‹ Histoire de la littérature française (volume 4)Chapitre 20 sur 110 · SAINTE-BEUVE · texte numérisé non relu

SAINTE-BEUVE

Dans la pièce à M. Viguier, le poète a pourtant des traits bien à lui, et comme un commencement de fougue qu'on voudrait voir se prolonger, mais qui se ralentit bien vite et disparaît dans la gène de l'imitation de ses deux modèles, ce qui fait qu'il n'est ni eux ni luimême :

« Tous mes sens révoltés m'entraînaient plus rapides

Que le poulain fumant qui s'effraye et bondit,

Ou la mule sans frein d'un Absalon maudit!

Oh! si c'était là tout, on pourrait vivre encore

Et croupir du sommeil d'un être qui s'ignore I

On pourrait s'étourdir, — mais aux pires instants

L'immortelle pensée, aux sillons éclatants,

Comme un feu des marais jaillit de cette fange,

Et, remplissant nos yeux, nous éclaire. .. et se venge ! »

Malgré des différences essentielles entre sa première et sa seconde production, le poêle des Con^ulations a souvent puisé l'inspiration au môme foyer d'uù jdllit Joseph Ddorme. Sa muse, malgré bie:i des modifications, reste la muse des sentiments personnels, ramenés à un sentiment qui les domine tous, l'amour, et à cet état particulier de l'amour, ainsi défini dans le roman de VoUq^té:

« L'embarras paralysant d'une nature née pour le bien, d'une jeunesse qui s'est prise au piège en voulant illégitimement aimer, et qui ne sait plus aboutir en vertu franche ni en désordre insouciant et hardi. »

En effet, le poète, dont l'esprit est tourné au mysticisme, se débat sans cesse, dans les Consolations, entre cet état de son esprit et l'ardeur pbysique de la jeunesse. Le sensualisme de Sainte-Beuve se trahit môme dans les pièces les plus chastes en apparence. Le mysticisme a le pas, il est vrai ; l'accent de l'amour s'est épuré, le poëte n'aime plus qu'en Dieu ; mais on sent qu'il s'aime encore plus lui-môme que Dieu : la note religieuse veut paraître aiguë ; mais elle détonne partout.

Sainte-Beuve n'est vraiment naturel que lorsqu'il parle de lui à ses amis. Il le fait avec une grande délicatesse. L'ami est tellement (latte dans l'épître, qu'il prend môme pour lui le peu que l'auteur y giiese à sa propre adresse.

La pièce A madame Victor Hugo est un modèle en ce genre :

« .... Notre bonheur N'est qu'un malheur plus ou moins consolé. » (Ducis.)

« Oh ! que la vie est longue aux longs jours de l'été, Et q;ie le temps y pèse à mon cœur attristé I Lorsque midi surtout a versé sa lumière. Que ce n'est que chaleur et soleil e-t poussièi'e ;

Quand il n'est plus matin et que j'attends le soir. Vers trois heures, souvent j'aime à vous aller voir ; Et là, vous trouvant seule, ô mère et chaste épouse 1 Et vos enfants au loin épars sur la pelouse, Et votre époux absent et sorti pour rêver, J'entre pourtant; et vous, belle et sans vous lever, Mo dites de m'asseoir; nous causons ; je commence A vous ouvrir mon cœur, ma nuit, mon vide immense. Ma jeunesse déjà dévorée à moitié.

Et vous me répondez par des mots d'amitié ; Puis, revenant îi vous, vous si noble et si pure, Vous que, dès le berceau, l'amoureuse nature Dans ses secrets desseins avait formée exprès. Plus fraîche que la vigne au bord d'un antre frais, Douce comme un parfum et comme une harmonie ; Fleur qui deviez fleurir sous les pas du génie. . . »

On revient volontiers aux accents religieux du poêle. Sincères et profonds ou légers et de simple surface, les Consolations leur durent ce qu'elles ont de plus sentimental, de plus poétique et de plus honnête que Joseph Dclorme, et leur durent aussi un meilleur accueil de la part du public.

C'est Victor Hugo, paraît-il, qui avait converti Sainte-Beuve, ou du moins qui l'avait convaincu qu'il n'y a rien à faire de grand, de solide, de durable sans Dieu ; et que bâtir sur la chair et le sang, c'est bâtir sur un plancher qui recouvre un goutTre. Dans une lettre à son grand ami, Sainte-Beuve lui dit ;

« Par vous, je suis revenu à la vie du dehors, au mouvement de ce monde, et de là, sans secousse, aux vérités les plus sublimes. Vous m'avez consolé d'abord, et en: uite vous m'avez porté h la source de toute consolation ; car vous l'avez vous-même appris dès la jeunesse, les autres eaux tarissent, et ce n'est qu'aux bords de cette Siloé céleste qu'on peut s'asseoir pour toujours et s'abreuver :

Voici la vérité qu'au monde je révèle :

Du ciel dans mon néant je me suis souvenu,

0 mon Dieu! La brebis vient quand l'agneau l'appelle :

J'appelais le Seigneur, le Seigneur est venu.

Vous avez dans le port poussé ma voile errante ; Ma tige a reverdi de sève et de verdeur; Seigneur, je vous bénis ! à ma lampe mourante Votre souffle vivant a rendu sa splendeur.

« Dieu donc et toutes ses conséquences ; Dieu, l'immortalité, la rémunération et la peine; dès ici-bas le devoir, et l'interprétation du visible par l'invisible : ce sont les consolations les plus réelles après le malheur, et l'âme qui une fois y a pris goût peut bien soufi"rir encore, mais non plus retomber. »

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