‹ Histoire de la littérature française (volume 4)Chapitre 19 sur 110 · SAINTE-BEUVE · texte numérisé non relu

SAINTE-BEUVE

S'épanouir au monde et fleurir aux amours, etc.

Mais le ciel dès l'abord s'est obscurci sur elle, Et l'arbuste en naissant fut atteint de la grêle ; Elle file, elle coud et garde, à la maison, Un père vieux, aveugle et privé de raison. Si, pour chasser de lui la terreur délirante, Elle chante parfois, une toux déchirante La prend dans sa chanson, pousse en sifflant un cri, Et lance les graviers de son poumon meurtri. Une pensée encor la soutient : elle espère Qu'avant elle, bientôt, s'en ira son vieux père. C'est là ma muse,^ moi!

A part quelques fautes de style et des images un peu forcées, il y a là certainement de l'originalité et des couleurs neuves habilement employées.

La pièce intitulée le Calme rappelle le faire des Harmonies. On y sent comme un souffle de vraie poésie; il manque à cette inspiration la puissance.

Dans le genre simple et sans prétention, le recueil de Joseph Delorme offre de charmants morceaux ; telle est l'épîlre à Paul Lacroix :

Mes Livres.

« Nunc veterum libris. . , »

(HORACB,)

J'aime rimer, et j'aime Hre aussi.

Lorsqu'à rêver mon front s'est obscurci,

Qu'il est sorti de ma pauvre cervelle,

Deux jours durant, une églogue nouvelle.

Soixante vers ou quatre-vingts au plus,

Et qu'au réveil, lourd encore et l'âme ivre,

Pour plus d'un mois je me trouve perclus,

0 mes amis, alors je prends un livre,

Non pas un seul, mais dix, mais vingt, mais cent ;

Non les meilleurs, Byron le magnanime,

Le grand Milton ou Dante le puissant;

Mais tous Anas ' de naissance anonyme

Semés de traits que je note en passant.

C'est mon bonheur. Sauriez-vous pas, de grâce.

En quel recoin et parmi quel fatras

11 me serait possible d'avoir trace

* L'Académie française ne met pas d'5 au pluriel de ce mot.

no LES POÈTES DU DlX-iNEUVIÈME SIÈCLE.

Du long séjour que fit à Garpenlras Monsieur Malherbe; ou de quel air Ménage Chez Sévigné jouait son personnage ?

Monsieur Conrart savait-il le latin Mieux que Jouy? consommait-il en plumes Moins que Suard? Le docteur Gui Patin Avait- il plus de dix mille volumes?

Problèmes fins, procès toujours pendants, Qu'à grand plaisir je retourne et travaille 1

Joseph Delorme n'obtint pas un grand succès, malgré son incontestable caractère de nouveauté et d'originalité. Ce qu'il y a le plus à louer dans celte œuvre, c'est le talent merveilleux avec lequel l'auteur a remanié et renouvelé le sonnet. Son exemple n'a pas été perdu, et ce genre agréable et commode a reparu avec honneur dans notre littérature.

Environ un an après Joseph Delorme, en mars 1830, dans les derniers mois de la Restauration, et comme un dernier fruit de cette époque d'activité, de loisir et de rêverie, Sainte-Beuve donna, encore sans nom d'auteur, les Consolations.

Ce livre ouvre, selon lui, « une veine plus mystique, plus idéale, plus religieuse et morale, plus élevée peut-être. » La religion de Suinle-Beuve n'a jamais été d'une couleur bien tranchée, et l'on sait que sur la fin de sa vie il n'en restait plus la moindre trace.

Le nouveau poëme fut généralement bien accueilli. On en trouva l'inspiration plus naturelle que celle du premier. L'auteur s'était à peu près défait du guindé de sa facture et de son rythme. Il avait acquis par le travail, l'étude et la lecture un style plus souple, plus gracieux et plus facile.

Ce qui remplit ce second recueil, ce sont les aspirations religieuses, les effusions d'un mysticisme à moitié philosophique et à moitié chrétien, les pensées d'art, les souvenirs d'enfance, les chants dictés par l'amitié, surtout l'amitié pour le poète à qui le volume est dédié, pour Victor Htigo qu'il admire, qu'il aime, dont il « voit avec orgueil grossir le diadème, » qu'il révère comme un inspiré sortant du sanctuaire, à qui il souhaite de garder toujours ces auréoles pures qui brillent sur son front, tandis que lui, pâle et triste, il garde dans son âme impure le signe honteux du plaisir '.

Quoique les Consolations soient dédiées à Victor Hugo et présentées comme une émanation de son génie, elles sembleraient plutôt dériver des Méditations et des Harmonies que des Odes et Ballades et des Orientales. Sainte-Beuve est ici, comme l'a dit un des critiques que nous avons cités *, « un Lamartine à plusieurs ij^lvires, dont la chair veut chauler comme chantait lame de l'autre. »

* Voir la pièce xvi.

2 Barbey d'Aurevilly, le Pays, 14 mai 1861.

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