! je ne suis pas iconoclaste. Mais je ne puis m'empêcher de croire et de répéter que le génie qui console et qui ennoblit est supérieur à celui qui désespère et qui rabaisse, que la véritable immortalité ne s'accorde qu'à la peinture de ce qui est éternel, et qu'enfin, Dieu pour Dieu, le Dieu de notre jeunesse valait mieux que celui de la vôtre. »

Victor Hugo était alors, lui aussi, dans tout l'éclat de sa gloire, mais il ne pouvait amoindrir Lamarline. « Ces deux géaies créateurs, dit encore M. Legouvé, rayonuiTent l'un à côté de l'autre sans s'éclipser; chacun d'eux eut son royaume, je dirais volontiers son peuple, et leurs admirateurs purent se dire mutucllenienf, comme dans Athalie :

« J'ai mon Dieu que je sers, vous adorez le vôtre : Ce sont de puissants Dieux ! »

En effet, Lamartine ne faisait pas du romantisme à la Hugo ; son vol était moins élevé, sa fécondité moindre, mais il avait quelque chose de plus intime, déplus vrai^ « de plus dénué d'affectation de costume et de style 1. » Il appelait le faux classique et le romantisme deux absurdités rivales destinées à s'écrouler bientôt pour fairo place ;'i la vérité en littérature : vérité dans les sentiments, force et sûreté dans l'expression.

Les défauts de style, chez Lamartine, sont nombreux, mais glissent presque inaperçus à la première lecture, grâce à l'harmonieuse magie de sa diction.

Ce que Lamartine possède éminemment, c'est le don de l'harmonie. Son style semble plutôt la modulation d'un chant qu'une simple composition de paroles. Son vers tombe avec tant de mollesse, ou s'élance en notes si légères et si musicales, que, suivant une comparaison qui a été plusieurs fois employée pour lui, l'oreille se croirait bercée aux sons d'une harpe éolienne. Malheureusement, ces phrases si sonores, ces vers si mélodieux, sont souvent très-pauvres de pensée. El, sans la pensée, a la poésie n'est plus « qu'une sorte de profanation intellec- « tuelle, une habile torture de la langue, un jeu stérile de l'esprit, » comme l'a dit Lamartine lui-môme en pleine Académie.

Les phrases les plus riches de sonorité, les vers les plus mollement soupires, dès qu'on les veut étudier, apparaissent indécis vagues, confus. Rien n'arrête les contours amollis de la phrase de ce poêle

' Lettre de Lamartine datée do Saint-Point, 1829.

Poètes du xixe siècle. — II. 4

vaporeux qui se complaît à montrer sa pensée à travers un nuage. Les incidentes compliquées, les énumérafions infinies dont il surcharge la contexlure de ses périodes trop uniformes, embrouillent le sens et enlèvent au style la cohésion et la puissance. Le délayage est un de ses défauts habituels. A-l-il une belle idée, il faut qu'il la to'irne et la retourne, qu'il l'étende jusqu'à la fatigue et à l'ennui. Le faire large cl grand, si familier à Victor Hugo, éch ippe toujours à Lamartine.

!.a fluide et abondante poésie de l'auteur des Méditations et des Hai'monics est comme un vêtement dont l'ampleur cache les défauts du corps. Qu'on ne l'examine pas de trop près, on Ton trouvera étonnamment à critiquer. Le lecteur inattenlif ne saurait s'imaginer la quantité de négligences, de solécismcs, d incorrections de toute sorte qui outragent la langue dans tous les ouvrages de Lamartine. Ou pourrait difficilement les compter dans ses dernières productions : il n'est pas une page qui ne sente la besogne faite à la hâte. Non-seulement l'expression de Lamartine est incorrecte, mais souvent aussi sa louche est peinéc et tourmentée. Dans maintes pièces, comme ses imitateurs de second ordre, il recourt trop aux grands mots enflés d'épithètes et prodigue à l'excès les ornements : il veut, suivant une piquante expression de Shakespeare, « dorer l'or et parfumer la rose ». Du reste, il avait le tort de ne jamais relire ses poésies pour les corri.ar : c'est qu'il avait la facililéde Limprovisaleur et non la patience du ciseleur. 11 eût cru perdu en corrections, en révisions, en retouches, le temps dont il avait besoin pour improviser de nouveau. Il livrait son manuscrit à quelques-uns de ses familiers et leur était trèsreconnaissant de ce qu'ils voulaient bien se charger de celte révision, non seulement pour le style, mais encore pour les idées. C'est ainsi que l'on trouve dans les œuvres de l'émule de Victor Hugo des vers qui pourraient porter la signature de d'Esgrigny, de Cazalès, etc. «. U y a dans Lamartine, disait M. d'Esgrigny à M. Louis Veuillof, bien (( des vers plats qui m'appartiennent. Je les y ai mis pour remplacer des « choses peut-être très-poétiques, mais fort mauvaises, que le poëte « avait écrites, et qu'il me laissa corriger comme je l'entendis. >' Madame de Lamartine, femme très-bonne, très-vertueuse, idolâtrait son mari et avait sur son esprit une influence dont elle n'usa jamais que oour le bien; elle s'appliquait à lui faire corriger ce que ses livres contenaient de plus mauvais.

Il s'est jugé lui-même dans la pré/ace de ses (Euvres complètes, et ce jugement donne raison à la plupart des critiques que ses œuvres ont soulevées :

« Il y a longtemps que la dernière racine de toute vanité littéraire ou politi- ■que est sécliée en moi, comme si elle n'y avait pas germé. Je ne me crois ni classique en poésie, ni infaillible en liistoire, ni toujours irréprocliable en politique. Quand je repasse mes œuvres ou ma vie, je me juge moi-même avec plus de justice, mais avec autant de sévérité que peuvent le faire mes ennemis.

Pourquoi ? Parce que je me juge non devant les hommes, mais devant Dieu, dont la lumière éclatante fait ressortir toutes les taches. »

Ce poëte, que la nature avait si bien doué, ne léguera donc à la postérité aucune œuvre d'ensemble digne de son génie; il en convient lui-même dans ces paroles empreintes d'une tristesse profonde et d'un regret amer :

« Je le dis sans aucune fausse modestie, je ne crois pas léguer un héritage de chef^ -d'oeuvre à la plus courte postérité. J'ai trop écrit, trop parlé, trop agi, pour avoir pu concentrer dans une seule œuvre capitale et durable le peu de talent dont la nature m'avait plus ou moins doué. Comme le grand oiseau du désert (qui n'est pas l'a'-gle), j'ai semé dans le sable çà et là les germes de ma postérité, et je n'ai pas assez couvé pour les voir éclore les œufs dispersé s du génie.

«J'ai eu de l'âme, c'est vrai; voilà tout. J'ai jeté quelques cris justes du cœur. Mais si l'âme suffit pour sentir, elle ne suffit pas pour exprimer. L'î te.nps m'a manqué pour une œuvre parfaite, parce que j'ai dilapidé le temps, ce capital du génie *. »

Il y a bien longtemps déjà que Lamartine disait qu'il payait la vaine gloire de sa jeunesse par l'humiliation de ses jours avancés ^. Des affronts plus navrants encore étaient réservés à sa vieillesse. Grande leçon qui doit apprendre au génie qu'il ne lui est jamais permis de descendre jusqu'au métier.

^ Préface des Œuvra compiles.

î Ibid.

Victor HUGO

Né en 1802.

Notre poésie lyrique date du dix-neuvième siècle et de Victor Hugo.

L'ode, aux siècles précédents, n'était guère, le plos ordinairement, nous l'avons déji dit, qu'une combinaison solennelle des figures de rhétorique : apostrophes, exclamations, prosopopées arrivaient chacune à son rang, glaçant la pensée sous la régularité froide et convenue de la forme.

Victor Hugo, brisant dans son vol d'aigle les horizons étroit?, a rouvert à la poésie ces routes de l'espace et du ciel qui sont véritablement son domaine.

D'au Ire?, il faut le dire, l'avaient précédé dans la voie : avant Victor Hugo, nous avions eu Lamartine. Lamartine aussi avait rompu de bonne heure avec la routine, mais, bien r^u'il ait écrit le premier, ses œuvres semblent procéder de Victor Hugo. la poésie de Lamartine, c'est tantôt une modulation de rossignol dans le vague crépuscule d'un soir d'été, tantôt un soupir isolé de l'âme, ou l'écho lointain d'un flot frappant la grève. L'auteur des Méditations a quelques notes divines, mais Victor Hugo tient sous la puissance de son génie foutes les voix de la nature et tous les accents de l'homme. Et celte tempûte de sons où les plaintes, les sanglots, les blasphèmes, les éclats de l'orage, les rugissements des fauves se mêlent aux chansons de jeunesse et aux hymnes d'amour, aux cris joyeux des enfants et au gazouillement des insectes sous l'herbe, le bruit de cet immense orchestre a éteint toute autre symphonie; le chant a couvert le prélude.

Et voilà pourquoi Victor Hugo, venu le second, nous apparaît le premier ; voilà pourquoi nous le contemplons, debout au seuil de ce siècle que son nom remplit, inaugurant en France la poésie lyrique.

Victor Hugo naquit à Besançon, le 26 février 1802. Fils d'un oftîcier supérieur ancien volontaire de la République, et d'une Bretonne Vendéenne de naissance et de cœur, il trouva autour de son berceau de contradictoires sympathies, et les circonstances dans lesquelles vivait sa famille lui furent un motif continuel de déplacement. Tout

enfant, il fit plusieurs voyages en Italie et en Espagne, et comme il le dit éloquemment lui-même, il parcourut l'Europe avant la vie. Son éducation, commencée à Paris, aux Feuillantines, se continua à Madrid, au collège des Nobles, et se termina à Paris, dans une certaine pension Cordier qui se trouvait rue Sainte-Marguerite. Cette pension fut le théâtre de ses premiers essais poétiques de 181o à 1818, c'est-à-dire de treize à seize ans. Jamais vocation poétique ne se montra plus précocement. « Encore enfant, dit Lamartine, il balbutiait des strophes qui faisaient faire silence aux vieilles cordes de la poésie de tradition. »

Il avait quinze ans, lorsqu'on 1817 il prit part à un concours poétique ouvert par l'Académie et envoya au docte corps une pièce de vers dont le sujet était: « Le bonheur que procure l'étude dans toutes les situations de la vie. » On rapporte que la pièce eût obtenu le prix, si un vers du poëte n'avait appris aux académiciens qu'ils allaient couronner un enfant de quinze ans. M. Raynouard, le rapporteur, eut bien quelques doutes sur l'âge du concurrent, mais il fit observer aux académiciens combien les vers de cette pièce étaient classiques par la forme et par la pensée, et une mention honorable fut décernée à Victor Hugo.

L'année précédente, c'est-à-dire en 1810, à l'âge de quatorze ans, il avait composé une tragédie classique sur le relourde Louis XVIII. Les personnages y étaient tous cachés sous des noms égyptiens, et lu pièce elle-même s'appelait Irtamènc. Il n'y a encore dans cet essai que du classique comme forme et du royalisme comme sentiment.

De 1819 à 1820, Victor Hugo vit trois de ses essais poétiques couronnés par les jeux Floraux de Toulouse : La statue de Henri IV, les Vierges de Verdun, cl l'admirable poëmc biblique. Moïse sur le Nil.

A peine sorti du collège, il se fit journaliste et, avec ses deux frères et quelques amis, fonda le Conservateur littéraire auquel il collabora assidûment. C'est là qu'il publia : les Instructions de Lucain et de Virgile, les Tu et les Vous, VÈiàtre à Brutus, et plusieurs pièces de vers qui devaient prendre place parmi ses meilleures odes. Sa crilique des premières poésies de Lamartine fut beaucoup louée.

On n'inaugure pas un genre à seize ans. Jusqu'aux Odes et Ballades, Victor Hugo est resté fidèle à la forme classique, il la conservera même dans les deux premiers livres des Odes. Il tâtonne, il cherche sa voie. A quelques échappées de génie on devine le maître futur, on ne le voit pas encore. Le royalisme l'inspire mal; sauf le poëme de Louis XVH, chef-d'œuvre d'émotion, de pitié et de foi chrétienne, cadre d'or, pur nimbe, couronne mortuaire autour de la pâle figure du royal enfant martyr, les pièces légitimistes sont relativement faibles : Lamartine a mieux dit la naissance du duc de Bordeaux et le sacre de Charles X.

54 LES POÉTliS DU DIX-Nli:UVIÉM[!: SIÈCLE.

Qni reconnaîtrait la touche de Victor Hugo dans des vers comme ceux-ci :

« Elle aussi, Dieu l'a rappelée.

Les cieux nous enviaient Sombreuil. ...

Suivez-la d'un pieux adieu, Orphelins, veuves déplorables »

Ces tours surannés, ces réminiscences classiques disparaîtront graduellement dans le second et le troisième livre pour ne plus laisser de trace dans les derniers. Les Odes sont un véritable lever de soleil : le génie s'y dégage peu à peu des brumes pour se montrer bientôt dans tout son éclat radieux et dominateur.

Les gloires de la France, ses grands hommes et ses grands monuments inspirent à Victor Hugo des morceaux dont ses œuvres futures ne pourront surpasser la beauté. Dans la Colonne et les deux Iles, où il chante tout ce qui reste de Napoléon, il sais^it merveilleusement à travers la nuit de l'exil le pro61 du géant tombé :

■ Comme il était rôveur au matin de son âgel Comme il était pensif au ti'rme du voyage ! C'est qu'il avait joui de son rêve insensé. Du trône et de la gloire il savait le mensonge. 11 avait vu de près ce que c'est qu'un tel songe, Et quel est le néant d'un avenir passé.

Voilà l'image de la gloire :

D'abord un prisme éblouissant, Puis un miroir expiatoire Où la pourpre paraît du sang. »

Dans ces trois premiers livres, le poète n'a guère traité que des sujets impersonnels, historiques, religieux et politiques. Il va maintenant aborder les sujets de fantaisie et la poésie intime. Le quatrième livre contient des méditations philosophiques, telles quel' Ame et Jéhovah, épithalame dont le ton et le mouvement rappellent Rousseau, qui reste pourtant, en toutes ses ode?, bien inférieur; on y admire aussi ce beau chant, adressé en i822 à l'auteur des Méditations, qui a pour épigraphe une invocation au Saint-Esprit : Et cœpit loqui pront Sfiritus sanctus dabat eloqui, et où la lyre d'Anacréon et la harpe des prophètes invitent tour à tour le jeune barde à chanter, l'une les mensonges voluptueux de la Fable, et l'autre les austères leçons de lÉvangile. Il est à remarquer que le triomphe définitif reste à la harpe et quele poëte proclame hautement vouloir substituer « aux couleurs usées et fausses de la mythologie païenne les couleurs neuves et vraies de la théogonie chrétienne. »

En effet, les pièces qui suivent, particulièrement les poëmes sur l'ancienne Rome, révèlent un poète spiritualisie et religieux. Le Chant de fête de Néron^ le Chant du Cirque, VHomme heureux, cette admirable

VICTOR HUGO. o5

antithèse chrélienne, le Chant de l'arène, sont remplis de pensées élevées; elles brillent sous la parure d'un siyle à grands plis pleins de mollesse et d'éclat comme les toges de ces Romnins de la décadence qui, lassés de plaisirs, n'avaient plus d'autre volupté que celle qui était faite de souffrances; et ces Romains, le poète les flétiil avec l'ironie de l'indignation tandis qu'il nous montre en face d'eux les martyrs souriant à la torture et bénissant Dieu dans les tourments. A cette époque Victor Hugo, suivant, comme Lamartine à son début, les traces de Chateaubriand, voulait que la littérature devînt l'expression anticipée de la société religieuse et monarchique qui sortirait sans doute du milieu de tant d'anciens débris et de tant de ruines récentes. Dans les Odes, l'Écriture sainte est citée jusqu'à seize fuis et le premier livre est tout entier l'expression de ce texte emprunté à l'Evangile : Vox damabat in deserto.

C'est du christianisme qu'est empruntée l'idée du plus beau poème des Odes, VA7itech7'ist, empreint d'une sublime énergie et tout palpitant de l'inspiration de saint Jean. Le début surtout semble traduit de l'Apocalypse :

« Il viendra quand viendront les dernières ténèbres ;

Que la source des jours tarira ses torrents ;

Qu'on verra les soleils, au front des nuits funèbres.

Pâlir comme des yeux mourants; Quand l'abîme inquiet rendra des bruits dans l'ombre ;

Que l'enfer comptera le nombre

De ses soldats audacieux, F,t qu'enfin le fardeau de la suprême voûte Fera, comme un vieux char tout poudreux de sa roulo.

Crier l'axe affaibli des cicux.

Il viendra, — quand la mère, au fond de ses entrailles,

Sentira tressaillir son fruit épouvanté;

Quand nul ne suivra plus les saintes funérailles

Du juste, en sa tombe attristé; Lorsque approchant des mers sans lit et sans rivages, -i

L'homme entendra gronder, sous le vaisseau des âges,

La vague de l'éternité.

Il viendra, — quand l'orgueil, et le crime, et la haine.

De l'antique alliance auront enfreint le vœu ;

Quand les peuples verront, craignant leur fin prochaine,

Du monde décrépit se détacher la chauie.

Les astres se heurter dans leurs chemins de feu ;

Et dans le ciel, — ainsi qu'en ses salles oisive?

