‹ Histoire de la littérature française (volume 4)Chapitre 29 sur 110 · ANTON Y DESCHAMPS · texte numérisé non relu

ANTON Y DESCHAMPS

émeut. Les quelques vers adressés à Lamennais sonl d'un vrai poète et d'un vrai chrétien :

(1 Qui descend donc ainsi sur la place publique, Jetant un peuple entif'r à l'iiydre politique, Au lieu de ses devoirs lui parler de ses droits I Prêtre de Jésus-Christ, parle-nous de la croix ; Parle-nous de la croix, de cette croix austère Que ton maître a portée au sommet du Calvaire, Que porte le vulgaire et que porte le roi, Que tu portes toi-môme, et que je porte, moi. »

On remarque chez Antony, à côté d'idées et de sentiments profonds et poétiquement rendus, des vers faibles et inutiles et des fautes de goût.

Le passage suivant pourra, ce nous semble, donner une idée du caractère de l'homme, des défauts et des qualités du poète :

« Comme depuis deux ans, dans mes moments de crise?.

J'entre, pour y prier, dans toutes les églises,

En marchant au hasard, un dimanche, il me plut

D'entrer à Saint-Sulpice, à l'heure du salut ;

Et je vis dans un coin, près du seuil, une dame

Qui lisait l'Évangile avec toute son âme ;

Et jamais, je le jure, aux offices romains.

Je ne vis ce beau livre en de plus belles mains ;

Et je disais tout bas : « Sous ta robe de laine,

Femme, tu viens peut-être, ainsi que Madeleine,

Maudissant tes péchés, et le cœur alarmé,

l'accuser d'être faible et d'avoir trop aimé ? »

On retrouve bien là, en effet, Antony tout entier. Il est à genoux, il prie du fond de sa souffrance et de son abandon. Puis, il aperçoit une femme prosternée comme lui, lisant l'Évangile, et son esprit original et un peu faible lui fait supposer (à la beauté et à la ferveur de cette femme sans doute) qu'elle s'accuse d'avoir failli et d'avoir failli par amour.

Alors, lui qui n'a pas eu l'énergie d'aimer et qui souffre tant de ne pas aimer, il expriaae dans un sanglot une pensée fausse, mais qui lui est suggérée par le regret, et il s'écrie :

« Ce n'est point pour cela qu'on tombe dans l'abîme; Mais n'avoir point aimé, femme, c'est là le crime ! C'est le mien, c'est le mien, c'est pour cela, vois-tu, Que je suis triste, hélas 1 et pour jamais perdu, Et que, lorsque je vois deux jeunes cœurs en fête. Mes cheveux, de douleu--, se dressent sur ma tête. »

Il met à nu dans ces vers la plaie vive de son fime, et sa plume est Uempée dans les larmes.

lit LES POÈTES DU DIX-NEUVIÈME SIÈCLE.

Sa soufirance est vraie, ses élans sont sincères. Le malheureux poète pense, prie, pleure en vers.

Ses Dernières Paroles méritaient de vivre, comme tout ce gui est vrai, senti, réel; et les expressions impropres ou faibles, les rimes pauvres ou inexactes qu'on peut lui reprocher ne jusliQentpas l'oubli presque complet où il est tombé aujourd'hui.

Jean POLONIUS (X. Labenski,

Le comte X. Labenski, longtemps attaché à la légation russe à Londres, et plus tard à la chancellerie de Saint-Pétersbourg, publia, sous le pseudonyme de Jean Polonius, ses Premières Poésies (1827) et Empédocle, vision poétique, suivie de pièces diverses (1829).

L'ensemble de ses productions le rattache à l'école de Lamartine, bien que plusieurs d'entre elles marquent une certaine originalité, comme l'Exil d'Apollon, si souvent et si justement cité :

a Apollon dans l'exil végète sur la terre; Dépouillé de sa gloire, il a fui loin du ciel, Errant, comme l'aiglon qu'a rejeté son père Loin du nid maternel.

