NODIER
Pour toi seule l'aimable Muse,
Qui t'amuse, Réserve encor des cliansons
Aux doux sons.
Par le faux goût exilée
Et voilée, Elle va dans ton réduit
Chaque nuit.
Là, penchée à Ion oreille
Qui s'éveille, Elle te berce aux concerts
Des beaux vers.
Elle sait les harmonies
Des génies, Et les contes favoris
Des péris ;
Les jeux, les danses légères
Des bergères, Et les récits gracieux
Des aïeux ;
Puis, elle se trouve heureuse,
L'amoureuse, De prolonger son séjour
Jusqu'au jour.
Quand, du haut d'un char d'opale,
L'aube pâle Chasse les chœurs clandestins
Des lutins,
Si l'aurore malapprise
L'a surprise, Peureuse, elle part sans bruit
Et s'enfuit,
En exhalant dans l'espace
Qui s'efface Le soupir mélodieux
Des adieux.
Poètes du xix« siècle. — II. H
Fuis, fuis le pnys morose
De la prose, "< Ses journaux et ses romans
Assommants.
Fuis l'altière période
A la mode, Et l'ennui des sots discours,
Longs ou courts.
Fuis les grammes et les mètres
De nos maîtres, Jurés experts en argot
Visigoth.
Fuis la loi des pédagogues
Froids et rognes, Qui soumettraient tes appas
Au compas.
Mais reviens à la vesprée,
Peu parée, Bercer encor ton ami
Endormi.
La légèreté harmonieuse du rythme, la tràzc spirituelle des pen- " sées, font de celte pièce une poésie parfaite.
LATOUCHE (Hyacinthe Thabaud de)
Latouche naquit à la Châtre le 2 février 178o. Il débuta de bonne heure dans les lettres, et composa un grand nombre d'ouvrages, romms, feuilletons, comédies et pièces de vers. Il publia, à différentes dates, quelques poèmes imités de l'anglais ou de l'allemand : Phantasus, Blanche, Eijbert, Trivulce, le Juif errant, Rosalba, la Chambre grise, d'une couleur romantique assez neuve, mais d'une inspiration souvent inégale. Le grand événement de sa vie littéraire fut l'édition des œuvres posthumes d'André Chénier. Il mit en lumière, avec un zèle intelligent, les ■( feuillets sanglants » du poète, au risque d'être accusé d'avoir commis une profanation en livrant aux caprices «d'une publicité malheureuse les restes informes d'un talent dont la mémoire était protégée par le cercueil*. » Cette publication souleva, en effet, d'ardentes polémiques. L'éditeur avait, selon les uns, fait de nombreuses retouches, s'était, selon les antres, rendu coupable d'une véritable supercherie littéraire ^ Déranger se fit l'écho de ces attaques et les reproduisit en les exagérante On doit les regarder comme des insinuations mensongères*.
Latouche fit paraître, en i8i3 et 1844, deux recueils de vers : les Adieux et les Agrestes. On trouve dans les Adieux différentes éiudes philosophiques dont le ton général est l'incrédulité. Le style en est presque toujours pénible, froid et banal.
Mu^ Pauline Flaugergues, l'amie et la consolatrice de ses dernières années, poète elle-même, publia, en 1832, un choix de ses œuvres posthumes, sous le titre de Encore adieu. M™« Georges Sand a beaucoup admiré, dans ce dernier recueil, les vers que Latouche adressait à sa « douce Égérie » quelque temps avant sa mort^. Ces dernières poésies révèlent un remarquable talent descriptif et on y sent une inspiration véritable du cœur; mais l'expression reste constamment faible et médiocre.
Toutes les œuvres de Latouche portent les marques de cette inégalité malheureuse entre la conception et l'exécution. Les pensées les
1 Adieux à un ami de vingt ans.
- Journal des Débats, 1820.
3 Déranger^ Ma Biographie.
* Lefè\Te-Deumier, les Célébrités d'autrefois.
s G. Sandj /e Siècle, 20 juillet 1851.
:: i és ::iles et séneuses, s'affectait beaucoup de cette ..puissance. Ce fut là l'infirmité de .on talent et le désespoir de sa vie .
1 G. Sand, le Siècle, 20 juillet 1851.
î Lire les Souvenirs de M-»' Hécamier, t. II, P- 191-
MUSSET (Alfred de)
Alfred de Musset esl issu d'une ancienne famille de la Touraine. Ses éludes furent brillantes. Il les termina d ins sa dix-septièms année, à Paris, où il remporta le grand prix de philosophie. Trois ans plus lard, il débuta dans la poésie, avec Victor Hugo el Charles Nodier pour conseillers et pour parrains.