Un hôte se promène attendant ses convives, —

Passer et repasser l'ombre immense de Dieu. »

Victor Hugo va bientôt quitter ces sommets vertigineux et redescendre dans la jeunesse et dans la vie. La nature, le priniemps, les larmes et les sourires, la pureté d'un cœur de vingt ans tout enivré

fjr. LES POÈTES DU DIX-NEUVIÈME SIÈCLE.

d'une première et chaste passion, voilà tout le cinquième livre des 0(fe$. Quoi de plus vrai, de plus senti que ces vers de la Pluie d'été :

Que la soiK'G est fraîche et douce 1 Oh ! viens : il a plu ce matin ; Les humides tapis de mousse Verdissent tes pieds de satin.

L'oiseau vole sous lesfeuillées, Secouant ses ailes mouillées :

Pauvre oiseau que le ciel bénit !

Il écoute le vent bruire, Chante, et voit des gouttes d'eau luire, Comme des perles, dans son nid.

La pluie a versé ses ondées ; Le ciel reprend son bleu changeant.

Les terres luisent fécondées Gomme sous un réseau d'argent.

Le petit ruisseau de la plaine, Pour une heure enfle, roule et traîne Brins d'herbe, lézards endormis, Court, et, précipitant son onde Du haut d'un caillou qu'il inonde.

Fait des Niagaras aux fourmis !

Tourbillonnant dans ce déluge, Des insectes sans avirons Voguent pressés, frêle refuge !

Sur des ailes de moucherons ; D'autres pendent, comme à des îles, A des feuilles, errants asiles.

Heureux, dans leur adversité, Si, perçant les flots de sa cime, Une paille au bord de l'abîme Retient leur flottante cité ?

Les courants ont lavé le sable ;

Au soleil montent les vapeurs,

Et l'horizon insaisissable

Tremble et fuit sous leurs plis trompeurs.

On voit seulement sous leurs voiles,

Comme d'incertaines étoiles.

Des points lumineux scintiller,

Et les monts, de la brume enfuie.

Sortir et, ruisselants de pluie, Les toits d'ardoise élinceler.

Viens errer dans la plaine humide.

A cette heure nous serons seuls.

Mets sur mon bras ton bras timide.

Viens, nous prendrons par les tilleuls.

Le soleil rougissant décline :

Avant de quitter la colline, Tourne un moment tes yeux pour voir, Avec ses palais, ses chaumières, Rayonnants des mêmes lumières, La ville d'or sur le ciel noir.

Oh 1 vois voltiger les fumées Sur les toits de brouillards baignés i Là, sont des épouses aimées.

Là, des cœurs doux et résignés :

La vie, hélas ! dont on s'ennuie,

C'est le soleil après la pluie

Le voilà qui baisse toujours !

Ue la ville, que ses feux noient, Toutes les fenêtres flamboient Gomme des yeux au front des tours.

L'arc-en-ciel ! l'arc-en-ciel ! Regarde... Comme il s'arrondit pur dans l'air !

Quel trésor le Dieu bon nous garde Après le tonnerre et l'éclair I Que de fois, sphères éternelles, Mon âme a demandé ses ailes, Implorant quelque Ithuriel, Hélas I pour savoir à quel monde Mène cette courbe profonde ; Arche immense d'un pont du ciel !

Cet ouvrage, où retentit l'écho de tant de sombres époques et de grands événements, ne pouvait être mieux clos que par ce cinquième livre, chant d'amour et cantique d'action de grâce, harmonieux comme une hymne d'église, frais comme une matinée de printemps.

Les Ballades ont été composées en même temps que les Odes. Les premières datent de 1823, 1824, 182G, et les dernières, de 1828. Laissons le poôle définir lui-môme ce recueil :

« Ce sont des esquisses d'un genre capricietix, tableaux, rêves, scènes, récits, légendes superstitieuses, traditions populaires. L'auteur en les composant a essayé de donner quehiue idée de ce que pcuvuient ôlre Jos poômes des premiers troubadours du moyen âge, de ces iliapsod«s chrétiens qui n'avaient au monde que leur épée et leur guitare, et s'en allaient de cliâteau en clâteau,

payant l'iiospitalité avec des chants L'auteur a mis plus de son âme

dans les Odes, plus de son imagination dans les Ballades. »

Victor Hugo a fait connaissance avec Shakespeare, et cette riche imagination évoque tout un monde fantastique, sylphes, lutins, follets, fées et péris, revenanis et démons; ruines de cloîtres, où la lune, entrant par les toits elFondrés, éclaire tan loi la Ronde du sabbat, tantôt les pas chancelants de deux spectres, qui, plus malheureux que les amants du Danfe, se cherchent éternellement sans pouvoir jamais s'atteindre, et traînent à grand bruit leurs lourdes chaînes par les escaliers vermoulus. C'est ainsi qu'il décrit la ronde du sabbat:

« A nos patrons du ciel recommandons nos âmes !

Parmi les rayons bleus, parmi les rouges flammes,

Avec des cris, des chants,- des soupirs, des abois,

Voilà que de partout, des eaux, des monts, des bois,

Les larves, les dragons, les vampires, les gnom.îs,

Des monstres dont l'enfer rêve seul les fantômes,

La sorcière échappée aux sépulcres déserts,

Volant sur le bouleau qui siffle dans les airs,

Les nécromants, parés de tiares mystique?,

Où brillent flamboyants les mots cabalistiques.

Et les graves démons, et les lutins rusés.

Tous par les toits rompus, par les portails brisés,

Par les vitraux détruits que mille éclairs sillonnent.

Entrent dans le vieux cloître où leurs flots tourbillonnent.

Debout au milieu d'eux, leur prince Lucifer

Cache un front de taureau sous sa mitre de fer.

La chasuble a voilé son aile diaphiuif^.

Et sur l'autel croulant il pose un pied profane.

O terreur! les voilà qui chantent dans ce lieu

Où veille incessamment l'œil éternel de Dieu.

Les mains cherchent les mains ; soudain la ronde immense

Comme un ouragan sombre en tournoyant commence.

A l'œil, qui n'en pourrait embrasser le contour,

Chaque hideux co^ivive apparaît à son tour.

On croirait voir l'enfer tourner dans les ténèbres

Son zodiaque affreux plein de lignes funèbres.

Tous volent, dans le cercle emportés à la fois;

Satan règle du pied les éclats de leur voix ;

Et leurs pas, ébranlant les arches colossales,

Troublent les morts couchés sous le pavé des salles. »

Les ballades contiennent un tableau saisissant et triste jusqu^à l'angoisse, la Grand'mére; une sombre légende d'amour, la Fiancée du

timbalier; un conte effrayant comme ceux dont le récit fait frissonner à la veillée, les deux Archers. Puis c'est Trilby, le gentil lutin, la fée Urgèle et le "pauvre sylphe égaré, suppliant et craintif, exhalant à la porte de la châtelaine une tendre et charmante plainte qui n'est pas entendue.

Le Sylphe est ime des pièces les plus gracieuses et les mieux versifiées. Citons-en seulement cette idéale définition :

« Je suis l'enfant de l'air, un sylphe, moins qu'un rêvo. Fils du printemps qui naît, du matin qui se lève; L'Iiôte du clair foyer durant les nuits «l'hiver, L'esprit que la lumière à la rosée enlève. Diaphane habitant de l'invisible éther. »

La courte ballade Écoute-moi, Madeleine, est ravissante de délicatesse.

Celle qui a pour litre la Fée et la Péri, où le poëte a mis en regard les beautés de l'Orient et celles de l'Occident, est l'une des plus belles.

La fée et la péri luttent ensemble auprès du berceau d'un enfant mort. La péri dit à l'âme du petit enfant :

« Où vas-tu donc, jeune âme ? Écoute 1

Mon palais pour toi veut s'ouvrir.

Suis-moi, des cieux quitte la rente :

Hélas ! tu t'y perdrais sans doute,

Nouveau-né qui viens de mourir. . . .

Ma sphère est l'Orient, région éclatante, Où le soleil est beau comme un roi dans sa tente. »

Et la fée lui dit :

« Viens, bel enfant! je suis la fée, Je règne aux bords où le soleil Au sein de l'onde réchauffée Se plonge éclatant et vermeil.

Les peuples d'Occident m'adorent, Les vapeurs de leur ciel se dorent Lorsque je passe en les touchant.

Reine des ombres léthargiques, Je bâtis mes palais magiques Dans les nuages du couchant. »

Puis la péri reprend, et chacune à son tour chante les beautés du monde où elle règne...

« Et l'enfant hésitait, et, déjà moins rebelle. Suivait des deux esprits l'appel fallacieux. La terre qu'il fuyait semblait pourtant si belle 1 — Soudain il disparut à leur vue infidèle.... Il avait entrevu les citux ! »

Ne quittons pas les ballades sans nommer la Chasse du burgrave et

le Pas d'armes du roi Jean, ces deux fantaisies originales qui ne méritent vraiment pas les sévérités de certains critiques.

Dans le premier morceau, on voit la folle course du cerf, la poursuite des chasseurs, on entend les aboiements des chiens, et le vers monosyllabique qui répète la rime après chaque vers est comme l'écho d'une fanfare de chasse dans une forêt. Le Pas d'armes du roi Jean, tour de force en vers trissyllabiques, dépeint d'une façon saisissante l'agitation d'un tournoi.

Los aux dames !

Au roi los 1 Vois les flammes Du champ clos, Où la foule.

Qui s'écroule, Hurle et roule A grands flots 1

Là-b»as Serge Qui Ct vœu D'aller vierge Au saint lieu ; Là Lolhaire, Duc sans terre, Sauveterre Diable et Dieu.

La ballade se termine par cette strophe piquante :

Un vrai sire Châtelain Laisse écrire Le vilain :

Sa main digne, Quand il signe, Égratigne Le vélin.

C'est ainsi qu'à peine entré dans le cercle de madame de Staël, en compagnie de Chateaubriand, de Vigny, de Deschamps, de Sainte-Beuve, qui avaient institué ce qu'ils appelaient le cénacle de l'école romantique, Victor Hugo y conquit la première place. Il avait du reste brillamment justifié cette définilion de sa poétique : c La pensée est une terre vierge et féconde, dont les productions veulent croître librement et pour ainsi dire au hasnrd. »

Quand les Orientales parurent en 1829, en pleine mêlée littéraire, ce fut chez les romantiques un soulèvement d'admiration pour cette poésie étincelanle et diamantée, aux rimes pleines et sonores, admirable de rythme, riche d'images jusqu'à la profusion, où la pensée était ■vêtue d'une forme aux couleurs vives et chatoyantes comme un vêtement asiatique. Dans le camp opposé le li\re excita un véritable orage dont les clameurs montèrent aussi haut que le bruit des applaudissements.

« Le poète des Orientales, écrivait G. Planclie, est sûr de sa parole. Il dit tout ce qu'il veut, mais jo dois ajouter qu'il n'a lien à dire. Tout entier aux évolutions de ses strophes, occupé à les discipliner, à les faire marcher sur deux ou trois rangs de profondeur, à les dédoubler, à les diviser en colonnes, il n^a pas le loisir de se demander si ces rangs dorés qui éclatent au soleil sont prêts pour la guerre ou pour la parade. Fier de leur docilité, il les contemple d'un œil joyeux, il les couve de son regard, et il oublie dans ce puéril plaisir la première, la plus impérieuse de toutes les lois qui président à la poésie. Il chante pour chanter, il vocaUse, il prodigue les notes graves et les notes aiguës; de minute en minute il change d'octave et il méconnaît la substance

même de la poésie; il oublie de sentir et de penser Entre les quarante

pièces de ce recueil il n'y en a pas une qui soit inspirée par le cœur ou par la pensée, pas une qui soit poétique dans le sens le plus élevé (hi mot. Toutefois il a fallu un talent singulier pour écrire quatre mille vers où le cœur et l'intelligence ne jouent aucun rôle. M. Hugo voulait éblouir, ses vœux sont comblés. »

A notre avis, Victor Hugo a, dans les Orientales, une valeur plus haute que ne veut le reconnaître G. Planche : il a le don merveilleux de revêtir chacune de ses inspirations de la forme spéciale qui lui convient le mieux. Il se garderait de traiter les sujets historiques comme les sujets intimes, et ceux-ci comme les sujets pittoresques. Il ne dit pas l'Orient comme il a chanté son premier amour. A certains momenls, nous en convenons, sa poésie se fait imitative et devient matérialiste pour peindre le matérialisme oriental ; parfois le tour de force prosodique remplace le mérite de l'idée. Mais si, dans quelques morceaux, l'opulence de la forme semble écraser le fond, il en est beaucoup d'autres où l'idée prend brillamment sa revanche et où le spirituali-sme réapparaît. De ce nombre sont les pièces inspirées par la lutte des Grecs contre les Turcs, qui trouvait à ce moment-là un écho dans tous les cœurs. Nous citerons : A Canaris, Navarin, les Têtes du sérail, l'Enfant grec, le saisissant poëme biblique de Sodome et Gomorrhe où le poète montre avec sublimité le feu du ciel prenant son vol sous le souffle du Seigneur qui l'envoie dévorer les villes coupables, le morceau des Fantômes si plein de grâce, de mélancolie, de douce pitié, les Tronçons du serpent, qui renferment une idée profonde et touchante, et surtout Lui, les plus magniflques

strophes épiques du poète à son aurore. Le Derviche est inspiré aussi par une grande idée que les strophes suivantes rendent saisissante :

« Un jour Ali passait ; les tôles les plus hautes Se courbaient au niveau des pieds de ses Aruautes.

Tout le peuple disait : « Allah I »

Un derviche soudain, cassé par l'âge aride, Fendit la foule, prit son cheval par la bride,

Et voici comme il lui parla :

« Ali-Tépélcni, lumière des lumières,

« Qui sièges au divan sur les marches premières,

« Dont le grand nom toujours grandit, o Écoute-moi, vizir de ces guerriers sans nombre, X Ombre du Padischah qui de Dieu même est l'ombre :

« Tu n'es qu'un chien et qu'un maudit. »

Le dei'\iche continue, mêlant les malédictions et les injures aux prédictions sinistres :

« Ali sous sa pelisse avait un cimeterre,

Un tromblon tout chargé s'ouvrant comme un cratère.

Trois longs pistolets, un poignard.

Il écouta le prêtre et lui laissa tout dire, Pencha son front rêveur, puis avec un sourire

Donna sa pelisse au vieillard. »

Nous avons signalé à dessein les morceaux où la pensée domine. Presque toutes les pièces écloses de la rêverie ardenle et capricieuse du poète ont des qualités de forme très-remarquables. Nous citerons l'une d'elles, au hasard.

La Captive.

Si je n'étais captive, J'aimerais ce pays.

Et cette mer plaintive, Et ces champs de maïs, Et ces astres sans nombre.

Si le long du mut- sombre N'étincelait dans l'ombre Le sabre des spahis.

Je ne suis point Tartare Pour qu'un eunuque noir M'accorde ma guitare, We tienne mon miroir.

Bien loin de ces Sodomes, Au pays d'où nous sommes, Avec les jeunes hommes On peut parler le soir.

Pourtant j'aime une rive Où jamais des hivers Le souffle froid n'arrive Par les vitraux ouverts.

L'été, la pluie est chaude; L'insecte vert qui rôde, L'iit, vivante émeraude, Sous les brins d'herbe verts.

Smyrne est une princesse Avec son beau chapel ; L'heureux printemps sans cesse Répond à son appel, Et, comme un riant groupe De fleurs dans une coupe, Dans ses mers se découpe Plus d'un frais archipel.

J'aime ces tours vermeilles.

Ces drapeaux triomphants, Ces maisons d'or pareilles A des jouets d'enfants; J'aime, pour mes pensées Plus mollement bercées, Ces tentes balancées Au dos des éléphants.

Dans ce palais de fées, Mon cœur, plein de concerts, Croit, aux voix étouffées Qui viennent des déserts, Entendre les génies Mêler les harmonies Des chansons infinies Qu'ils chantent dans les airs!

J'aime de ces contrées Les doux parfums brûlants;

Sur les vitres dorées Les feuillages tremblants ; L'eau que la source épanche Sous le palmier qui penche, Et la cigogne blanche Sur les minarets blancs.

J'aime en un lit de mousse Dire un air espagnol, Quand mes compagnes douces, Du pied rasant 'e sol, Légion vagabonde Où le sourire abonde, Font tournoyer leur ronde Sous un rond parasol.

Mais surtout, quand la brise Me touche en voltigeant, La nuit j'aime être assise, Être assise en songeant.

L'œil sur la mer profonde, Tandis que, pâle et blonde, La lune ouvre dans l'onde Son éventail d'argent.

Dans ces diverses pièces, la muse est toujours belle, riante, gracieuse et riche, mais semble fuir le souffle et les rayons divins qui la poursuivent et veulent l'éclairer encore. L'enthousiasme et la foi qui inspirèrent les premiers chants du poète disparaissent pour faire place au doute. La nature est pour lui une belle œuvre dont il cherche l'auteur ; il ne s'écrie pas comme J.-B, Rousseau :

a Oli I que tes œuvres sont belles, Grand Dieu ! Quels sont tes bienfaits I »

mais il interroge de nouveau toutes les voix de la nature, tous ses spectacles et ses bruits, et leur demande le mot de la création, ce mot qu'il savait jadis, mais qu'il ne veut plus connaître : Dieu !

Le passage sans transition des Orientales aux Feuilles d'automne (1831) prouve chez le poète une bien grande souplesse de talent ; car ces deux recueils diffèrent essentiellement l'an de l'autre, et n'ont de

commun entre eux que la profonde et ineifaçable empreinte du génie. Dans les Orientales, c'était une éblouissante poésie extérieure ; ici, c'est la poésie du cœur, celle qui a toujours le mieux inspiré Victor Hugo : la Aimille, l'amour, les enfants.