Ali! plaignez le destin du dieu de l'harmonie : Des plus vils des humains il a subi la loi, Et celui dont l'Olympe admirait le génie Est l'esclave d'un roi I

Près des lieux où l'Ossa lève sa crête altière, Morno, il va conduisant ses troupeaux vagabonds, Réduit au pain grossier qu'on jette pour salaire Aux pâtres de ces monts, o

Le poème à'Empédocle, l'œuvre la meilleure de Labenski, oiïre certaines parties remarquables. L'exécution en est assez ferme et suffisamment variée. On en jugera par le fragment suivant.

Paroles d'JSmpédocle au voyageur qui s'aventure près des gouffres de TEtna.

Qui t'amène en ces lieux, voyageur téméraire ? Par quel désir profane attiré sur ce bord, Oses-tu bien sonder l'etTroyable mystère De ces gouffres de mort?

Tremble! — Ici tombe l'homme, ici meurt la nature ; Le fier démon qui règne en ces antres secrets, Dominateur jaloux, à toute créature En interdit l'accès.

J'ai vécu, j'ai foulé la terrestre poussière I Cette ombre qui t'échappe, un esprit l'animait ; Celle voix qui te parle, à d'autres voix naguère Parlait et répondait.

Poètes du xix* su^cle. — II. 10

146 LES i'OÈlES UU DIX-NEUVIÉ.ME SIECLE.

J'ai tenu le compas, j'ai fait vibrer la lyre : Comme loi, j'ai voulu tout sentir et tout voie; Comme toi, j'ai cherché la gloire et ce délire Qu'on appelle savoir.

Heureux si j'eusse aimé les arts et la nature Pour eux, non pour Téclat d'un stérile ronom, Sans vouloir y puiser une vaine pâture A mon ambition !

Si, content du plaisir de leur seule poursuite, J'eusse cueilli les fleurs qui bordent leurs chemins, Sans rêver d'autre but, sans cherchera leur suite Des succès incertains !

Que maudit soit le jour d'imprudence et d'ivresse Où ma lèvre approcha la coupe du savoir, Oh sa première goutte embrasa ma jeunesse D'un orgueilleux espoir!

De ce jour, une soif inquiète, insensée, A tourmenté mon âme, a dévoré mon sany; J'ai maudit ma raison, renié ma pensée, Envié le néant.

Pour étancher en moi cette soif invincible, J'aurais voulu franchir tous les temps, tous les lieux, M'élancer loin des bords de l'univers visible. Par delà tous les cieux ;

J'aurais voulu m'unir à la nature entière, Pénétrer les secrets de la terre et de l'air, l^lre tout, vivre en tout, dans l'herbe, dans la pierre, Dans le feu, dans l'éther.

Après avoir erré de système en système. Changé cent fois d'étude et d'essais toujours vains. Je voulus à l'Etna demander le problème De ses feux souterrains.

Quelques petites pièces détachées; telles que les Plaintes de la lyre, sont d'une heureuse inspiration. Le poète s'élève justement contre un des travers de la poésie moderne :

« Demande, pauvre lyre.

Aux ménestrels du jour

rOLONIUS. UT

S'il faut qu'amour inspire Ceux qui parlent d'amour; Si, quand leur voix répète Des hymnes au malheur, La lèvre du poète Est l'écho de son cœur!

Écoutez-les : « La vie « Les a déshérités, « Leur jeunesse est flétrie, « Leurs cœurs désenchantés.

« A d'autres l'espérance, « Le bonheur, le désir!

a Pour eux l'âge a d'avance « Dévoré l'avenir! »

Vains mots ! néant sonore !

Sous leur crêpe de deuil Leurs yeux brillent encore D'allégresse et d'orgueil.