Dès sa première jeunesse, Alfred de Musset a déjà le mal de notre siècle, et, jusqu'à la fin de sa vie, tout vient aggraver en lui ce mal dont il finira par mourir. Doué d'un grand et fécond esprit, d'une imagination vive el brillante et d'un cœur ardent, il se sent poussé, et pour ainsi dire précipité à des audaces dangereuses, à des égarements, à nés excès de toute sorte. Son éducation, le but de ses premiers travaux, ses S'iccès môme, son entourage, ses liaisons, les nouvelles lectures, innombrables et sans choix, dans lesquelles il cherche la voie pour son talent, tout contribue à réunir en lui, à un degré rare, les traits qui caractérisent son temps, à faire de lui un homme de doute el d'abus. Nous trouvons dans la biographie publiée par son frère des détails intéressants sur h manière dont il cherchait à satisfaire la soif ardente de lumière qui le dévorait dans sa première jeunesse.
« Alfred, dit-il, était tourmenté depuis longtemps, — depuis le grand prix de philosophie, — parle problème insoluble de la destinée de l'homme et du but final de la vie. Je le voyais souvent la tête dans ses mains, voulant à toute force pénétrer le mystère impénétrable, cherchant un trait de lumière dans l'immensité, dans le spectacle de la nature, dans son propre cœur, demandant des preuves, des indices à la science, à la pliilosophie, à toute la création, et ne trouvant que des systèmes, des rêveries, des négations, des conjectures, et, au bout de tout cela, le doute,
V Ce sujet de réflexions devenant une idée fixe, il m'invitait à en causer avec lui, et souvent nous y étions encore à trois heures du matin. Il lisait avec une ardeur incroyable les anciens, les modernes, les Anglais, les Allemands, Platon, Épictète, Spinosa, — jusqu'à M. de Laromiguière lui-même, &\, comme on peut le croire aisément, il ne s'en trouva pas plus avancé. Souvent, rebuté par l'outrecuidance dogmatique des uns et l'obscurité des autres, il ferm:iit brusquement le volume i. »
Voilà comment se façonnaient l'esprit et l'imagination du jeune poète. Et le cœur? Hélas ! il le conduisit à pire école. Il le lança tout
' Biographie d'Alfred de Musset, sa vie et ses œuvres. Charpentier, 1 î77.
166 LES POETES DU DIX-iNEUVIEME SIÈCLE.
d'abord dans les folles amours de la jeunesse ; dans ces amours qui s'afficlienf, s'exaltent, se glorifient et se livrent elles-mûmes en spectacle; dans ces amours auxquelles le talent vient ensuite donner un prestige qui leur sert d'excuse publique, et un attrait qui en fait goûter la dangereuse saveur.
Les Contes d'Espagne et d'Italie (1830) sont le fruit de ses premières lectures, trop abondantes au début pour avoir été sainement digérées. L'auteur, selon l'expression d'un critique, parle de l'Espagne et de l'Italie comme un aveugle parlerait des couleurs. Il a revôtu un masque et un costume de fantaisie, afin de trancher sur les poètes du jour et de ne ressembler à personne. Le besoin d'aimer, tel est le thème de ces premières poésies. Mais ce qu'il chante, ce n'est pas ce naturel et légitime besoin d'aimer qui s'empare à un moment donné de tout jeune homme honnête. Il ne s'attache pas aux nobles et saintes amours ; il glisse tout d'abord dans la débauche et l'orgie. Les qualités d'un véritable poète se dégageaient cependant de ces premières pièces malsaines : mérite réel, puisqu'il classait désormais le jeune auteur parmi ceux qu'on écoute et qu'on lit.
La pièce de début. Bon Paèz, est un petit drame très-court, mais d'un dénouement saisissant et terrible.