>( A l'adolescent elle parle de l'amour, au père de la famille, au vieillard da passé, et, quoi qu'on fasse, quelles que soient les révolutions futures... il y aura toujours des enfants, des mères, des jeunes filles et des vieillards; des hommes enfin qui aimeront, qui se réjouiront, qui souffriront : c'est à eux que va la poésie. »

Le livre des Feuilles d'automne a pour objet de chanter les joies de la famille et d'enseigner à l'humanité les devoirs qui la régissent et la destination qui lui est assignée. Il s'ouvre par un acte d'amour filial d'une tendre et vive énergie. Tous ceux qui ont aimé leur mère, et que leur mère a aimés, sentiront leur cœur battre enlisant ces vers :

«... Je vous dirai peut-être quelque jour

Quel lait pur, que de soins, que de vœux, que d'amour,

Prodigués pour ma vie en naissant condamnée,

M'ont fait deux fois l'enfant de ma mère obstinée,

Ange qui sur trois fils attachés à ses pas

Épandait son amour et ne mesurait pas.

Oh! l'amour d'une mère ! amour que nul n'oublie, l^ain merveilleux que Dieu partage et multiplie. Table toujours servie au paternel foyer ! Chacun en a sa part, et tous l'ont tout entier '. »

Après avoir donné ce pieux souvenir à son enfance écoulée, il chante sa jeunesse présente et trouve des accents suaves ou poignants, comme au cinquième livre des Odes, mais avec plus de passion et d'énergie. L'adolescent est devenu jeune homme. Rien n'est comparable à ces chants d'amour épars dans tous les recueils de Victor Hugo. En les réunissant, on aurait le livre le plus beau qui ait jamais été écrit sur cet éternel sujet. Les poèmes d'amour des Feuilles d'automne ont peut-être un charme de plus que les autres : la vérité, l'intensité dans l'émotion, la force des pensées et des sentiments. Ces qualités brillent particulièrement dans les pièces intitulées : 0 mes lettres d'amour, Oh! pourquoi te cacher? Où donc est le bonheur ? A une femme, Quien no ama no vive. Nous citerons la dernière.

Quien no ama no vive.

Oh! qui que vous soyez, jeune ou vieux, riche ou sage, Si jamais vous n'avez épié le passage,

1 Feuilles d'automne, ï.

Portes du xix" siècle. — II- ^

I^e soir, d'un pas léger, d'un pas mélodieux, D'un voile blanc qui glisse et fuit dans les ténèbres, Et, comme un météore au sein des nuits funèbres, Vous laisse dans le cœur un sillon radieux;

Si vous ne connaissez que pour l'entendre dire Au poète amoureux, qui chante et qui soupire^, Ce suprême bonheur, qui fait nos jours dorés, De posséder un cœur sans réserve et sans voiles. De n'avoir pour flambeaux, de n'avoir pour étoiles. De n'avoir pour soleils que deux yeux adorés;

Si vous n'avez jamais attendu, morne et sombre, Sous les vitres d'un bal qui rayonne dans l'ombre, L'heure où pour le départ les portes s'ouvriront, Pour voir votre beauté, comme un éclair qui brille, Rose avec des yeux bleus et toute jeune fille, Passer dans la lumière avec des fleurs au front;

Si vous n'avez jamais senti la frénésie

De voir la main qu'on veut par d'autres mains choisie,

De voir le cœur aimé battre sur d'autres cœurs ;

Si vous n'avez jamais vu d'un œil de colère

La valse impure, au vol lascif et circulaire,

Effleuiller en courant les femmes et les fleurs ;

Si jamais vous n'avez descendu les collines Le cœur tout débordant d'émotions divines, Si jamais vous n'avez, le soir, sous les tilleuls. Tandis qu'au ciel luisaient des étoiles sans nombre. Aspiré, couple heureux, la volupté de l'ombre, Cachés et vous parlant tout bas, quoique tout seuls ;

Si jamais une main n'a fait trembler la vôtre.

Si jamais ce seul mot qu'on dit l'un après l'autre.

Je t'aime 1 n'a rempli votre âme tout un jour ;

Si jamais vous n'avez pris en pitié les trônes.

En songeant qu'on cherchait les sceptres, les couronnes,

Et la gloire, et l'empire, et qu'on avait l'amour 1

La nuit, quand la veilleuse agonise dans l'urne, Quand Paris, enfoui sous la brume nocturne, Avec la tour saxonne et l'église des Goths, Laisse sans les compter passer les heures noires,

Qui, douze fois semant les rêves illusoires, S'envolent des clochers par groupes inégaux ;

Si jamais vous n'avez, à l'heure oîi tout sommeille, Tandis qu'elle dormait, oublieuse et vermeille, Pleuré comme un enfant à force de souffrir, Crié cent fois son nom du soir jusqu'à l'aurore, Et cru qu'elle viendrait en l'appelant encore, Et maudit votre mère, et désiré mourir;

Si jamais vous n'avez senti que d'une femme Le regard dans votre âme allumait une autre âme, Que vous étiez charmé, qu'un ciel s'était ouvert, Et que pour celle enfant, qui de vos pleurs se joue.

Il vous serait bien doux d'expirer sur la roue

Vous n'avez point aimé, vous n'avez point souffert I

Et pourtant Victor Hugo n'est pas appelé le poète de l'amour I c'est qu'un litre plus beau, plus précieux, lui a été décerné, un titre que personne ne lui ravira, celui de poète des enfants et des mères.

Les enfants et les naères I Avant Victor Hugo, ils passaient enveloppés dans un charmant mystère que personne n'avait pénétré. Mais l'âme infiniment tendre du poète, en se penchant sur eux, a eu la réj vélation de cet ineffable secret. Victor Hugo a surpris les notes du divin poème, et, en les exécutant sur les cordes d'or de sa lyre, il en a fait un vaste chant auquel le monde a rendu l'hommage éloquent des larmes.

Les premiers accords de ce chant résonnent dans les Feuilles d'automne sous ces titres : Laissez, Tous ces enfants, Lorsque l'enfant parait, Dans Valcôve sombre. Mais ce n'est là que le commencement du volume que l'on a composé récemment * en glanant un peu partout dans les Œuvres complètes de Victor Hugo, car les enfants et les mères, comme l'amour, y sont partout célébrés.

Nous en parlons ici de préférence, parce que les Feuilles d'automne sont, pour la meilleure partie des pièces qui les composent, le livre de tous les sentiments sereins et doux, le livre de la famille par excellence, et qu'enfin elles contiennent cette admirable strophe :

« Mon Dieu, prései-vez-moi, préservez ceux que j'aime, ^

Frères, parents, amis, et mes ennemis même

Dans le mal triompliants, De voir jamais, Seigneur, l'été sans fleurs vermeilles, '■;■

La cage sans oiseaux, la ruche sans abeilles,

La maison sans enfants > I »

' Les Enfants. — Livre des mères, — Hetzel. ' Lorsque l'enfant parait.

Pourquoi faut-il qu'à côté de ces divines inspirations le poète laisse percer le doute qui couamence à envahir son esprit? Il ne croit plus, il càt en proie aux angoisses du scepticisnae ; on le sent avec effroi, malgré ses cris fréquents de : Seigneur I Seigneur 1 malgré des retours de foi, lomme l'ode Pour les pauvres, dont la fin est tout à fait évangélique et sublime ; comme la Prière pour tous, ce chef-d'œuvre qui montre ce qu'eût été Victor Hugo, s'il avait eu le bonheur de rester chrétien par l'esprit comme il l'est si souvent à son insu par le cœur. Il parle de \'dme immortelle et de l'éternité de Dieu; mais son Dieu n'est pas le Dieu de l'Evangile, c'est un Dieu sinistre, froidement endormi au fond (le son éternité et insensible aux égarements et aux souffrances de l'humanité. Le poëte termine son livre en se déclarant désabusé de tout, si ce n'est de la patrie et de la liberté.

« Dans le cours incertain du temps qui m'est donné,

L'été n'a pas encor trente fois rayonné.

Je suis fils de ce siècle ! une erreur, chaque année,

S'en va de mon esprit, d'elle-môme étonnée,

Et détrompé de tout, mon culte n'est resté

Qu'à vous, sainte patrie et sainte liberté. »

Dans la fin de la pièce, il s'élève indistinctement contre tous les rois de lu teire, qu'il transforme eu monstres et en vampires et finit par accabler de ses malédictions poétiques :

« Alors, oh ! jo maudis, dans leur cour, dans leur antre, Ces rois dont les chevaux ont du sang; jusqu'au ventre ! Je sens que le poète est leur juge! Je sens Que la muse indignée, avec ses poings puissants, Peut, comme au pilori, les lier sur leur trône, Et leur faire un carcan de leur lâche couronne. Et renvoyer ces rois, qu'on aurait pu bénir, Marqués aa front d'un vers que lira l'avenir ! Oh! la muse se doit aux peuples sans défense. J'oublie alors l'amour, la famille, l'enfance, Et les molles chansons, et le loisir serein. Et j'ajoute à ma lyre une corde d'airain. »

Cette corde d'airain dont les vibradons puissantes ne sont point l'écho de la prière, de la foi, de l'espérance et de l'amour, mais de la haine et de la malédiction, cette corde se brise bientôt, et le poëte s'écrie :

« Rien ne reste de nous : notre œuvre est un problème. L'homme, fantôme errant, passe sans laisser même Son ombre sur le mur ! »

C'est le désespoir.

Le doute va s'accenluant dans les Chants du crépuscule ; il y devient une sorte de doctrine. « Les quelques vers placés en fîîle de ce volume indiquent la pensée qu'il contient : le prélude explique les chanls, » dit Victor Hugo. Or, ce prélude, le voici :

« Do quel nom te nommer, heure trouble où nous sommes?

Tous les fronts sont baignés de livides sueurs;

Dans les' hauteurs du ciel et dans les cœurs des hommes

Les ténèbres partout se mêlent aux lueurs.

Croyances, passions, désespoirs, espérances,

Rien n'est dans le grand jour, et rien n'est dans la nuit;

Et le monde, sur qui flottent les apparences,

Est à demi couvert d'une ombre où tout reluit. »

Il n'y a donc pas de clartés pures ; rien n'est dans la nuit comme rien n'est dans le jour. C'est la perplexité, la tristesse, « le point interrogatif» se dressant à la fin de tout. Les plus clairs systèmes ne sont que « crépuscules et brouillards ^ ». Le poète, on le sent, souffre de son propre scepticisme. De temps à autre il essaye de se rattacher à la foi ; de là des contrastes étranges que lui-même a ainsi caractérisés:

« Dans ce livre il y a tous les contraires, le doute et le dogme, le jour et la nuit, le coin sombre et le point lumineux. »

En effet, bien des pièces échappent à l'influence malsaine du doute et, chose étrange, l'accent religieux y est visiblement sincère: tels sont Espoh' en Dieu, l'Église, et surlout la Cloche, qui joint la réalité à la grandeur des images, le solennel au vrai, la magnificence au sentiment.

C'est une chose douloureuse que le poète ne soit pas demeuré croyant; son âme était tellement faite pour chanter Dieu, qu'elle rend encore des sons ineflablement pieux quand une aile céleste vient l'effleurer, comme cette cloche souillée, profanée, mutilée par les passants qui, sous le souffle de l'Esprit-Saint, peut encore sonner l'hosannah. Mais le blasphème alterne avec la prière sur les lèvres du poète, car il porte en lui-même

« Près du besoin de croire un désir de nier.

Et l'esprit qui ricane auprès du cœur qui pleure. »

Les morceaux dictés par « le cœur qui pleure » valent beaucoup mieux, comme poésie, que ceux où « l'esprit ricane».

Les croyants ont énergiquement reproché à Victor Hugo son doute systématique, et ils ont eu raison, car c'est une mauvaise action que

1 Chants du crépuscule, XVIL

de travailler à ébranler la foi dans les âmes, et de mettre au génie, qui est aigle et qui veut voler, le doute, celte entrave au pied.

Un autre défaut, sensible déjà, apparaît dans ce recueil : c'est une certaine exagération du sentiment de la personnalité. Le poêle semble du reste l'avoir senti lui-raiîme, lorsqu'il écrit dans sa préface : « Il (l'auteur) ne laisse subsister dans ses ouvrages ce qui est personnel, que parce que c'est peut-ûtre quelquefois un reflet de ce qui est général. » Quelques critiques ont prétendu de plus que la forme des Chants du crépuscule était inférieure à celle des ouvrages précédents ; nous ne partageons pas cet avis : le talent de Victor Hugo ne s'est pas renouvelé, mais il n'a pas faibli. Certaines pièces, telle que Napoléon II, sont de la plus splendide inspiration :

Napoléon II.

Mil huit cent onze! — 0 temps où des peuples sans nombre, Attendaient, prosternés sous un nuage sombre.

Que le ciel eût dit oui.

Sentaient trembler sous eux les États centenaires Et regardaient le Louvre entouré de tonnerres

Gomme un mont Sinaï.

Courbés comme un cheval qui sent venir son maître, lisse disaient entre eux : a Quelqu'un de grand va naître : L'immense empire attend un héritier demain ; Qu'est-ce que le Seigneur va donner à cet homme ? »

Comme ils parlaient, la nue éclatante et profonde S'entr'ouvrit, et l'on vit se dresser sur le monde

L'homme prédestiné.

Et les peuples béants ne purent que se taire, Car ses deux bras levés présentaient à. la terre

Un enfant nouveau-né.

Au souffle de l'enfant, dôme des Invalides,

Les drapeaux prisonniers sous tes voûtes splendides

Frémirent, comme au vent frémissent les épis.

Et luil l'orgueil gonflait sa puissante narine, Ses deux bras, jusqu'alors croisés sur sa poitrine.

S'étaient enfin ouverts !

Et l'enfant, soutenu dans sa main paternelle, Inondé des éclairs de sa fauve prunelle,

Rayonnait au travers !

Quand il eut bien fait voir l'héritier de ses trônes Aux vieilles nations comme aux vieilles couronnes, Éperdu, l'œil fixé sur quiconque était roi, Comme un aigle arrivé sur une haute cime, Il cria tout joyeux avec un air sublime : « L'avenir I l'avenir! L'avenir est à moi. »

Non, l'avenir n'est à personne Sire ! l'avenir est à Dieu !

A chaque fois que l'heure sonne, Tout, ici-bas, nous dit adieu.

L'avenir ! l'avenir ! mystère !

Toutes les choses de la terre, Gloire, fortune militaire, Couronne éclatante des rois, Victoire aux ailes embrasées, Ambitions réalisées, Ne sont jamais sur nous posées Que comme l'oiseau sur nos toits!

Non, si puissant qu'on soit, non, qu'on rie ou qu'on pleure, Nul ne te fait parler, nul ne peut avant l'heure

Ouvrir ta froide main, 0 fantôme muet, ô notre ombre, ô notre hôte, Spectre toujours masqué qui nous suis côte à côte.

Et qu'on nomme demain !

Sire, vous pourrez prendre, à votre fantaisie, L'Europe à Charlemagne, à Mahomet l'Asie; Mais tu ne prendras pas demain à l'ÉterneU.

Dans aucun de ses recueils, Victor Hugo ne s'est élevé plus haut.

Les pièces historiques ou philosophiques, comme dans les Odes, sont en grand nombre dans les Chants du crépuscule. Pour n'en indiquer que quelques-unes, signalons Après juillet 1830, — A Canaris, — A Vhomme qui a livré une femme, — Il n'avait pas vingt ans, éloquent réquisitoire contre le suicide et le vice, l'absence de tout amour et de toute croyance qui y conduit; —Sur le bal de l'Hôtel de ville, inspiré par

* Chants du crépuscule, V.

la charité la plus vraie; — Noces et festins, où la main du poète fait flamboyer aux murs de la salle où l'on rit, où l'on s'enivre, un terrible et splendide Mané, thécel, phares; enfin Date litia, celte blanche et chaste couronne tressée pour la femme uniquement aimée.

Ajoutons encore que les Chants du crépuscule contiennent l'inspiration exquise qui a nomle Paidllon et la Fleur.

Les Voix intérieures (1837) continuent les Chants du ci^épuscule. Ce sont toujours dans l'âme du poète les mêmes contrastes produits p:ir la lutte acharnée que se livrent le scepticisme et la foi. A la fin d'un morceau où il chante d'une manière grandiose le dix-neuvième siècle et le progrès, on l'entend pousser ce cri de détresse :

< Mais, parmi ces progrès dont votre âge se vante. Dans tout co grand éclat d'un siècle éblouissant, Une chose, ô Jésus, en secret m'épouvante. C'est l'écho de ta voix qui va s'affaiblissant. »

A côté de Pensar, dudar, il écrira Dieu est toujours là, poème qui se détache du recueil comme la seule étoile devant laquelle les nuages ne passeront point. On la lit et on la relit ; avec une émotion toujours grandissante, c'est une tendresse vraie, un souffle harmonieux, une plainte douce et sereine qui va au cœur.

Dans Soirée en mer, si le poète n'est pas chrétien comme dans Dleic est toujours là, du moins il se montre hautement spiritualiste :

« De quelque côté qu'on aille.

Partout un flot qui tressaille, Partout un homme qui va 1

« Où vas-tu ? — Vers la nuit noire.

— Où vas-tu ? — Vers le grand jour,

— Toi? — Je cherche s'il faut croire.

— Et toi ? — Je vais à la gloire.

— Et toi ? — Je vais à l'amour. »

Vous allez tous à la tombe, Vous allez à l'inconnu.