Ce crêpe sur leur tè'.e N'est qu'un f lux ornement, Cn masque pour la fête, Qu'on jette en la quittant. »

Les premiers vers de la Terre x>roniise ont une grandeur vrahr.ent biblique *

« Quand Moïse, vieilli, sentit venir sa fin,

Dieu lui dit : « Gravis la montagne, « Et de là tu verras, au loin dans la campagne,

o Chanaan t'apparaître enfin. »

l,e soleil se couchait : un bandeau vert et pâle Masquait à l'horizon la mer occidentale ; Et plus près, se peignant sur un ciel rose et pur,

S'étendaient des plaines fertiles,

Des bois, des coteaux et des villes,

Bordés de montagnes d'azur! »

La dernière production de Labenski, la seule qu'il signa de son nom, le poème à'Érostrate (1839), accuse une certaine fatigue de l'auteur, qui avait consacré à cette œuvre de longues années. On y trouve cependant encore de véritables beautés, et quelquefois le Ion éclatant de l'épopée vient faire diversion à la monotonie de l'ensemble.

Jean Polonius occupe une place honorable dans la poésie contemporaine; mais les choquantes inégalités de ses œuvres le tiennent bien éloigné des premiers rangs.

TURQUETY (Edouard)

Disciple de Lamartine, mais plus ferme que lui dans ses convictions religieuses, Turquety voulut formuler d'une manière précise la pensée chrétienne trop souvent chancelante ou dégénérée en vague religiosité chez le maître. Il rêvait de ramener complètement la poésie au catholicisme, qui devait être, selon lui, la seule inspiration du poète des temps futurs. Dans cet esprit, il composa d'abord, en \829, les Esquisses poétiques, qu'il appela Primavera, parce que c'était comme le premier éveil de son âme de poète. Ce livre d'un inconnu se fraya lentement sa route; cependant il obtint des suffrages élevés. Le 20 janvier 1830, dans la plus éclatante des revues de l'époque, le Globe, M. Gerusez écrivait sur l'auteur des Esquisses ces paroles : « On dirait le fils légitime d'André Cliénier. »

Les Esquisses poétiques furent suivies d'Amour et Foi (1833), dont le but est complètement religieux; toutes les pièces qu'il renferme se rapportent au même objet. Le Christ, toujours le Christ, voilà l'idée première, lldée unique de cet ouvrage oîi l'auteur fit preuve de bonnes intentions plus que de talent. Cependant il fut très-favorablement jugé par des esprits sérieux. Nodier annonça dans ces termes la seconde édition d'Amour et Fui :

« Entre tous les jeunes poètes qu'a produits la noble Ocole religieuse de M. do Lamartine, je n'en coiinois point qui l'emporte sur M. Turquety par l'élévation de la pensée et par la magnificence de l'expression ; c'est le digne Elisée du prophète, et on reconnoît la double inspiration de son maître h la grandeur des sentiments comme à la constante élégance de la parole. Ce qui le distingue surtout, et, pour s'exprimer comme on le fait aujourd'hui, ce qui le spécialise entre tous ses émules, c'est que sa poésie est animée par une foi pure et une conviction p: ofonde i. »

Turquety fit paraître quelque temps après les Poésies catholiques (1836). Ce recueil contient plusieurs pièces à la Vierge qui sont toutes ternes et fades.

Voici le commencement de la moins médiocre : Priez pour nous :

' « 0 Vierge immaculée,

0 lis de la vallée, Fleur près de qui nos fleurs Perdraient de leurs couleurs,

1 Bulktin du bibliophile, t. XX, p. 1251.

TURQUETV. 149

Vierge et mère ingénue, Étoile de la nue, Nous sommes à genoux :

Priez, priez pour nous !

O reine glorieuse, Rose mystérieuse, Sanctuaire où le cœur Dépouille sa langueur, Où l'âme est appelée, Et bientôt consolée, Nous sommes à genoux :

Priez, priez pour nous ! »

La strophe suivante présente une belle pensée :

o 0 Vierge aimable et pure, L'encens de la nature Touche moins votre cœur Qu'un seul cri de douleur; Souriez donc, ô mère, Aux larmes de la terre.

