ANTONY DESCHAMPS
Anlony Deschamps naquit avec le siècle. Son frère et lui furent élevés» par une sainte femme » qui reraplr.ça auprès d'eux leur mère morte dont elle avait été l'amie. Anlony raconle à son sujet, dans ses poésies, une saisissante liistoire. Un jour qu'il sortait en retard pour se rendre à l'étude, elle lui fit doucement quelques observations. Le jeune homme les reçut très-mal, et, comme elle insistait, il s'oublia jusqu'à la repousser, puis descendit l'escalier en chantant. A son retour, il retrouva celle qu'il avait laissée pleine de vie et de santé, couchée sur son lit d'agonie et se mourant d'apoplexie. Il s'installa à son chevet, la tint dans ses bras jusqu'au dernier moment, épiant toujours l'instant de lui demander pardon. Mais la pauvre femme expira, au bout de deux jours, sans avoir repris connaissance, et ce funeste événement laissa dans le cœur d'Aniony une impression ineffaçable do tristesse et de remords :
« Et je suis souvent pris d'une amère pensée
En songeant, Dieu du ciel, quand je rentre le soir,
Qu'on se quitte si mal pour ne plus se revoir!
Et que la douce femme à notre amour ravie.
Qui nous guidait, enfants, aux sentiers de la vie,
Pour s'en aller lù-haut, devait ni'a'uandonner
Sans avoir pu m'entendre et sans me pardonner. »
Tout jeune, il vécut dans un milieu littéraire et fut en relation avec ses plus célèbres contemporains : Soumet, Pichat, Perseval, Alfred de Vigny, Victor Hugo venaient se réunir autour du fauteuil de son père et causer poésie.
« Les plus jeunes vantaient Byron et Lamartine Et frémissaient d'amour à leur muse divine ; Les autres, avant eux amis d". la maison, Calmaient cette chaleur par leur froide raison. Et savaient cJiaque jour tirer de !eur mémoire Sur Voltaire et Lekain quelque nouvelle histoire. »
Antony écoutait silencieux et charmé et sentait l'instinct de la poésie s'éveiller en lui au choc de ces récits attrayants et de ces paroles éloquentes. Mais le jour où il voulut, lui aussi, chanter, sa vie devint un supplice cruel et permanent. Le germe morbide que lui avait légué un mauvais lait commença à se développer et fit du malheureux poète un
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personnage étrange, une sorte de fou lucide ayant parfaitement conscience de son état mental.
Ce sentiment de malaise suprême, qui le rend impuissani à se conduire dans la vie, devait ôtr.e bien fort : il fallut même rompre ua mariage sympathique. Une jeune fille qui l'aimait dut renoncer à lui, et ne se maria point depuis, afin de garder pour elle, et en elle seule, le nom de sa veuve. Antony fut-il aussi attristé ? 11 a dit quelque part :
« J'ai passé vingt-cinq ans sans me sentir un cœur. » Mais '.oici peut-être le remords :
« Dormant mal, cette nuit, le vingt-neuf de décembic, J*ai fait un rêve triste, et j'ai vu dans ma chambre Tendue en noir, ainsi que dans un jour de deuil, Une femme au front pur et debout près du seuil. C'était celle qui vient toujours à ma pensée ! Belle et grande, aux yeux bleus, à la taille élancée, Qui, l'an dernier encor, d'un ton plein de douceur, Me disait : Antony, — comme aurait fait ma sœur. »
Il écrit encore dans un autre endroit, faisant, paraît-i!, allusion ii cet amour qu'il regrettait probablement d'avoir repoussé ;
« Tout homme dans le ciel a son ange gardien, Et moi, je suis maudit, car je n'ai pas le mien . »
Pour combattre sa maladie morale par la distraciion, il essaya de voyager. On retrouve dans ses Dernières Paroles des souvenirs de Naples et de l'Italie où se révèle une originalité triste et sombre ; il montre un talent mâle dans la Iraduclion de quelques passages du Dante, mais le spleen impitoyable jeta sur lui son ombre jusque sous le ciel embaumé qui vit naître le chantre de la Divme Comédie, et Antony Deschamps n'y trouva pas le calme et le soulagement qu'il attendait. Il en revint plus malade, et bientôt il demanda lui-même à des juges un conseil judiciaire comme une sauvegarde. On le vit alors plaider, dans le langage le plus clair, l'insanité de son esprit et son insuffisance dans la direction de ses affaires. Le fait parut incompréhensible à tous ceux qui l'avaient connu antérieurement. La mort semblait empreinte sur sa face calme. «C'était, disent ses contemporains, l'immobililé d'une douleur livide, mais d'ailleurs, pour les habitudes, un dandy d'une rare distinction de manières, assidu aux représentations lyriques (Mozart, Meyerbeer, Rossini, Cimarosa et tous les maîtres de l'art ont leur place dans ses vers), donnant des raouts hebdomadaires intéressants, où se réunissaient tous les poètes dont les noms reviennent à chaque instant sous sa plume. »
C'est de 1831 à 1835 que sévit la crise aiguë de sa maladie. Aussi les Dernières Paroles (1833), où se fondirent quelques publica-
lions faites précédemment, notamment les Satires politiques^ sont littéralement coupées de gémissements poétiques et retentissent d'exclamations douloureuses où l'écrivain n'épargne milme pas au public le bulletin de ses maux, les détails d'une médication qui le torture. Dans ce recueil dédié à son frère Emile, Antony se montre supérieuià sa réputation.
Ainsi les vers suivants marquent un sentiment trop vrai encore aujourd'hui :
« Donc, bien qu'en ces beaux jours la féconde industrie A
Couvre do ses trésors le sol de la patrie, T
Qu'une fausse Thalie, opprobre de la scène,
Chaque soir, à nos fils montre sa face obscène,
Et qu'au lieu de chercher à corriger les mœurs,
Elle jette partout le vice dans les cœurs ;
Que la mauvaise foi, l'ignorance et l'envie,
Ces trois chiennes sans yeux, poursuivent le génie,
Que de gens sans aveu, syns foi ni sentiment,
Dans tous les carrefours parlent de dévoùmcnt ;
Que de cet heureux temps la jeunesse dorée,
De cigare et de vin encor tout enivrée,
Pour distraire un instant ses futiles cerveaux
S'occupe de croiser des races de chevaux.
Tandis qu'au même instant, à ses pieds, sur la terre
La grande race humaine expire de misère...
Pour cet amour de l'or, ardent, universel,
Pour le culte assidu de cet ignoble autel,
Ce siècle ayant fini sa brillante carrière,
Et, comme ses aieux, ayant fait sa poussière.
Par l'inflexible doigt de la postérité
Entre les plus mauvais un jour sera compté. »
Ce même sentiment est encore exprimé plus loin :
« La sainte poésie et la musique sainte,
Paris, ne régnent plus dans la coupable enceinte ;
Mais, comme au temps impur des antiques Césars,
La danse à l'œil lascif, le dernier des beaux-arts.
Et la chanson lubrique, et la peinture obscène.
Le drame sans pudeur, opprobre de la scène.
Et Plulus, dieu de l'or, chargé de sacs pesants,
Et tous les dieux du ventre, et tous les dieux des sens ;
Si bien que le burin, en gravant votre histoire.
Appellera ce temps le Second Directoire.
Ce règne de la chair pourtant de^ra finir.
Et ce n'est pas à vous qu'appartient l'avenir. »
Si Antony Deschamps est le poète de la douleur rntime et inguérissable, sa pensée afQigée s'élève souvent vers Dieu avec un élan qui