Aigle, vautour ou colombe, Vous allez où tout retombe, Et d'où rien n'est revenu.

Car le Seigneur nous retire Les fruits à peine cueillis.

Il dit : Échoue ! au navire; Il dit à la flamme : Expire !

I! dit à la fleur : Pâlis!

C'est encore ici le scepticisme avec toutes ses tristesses, mais ce n'est plus le scepticisme voulu, le doute érigé en dogme, comme dans les Chants du crépuscule.

Deux chants dominent le livre, VAj'C de triomphe de l'Etoile et la Mort de Charles X, où le poète adresse au dernier Bourbon cette magnifique apostrophe :

« Repose, fils de France, en ta tombe exili^c.

Dormez, Sire. Il convient que cette ombre voilée,

Que ce vieux pasteur mort sans peuple et sans troupeau.

Roi presque séculaire, ait au moins le repos,

Qu'il ait au moins la paix où la mort nous convie,

Puisqu'il eut le travail d'une si dure vie. »

La voix intérieure qui parle dans l'âme du poète en face des grandes choses trouve des accents dignes d'elles, mais, par un charmant contraste, le gracieux vient toujours sourire à côté du terrible, et le petit près de l'immense.

« Je crois voir rire un toit gothique, Quand le temps dans sa frise antique Ote une pierre et met un nid. »

Aux larges fanfares des triomphes et au fracas sombre des catastrophes se mûlent d'adorables petites voix, gazouillements d'oiseaux et cris d'enfants, rumeurs joyeuses de la nature. Victor Hugo est toujours et partout un inimitable paysagiste : sous le titre Avril, A Louis B., c'est le printemps que l'on respire, le printemps lumière et parfum, la nature en avril, avec les bourgeons qui poussent, les sources qui chantent, le ciel qui sourit, et là-bas, tout au fond du décor, le frais cimetière où luit le bouton d'or couleur de soleil sur la tombe de la jeune fille qui

« .... Triste chimère, S'était fait cet hiver promettre par sa mère Une robe verte en avril. »

La poésie des champs et des montagnes est surprise et révélée dans Olympio. Ce poème d Olympio, commencé aux Voix intérieures, se termine avec le mtSme charme de description, la même élévation de pensée et de sentiments, dans les Rayons et les Ombres.

VU

Ces deux recueils sont étroitement liés, de môme que tous les ouvrages de Victor Hugo, qui te continuent les uns les autres. Le poète veut avec raison que l'on considère les Rayons et les Ombres comme la suite et le complément de ses livres précédents.

« On trouvera dans ces poésies, dit-il, à quelques nuances près, la môme manière de voir les faits et les hommes que dans celles qui les précèdent immédiatement, et qui appartiennent à la seconde période de la pensée de l'auteur, publiées les unes en 1831, les autres en 1835, et les dernières en 1837. Cotte œuvre les continue. Seulement, dans les Rayons et les Ombres, peut-être l'horizon est-il plus clair, le ciel plus bleu, le calme plua profond, a

Nous pourrions ajouter : le génie du maître plus étonnant de fécondité. Victor Hugo puise toujours ses inspirations aux mêmes sources : philosophie et politique d'un côté, de l'autre râveries intimes, la famille, l'amour, les enfants; et toujours il sait mettre un nouveau charme dans l'expression de ses idées.

Un seul trait saillant nous aidera à marquer la faible différence qui existe dans l'ensemble entre ce recueil et les autres, c'est le mélange continuel — nous disons mélangi c t non confusion — des rayons et des ombres, dans les mômes morceaux et presque dans une môme strophe.

Prenons la pièce intitulée : le Sept Août 1829, qui nous montre Victor Hugo, dans le Salon rouge, entrelenant Charles X des plus graves questions à propos de Marion Ddorme. Au prophète de malheur qui lui montrait TetTrayante inégalité de la lutte dans laquelle on allait s'engager imprudemment :

f Charles-Dix souriant répondit : « O poète ! »

Le soir tout rayonnait de lumière et de fôte ; Regorgeant de soldats, de princes, de valets, Saint-Cloud, joyeux et vert, autour du fier palais Dont la Seine en fuyant reflète les beaux marbres. Semblait avec amour presser sa touffe d'arbres. L'Arc de triomphe, orné de Victoires d'airain. Le Louvre étincelant, flourdelisé, serein, Lui répondait de loin du milieu de la ville. Tout ce royal ensemble avait un air tranquille Et, dans le calme aspect d'un repos solennel. Je ne sais quoi de grand qui semblait éternel.

Holyrood I Holyrood I ô fatale abbaye ! »

Quel passage subit du lumineux au sombre ! quel monde de pensées dans le vers final ! Il ne peut guère exister d'antithèse d'un effet plus saisissant. Mais c'est principalement dans les poèmes d'amour que les « rayons » sont voilés « d'ombre ». Tristesse d'Olympio, A cette terre où l'on ploie, Mille chemins, un seul but, sont enveloppés et comme pénétrés d'une profonde teinte de mélancolie.

Une ombre aussi plane sur le tableau frais et ensoleillé qui a pour titre : Regard jeté dans une mansarde. C'est un livre de Voltaire, un livre infâme,

«Roman du dernier siècle, œuvre d'ignominie, »

VICTOR HUGO. 7o

qui, oublié en haut d'une vieille armoire, est là comme une menace perpétuelle dans l'atmosphère d'innocence et de pureté de la mansarde. Victor Hugo juge admirablement le dix-huitième siècle :

« Époque qui gardas, de vin, de sang rougie. Même en agonisant, l'allure de l'orgie, 0 dix-huitième siècle, impie et châtié 1 Société sans Dieu, qui par Dieu fus frappée ; Oui, brisant sous la hache et le sceptre et l'épéc, Jeune, offensas l'amour, et vieille, la pitié ; Table d'un long festin qu'un échafaud termine. »

Il flétrit avec une aus:-i juste indignation Voltaire,

« Ce singe de génie,

Chez l'homme en mission par le diable envoyé. »

Nous voudrions pouvoir citer en entier ce poëme où tout est admirable, le style, la pensée et la morale : forcé de nous borner, nous en donnerons au moins quelques extraits. Après avoir dépeint l'imposante cathédrale au portail gothique, le poète décrit ainsi la chambrette humble et gaie

« Penchée au bord d'un toit comme un oiseau joyeux. »

« Frais réduit ! A travers une claire fcuillée. Sa fenêtre petite et comme émerveillée.

S'épanouit auprès du gothique portail.

Sa verte jalousie, à trois clous accrochée, Par un bout s'échappant, par l'autre rattachée, S'ouvre coquettement comme un grand éventail.

Au dehors un beau lis qu'un prestige environne.

Emplit de sa racine et de sa fleur couronne,

— Tout près de la gouttière où dort un chat sournois, —

Un vase à forme étrange, en porcelaine bleue,

Où brille, avec des paons ouvrant leur large queue,

Ce beau pays d'azur que rêvent les Chinois.

Et dans l'intérieur par moments luit et passe Une ombre, une figure, une fée, une grâce, Jeune fille du peuple au chant plein d3 bonheur. Orpheline, dit-on, et seule en cet asile. Mais qui parfois a l'air, tant son front est tranquille. De voir distinctement la face du Seigneur. On sent, rien qu'à la voir, sa dignité profonde. De ce cœur sans limon nul vent n'a troublé l'onde ; Ce tendre oiseau qui jase ignore l'oiseleur. L'aile du papillon a toute sa poussière. L'âme de l'humble vierge a toute sa lumière, La perle de l'aurore est encor dans sa fleur.

L'angle de la cellule abrite un lit paisible. Sur la table est ce livre où Dieu se fait visible, La Légende des saints, seul et vrai Panthéon, Et dans un coin obscur près de la cheminée, Entre la bonne Vierge et le buis de l'année, Quatre épingles au mur fixent Napoléon.

Cet aigle et cette cage !

Le matin elle chante, et puis elle travaille. Sérieuse, les pieds sur sa chaise do paille, Cousant, taillant, brodant quelques dessins choisis. Et tandis que, songeant à Dieu, simple et sans crainte. Cette vierge accomplit sa tâche auguste et sainte, Le silence rôveur à sa porte est assis.

Frêle barque assoupie à quelques pas d'un gouffre ! Prends garde, enfant, cœur tendre où rien encor ne souffre. 0 pauvre fille d Eve, ô pauvre jeune esprit! Voltaire, le serpent, le doute, l'ironie, Voltaire est dans un coin de ta chambre bénie. Avec son œil de flamme, il t'espionne et rit.

Oh ! tremble ! ce sophiste a sondé bien des fanges ! Oh ! tremble ! ce faux sage a perdu bien des anges ! Ce démon, noir milan, fond sur les cœurs pieux Et les brise, et souvent, sous ses griffes cruelles, Plume à plume j'ai vu tomber ces blanches ailes Qui font qu'une âme vole et s'enfuit dans les cieux !

Oh ! la croix de ton père est là qui te regarde ! La croix du vieux soldat mort dans la vieille garde i Laisse-toi conseiller par elle, ange tenté. Laisse-toi conseiller, guider, sauver peut-ôtre. Par ce lis fraternel penché sur ta fenêtre, Qui môle son parfum à ta virginité. »

Si dans les Rayons et les Ombres aucune pièce n'approclie de celle-lA pour l'élévation des pensées et la vérité de la morale, beaucoup peuvent lui être conoparées pour le charme poétique. Indiquons Oceano nox, ce sombre poème de la mer fait des lamentations des vagues, des sanglots des mères et des angoisses des naufragés; Gastibelza, l'homme à la carabine, que le poète intitule négligemment Guitare, et qui est une de ses créations les plus originales, drame dans une chanson, chant étrange qui donne la nostalgie de la montagne, comme une tyrolienne.

Malheureusement de belles pièces sont gâtées par d'étranges bizarreries, comme ceci :

« Tandis qu'à l'autre bout de l'horizon confus, Entre Tasse et Luther, ces deux chênes touffus,

Sereine et blanchissant de sa lumière pure Ton dôme merveilleux, ô sainte architecture, Dans ce ciel qu'Albert Dure admirait à l'écart, La musique montait, cette lune de l'art * 1 »

Autrefois, aujourd'hui: autrefois, c'est-à-dire la joie, aujourd'hui, c'est-à-dire le deuil, telle est la manière dont Victor Hugo définit les Contem,Ti)lations.

a Vingt-cinq années, écrit-il dans sa préface, sont dans ces deux volumes: grande mortalis œvi spatiwn. L^auteur a laissé, pour ainsi dire, ce livre se faire en lui. La vie, en filtrant goutte à goutte à travers les événements et les souffrances, l'a déposé dans son cœur. Ceux qui s'y pencheront retrouveront leur propre image dans cette eau profonde et triste, qui s'est lentement amassée là, au fond d'une âme.

« Qu'est-ce que les Contemplalio7ii- ? C'est ce qu'on pourrait appeler, si le mot n'avait quelque prétention, les Mémoires d'une âme... Cela commence par un sourire, continue par un sanglot, et finit par un bruit du clairon de l'abîme. »

Bien qu'il soit difficile de classer par catégories des poèmes si divers de pensée et d'expressions, jetés les uns près des autres, durant vingt années, au hasard de la vie et de l'inspiration, celte définition est juste, et, comme le dit éloquemment l'auteur, la joie, cette fleur rapide de la jeunesse, s'effeuille page à page dans le premier volume, qui est l'espérance, et disparaît dans le second, qui est le deuil. En effet, sous ces titres : Aurore, l'Ame en fleur, c'est la jeunesse exubérante et forte tantôt chantant la nature, la famille, l'amour, tantôt montant à l'assaut delà « Bastille du classicisme » avec la fougue, l'entrain, la verve fanfaronne, l'allure provocante et le ton décide du combattant qui sera demain le vainqueur. Cette Réponse à un acte d'accusation es\. bien l'éclio d'une époque où deux camps ennemis se disputaient avec acharnement le terrain de la littérature, assez vaste cependant pour donnet asile à tout le monde. II y a dans cette pièce ce qu'on rencontre rarement chez Victor Hugo, de lu liberté de main, de l'esprit, — l'esprit de circonstance, le véritable et le meilleur, — et une certaine crânerie qui se traduit par l'exagération du système, exagération voulue, affectée, dans le dessein défaire rugir les adversaires. I/enjambement est pratiqué sur une grande échelle, le mot propre abordé carrément. La routine littéraire soi-disant classique et ses adep tea y sont agréablement tournés en ridicule :

< Quand, tâchant de comprendre et de juger, j'ouvris Les jeux sur la nature et sur l'art, l'idiome,

1 Les Rayons et les Ombres, VIL

78 LES POÈTES DU DlX-NEUVIÉME SIÈCLE.

Peuple et noblesse, était l'image du royaume ;

La poésie était la monarchie : un mot

Était un duc et pair, ou n'était qu'un grimaud ;

Les syllabes, pas plus que Paris et que Londre,

Ne se mêlaient: ainsi marchent sans se confondre

Piétons et cavaliers traversant le Pont-Neuf.

La langue était l'État avant Quatre-vingt-neuf;

Les mots, bien ou mal nés, vivaient parqués en castes

Les uns, nobles, hantant les Phèdres, les Jocastes,

Les Méropes, ayant le décorum pour loi.

Et montant à Versaille aux carrosses du roi;

Les autres, las de gueux, drôles patibulaires,

Habitant les patois ; quelques-uns aux galères

Dans l'argot; dévoués à tous les genres bas,

Déchirés, en haillons dans les halles; sans bas,

Sans perruque ; créés pour la prose et la farce ;

Populace du style au froid de l'ombre éparse ;

Vilains, rustres, croquants, que Vaugelas leur chef

Dans le bagne-lexique avait marqués d'un F;

N'exprimant que la vie abjecte et familière,

Vils, dégradés, flétris, bourgeois, bons pour Molière.

Racine regardait ces marauds de travers;

Si Corneille en trouvait un blotti dans son vers,

Il le gardait, trop grand pour dire : Qu'il s'en aille ;

Et Voltaire criait; Corneille s'encanaille!

Le bonhomme Corneille, humble, se tenait coi.

Alors, brigand, je vins; je m'écriai : Pourquoi

Ceux-ci toujours devant, ceux-là toujours derrière?

Et sur l'Académie, aïeule et douairière.

Cachant sous ses jupons les tropes effarés.

Et sur les bataillons d'alexandrins carrés,

Je fis souffler un vent révolutionnaire.

Et je dis : Pas de mot où l'idée au vol pur No puisse se poser, tout humide d'azur 1 Discours affreux I — Syllepse, hypallage, litote. Frémirent ; je montai sur la borne Aristote Et déclarai les mots égaux, libres, majeurs. Tous les envahisseurs et tous les ravageurs, Tous ces tigres, les Huns, les Scythes et les Daces, N'étaient que des toutous auprès de mes audaces; Je bondis hors du cercle et brisai le compas. Je nommai le cochon par son nom : pourquoi pas ? Guichardin a nommé le Borgia î Tacite Le Vitelliusl Fauve, implacable, explicite, J'ôtai du cou du chien stupéfait son collier D'épithètes ; dans l'herbe, à l'ombre du hallier. Je fis fraterniser la vache et la génisse, L'une étant Margoton et l'autre Bérénice.

L'emphase frissonna dans sa fraise espagnole ;

Jean l'ânier épousa la bergère Myrtil.

On entendit un roi dire : « Quelle heure est-il ?»

Je massacrai l'albâlre, et la neige, et l'ivoire ;

Je retirai le jais de la prunelle noire,

Et j'osai dire au bras : Sois blanc, tout simplement.

Je violai du vers le cadavre fumant;

J'y fis entrer le chiffre : ô terreur 1 Mithridate

Du siège de Cyzique eût pu citer la date. »

Le poète termine ainsi cette longue pièce ;

« Et je n'ignorais pas que la main courroucée Qui délivre le mot, délivre la pensée. »

Nous trouvons là le révolutionnaire littéraire, suivant l'expression de M. de Pontmarlin, comme dans la pièce A propos d'Horace , dans Relllgio, dans la Bouche d' ombre, c'ezl le révolutionnaire philosophique, et dans Mil huit cent quarante- six, A un marquis, le révolutionnaire politique. Ces polémiques politiques et littéraires sont fort heureusement intercalées entre des tableaux de la nature vraiment féeriques et de jeunes et charmants vers d'amour. Victor Hugo môle de plus en plus son âme à la création ; il comprend ce que le vent dit dans les arbres, il se querelle avec les oiseaux ; le vieux houx du cimetière l'arrête par la manche pour lui parler, les fleurettes craintives et timides ont avec lui d'incroyables audaces. Tout cela est délicieux, mais le maître se laisse parfois égarer trop loin par son naturalisme.

Dans la pièce Aux arbres, il dit :

« Arbrea de la forêt, vous connaissez mon âme I Au gré des envieux la foule loue et blâme ; Vous me connaissez, vous ! — Vous m'avez vu souvent, Seul dans vos profondeurs, regardant et rêvant. Vous le savez, la pierre où court un scarabée, Une humble goutte d'eau de fleur en fljur tombée. Un nuage, un oiseau, m'occupent tout un jour. La contemplation m'emplit le cœur d'amour. Vous m'avez vu cent fois, dans la vallée obscure, Avec ces mots que dit l'esprit à la nature, Questionner tout bas vos rameaux palpitants. Et du même regard poursuivre en même temps, Pensif, le front baissé, l'œil dans l'herbe profonde, L'étude d'un atome et l'étude d'un monde. Attentif à vos bruits qui parlent tous un peu, Arbres, vous m'avez vu fuir l'homme et chercher Dieu I Feuilles qui tressaillez à la pointe des branches, Clairières, vallons verts, déserts sombres et doux. Vous savez que je suis calme et pur comme vous. Comme au ciel vos parfums, mon culte à Dieu s'élance, Et je suis plein d'oubli comme vous de silence I »

Autre pari il écrit ces vers au moins bizarres :

a Le regard qui sortait des choses et des ôlres, Des flots bénis, des bois sacrés, des arbres prêtres. Se fixait, plus pensif de moment en moment, Sur cette femme au front vénérable et cliarmant. »

Victor Hugo a naturellement glissé dans le matérialisme en amour, avant de sombrer dans le panthéisme en religion qui est caractérisé dans la pièce intitulée ReUigio.