Nous sommes h genoux :

Priez, priez pour nous ! »

Une autre pièce à la Vierge, intitulée Sancta Maria, commence ainsi :

« O Muse ! ô jeune et blanche épouse ! Viens encore éveiller la harpe entre mes doigts, Donne-lui les douceurs de la cloche des bois Et le parfum de la pelouse *. »

Cette invocation à la Muse pour chanter Marie est étrange.

Ce faible recueil contient cependant une pièce qui, par l'élévation des pensées et par l'ampleur du style, est tout à fait digne d'un disciple de Lamartine et d'un contemporain de Viclor Hugo :

Mes poètes.

Autrefois, dans les jours de ma jeunesse ardente, Quand l'éclat des grands noms éblouissait mes yeux, Mes poètes aimés c'étaient Eschyle, Dante, Camoëns et Byron, Byron l'audacieux; C'était au divin bruit de leurs hymnes de flamme. C'était en les nommant que je lançais mon âme,

' Poésies catholiques, p. 89.

loO LES POÈTES DU DIX-NEUVIÈME SIÈCLE.

Comme un char à travers les cieux.

Ici, sur les hauteurs de la roche écartée, J'errais et je croyais entendre tour à tour Le fier Adamastor, le hardi Promélhée, Et le sombre Ugolin qui rugit dans sa tour. Là, quand l'aile de l'ombre aiguillonnait mon rêve. Mon rêve au vol brûlant fuyait de grève en grève,

A la poursuite du Giaour.

Or maintenant la source oh mon âme s'abreuve, Où je puise à grands flots des ivresses sans nom, Ce n'est plus Dante, Eschyle aussi large qu'un fleuve, Ni le vieux Camoëns, ni l'efl'réné Byron ; J'ai là- bas, quand je cours fouler les hautes cimes. J'ai mes chanteurs à moi, bien autrement sublimes,

La mer, la foudre et l'aquilon.

Faisant quelques pas de plus dans la route où il était entré le premier, il donna en ^839 les Hymnes sacrés comme un complément nécessaire de ses deux ouvrages antérieurs, Amotir et Foi et Poésies catholiques.

Nous n'y avons pas trouvé une seule pièce tout à fait belle : ce que Turquety a peut-être produit de meilleur, ce sont les quelques morceaux profanes qu'il a glissés dans ses premiers recueils \ comme, par exemple. Aurore, dans Amour et Foi.

Aurore.

Oii vas-tu, souffle d'aurore, Vent de miel qui vient d'éclore, Fraîche haleine d'un beau jour !..

Où vas-tu, brise inconstante.

Quand la feuille palpitante Semble frissonner d'amour?

Est-ce au fond de la vallée, Dans la cime échevelée D'un saule où le ramier dort ?

Poursuis-tu la fleur vermeille, Ou le papillon qu'éveille Un matin de flamme et d'or?...

' Voéiies catholiques, II. 13-14.

TURQUETV. loi

Va plutôt, souffle d'aurore.

Bercer l'âme que j'adore ; Porte à son lit embaumé L'odeur des bois et des mousses, El quelques paroles douces Comme les roses de m;ii.

On retrouve dans ces vers quelque chose de la mélodie tendre et poétique des Méditations.

Le Sommeil de la jeune fille, Heures d'amour, Regrets d'autrefois, Mélancolie, la Beauté, la Chasse gothique appartiennent à la mên;e inspiration 1.

1 Voir Œuvres d'Edouard Turqup'ij : Amo'tr et Foi; Pcédes cathol qttcs ; Hymnes sacrés; 5*édit., augmentée d'un grand nombre de pièces, et précédée d'une étude sur l'auteur, par Emile Souvestre. Paris, 1857, in-12.

