MOREAU
ries les plus dangereuses, le rend coupable des excitations les plus directes aux passions révolutionnaires :
« Quoi ! des récits menteurs que la peur accrédite
Font de l'époque sainte une époque maudite !
Par des auteurs vendus tout royal attentat
Est absous et paré du nom de coup d'État,
Et pour les nations il n'est point d'indulgence !
Après avoir longtemps amassé sa vengeance,
Lorsque le peuple-roi se relève et s'assied
Sur les partis vaincus qui le mordent au pied,
Il faudrait qu'il n'eût pas de fiel dans les entrailles,
Qu'il étouffât la soif des justes représailles.
Et ne réveillât pas contre ses ennemis
Le beffroi chaud encor des Saints-Barthélemis !
Pour les Fouquiers royaux l'histoire est sans colères,
Et ne pardonne pas aux Jelfreys populaires i ! »
Les vers d'Hégésippe Moreau respirent souvent une énergie et un lyrisme capables d'entraiiier les masses. 11 y a du tribun chez lui :
« Je ne m'inspire pas sur des coussins moelleux. Je tiens mal une plume entre mes doigts calleux ; Je n'écris pas, je chante, et, Minerve nouvelle. Ma satire s'élance en bloc de ma cervelle. Qu'on m'enchaîne, ma voix est libre, c'est assez ; Oui, tant qu'on n'osera, comme aux siècles passés. Par le fer et la flamme étouffer le blasphème, Il faudra qu'on m'entende ; et dussé-je moi-même Quêter des auditeurs, comme ces troubadours Dont l'orgue savoyard nasille aux carrefours, J'ameuterai le peuple h mes vérités crues, Je prophétiserai sur le trépied des rues.... Chaque mur, placardé d'un vers républicain. Sera pour mes lazzis le socle de Pasquin 2. »
V élùve la voix, en effet. Il chante et rugit tour à tuur son hymne de liberté auquel il mêle des cris de vengeance et de représailles. Il a presque toujours pour point de départ une noble pensée, mais il s'égare en roule, et arrive quelquefois à un but tout autre que celui qu'il se proposait en commençant. On peut en juger par ce fr. gment do la pièce intitulée Clliver, et datée de Saint-Martin, novembre 1833 :
« Il est vrai, quelquefois une plainte légère Blesse la majesté du riche qui digère.
Des hommes, que la faim moissonne par millions, En se comptant des yeux, disent : Si nous voulions !
1 Merlin de Thimville.
*Z,e Piète en province.
lb'6 LES POÈTES DU DIX-NEUVIÈME SIÈCLE.
Le sanglot devient cri, la douleur se courrouce,
Et plus d'une cité regarde la Croix-Rousse.
Mais quoi 1 N'avez-vous pas des orateurs fervents
Qui, par un quos ego, savent calmer les vents ?
Qui, pour le tronc du pauvre avares d'une obole,
Daignent lui prodiguer le pain de la parole ;
Et, comme l'Espagnol, qui montre, en l'agaçant,
Son écharpe écarlate au taureau menaçant.
Jettent, pour fasciner ses grands yeux en colère,
Un lambeau tricolore au tigre populaire '?
Oh ! quand donc viendra-t-il, ce jour que je rêvais,
Tardif réparateur de tant de jours mauvais ;
Ce niveau qui, selon les écrivains prophètes.
Léger et caressant, passera sur les tètes !
Jamais, dit la raison; le monde se fait vieux.
Il ne changera pas ; — et dans mon cœur : Tant mieux,
Ai-je dit bien souvent : au jour de la vengeance.
Si l'opprimé s'égare, il est absous d'avance.
Spartacus ressaisit son glaive souverain.
Il va se réveiller, le peuple souterrain,
Qui, paraissant au jour des grandes saturnales,
De mille noms hideux a souillé nos annales :
Truands, mauvais garçons, bohémiens, pastoureaux,
Tombant et renaissant sous le fer des bourreaux ;
Et les repus voudront enfin, pour qu'il s'arrôte,
Lui tailler une part dans leur gâteau de fête.
Mais lui, beau de vengeance et de rébellion :
« A moi toutes les parts I je me nomme Lion ! »
Alors s'accomplira l'épouvantable scène
Qu'Isnard prophétisait au penple de la Seine.
Au rivage désert les barbares surpris
Demanderont où fut ce qu'on nommait Paris.
Pour effacer du sol la reine des Sodomes,
Que ne défendra pas l'aiguille de ses dômes,
La foudre éclatera ; les quatre vents du ciel
Sur le terrain fumant feront grêler du sel.
Et moi, j'applaudirai : ma jeunesse engourdie
Se réchauffera bien à ce grand incendie.
i^insi je m'égarais à, des vœux imprudents.
Et j'attisais de pleurs mes ïambes ardents.
Je haïssais alors, car la souffrance irrite,
Mais un peu de bonheur m'a converti bien vite.
Pour que son vers clément pardonne au genre humain.
Que faut-il au poète ? Un baiser et du pain.
Dieu ménagea le vent à ma pauvreté nue ;
Mais le siècle d'airain pour d'autres continue,
Et des maux fraternels mon cœur est en émoi.
Dieu, révèle-toi bon pour tous comme pour moi,
Que ta manne en tombant étouffe le blasphème ;
Empêche de souffrir, puisque tu veux qu'on aime I
Pour qu'à tes fils élus tes fils déshérités
Ne lancent plus d'en bas des regards irrités.