« L'ombre venait ; le soir tombait, calme et terrible. Hermann me dit : « Quelle est ta foi? quelle est ta Bible ?

Parle. Es-tu ton propre géant ?

Si tes vers ne sont pas de vains flocons d'écume, Si ta strophe n'est pas un tison noir qui fume

Sur le tas de cendre néant ;

Si tu n'es pas une âme en l'ablmo engloutie, Quel est donc ton ciboire et ton eucharistie?

Quelle est donc la source où tu bois 1 » Je me taisais; il dit : « Songeur qui civilises, Pourquoi ne vas-tn pas prier dans les églises ? » Nous marchions tous deux dans les bois.

Et je lui dis : « Je prie. » Hermann dit : « Dans quel temple ? Quel est le célébrant que ton âme contemple,

Et l'autel qu'elle réfléchit?

Devant quel confesseur la fais-tu comparaître ? — L'Église, c'est l'azur, lui dis-je; et quant au prêtre. .. » En ce moment le ciel blanchit.

La lune à l'horizon montait, hostie énorme; Tout avait le frisson, le pin, le cèdre et l'orme,

Le loup, et l'aigle, et l'alcyon ; Lui montrant l'astre d'or sur la terre obscurcie, Je lui dis : «Courbe-toi. Dieu lui-même officie,

Et voici l'élévation 1 1 »

Aux deux tiers du volume, les rumeurs joyeuses du combat, l'hymne de la jeunesse et les rires du bonheur viennent s'éteindre dans un sanglot : le poète, penché sur l'enfer humain, nous en a fait parcourir divers cercles, après avoir écrit le nom de Dante, comme une sorte de dédicace, sur la première page àaLdtes et Rêves.

Melancholia est un navrant poème. On a accusé Victor Hugo d'avoir broyé trop de noir sur ses toiles, et de s'être plu à calomnier la société sans s'inquiéler des conséquences de cet excès. Le reproche est fondé. Si les scènes de douleur et de misère sont prises sur le vif; si le malheur de certains pauvres égale et surpasse même dans la

i Les Contemplations, octobre 1855.

réalité la peinture qui en est faite par Victor Hugo, en revanche le bonheur des riches est bien surfait et le peuple aurait tort de prendre au sérieux ce festin perpétuel, ces danses échevelées, vrai paradis matérialiste où vivent et rient des gens qui n'ont à s'occuper ici-bas que de rire et de se divertir. Les festins existent, et les danses aussi ; mais tout cela contienl-il beaucoup de joie ? Si l'on allait au fond du sort de ces privilégiés de la fortune désignés au pauvre comme l'ennemi, peutêtre serait-ce encore un nouveau cercle de la misère humaine à explorer.

Mais lorsque le poète ne se livre pas aux écarts sur lesquels nous nous sommes appesanti, lorsqu'il fait entendre le langage ému de la charité, ses accents ont l'indignation sainte, l'éloquence passionnée qu'inspire le sentiment d'une injustice à réparer, d'un bienfait à accomplir.

La pièce intitulée Chose vue un jour de printeirips pourrait faire partie de Melanchûlia et n'en pas être séparée par un titre différent : cette mère vaillante et laborieuse, morte de faim, ces quatre enfants « songeant comme quatre vieillards '>, appartiennent bien à la même inspiration. Victor Hugo suit encore la mfime pente de pensées dans le Maître d'étude, bien que le sujet soit traité d'une manière différente. Il n'oublie aucun des obscurs martyrs de la vie, et son génie, guidé par son cœur, trouve pour chacun d'eux des accents à la fois touchants et sublimes. Les douleurs humaines, il les connaît à fond, et la plus grande qui existe ici-bas, celle de la mère qui voit mourir son enfant, lui a inspiré cet admirable tableau, le Reve7iant, qui suffirait seul à le sacrer poète des enfants et des mères.

Après avoir pleuré sur les autres, il va pleurer sur lui-même. La tristesse domine dans le second volume des Contemplations, tristesse inguérissable du père sur la tombe de sa fille, souffrance du philosophe qui refuse de croire et dont l'esprit, à force de recherches et de doutes, se tend jusqu'à la démence et vient s'abîmer dans un panthéisme confus. Tout le monde connaît la catastrophe de Villequier et les vers trempés delarmes que cet affreux malheur fit jaillir de l'âme de Victor Hugo. Ici la critique se tait, et chacun s'incline devant la douleur du père et le génie du poète. Ses détracteurs les plus acharnés constatent que la note du cœur éclate partout dans ces chants funèbres et que les défauts habituels du maître, l'abus de l'antithèse et de l'emphase, etc., ne se rencontrent point dans ces compositions sincères. On peut rapprocher de Trois ans après, A Villequier, Charles Vacquerie, la pièce finale intitulée A celle qui est restée en France, où le poète dédie son livre à sa fiUe morte. Ces vers, les premiers surtout, ont quelque chose de saisissant :

« Mets-toi sur ton séant, lève tes yeux, dérange Le drap glacé qui fait des plis sur ton front d'ange. Ouvre tes mains, et prends ce livre : il est à toi. » Poètes dc xix* siècle. — II. 6

Malheureusement il y a là bien des choses que l'ombre de la chère morte ne peut approuver, bien des principes condamnables au point de vue de la religion, de la morale et même de la saine raison : la confusion de tous les dogmes dans une hypothèse philosophique, dans un vaste chaos où les pensées les plus contradictoires, les noms les plus opposés se heurtent ; où les hommes grands par le génie sont mêlés avec les hommes grands par la vertu ; où les bourreaux sont célébrés avec les victimes, les saints et les prophètes avec les poètes licencieux.

Ces dangereux enseignements sont prolixement développés dans la Bouche d'ombre et dans les Mages au bord de l'ùifini.

Au milieu de ces étranges divagations le génie poétique pAlit visiblement. 11 relrouve son éclat, quand Victor Hugo va puiser ses inspirations aux sources du christianisme. Quelle dislance entre l'interminable discours de la Bouche d'ombre et les Vers écrits au bas d'un crucifiai !

« Vous qui pleurez, venez h ce Dieu, car il pleure. Vous qui souffrez, venez à Lui, car il guérit. Vous qui tremblez, venez à Lui, car il sourit. Vous qui passez, venez ù Lui, car il demeure. »

Les Malheureux, âonl il eût fallu retrancher quelques passages, notamment celui où saint Jean l'Évanijéliste est placé entre Danton et Malcsherbes, pourraient prendre pour épigraphe la parole du Christ dans le sermon sur la montagne : Beati qui Iwjent.

Le martyre de saint Etienne et la Vierge au pied de la croix sont ainsi dépeints :

« Une nuit que j'avais, devant mes yeux obscurs,

Un fantôme de ville et des spectres de murs,

J'ai, comme au fond d'un rêve où rien n'a plus de forme.

Entendu, près des tours d'un temple au dôme énorme,

Une voix qui sortait de dessous un monceau

De blocs noirs d'où le sang coulait en longs ruisseaux

Cette voix murmurait des chants et des prières.

C'était le lapidé qui bénissait les pierres,

Etienne le martyr qui disait : « O mon front,

Rayonne ! Désormais les hommes s'aimeront ;

Jésus règne. 0 mon Dieu, récompensez les hommes!

Ce sont eux qui nous font les élus que nous sommes.

Joie ! amour ! pierre à pierre, ô Dieu, je vous le dis.

Mes frères m'ont jeté le seuil du paradis ! »

Elle était lu, debout, la mère douloureuse : L'obscurité farouche, aveugle, s'ombre, affreuse, Pleurait de toutes parts autour du Golgotha. Christ, le jour devint noir quand on vous en ôta, Et votre dernier souffle emporta la lumière :

Elle était là, debout près du gibet, la mère I

Et je rue dis : « Voilà la douleur !» et je vins.

« Qu'avez-vous donc, lui dis-je, entre vos doigts divins ? »

Alors aux pieds du Fils saignant du coup de lance.

Elle leva sa droite et l'ouvrit en silence,

Et je vis dans ses mains l'étoile du matin. »

La pensée qui inspire ces tableaux, pensée puisée aux plus intimes • sources du christianisme, est admirablement développée plus loin :

« Mais la foule s'écrie : « Oui, sans doute, c'est beau Le martyre, la mort, quand c'est un grand tombeau.

Quand on s'appelle vie, avenir, prophétie 1

Quand l'encensoir s'allume au feu qui vous brûla,

Quand les siècles, les temps et les peuples sont là,

Qui vous dressent, parmi leurs brumes et leurs voiles,

Un cénotaphe énorme au milieu des étoiles,

Si bien que la nuit semble être le drap du deuil.

Et que les astres sont les cierges du cercueil.

Quand on s'entend crier par les mur>, par les pierres.

Et jusque par les gonds du seuil de sa prison ;

« Tu vas de ta mémoire éclairer l'horizon ;

« Fantôme éblouissant, tu vas dorer l'histoire,

« Et, vêtu de ta mort comme d'une victoire,

« T'asseoir au fronton bleu des hommes immortels ! »

Lorsque les échafauds ont des aspects d'autels,

Qu'on se sent admiré du bourreau qui vous tue,

Que le cadavre va se relever statue,

Mourant plein de clarté, d'aube, de firmament.

D'éclat, d'honneur, de gloire, on meurt facilement.

Cela plaît. On veut bien des maux qui sont sublimas.

Et l'on se dit : « Souffrons, mais souffrons sur les cimes. »

Eh bien, non ! Le sublime est en bas. Le grand choix

C'est de choisir l'affront. De même que parfois

La pourpre est déshonneur, souvent la fange est lustre.

La boue imméritée atteignant l'àme illustre,

L'opprobre, ce cachot d'uù l'auréole sort.

Le cul de basse-fosse où nous jette le sort.

Le fond noir de l'épreuve où le malheur nous traîne,

Sont le comble éclatant de la grandeur sereine.

Ce que l'homme ici-bas peut avoir de plus pur.

De plus beau, de plus noble, en ce monde où l'on pleure.

C'est chute, abaissement, misère extérieure.

Acceptés pour garder la grandeur du dedans.

Même quand Pi'ométhée est là, Job, tu suffis Pour faire le fumier plus haut que le Caucase. »

Le poète paraît avoir atteint les dernières cimes du sublime; il s'élèvera encore plus haut dans la conclusion des Malheureux, Après avoir résumé son poème par ce vers :

« Il n'est qu'un malheureux, c'est le méchant, Seigneur, »

il ajoute :

« Aux premiers jours du monde, alors que la nuée

Surprise, contemplait chaque chose créée,

Alors que sur le globe, où le mal avait crû,

Flottait une lueur de l'Éden disparu;

Quand tout encor semblait être rempli d'aurore,

Quand sur l'arbre des temps les ans venaient d'éclore.

Sur la terre, où la chair avec l'esprit se fond,

Il se faisait le soir un silence profond.

Et le désert, les bois, l'onde aux vastes rivages,

Et les herbes des champs, et les bôles sauvages,

Émus, et les rochers, ces ténébreux cachots,

Voyaient, d'un antre obscur couvert d'arbres si hauts

Que nos chênes auprès sembleraient des arbustes.

Sortir deux grands vieillards, nus, sinistres, augustes.

C'était Eve aux cheveux blanchis, et son mari.

Le pâle Adam, pensif, par le travail meurtri,

Ayant la vision de Dieu sous sa paupière.

Ils venaient tous les deux s'asseoir sur une pierre.

En présence des monts fauves et soucieux

Et de l'éternité formidable des cieux.

Leur œil triste rendait la nature farouche,

Et là, sans qu'il sortît un souffle de leur bouche,

Les mains sur les genoux et se tournant le dos,

Accablés comme ceux qui portent des fardeaux,

Sans autre mouvement de vie extérieure

Que de baisser plus bas la tête d'heure en heure.

Dans une stupeur morne et fatale absorbés,

Froids, livides, hagards, ils regardaient, courbés

Sous l'Être illimité sans figure et sans nombre,

L'un, décroître le jour, et l'autre, grandir l'ombre ;

Et tandis que montaient les constellations.

Et que la première onde aux premiers alcyons

Donnait sous l'infini le long baiser nocturne.

Et qu'ainsi que des fleurs tombant à flots d'une urne,

Les astres fourmillants emplissaient le ciel noir.

Ils songeaient, et, rêveurs, sans entendre, sans voir,

Sourds aux rumeurs des mers d'où l'ouragan s'élance,

Toute la nuit, dans l'ombre, ils pleuraient en silence ;

Ils pleuraient tous les deux, aïeux du genre humain,

Le père sur Abel, la mère sur Gain. »

M. Louis Veuillot parle de ce morceau en des termes d'une justesse parfaite :

<< Exemple d'une majesté que rien à mon avis ne surpasse. A part quelques infirmités inséparables du vers français, quelle belle simplicité, quelle grandeur vraiment épique ! Mais aussi comme le système est banni, et comme on sent que si un mot trivial, un enjambement trop risqué, une image ignoble se fussent présentés dans cette correcte inspiration, toutes les admirations du fidèle Vacquerie n'auraient pas empêché le poëte d'efifacer la tache ! »

Les Contemplations, qui contiennent à la fois tant de bien et tant de ma], ont été très-diversement appréciées par la critique, les qualités et les défauts de Victor Hugo s'y trouvant réunis dans leur plus complet développement. Ses qualités, nous les trouvons fortifiées encore, lorsqu'il reste simple chantre des magnificences du monde extérieur, ou éloquent interprète des sentiments de l'âme ; ses défauts nous apparaissent agrandis, lorsque, poète sans foi, il vient aborder le monde surnaturel pourl'affirmer ouïe nier, l'anéantir ou en créer un autre suivant les rêves de son imagination et selon les besoins des images, de la rime et de reffet; quand, de plus en plus épris d'assimilations, d'analogies, de métaphores, il emploie, pour les rendre plus frappantes, de doubles substantifs, tels que le fossoyeur-oubli, la bouche-tombeau, la biche-illusion, la branche-destin, V aigle-religion, V ange-liberté, et cent autres du même genre. Ces accouplements de mots donnent souvent, il est vrai, plus de force et de couleur à la pensée; mais, dans l'ensemble, ils constituent une innovation bizarre et contraire au boa goût.

Nous allons avoir à déplorer des écarts d'une tout autre nature, et bien autrement sérieux.

La perfection du rythme est quelque chose d'incomparable et d'éblouissant dans les Chansons des rues et des bois (I860). Jamais, si ce n'est peut-être dans les Orientales, on ne vit pareille aisance, pareille souplesse dans l'évolution des strophes ; mais le livre est d'une immoralité repoussante. La pudeur semble ne plus exister pour le poète qui se complaît dans un cynisme sans nom et traîne dans les mauvais lieux la robe blanche de sa muse.

Et il nous donne cette œuvre comme révocation de son adolescence ! Non, ce n'est pas là la jeunesse du poète ! Sa jeunesse aux émotions chastes et fortes, écoutez-la chanter dans les Odes, dans les Feuilles d'automne, dans les Chants du crépuscule. L'homme avait alors dix-huit ans, vingt ans, trente ans : c'est sa véritable jeunesse saisie au passage par la poésie. En vain, dans un instant d'aberration, au milieu d'un rêve monstrueux de matérialisme, Victor Hugo veut se donner à luimême un démenti, nous lui répondrons : Non, poète, ce n'est pas vrai! ce n'est pas vous !

Ce n'est pas lui, en effet. On est péniblement surpris de ne retrou-

ver nulle part, si ce n'est dans la magnifique inTocation Au cheval^ le Victor Hugo des grandes pensées et des grands sentiments, dont les erreurs mCrncs ont toujours un principe généreux. Il reste à la vérité un admirable paysagiste : ses descriptions donnent l'impression des cliamps comme les Géorgiques de Virgile; mais il mêle à ses tableaux des détails oLsctînes, il associe toute la nature à la dépravation de ses chants. Les splendeurs de la forme ne peuvent garantir le lecteur d'un profond sentiment de tristesse et de dégoût.

Toutes les qualités de poésie extérieure qu'il est impossible de ne pas admirer dans les Chansons des rues et des bois se trouvent réunies à leur plus haut degré dans les Étoiles filantes :

A qui donc le grand ciel sombre Jetle-t-il ces astres d'or?

Pluie éclatante de l'ombre, Ils tombent .... — Encor ! encor !

Encor ! — Lueurs éloignées, Feux purs, pâles orients, Ils scintillent... — 0 poignées De diamants effrayants !

C'est de la splendeur qui rôde, Ce sont des points-univers, La foudre dans l'émeraude, Des bluets dans des éclairs.

Réalités et chimères, Traversant nos soirs d'été I Escarboucles éphémères De l'obscure éternité 1

De quelles mains sortent-elles ?

Cieux, à qui donc jette-t-on Ces tourbillons d'étincelles?

Est-ce à l'âme de Platon?

Est-ce à l'esprit de Yirgile ?