MOREAU (Hégésippe)

Hégésippe Moreau, non moins célèbre par ses malheurs que par sot» lalenf, est un digne élève elle conllnualeur, dans les ïambes, d'André Chénier qui, « sur des pensors nouveaux, voulut faire des vers antiques ». C'est aussi un disciple et un imitateur de Barthélémy dans lu satire et de Béranger dans la chanson. Car cet esprit original, gai et mélancolique, bienveillant et caustique, léger et réfléchi, a essayé (eus les genres, odes, élégies, poésies légères, chansons, poèmes didactiques, satires, chants religieux, poésie dramatique K II ne se croyait pas un grand poète, mais il disait avec l'accent d'une conviction profonde : « Dieu m'est témoin que je suis un vrai poète. » Il ajoutait : « Malheureusement, je ne suis que cela *. » Vrai poète, en effet, pour la verve, pour la fraîcheur, pour l'imagination, il aurait pu devenir un grand poète, s'il avait mieux su dominer sa souffrance et s'il s'était mieux prèle aux efforts des amis qui, comme Béranger, Lebrun et plusieurs autres, firent tout pour lui être utiles et lui assurer une position douce. Ce jeune homme frêle et maladif, vraie nature de femme, aima mieux s'abandonner, se laisser mordre au désespoir et maudire la destinée :

« J'ai bien maudit le jour qui m'a vu naître ;

Mais la nature est brillante d'attraits,

Jlais chaque soir le vent à ma fenêtre

Vient secouer un parfum do forêts.

Marcher à deux sur les fleurs et la mousse,

Au fond des bois rêver, s'asseoir, courir,

Oh ! quel bonheur! oh.! que la vie est douce !.,.

Pauvre Gilbert, que tu devais souffrir 3 ! »

Pour n'avoir voulu se laisser ni apprivoiser ni secourir *, le malheureux poète finit de phtisie dans un hôpital de Paris, sa ville natale.

1 « Je travaille à un drame que j'espère remplir de douleur et de passion. » (Lettre à M-"" ***. Paris, 1829.)

Ce drame, qui n'a jamais paru, était, dit-on, une pièce sur Marie Stuart. « Depuis mon séjour à Paris, j'ai composé plusieurs petites pièces, dont Tune est en répétition. » (Lettre à M™c Favier, à' Provins. Paris, 30 juin 1830.)

2 Lettre à sa sœur.

3 Souvenir à P hôpital.

* Voir la Corresp. de Béranger, t. III, p. 4. lettre à M. Gindre de Mancy, 12 février 1837.

MOREAU. lo3

Malgré tout ce qui peut lui ûtre reproché, le souvenir qu'on garde d'Hégésippe Moreau est doux et synopathique. Son nom est inscrit des premiers au martyrologe de l'art, et son front reste éclairé d'une auréole de souffrance. Ses gj-aves écarts, ses attaques injustes et violentes contre la religion et les prêtres trouvent presque une excuse à nos yeux dans ses malheur?.

Il serait dangereux cependant de se laisser entraîner à une indulgence exagérée, et, tout en plaignant l'infortuné pocle trop faible pour lutter contre la destinée, on serait coupable de ne pas flétrir énergiquementsa conduite et les principes contenus dans la majeure partie de ses écrits.

Il n'avait reculé devant aucun abîme de folie et de débauche, il avait insulté les prêtres qui l'avaient adopté et élevé gratuitement, il avait chanté l'orgie, le blasphème grossier, l'impiété cynique, le sacrilège élégant, et s'était vanté d'avoir fait tomber du haut des temples la croix qu'il avait déjà arrachée de son cœur.

« Complice des docteurs et des pharisiens.

J'ai blasphémé le Christ, persécuté les siens;

Quand l'émeute aux bras nus, pour la traîner au fleuve,

Arrachant une croix à la coupole veuve,

Insultait, blasphémait Dieu gisant sur le sol.

De loin sur les manteaux je veillais comme Saul. »

Mais un soir il se trouve transporté, il ne sait comment, à Sainl- Élienne du Mont : « Quelques rares chrétiens peuplent seuls l'ombre immense,» des enfants, un vieillard, « une pâle mère en deuil. » Ilégésippe Moreau retrouve sa pieuse enfance, il hésite, il doute:

« Et de vagues remords assailli de bonne heure, Oii puiser, ai-je dit, la paix intérieure ? Où marcher dans la nuit sans étoiles aux cieux Et sans guide ici-bas ? Enfants insoucieux...

Combien déjeunes cœurs que le doute rongea. Combien de jeunes fronts qu'il sillonne déjà! »

Puis il s'agenouille, ouvre un livre : c'est Vlmitation; la rosace s'illumine de la pourpre de l'occident, « l'orgue remplit la nef d'un long et doux murmure. »

« Et je balbutiai : Seigneur, faites-moi croire.

Le vent d'hiver pleura sous le parvis sonore. Et soudain je sentis que je gardais encore Dans le fund de mon cœur, de moi-même ignoré, Cn peu de vieille foi, parfum évaporé i. »

* Myosotis : un Quart cC heure de dévotion.

Ces deux courants opposés d'impiété brutale et de foi instinctive se heurtent dans les œuvres d'Hûgésippe Moreau comme ils se heurtaient dans son cœur. On le prend souvent en flagrant délit de contradiction avec lui-mOme, et quelques-uns de ses morceaux sont une éclatante réfutation de certains autres. Les deux passages que nous allons mettre en regard le prouvent surabondamment.

Il s'agit de l'enfance du poète au séminaire d'Avon, près de Fontainebleau. Voici ce qu'il en dit d'abord dans un morceau où l'inconvenance le dispute à l'absurde :

« Un ogre, ayant flairé la chair qui vient de naître,

M'emporta vagissant dans sa robe de prêtre,

Et je grandis, captif, parmi ces écoliers,

Noirs frelons que Moiitrouge essaime par milliers.

Stupides icoglans que cliaque diocèse

Nourrit pour les pachas de lÉ^^lisc française.

Je suais à traîner les plis du noir manteau,

Le camail ms brûlait comme un san-ieuito.

Regrettant mon enfance et ma libre misère,

J'égrenais, dans l'ennui, mes jours, comme un rosaire '. »

Quel langage et quel tableau différents, quand Ilégésippe se reporte à ses premières années dans son Quart d'heure de dévotion i Sainl-Élienne du Mont :

« Autrefois, pour prier, mes lèvres enfantines D'elles-mêmes s'ouvraient aux syllabes latines, Et j'allais aux grands jours, blanc lévite du chœur. Répandre devant Dieu ma corbeille et mon cœur. »

Le contraste est grand entre ces lèvres d'enfant qui s'ouvrent d'ellesmêmes à la prière, cette aube blanche du jeune lévite, et le sanbenito, l'oppression, la tristesse et l'ennui entre les murs de cachot du séminaire, au milieu de ces inèires-ogrcs envers lesquels Hégésippe Moreau se montre si ingrat et si haineux.

Cependant, malgré toutes ses exagérations et ses violences impies, malgré son étonnante versatilité d'opinions et de croyances,on sent en lui un véritable fonds de sincérité et d'honnêteté. Aucun de ses sentiments ne paraît feint. En proie à la soufirance et à l'irritation, il maudit, en beaux vers, sans mesurer la portée de ses paroles. Il passe rapidement d'un extrême à l'autre, ne fait garder en rien la juste mesure et se laisse toujours dominer par l'impression du moment, sans en calculer les conséquences.

Républicain loyal et convaincu, après avoir exprimé de magnifiques idées, son penchant à franchir toutes les limites le jette dans les théo-

* Dioqène.

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