Est-ce aux monts ? est-ce au flot vert ? Est-ce à l'immense Évangile, Que Jésus-Christ tient ouvert?

Est-ce à la tiare énorme De quelque Moïse enfant,

D ont l'âme a déjà la forme Du firmament triomphant ?

Ces feux vont-ils aux prières?

A qui l'Inconnu profond Ajoute-t-il ces lumières, Vagues flammes de son front ?

Est-ce au-dessus de la Bible Que flamboie, éclate et luit L'éparpillement terrible Du sombre écrin de la nuit?

Qu'est-ce que c'est que ces chutes D'éclairs au ciel arrachés?

Mystère ! Sont-ce des luttes?

Sont-ce des hymnes ? Cherchez.

Sont-ce les anges du soufre?

Voyons-nous quelque essaim bleu D'argyraspides du gouffre Fuir sur des chevaux de feu?

Est-ce le Dieu des désastres, Le Sabaoth irrité.

Qui lapide avec des astres Quelque soleil révolté ?

Mais qu'importe! L'herbe est verte, Et c'est l'été! ne pensons, Jeanne, qu'à l'ombre entr'ouverte.

Qu'aux parfums et qu'aux chansons.

La grande saison joyeuse Nous offre les prés, les eaux, Les cressons mouillés, l'yeuse, Et l'exemple des oiseaux.

L'été, vainqueur des tempêtes, Doreur des cieux essuyés, Met des rayons sur nos têtes Et des fraises sous nos pieds.

L'étang frémit sous les aunes;

La plaine est un gouffre d'or

Où court, dans les grands blés jaunes,

Le frisson de messidor i I

On le voit, dans ces déplorables Chansons des rues et des bois, il est encore quelques perles. Kous voudrions pouvoir les égrener toutes, les garder à part, puis jeter le reste du livre au feu.

Parnai les inspirations tout à fait pures, signalons : la Saison des semailles, le Soir, où Viclor Hugo se montre un condensateur de pensées à la façon de Virgile ; la Méridienne du lion, qui rappelle certaines scènes grandioses de la Légende des siècles, et celle que nous citons, Une Alcôve au soleil levant, ravissant tableau de charme et d'innocence enfantine.

Une Alcôve au soleil levant.

L'humble chambre a l'air de sourire, Un bouquet orne un vieux bahut ; Cet intérieur ferait dire Aux prêtres: Paix! aux femmes : Chut

Au fond une alcôve se creuse.

Personne. On n'entre ni ne sort.

Surveillance mystérieuse!

L'aube regarde : un enfant dort.

Une petite en ce coin sombre Était là dans un berceau blanc, Ayant je ne sais quoi dans l'ombre De confiant et de tremblant.

Elle élreignait dans sa main calme Un grelot d'argent qui penchait :

L'innocence au ciel tient la palme, Et sur la terre le hochet.

Comme elle sommeille ! Elle ignore Le bien, le mal, le cœur, les sens.

Son rêve est un sentier d'aurore Dont les anges sont les passants.

1 Chansotis des rues, p. 130.

YICTOR HUGO. 89

Son bras, par instants, sans secousse, Se déplace, charmant et pur ; Sa respiration est douce Comme une mouche dans l'azur.

Le regard de l'aube la couvre :

Rien n'est auguste et triomphant Comme cet œil de Dieu qui s'ouvre Sur les yeux fermés de l'enfant.

N'oublions pas celte strophe de la pièce intitulée Ascension humaine, où le poète a enchâssé le nom de Jeanne d'Arc :

« Brutus fait la délivrance, Platon fait la liberté ; Jeanne d'Arc sacre la France Avec sa virginité. »

Nous arrivons à deux recueils presque essentiellement politiques; les Châtiments et l'Année terrible.

Les Châtiments, série de pamphlets, ou plutôt sorte d'acte d'accusation contre les auteurs du coup d'État du 2 décembre, peuvent, pour certaines parties, ôlre mis au nombre des chefs-d'œuvre de Victor Hugo.

Il est peu d'ouvrages où le poète ait déployé autant de force, de couleur et d'énergie. Dans le poème intitulé TExpiation, la satire de Victor Hugo, presque constamment lyrique, atteint à des proportions épiques. Les trois actes de la chute de Napoléon, Moscou, Waterloo, Sainte-Hélène, y sont chantés dans des vers splendides, avec une puissance dramatique sans égale. Tout le monde connaît la donnée de l'Expiation : devant le désastre de Moscou, — décrit par le poète d'une manière admirablement saisissante, — Napoléon, pour la première fois aux prises avec la mauvaise fortune, se trouble et comprend qu'il expie, n se tourne vers le ciel et demande à Dieu : Est-ce le châtiment ?

« Alors il s'entendit appeler par son nom,

Et quelqu'un qui parlait dans l'ombre lui dit ; « Non. »

Après Moscou, Waterloo. Quelle grandeur sombre dans le récit de la bataiHe et delà déroute !

« Le soir tombait ; la lutte était ardente et noire. Il avait l'offensive et presque la victoire ;

90 LES POÈTES DU DIX-NEUV!ÉxME SIÈCLE.

11 tenait Wellington acculé sur un bois.

Sa lunette à la main, il observail parfois

Le centre du combat, piint obscur où tressaille

La mêlée, effroyable et vivante broussaille,

Et parfois l'horizon, sombre comme la mer.

Soudain, joyeux, il dit: « Groiicliy! » — C'était Blûcher!

L'espoir changea de camp, le combat changea d'âme,

La mêlée en hurlant grandit comme une flamme,

La batterie anglaise écrasa nos carrés.

Courage affreux ! moment fatal ! l'homme inquiet

Sentit que la bataille entre ses mains pliait.

Derrière un mamelon, la garde était massé?,

La garde, espoir suprême et suprême pensée 1

— « Allons, faites donner la garde! » cria-t-il. —

Et lanciers, grenadiers aux guêtres de coutil,

Dragons que Rome eût pris pour des légionnaires,

Cuirassiers, canonniers qui traînaient des tonnerres.

Portant le noir colback ou le casque poli.

Tous ceux de Friedland et ceux de Rivoli,

Comprenant qu'ils allaient mourir dans cette fête.

Saluèrent leur dieu, debout dans la tempête.

Leur bouche, d'un seul cri, dit : « Vive l'empereur ! »

Puis, à pas lents, musique en tête, sans fureur,

Tranquille, souriant à la mitraille anglaise,

La garde impériale entra dans la fournaise.

Hélas! Napoléon, sur sa carte penché.

Regardait, et, sitôt qu'ils avaient débouché

Sous les sombres canons crachant des jets do soufre.

Voyait, l'un après l'antre, en cet horrible gouffre.

Fondre ces régiments de granit et d'acier.

Comme fond une cire au souffle d'un brasier.

Ils allaient, l'arme au bras, front haut, graves, stoi'iues.

Pas un ne recula. Dormez, morts héroïques 1 »

Après ce magnifique épisode de la garde, Victor Hugo nous retrace le terrible et snnglant tableau de la déroute, nous fait entendre les cris lugubres de : Sauvc-qui-peut ! nous montre les vétérans

« Roulant dans les fossés, se cachant dans les seigles. Jetant shakos, manteaux, fusils, jetant les aigles... ; »

et enfin nous fait assister à la dispersion, à l'anéantissement de la grande armée :

« Napoléon les vit s'écouler comme un fleuve:

Hommes, chevaux, tambours, drapeaux ; et dans l'épreuve,

Sentant confusément revenir son remords,

Levant les mains au ciel, il dit : — « Mes soldats morts,

Moi vaincu ; mon empire est brisé comme un verre.

Est-ce le châtiment cette fois, Dieu sévère? » — Alors, parmi les cris, les rumeurs, le canon, Il entendit la voix qui lui répondait : « Non ! »

Il croula. Dieu délivra l'Europe de ses chaînes. Quelle poignante mélancolie dans le morceau où Victor Hugo nous fait voir le géant tomté seul, exilé, prisonnier, repassant au borrl de la mer son rêve de gloire achevé. Mais la mort va bientôt l'affranchir :

« Un jour, enfin, il mit sur son lit son épée,

Et se coucha près d'elle, et dit : a C'est aujourd'hui I »

On jeta le manteau de Marengo sur lui.

Ses batailles du Nil, du Danubi', du Tibre,

Se penchaient sur son front ; il dit : « Me voici libre !

Je suis vainqueur, je vois mes aigles accoiirir ! »

Et, comme il retournait sa tète pour mourir.

Il aperçut un pied dans la maison déserte,

Hudson-Lowe guettant par la porte entr'ouverte. »

Et devant cette suprôrae épreuve qui lui rappelle toutes les autres, Napoléon mourant demande de nouveau : « Est-ce le châiiment? » et la voix répond : « Pas encore ! »

Le véritable, le terrible châtiment doit venir à son heure et atteindre le héros aii delà de la mort. Napoléon couché aux Invalides dort confiant dans la paix du tombeau; sa gloire, rehaussée par le malheur, remplit le monde.

Une nuit le spectre impérial se réveille : une vision afîreuse apparaît à ses yeux ouverts tout à coup. La voix menaçante qui lui a déjà parlé à Moscou, à Waterloo, à Sainte-Hélène, retentit à son oreille, ironique et stridente, et lui raconte les crimes et les hontes du nouvel empire auxquels on associe son fantôme. Cette création saisissante du mort subitement éveillé qui se dresse dans son cercueil rappelle le monologue de Charles-Quint au tombeau de Charlemagne, et l'on croit assister réellement à la scène étrange et terrible placée par le poète dans le caveau des Invalides :

a Les Victoires de marbre à la porte sculptées, Fantômes blancs debout hors du sépulcre obscur. Se faisaient du doigt signe et, s'appuyant au mur, Écoutaient le Titan pleurer dans les ténèbros. Et Lui, cria : « Démon aux visions funèbres, Toi qui me suis partout, que jamais je ne vois. Qui donc es-tu ? — Je suis ton crime, » dit la voix. La tombe alors s'emplit d'une lumière étrange Semblable à la clarté de Dieu quand il se venge; Pareils aux mots que vit resplendir Ballhazar, Deux mots dans l'ombre écrits flamboyaient sur César. Bonaparte, tremblant comme un enfant sans mère. Leva sa face pâle, et lut : « Dix-huit brumaire. »

La sublime énergie des idées et des vers fait de ce poème, malgré l'ironie brutale de quelques passages, malgré les vulgarités et les irrévérences de la fin, la plus magnifique création des Châtiments. Nous pourrions recueillir encore, au milieu de tant de piùces qui sombrent dans le pamphlet, nombre de morceaux pleins d'une poésie grande, délicate ou suave et du lyrisme le plus pm-; telles sont ces deux strophes du Manteau impérial :

« Chastes buveurs de rosée

Qui, pareils à l'épousée,

Visitez le lis du coteau ; O sœurs des corolles vermeilles, Filles de la lumière, abeilles.

Envolez-vous de ce manteau !

Ruez-vous sur l'homme, guerrières I O généreuses ouvrières.

Vous le devoir, vous la vertu.

Ailes d'or et flèches de flamme, Tourbillonnez sur cet infâme.

Dites-lui : — « Pour qui nous prends-tu ? »

Le poème intitulé Lkx renferme un beau rêve utopique exprimé en vers d'une grâce infinie et d'une inexprimable fraîcheur ;

« Tout l'univers n'est plus qu'une famille unie, Le saint labeur de tous se fond en harmonie ; Et la société, qui d'hymnes retentit, Accueille avec transport l'efîort du plus petit. L'ouvrage du plus humble au fond de sa chaumière Émeut l'immense peuple heureux dans la lumière ; Toute l'humanité, dans sa splendide ampleur, Sent le don que lui fait le moindre travailleur ; Ainsi les verts sapins vainqueurs dos avalanches. Les grands chênes remplis de feuilles et de branches, Les vieux cèdres toufl"us, plus durs que le granit, Quand la fauvette en mai vient y faire son nid, Tressaillent dans leur force et leur hauteur superbe, Tout joyeux qu'un oiseau leur apporte un brin d'herbe. »

Les beautés littéraires abondent dans ce livre ; néanmoins il ne saurait être lu et accepté qu'avec une extrême réserve. L'auteur se laisse souvent égarer par la passion politique, et la violence des pensées, la brutalité, quelquefois la trivialité des expressions gâtent les meilleurs passages. On doit surtout reprocher au vigoureux satirique de confondre sans cesse dans ses attaques le catholicisme et l'empire, de jeter à profusion les injures contre tout ce qui est le plus digne du respect des hommes.

L'Année terrible est un recueil de pièces inspirées par les sinistres év énements de 1870-1871. Le poète y émet des théories sociales extrômement dangereuses, que nous réprouvons, mais que nous n'avons pas à discuter ici.

Nous reconnaissons sans hésiter que, malgré tant d'erreurs déplorables, Victor Hugo paraît avoir été guidé par un sentiment aveugle de charité qui ne lui a fait voir que des vaincus dans des criminels :

« Certes je n'aurais pas été de la victoire ! Mais je suis de la chute et je viens, grave et seul, Non vers votre drapeau, mais vers votre linceul '. »

Au milieu de pièces lugubres, sinistres, comme Une bombe aux Feuillantines, la Sortie, Capitulation, Un cri, Pas de représailles, se trouvent quelques accents charmants et tristes à la fois : Une lettre à une femme par ballon monté, et ces vers adressés à la petite-fille du poète, A la 1)6 tite Jeanne, qui vient d'avoir un an :

0 Ah ! quand je vous entends, Jeanne, et quand je vous vois

Chanter, et, me parlant avec votre humble voix.

Tendre vos douces mains au-dessus de nos têtes,

Il me semble que l'onde où grondent les tempêtes

Tremble et s'éloigne avec des rugissements sourds,

Et que Dieu fait donner à la ville aux cent tours,

Désemparée ainsi qu'un navire qui sombre.

Aux énormes canons gardant le rempart sombre,

A l'univers qui penche et que Paris défend,

Sa bénédiction par un petit enfant. »

L'Avenir, où le poète républicain peint le lion de Waterloo^ est vraiment splendide.

L'Avenir.

Un jour, moi qui ne crains rapproche d'aucun spectre, J'allai voir le lion de Waterloo. Je vins Jusqu'à la sombre plaine à travers les ravins. C'était l'heure oii le jour chasse le crépuscule: J'arrivai, je marchai droit au noir monticule. Indigné, j'y montai; car la gloire du sang. Du glaive et de la mort me laisse frémissant. Le lion se dressait sur la plaine muette ;

1 L'Année terrible, xni, A ceux qu'on foule aux pieds.

Je regardais d'en bas sa haute silhouette ;

Son immobilité défiait l'infini :

On sentait que ce fauve, au fond des deux banni,

Relégué dans l'azur, fier de sa solitude,

Fortuit un souvenir affreux sans lassitude;

Farouche, il était là, ce témoin de l'affront ;

Je montais, et son ombre augmentait sur mon fronL

Et tout en gravissant vers l'âpre plate-forme,

Je disais : Il attend que la terre s'endorme ;

Mais il est implacable ; et, la nuit, par moment

Ce bronze doit jeter un sourd rugissement ;

Et les hoamies, fuyant ce champ visionnaire,

Doutent si c'est le monstre ou si c'est le tonnerre.

J'arrivai jusqu'à lui, pas à pas m'approchant....

J'attendais une foudre, et j'entendis un chant.

Une humble voix sortait de cette bouche énorme.

Dans cette espèce d'antre effroyable et difforme

Un rougc-gorge était venu faire son nid ;

Le doux passant ailé, que le printemps bénit.

Sans peur de la mâchoire affreusement levée,

Entre ces dents d'airain avait mis sa couvée,

Et l'oiseau gazouillait dans le lion pensif.

Le mont tragique était debout comme un récif

Dans la plaine jadis de tant de sang vermeille.

Et comme je songeais, pâle et prêtant l'oreille,

Je sentis un esprit profond me visiter,

Et, peuples, je compris que j'entendais chanter

L'espoir dans ce qui fut le désespoir naguère.

Et la paix dans la gueule horrible de la guerre.

{L'Année terrible, IlL)

La piùce adressée à Henri V renferme des vers dignes de tout éloge

J'étais adolescent quand vous étiez enfant;

J'ai sur votre berceau fragile et triomphant

Chanté mon chant d'auioie ; et le vent de l'abîme

Depuis nous a jetés chacun sur une cime.

Car le malheur, lieu sombre où le sort nous admet.

Étant battu de coups de foudre, est un sommet.

Le gouffre est entre nous comme entre les deux pôles.

Yûus avez le manteau de roi sur les épaules

Et dans la main le sceptre éblouissant jadis ;

Moi, j'ai des cheveux blancs au front, et je vous dis :

C'est bien. L'homme est viril et fort qui se décide

A changer sa fin triste en un fier suicide ;

Qui sait tout abdiquer, hormis son vieil honneur.

Qui cherche l'ombre ainsi qu'Hamlet dans Elsencur,

Et qui, se sentant grand surtout comme fanlôme.

Ne vend pas son drapeau, même au prix d'un royaume.

Le lis ne peut cesser d'être blanc. 11 est bon,

Certes, de demeurer Capet, étant Bourbon;

Vous avez raison d'être honnête homme. L'histoire

Est une région de chute et de victoire,

Où plus d'un vient ramper, où plus d'un vient sombrer.

Mieux vaut en bien sortir, prince, qu'y mal entrer.

Nous ne suivrons pas Victor Hugo dans ses plaidoyers malsains, A gui la faute? les Fusilles, où l'on trouve des inventions abominables, comme celle-ci :

« Des femmes cependant, hors des vertes allées, Douces tôtes des fleurs du printemps étoilées, Charmantes, laissant pendre au bras de quelque amant Leur main exquise et blanche où brille un diamant, Accourent. « Oh 1 l'infâme 1 on le tient ! quelle joie! » Et du manche sculpté d'une ombrelle de soie, Frais et riants bourreaux du noir monstre inclément, Elles touillent sa plaie avec rage et gaîment '. »

Nous aimons mieux terminer en signalant encore l'épilogue, le Vieux Monde, dont quelques parties sont très-belles, quoiqu'il finisse pur cette pensée terrible où tout l'esprit révolutionnaire est résumé :

« Tu me crois la marée, et je suis le déluge. »

Six semaines après la publication de la Nouvelle Légende des siècles ^, sur laquelle nous n'avons pas à revenir ici, l'Art d'être grand-pére vint attester la fécondité du génie du poète presque octogénaire. Ainsi que le dit uncrilique distingué, M. Paul de Saint-Victor : « Tout pousse à la fois, comme dans une forêt, dans le génie de V. Hugo, la haie riante et le noir taillis, l'hysope au pied du grand cèdre. Vous aviez eu la futaie des chênes, voici maintenant le buisson de fleurs. <>

Ce livre, qui par le titre et aussi par le sentiment inspirateur pour-

1 L'Année terrible, p. 314.

~ Voir, t. I, p, 74 et suiv.

lait, malgré bien des contrastes, faire le pendant du Livre d'un père de M. de Laprade, ce livre est presque entièrement rempli du charme de l'enfance. « C'est, selon la pensée de M. Paul de Saint- Victor^ une des gloires poétiques de V. Hugo, et sa gloire la plus pure, que d'avoir fait entrer l'enfant dans le cadre si grandiose de ses créations, d'avoir prêté son ciseau de Michel-Ange à ces fresques enfantines, et de leur avoir fait enfin une part très-large et très-belle dans ses œuvres. Des Orientales aux Légendes des siècles, de Notre-Dame de Paris à Quatre-vingttreize, l'enfant est partout dans son œuvre. Le père avait révélé l'enfance au poète : il avait ajouté celte corde ù la lyre, la sentant si tendrement tressaillir en lui ; le génie s'était inspiré du cœur. Les années ont passé, l'adversité est venue. Une fille s'était déjà envolée ; la mort enleva ses deux fils au proscrit sur le seuil de la patrie recouvrée. Mais un pelit-fils et une petite-fille lui restaient, et l'amour paternel, si cruellement mutilé, guérit et rajeunit dans l'adoration de l'aïeul pour Georges et pour Jeanne. La source de tendresse, tarie d'un côté, rejaillit de l'autre aussi vive. Le chêne frappé par la foudre ne berce et n'entend que mieux les nids que porte encore son tronc écimé. »

Si trop souvent on est attristé en retrouvant dans ce poème des déclamations violentes, des sorties philosophiques et anlichrétiennes, des apologies solennelles et emphatiques de choses mauvaises, on peut du moins reposer souvent ses yeux sur des tableaux frais et riants.

La nature! de tous temps et en tous lieux, a inspiré V. Hugo. C'est de l'exil, à Guernesey, où il a écrit tant de pages violentes et vengeresses, qu'il a aussi tracé ces vers si doux, si pacifiques, si cléments :

a Ce coin de terre est liumble et me plaît, car l'espace Est sur ma tête, et Tastre y brille, et l'aigle y passe. Et le vaste Borée y plane éperdument.

Ce parterre modeste et ce haut firmament Sont à moi ; ces bouquets, ces feuillages, cette herbe M'aiment, et je sens croître en moi l'oubli superbe. Je voudrais bien savoir comment je m'y prendrais Pour me souvenir, moi, l'hôte de ces forêts. Qu'il est quelqu'un, là-bas, au coin de cette terre, Qui s'amuse à proscrire, et règne, et fait la guerre, Puisque je suis là seul devant l'immensité. Et puisqu'ayant sur moi le profond ciel d'été, Où. le vent souffle avec la douceur d'une lyre, J'entends dans le jardin les petits enfants rire.

Elle fait au milieu du jour son petit somme ;

Car l'enfant a besoin du rêve plus que l'homme.

Cette terre est si laide alors qu'on vient du ciel !

L'enfant cherche à revoir Chérubin, Ariel,

Ses camarades, Puck, Titania, les fées,

Et ses mains, quand il dort, sont par Dieu réchauffées

La Sieste est encore une charmante et calme poésie. Jeanne dort dans son berceau, nuage fait avec de la dentelle :

« On croit, en la voyant dans ce frais berceau-là, Voir une lueur rose au fond d'un falbala; On la contemple, on rit, on sent fuir la tristesse, Et c'est un astre, ayant de plus la petitesse ; L'ombre, amoureuse d'elle, a l'air de l'adorer, Le vent retient son souffle et n'ose respirer. Soudain, dans l'humble et chaste alcôve maternelle. Versant tout le matin qu'elle a dans sa prunelle. Elle ouvre sa paupière, étend un bras charmant, Agite un pied, puis l'autre, et si divinement, Que les fronts dans l'azur se penchent pour l'entendre. Elle gazouille. — Alors, de sa voix la plus tendre, Couvant des yeux l'enfant que Dieu fait rayonner, Cherchant le plus doux nom qu'elle puisse donner A sa joie, à son ange en fleur, à sa chimère. — Te voilà réveillée, horreur I lui dit sa mère. »

Ce dernier Irait, cliarmant de naturel, indique chez V. Hugo le véritable sentiment des choses de l'enfance et des mille formes de l'amour des mères et des grands-parent?. 11 faut avoir senti profondément ces impressions, pour les rendre sous cet aspect intime et pénétrant. Toute une série de petits drames, le Pot cassé, Une tape, la Cicatrice, le Pain sec, méritent d'ôlre signalés. Dans la Cicatrice, Jeanne, grondée par son grand-père pour avoir arraché la peau de son bobo, se met à pleurer, ce que voyant le bon papa dit :

« Faisons la paix, je rends les armes,

Jeanne, à condition que tu me souriras.

Alors la douce enfant s'est jetée en mes bras,

Et m'a dit, de son air indulgent et suprême :

« Je ne me ferai plus de mal, puisque je t'aime. »

Et nous voilà contents, en ce tendre abandon,

Elle, de ma clémence, et moi, de son pardon.

De la petite main sort une grosse tape.

a Grand-père, grondez-la ! Quoi ! c'est vous qu'elle frappe I

Vous semblez avec plus d'amour la regarder !

Grondez donc! » L'aïeul dit : « Je ne puis plus gronder.

Que voulez-vous? Je n'ai garde que le sourire !

Le pardon, quel repos! Soyez Dante et Caton Pour les puissants, mais non pour les petits. Va-t-on Faire la grosse voix contre ce frais murmure ? Va-t-on pour les moineaux endosser son armure 1 Bah ! contre de l'aurore est-ce qu'on se défend ? »

Le Pain sec n'a point à subir de mutilation pour être franche-

PoiiTFS DU XIX' SIÈCLE. — IL 7

ment classé parmi les plus délicieux petits poëmes enfantins :

« Le tonnerre chez lui doit ôtre bon enfant.

Jeanne était au pain sec dans le cabinet noir

Pour un crime quelconque, et, manquant au devoir,

J'allai voir la proscrite en pleine forfaiture,

Et lui glissai dans l'ombre un pot de confiture

Contraire aux lois. Tous ceux sur qui, dans ma cité,

Repose le salut de la société,

S'indignèrent, et Jeanne a dit d'une voix douce :

a Je ne toucherai plus mon nez avec mon pouce ;

Je ne me ferai plus griffer par le minet. »

Mais on s'est récrié 1 — « Cette enfant vous connaît;

Elle sait à quel point vous êtes faible et lâche.

Elle vous voit toujours rire quand on se fâche.

Pas de gouvernement possible. A chaque instant

L'ordre est troublé par vous ; le pouvoir se défend.

Plus de règle. L'enfant n'a plus rien qui l'arrête;

Vous démolissez tout. » Et j'ai baissé la tête,

Et j'ai dit : « Je n'ai rien h répondre à cela.

J'ai tort. Oui, c'est avec ces indulgences-là

Qu'on a toujours conduit les peuples à leur perte.

Qu'on me mette au pain sec. — Vous le méritez certe,

On vous y mettra. » Jeanne alors, dans son coin noir.

M'a dit tout bas, levant ses yeux si beaux à voir,

Pleins de l'autorité des douces créatures :

« Eh bien, moi, je t'irai porter des confitures. »

Cela dépa?se de be ucoup, en vérité, en fraîcheur, en naturel, la poésie enfantine et r'aliste de M. de Laprade.

Le Pot cassé a le môme mérite de vérité, de naturel, de simplicité. Mariée et mère, Chanson de grand-père, sont encore de cette bonne et saine inspiration.

Dans un genre plus élevé, nous signalerons les Enfants pauvres, Jeanne endormie, ce touchant récit, où la petite-fille rêve tout en tenant la main de son grand-père. Il ne la retire pas de peur de l'éveiller. Pendant ce temps, il lit des attaques violentes dirigées contre lui, et, comme si l'enfant devinait dans son sommeil que son grand-père a b:.;oin de sa naïve tendresse, iî sent la petite main de Jeanne qui presse doucement la sienne.

Dans le poëme du Jardin des Plantes, la partie intitulée Ce que dit le public, est charmante : c'est un dialogue pris sur le vif et rendu dans toute sa naïveté. Citons encore parmi les délicieuses choses enfantines une ronde que M. Paul de Saint-Victor trouve avec raison « digne de faire tourner les elfes de Shakespeare, dans la prairie bleuâtre, autour de ces cercles d'herbes réservées que la brebis ne mord pas ». En voici quelques couplets :

« Dansez, les petites filles.

Toutes en rond.

En vous voyant si gentilles « Les bois riront.

Dansez, les petites reines,

Toutes en rond.

Les amoureux sous les frênes

S'embrasseront.

Dansez, les petites belles,

Toutes en rond.

Les oiseaux avec leurs ailes

Applaudiront. »

Mais la plus belle pièce de ce recueil, la plus lyrique, celle qui révèle le mieux le génie du poëte, c'e&tVÉpopée du lion, un conte fait pour Georges et Jeanne.

Victor Hugo excellera peindre le fier roi des forêts; celui dont il raconte l'histoire à ses pelils-enfants est tout à fait légendaire; c'est un digne pendant du fameux lion d'Androclès, mais il a plus grande figure encore. C'est un roi absolu qui vit dans son antre, en indomptable et indompté conquérant : tout frémit autour de lui. Il a dérobé un enfant, le fils d'un roi, et a résolu de le garder dans son palais sauvage.

Le roi n'a pas d'autre héritier, seule une petite fille de deux ans lui reste.

« Un héros qui passait

Dans le pays fit halte, et dit : « Qu'est-ce que c'est 7 » On lui dit l'aventure ; il s'en alla vers l'antre. »

Mais la hardiesse et le courage du preux qui vient redemander l'enfant font sourire le lion I

Ne faites pas sourire un lion ! Le duel

S'engagea, comme il sied entre géants, cruel.

Tel que ceux qui de l'Inde ensanglantent les jungles ^

L'homme allongea son glaive, et la bête ses ongles.

On se prit corps à corps, et le monstre écumant

Se mit à manier l'homme effroyablement :

L'un était le vaillant, et l'autre le vorace !

Le lion étreignit la chair sous la cuirasse ;

Et, fauve et sous sa griffe ardente pétrissant

Ce fer et cet acier, il fit jaillir le sang

Du sombre écrasement de toute cette armure,

1 Ce mot se prono.ice jonqles,

^ -^ Oi Vers, ,p

C'SLfOTHcCA

^«viansis

Comme un enfant rougit ses doigts dans une mûre. Et puis, l'un après l'autre il ôta les morceaux Du casque et des brassards, et mit à nu les os ; Et le grand chevalier n'était plus qu'une espèce De boue et de limon sous la cuirasse épaisse, Et le lion mangea le héros ; puis il mit Sa tête sur le roc sinistre, et s'endormit.

Alors se présenta un ermite qui ne fut pas dévoré, mais chassé par le lion. Une armée vint cerner l'antre du terrible ravisseur; mais un l'ormidable rugissement mit tous les agresseurs en déroute. Le lion victorieux, resté seul, monta sur la cime d'un mont, et

Comme le semeur Jette sa graine au loin, prolongea sa clameur, De façon que le roi l'entendit dans sa ville : (( Roi ! tu m'as attaqué d'une manière vile. Je n'ai point jusqu'ici fait mal h ton garçon ; Mais, roi, je t'avertis, par-dessus l'horizon, Que j'entrerai demain dans ta ville à l'aurore. Que je t'apporterai l'enfant vivant encore ; Que j'invite à me voir entrer tous tes valets, Et que je mangerai ton fils dans ton palais, n

La nuit passa, laissant les ruisseaux fuir sous l'herbe

Et la nuée errer au fond du ciel superbe.

Le lendemain on vit dans la ville ceci : -

L'aurore; le désert; des gens criant merci.

Fuyant, faces d'effroi bien vite disparues,

Et le vaste lion qui marchait dans les rues.

Comme il l'avait promis par-dessus la montagne, Le monstre, méprisant la ville comme un bagne, Alla droit au palais, las de voir tout trembler. Espérant trouver là quelqu'un à qui parler. La porte ouverte, ainsi qu'au vent le jonc frissonne, Vacillait. Il entra dans le palais.

Personne !

Tout en pleurant son fils, le roi s'était enfui, Et caché comme tous, voulant vivre aussi, lui, S'estimant au bonheur des peuples nécessaire. Une bête féroce est un être sincère,

Et n'aime point la peur : le lion se sentit Honteux d'être si grand, l'homme étant si petit. Il se dit, dans la nuit qu'un lion a pour âme : « C'est bien, je mangerai le fils. Quel père infâme ! » Terrible, après la cour prenant le corridor, Il se mit à rôder sous les hauts plafonds d'or : Il vit le trône, et rien dedans ; des chambres vertes, Jaunes, rouges, aux seuils vides, toutes désertes 1

L'effrayant marcheur fauve cherche un lieu commode pour son repas. Soudain il aperçoit dans un berceau de mousseline une petite fille souriant et chantant :

« Il entra dans la chambre, et le plancher trembla. » Mais l'enfant a reconnu son frère dans la gueule du lion :

« Elle se dressa droite au bord du lit étroit Et menaça le monstre avec son petit doigt.

Alors près du berceau de soie et de dentelle Le grand lion posa son frère devant elle, Comme eût fait une mère en abaissant les bras, Et lui dit : « Le voici ! La, ne te fâche pas ! »

La menace d'un enfant avait désarmé la colère d'un lion.

Cela est aussi beau que Petit-Paul et l'idylle du Vieillard, dans la seconde Légende des siècles.

La Mise en liberté est une véritable affirmalion de l'immortalité qui vient frapper le penseur sous cette poétique allégorie :

« Je suis sorti de la volière, Tenant toujours l'oiseau ; je me suis approché Du vieux balcon de bois par le lierre caché. O renouveau I soleil ! tout paljàte et tout vibre. Tout rayonne; et j'ai dit, ouvrant la main : « Sois libre ! »

L'oiseau s'est évadé dans les rameaux flottants Et dans l'immensité splendide du printemps, Et j'ai vu s'en aller au loin la petite âme Dans cette clarté rose où se mêle une flamme; Dans l'air profond, parmi les arbres infinis, Volant au vague appel des amours et des nids. Planant éperdument vers d'autres ailes blanches, Ne sachant quel palais choisir, courant aux branches. Aux fleurs, aux flots, aux bois fraîchement reverdis. Avec l'effarement d'entrer au paradis.

Alors, dans la lumière et dans la transparence, Regardant cette fuite et cette délivrance. Et le pauvre être ainsi disparu dans le port. Pensif, je me suis dit : « Je viens d'être la mort. »

Le livre se termine par VAme à la poursuite du vrai. On trouve dans cette grandiose inspiration tous les défauts et toutes les qualités que nous avons si souvent signalés chez l'illustre poète.

Dans ce recueil, il n'a point voulu faire de la morale en vers, mais peindre l'enfance telle qu'elle est, telle qu'il l'aime, telle qu'il la voit tous les jours avec ses dons particuliers, ses grâces, son charme vainqueur et ses défauts adorables. Hugo seul sait faire parler les rois, les bandits, les lions et les enfants.

Pourquoi ne s'est-il pas arrêté sur cette œuvre dont quelques parties au moins sont dignes de lui?

Le délire de la passion antireligieuse vient de lui faire écrire une œuvre détestable par l'inspiration et dont pas une page ne rappelle l'illustre poète : le Pape,

Jamais il n'a autant visé à l'effet, ne s'est autant évertué pour frapper, pour bouleverser l'esprit. Jamais il n'a étalé avec une aussi stérile abondance les vers sentencieux, déclamatoires et énigmaliques, jamais moins d'éclairs de génie n'ont sillonné tant de ténèbres. On chercherait en vain dans ce poème cette puissance de lyrisme, cette force d'expression, cette hauteur de pensée qui l'ont fait si grand parmi les poètes ; on ne rencontre, au lieu de ces qualités radieuses, entraînantes, qu'exagération, étrangeté, obscurité. Ce sont à chaque page des images où sont confondus les trois règnes de la nature, des métaphores à faire dresser les cheveux, des antithèses à donner le vertige, des répétitions et des longueurs à lasser la plus robuste patience; et quel style, quelle langue I

Arrôtons-nous sans entrer dans l'analyse d'un livre dont la donnée seule confond la raison, et concluons cette longue élude par une appréciation générale du talent de Victor Hugo.

Sentant la nécessité de sortir des formes littéraires du siècle de Louis XrV, qui enchaînaient trop la pensée, Victor Hugo eut raison de proclamer que « l'art n'a que faire des lisières, des menottes, des bâillons ^. » Mais il n'aurait pas dû oublier qu'il y a des règles éternelles supérieures à toutes les conventions, qu'il n'est jamais permis d'enfreindre. Tout ce qui gênait sa fantaisie, il l'a constamment foulé aux pieds. C'est le poète du caprice désordonné. Mais ce défaut est brillamment racheté par toutes les qualités qui font les grands poètes : puissance surprenante de création, imagination vigoureuse et large, et avec cela la vuriété, la verve, l'entrain, le brio, le coloris. Il possède surtout au plus haut degré le don suprême de l'écrivain,

1 Ch. Magnin, Revue des Deux-Mondes, 1840, p. 784.

VICTOR HUGO. lOa

l'originalité. Sa conception et son exécution sont fières et hardies. Il étonne, il éblouit, il passionne; sa poésie exquise ou superbe renferme toutes les tendresses et toutes les énergies. Son vaste génie embrasse tous les genres et tous les sujets. Il a réalisé sa magnifique définition de la poésie, qu'il comparait dans les Orientales -1 une vieille ville espagnole où. l'on trouve tout. « Fraîche promenade d'orangers; larges places ouvertes au grand soleil pour les fûtes; rues étroites, tortueuses, où se tiennent les unes aux autres mille maisons de toute forme, de tout âge; palais, couvents, casernes... marchés pleins de peuple et de bruit... — Au centre, la grande cathédrale gothique, avec ses hautes flèches taillées en scies, sa large tour du bourdon, ses cinq portails brodés de bas-reliefs... Ei à l'autre bout de la ville, cachée dans les sycomores, la mosquée orientale, aux dômes de cuivre et d'étain, avec son jour d'en haut, ses grêles arcades, ses versets du Coran sur chaque pilier, et la mosaïque de son pavé, et la mosaïque de ses murailles... »

Seulement Victor Hugo a abusé de ce don merveilleux de tout voir et de tout reproduire en donnant « asile et rendez-vous dans le vastô giron et la compréhensive enceinte de sa poésie à toutes les idées, à toutes les croyances, à toutes les erreurs, à toutes les théories qui vivent ou ont vécu dans les sociétés humaines. »

Il a rassemblé dans ses oeuvres foules les affirmations et toutes les négations, tort grave au point de vue artistique comme au point de vue philosophique et moral.

« Dans une épopée, dans un drame, dans un roman on conçoit que toutes les croyances, tous les systèmes puissent trouver naturellement des organes et se mouvoir sans confusion. Il est possible que le spectacle complexe et la confusion pittoresque d'une grande cité du moyen âge soient un symbole applicable à une large épopée. Il faut pardonner au peintre de ne se priver d'aucun de ses moyens d'effet. Mais la composition lyrique a d'autres lois. Une œuvre où ne figure qu'un seul acteur, et d'où ne peuvent sortir qu'une seule voix et une seule pensée, la voix et la pensée du poète, ne saurait admettre des conviction» contradictoires , des professions de foi opposées, l'Évangile et le Coran, la panthéisme et le spiritualisme, la foi et le doute i. »

Comme il avait réformé la poésie, Victor Hugo, de concert avec plusieurs grands écrivains du dix-neuvième siècle, a renou\elé la langue.

« L'opération s'est accomplie, dit-il, on le voit bien maintenant, selon les lois grammaticales les plus rigoureuses. La langue a été retrempée à ses origines. Voilà tout. Seulement, et encore avec une réserve extrême, on a remis en circulation un certain nombre d'anciens mots nécessaires ou utiles. Nous ne sachions pas qu'on ait fait des mots nouveaux. Or, ce sont les mots nouveaux, les mots inventés, les mots faits artificiellement qui détruisent le tissu d'une langue. On s'en est gardé. Quelques mots frustes ont été refrappés au coin da leurs étymologies. D'autres, tombés en banalités et détournés de leur vraie

1 Cb. Magnin, Revut: des Deux-Mondes, 1840, p. T35.

lOi LES POÈTES DU DIX-NEUVIÈME SIÈCLE.

signiCcation, ont été ramassés sur le pavé et soigneusement replacés dans leur sens propre.

« De toute cette élaboration, dont nous n'indiquons ici que quelques détails pris au hasard, et surtout du travail simultané de toutes les idées particulières h ce siècle (car co sont les idées qui sont les vraies et souveraines faiseuses de langues), il est sorti une langue qui certes aura aussi ses grands écrivains, nous n'en doutons pas ; une langue forgée pour tous les accidents possibles de la pensée, langue qui, selon le besoin de celui qui s'en sert, a la grâce et la naïveté des allures comme au seizième siècle, la fierté des tournures et la phrase à grands plis comme au dix-septième, le calme, l'équilibre et la clarté comme au dix-huitième ; langue propre à ce siècle qui résume trois formes excellentes de notre idiome, sous une forme plus développée et plus complète, et avec laquelle aujourd'hui l'écrivain qui en aurait le génie pourrait sentir comme Rousseau, penser comme Corneille, et peindre comme Mathieu i. »

Dans une po6sie dont nous avons déjà cité une partie, il s'écrie :

« Oui, je suis ce Danton ! je suis ce Robespierre !

J'ai, contre le mot noble à la longue rapière,

Insurgé le vocable ignoble, son valet,

Et j'ai, sur Dangeau mort, égorgé Richelet.

Oui, c'est vrai, ce sont là quelques-uns de mes crimes.

J'ai pris et démoli la bastille des rimes.

J'ai fait plus : j'ai brisé tous les carcans de fer

Qui liaient le mot-peuple et tiré de l'enfer

Tous les vieux mots damnés, légions sépulcrales ;

J'ai de la périphrase écrasé les spirales.

Et mêlé, confondu, nivelé sous le ciel

L'alphabet, sombre tour qui naquit de Babel ;

Et je n'ignorais pas que la main courroucée

Qui délivre le mot délivre la pensée -. »

Mais, en poussant a rexlrême la liberté de la pensée, il s'est malheureusement laissé aller à une invention déréglée que son génie seul peut lui faire pardonner.

On a beaucoup comparé la diction de Victor Hugo à celle de nos grands auteurs du dix-septième siècle, en laissant naturellement l'avantage à ceux-ci. Chez eux, en effet, point de couleurs brisées et rompues, tout est habilement fondu et nuancé. Celle sobriété de couleur, celte correction élégante, Racine la possédait même à un bien plus haut degré que Corneille. L'auteur du Cid, des Horaces et de Polyeitcte avait à certains moments la brutalité du sublime. Et qu'eût été le grand Corneille, s'il avait vécu hors de cette époque où l'on n'avait pas assez « d'entraves, de menottes et de bâillons » pour garrotter l'art ?

Victor Hugo a souvent franchi l'étroite barrière des régies; mais la plupart des grands poètes se sont accordé cette licence ; et la perfection

1 Littérature et philosoph-'e mêlées, préface. — Mathieu (Auguste), peintre français, né à Dijon, vers 1812, mort en 18G4.

2 Contemplation?, 1. VII, p. 34. Janvier 1834.

n'appartient à aucun. Nous nous inclinerions de tout cœur devant celui qui joindrait à la force de conception d'Homère le charme et la science de Virgile; à la rûverie sombre et grandiose de Shakespeare le langage noble et mesuré de Racine, et qui, doué du génie poétique et réformateur de Victor Hugo, ne verserait jamais dans aucun excès. Malheureusement cet homme extraordinaire n'est jamais apparu au genre humain, et en attendant l'avènement de ce Messie littéraire, il est permis d'admirer des poètes incomplets tels que Dante, Shakespeare et Victor Hugo.

Au reproche d'incorrection que l'on a fait à Victor Hugo est venu se joindre celui d'obscurité. Cette dernière accusation est réfutée dans la préface des Bayons et des Ombres :

« Les personnes qui veulent bien lire ce qu'il écrit, dit-il (en parlant de lui-même à la troisième personne, selon son habitude), savent depuis longtemps que, s'il admet quelquefois, en certains cas, le vague et le deœi-jour dans la pensée, il les admet plus rarement dans l'expression. Sans méconnaître la grande poésie du Nord représentée en France par d'admirables poètes, il a toujours eu un goût vif pour la forme méridionale et précise. Il aime le soleil. La Bible est son livre. Virgile et Dante sont ses divins maîtres. Toute son enfance, h lui poète, n'a été qu'une longue rêverie mêlée d'études exactes. C'est cette enfance qui a fait son esprit ce qu'il est *. »

Le plus souvent, en effet, le dessin de la phrase de Victor Hugo, qui n'est pas un musicien comme Lamartine, mais un peintre, ou plutôt un sculpteur, est nettement et vigoureusement arrtîté : la pensée s'en dégage presque toujours avec une lucidité suffisante pour qui sait prendre la peine de comprendre.

Nous ne cherchons pas à le dissimuler, l'excès dans les idées et dans la forme, le parti pris de l'antithèse, la recherche constante et trop marquée des effets, le tour de force prosodique remplaçant trop fréquemment le mérite de la pensée, le secret calcul du poète qui avant tout veut étonner, principalement dans ses dernières œuvres, ces défauts divers propres aux époques de décadence viennent souvent compromettre la merveilleuse beauté de certaines pièces et de certains ouvrages de celui qui si jeune ambitionna la gloire d'un réformateur et d'un innovateur de génie; mais, tout en faisant ces réserves, il faut déclarer que Victor Hugo est le premier poète lyrique non-seulement de la France, mais de toutes les nations anciennes et modernes.

1 Les Bayons et les Ombres, 4 mai 18i0.

SAINTE-BEUVE (Charles-Augustin)

Sainte-Beuve, si justement célèbre comme critique, est aussi un poète fort distingué, un des plus marquants parmi ceux de la génération littéraire de la Restauration.

Sa part a été notable dans l'œuvre des jeunes écrivains qui s'appliquèrent alors avec tant d'ardeur à briser les barrières étroites de notre vieille littérature, pour ouvrir à la poésie contemporaine des chemins plus larges. Mais il n'a pas eu assez d'originalité dans la pensée et dans la forme pour devenir l'un des maîtres de l'école romantique.

En 1829, il débuta, à l'abri du pseudonyme, par la publication d'un recueil intitulé Vie, poésies et pensées de Josepjh Dclorme.

Dans ce premier essai, le poète présente le tableau, dont on a tant abusé en littérature et en poésie, du jeune homme blasé et desespéré avant d'avoir véritablement aimé et vécu ; rêvant un monde meilleur, et n'ayant pas encore fait un pas dans celui-ci ; repoussant l'idée de Dieu parce qu'il l'a trouvée généralement admise, et poursuivi par le txdium vitœ dès le maillot, pour ainsi dire. Ainsi se présenta Alfred de Musset; mais celui-là s'est fait plaindre. On a pleuré avec lui; Joseph Delonne fait naître des sentiments différents. Il surprend par la nouveauté; il étonne par le cachet d'une individualité si prononcée et si ferme; mais il ne trouve pas le chemin du cœur, il n'ouvre point le canal des larmes. «Ces défaillances de la raison, comme les a appelées M. Magnin, ces vertiges de l'àme, ces cris de Thomme perdu dans le vide du monde, cette poignante ironie qui a l'air de se reprendre à la terre, et cette effrayante volupté du désespoir » ont besoin de passer par la tête d'un homme de génie pour produire l'effet terrible qu'on s'en propose : Lamartine, Victor Hugo, Alfred de Musset, troiivent la note sensible ; Joseph Delorme demeure tout simplement un excellent peintre de détails.

D'ailleurs le genre désolé, absolument désolé, n'était nouveau qu'en France. Tous nos Saintes-Beuves ou tous nos Delormes avaient puisé dans la littérature et dans la poésie anglaises le mal qu'ils ont inoculé à notre siècle ; et c'est ainsi que le spleen a passé des brouillards au soleil.

Joseph Delorme fut à la fois sifflé et applaudi. Les délicats trouvèrent le mets trop épicé ; le grand monde éprouva les dégoûts des

SAINTE-BELTE. 107

classiques ; mais les partisans de la nouvelle école littéraire, unis aux classes moyennes, battirent des mains à cette poésie née au pied de l'échafaud d'André Chénier, « et dont Lamartine, Alfred de Vigny, Victor Hugo, Emile Deschamps, et dix autres après eux, ont recueilli, décoré, agrandi le glorieux héritage ^ »

Ambitionnant d'être compté à la suite de ces noms illustres, Sainte- Beuve s'applique à être sévère dans la forme, et pour ainsi dire religieux dans la facture. En traçant ses peintures d'analyse sentimentale mêlées de paysage, de petite dimension, rendues au vif et d'un ton franc, il s'est permis de rajeunir ou de refrapper quelques mots surannés ou de basse bourgeoisie, exclus, on ne sait pourquoi, du langage poétique.

En écrivant sous l'impression du moment toutes ces pièces très-variées, il laisse le lyrisme aux métaphores retentissantes de V. Hugo et de Lamartine pour un tour plus simple et plus pénétrant.

Joseph Delorme, ou plutôt Sainte-Beuve, avait une théorie, et il voulait en faire l'application.

Pour relever le style de la poésie lyrique si tristement déchue, il ne conseillait pas d'imiter Ronsard et les autres poètes du seizième siècle, soit dans la forme et dans la langue, soit dans l'ordre des idées. Ce qu'il recommandait et essayait de faire pour son propre compte, c'était d'enrichir sa palette de quelques tons agréables à l'œil, d'ajouter ' quelques notes aux accents connus , quelques nombres et couplets aux rythmes en usage -. Il a eu le tort de manquer parfois de mesure. Il s'est complu un peu puérilement aux difficultés ; il a mullii^lié à plaisir les césures aventurées, les enjambements et les inversions hasardés, les tours de force de versification, les crudités trop gauloises d'expressions, les bizarreries voulues. Enfin, son système pittoresque est quelquefois trop réaliste, et les situations morales, comme les états physiques qu'il nous présente, sont souvent trop particulières et trop en dehors de l'art. « Par un profond raffinement d'égoïsme poétique, comme a dit M. Magnin, il s'attache à décrire certaines situations morales tellement particulières, tellement éloignées de Létat commun, que nous sommes presque obligés de le plaindre sur parole, et n'avons pas suffisamment conscience de ce qu'il décrit. C'est bien pis quand, mêlant souffrances morales et physiques^ il écrit sous celte double et funeste inspiration. »

Gustave Planche, plus sévère encore, disait de son côté:

0 Joseph Delorme se déclare franchement incapable d'aimer d'un amour constant et dévoué. En rêvant les plus doux triomphes, il rêve le désenchantement et l'abandon. Si ce n'est pas une calomnie, comme j'aime à le penser, c'est à coup sûr un étrange aveu. La jeune fille ignorante et naïve, la jeune femme liée au bras d'un vieil époux, excitent en lui la même ardeur, la même

1 Vie de Joseph Delorme.

' Voir la Causerie du 13 octobre 1855.

curiosité; mais que l'une des tleux se prenne à Tiiinier et se livre, malheur à elle, car, son désir à peine assouvi, il prévoit qu'il détournera les yeux et ne gardera pas même le souvenir de leur nom i. »

Th. Jouffroy, dans une lettre à l'auteur, a une charmante manière de lui faire entendre qu'il n'y a qu'une pièce du recueil qui lui ait paru bonne :

« La plus sobrement écrite de toutes les pièces de votre recueil : Toujours je la connus pcndve et sérieuse..., est, dit-il, celle que j'aime le mieux. »

Un autre critique lui reproche de ne produire véritablement son héros qu'à la quinzième pièce sur cinquante-six que le volume renferme. Et voici comment il s'exprime sur cette pièce intitulée Bonheur rhawpêtre :

a Le vieux lyrisme du moment, jeune alors.'mais connu, usé, poncif à présent, y couvre partout la voix neuve, la note unique qui tout à coup çà et là y vibre. »

M. Barbey d'Aurevilly a voulu relever Sainte-Beuve des critiques d'hommes qu'il a osé appeler « les bégueules du romanlisrae, Mesdemoiselles Jouffroy et Charles Magnin. » Il choisit pour réfuter ces appréciations une des meilleures pièces : la Muse. Il accorde néanmoins qu'elle n'a ni la puissance ni la beauté de la Mélancolie d'Albert Durer, qu'elle n'a pas des ailes à vaste envergure. Il la traite môme de « Muse à pied, Musa pedestris, pauvre jeune fille rêveuse au bord d'une mare verdâlre, accroupie sur le talon de ses sabots, » mais pourtant si bien peinte par Sainte-Beuve, « qu'il est impossible d'oublier cette petite, maigre, laide, rechignée et souffrantequel'auteur, bravant le dégoût, a donnée dans sa réalité, comme jamais réalité ne l'a fait et ne le fera. »

La pièce vaut mieux que cet éloge emphatique et boursouflé, qui donnerait si peu envie de la lire :

La Muse.

Quand seule, au bois, votre douleur chemine, Avez-vous vu, là-bas, dans un fond, la chaumine Sous l'arbre mort?... Auprès un ravin est creusé. Une fille en tout temps y lave un linge usé. Peut-être, à votre vue, elle a baissé la tête, Car, bien pauvre qu'elle est, sa naissance est honnête; Elle eût pu comme une autre, en de plus heureux jours,

1 Revue des Deux-Mo7ides, t. XI. p. 17.

Page 1