Le héros, don Paèz, lansquenet de la garnison de Madrid, a pour maîtresse Juana d'Orvado, qui lui donne un rival dans la personne de l'un de ses compngnons d'armes^ Étur de Guadassé. C'est parmi les propos de cantine que Paëz apprend, de la bouche même d'Étur, qu'il est trompé. On se bat ; mais on se jure auparavant que le vainqueur tuera l'infidèle. Paëz, survivant, accomplit sa promesse et assouvit sa vengeance dans un dernier baiser. Le récit de celte aventure est vif, original, jeune et ardent; il séduit et entraîne. Malheureusement le dialogue en est grossier et obscène. En revanche les descriptions et les comparaisons ont un charme de poésie incomparable. Telle image rappelle très-heureusement la facture d'Homère:
« Comme ou voit dans l'été, sur les herbes fauchées, Deux louves, remuant les feuilles desséchées, S'arrêter face h face, et se montrer la dent ; La rage les excite au combat; cependant Elles tournent en rond lentement, et s'attendent ; Leurs mufles amaigris l'un vers l'autre se tendent. Tels, et se renvoyant de plus sombres regards, Les deux rivaux, penchés sur le bord des remparts, S'observent, — par instants entre leur main rapide S'allume sous l'acier un éclair homicide. Tandis qu'à la lueur des flambeaux incertains, Tous viennent à voix basse agiter leurs destins, Eux, muets, haletants vers une mort hâtive, Pareils à des pêcheurs courbés sur une rive, Se poussent à l'attaque, et, prompts à riposter., Par l'injure et le fer tâchent de s'exciter. »
Il y a encore dans la même pièce un passage intéressant. C'est la description originale du logis de Bélisa, sorcière qui donne un philtre à don Paëz. Enfin, au dernier chant, se dessine, plein d'élégance, de laisser aller, de charme et d'harmonie, le portrait de Juana.
Le sujet du poème de Portia est plus scandaleux encore que celui de Don Paèz. C'est un jeune amant qui tue en duel un vieux mari. Ce n'est plus ici le ton débraillé, libertin et obscène du dialogue de Don Paèz. Le vers devient noble et digne, doux et harmonieux, calme et poétique comme les sentiments qui l'inspirent. Musset abordera plus tard avec le même bonheur tous les genres : il se montrera platonique dans les stances à Marie Malibran ; badin dans une Bonyie Fortune et dans les chansons ; poète épique dans la Lettre à Lamartine, etc.
A travers tous ces essais, une note se fait toujours entendre, comme une dissonance, là même d'où elle devrait être exclue : c'est la tristesse. Elle vient révéler l'état maladif d'une âme en pleine ivresse du mal. C'est comme un cri, un appel un avertissement ou une menace, et peut-être tout cela à la fois ; car l'inquiétude rivée au désordre est une grâce ou un châlimeut.
C'est quelquefois parmi des chansons erotiques ou de joyeuses stances qu'a lieu l'importune apparition :
« Tu te gonfles, mon cœur ?... Des pleurs, le croirais-tu,
Tandis que j'écrivais, ont baigné mon visage.
Le fer me manque-t-il, ou ma main sans courage
A-t-elle lâchement glissé sur mon sein nu?
Non, rien de tout cela. Mais si loin que la haine
De cette destinée aveugle et sans pudeur
Ira, j'y veux aller. — J'aurai du moins le cœur
De le mener si loin que la honte l'en prenne. »]
Mais ces apparitions, ces mouvements dont l'auteur semble pa'ler bien malgré lui, sont rares ou ne durent pas.
Le poème de Suzon, de l'avis du poète lui-même, est
« bon pour les buveurs de bière
Qui jettent la bouteille après le premier verre : C'est l'histoire d'un fou mort pour avoir aimé A casser une pipe après avoir fumé. »
En résumé , les Contes d'Espagne et d'Italie, comme tous les premiers essais d'Alfred de Musset, ne sont pas encore des œuvres sérieuses. Il les appelle lui-même des jeux d'enfant ; mais dans ces jeux il y a déjà de l'homme et du poète. Près d'une moitié de ce premier bagage poétique restera pour maintenir à flot l'autre moitié.
En 1831 Musset publia Octave, Rafaël. Ce nouveau recueil grandit de beaucoup sa réputation. L'enfant devient jeune homme, l'esprit est plus ferme, le cœur plus chaud, le talent plus mâle, la forme elle-
môme plus précise, plus énergique et plus colorée. Les strophes A Edouard ont du sentiment et du trait:
« Ah I frappe-toi le cœur, c'est là qu'est le génie. C'est là qu'est la pitié, la souffrance et l'amour ; C'est là qu'est le rocher du désert de la vie,
D'oîi les flots d'harmonie, Quand Moïse viendra, jailliront quelque jour. »
Le Saule tient ce que promettaient DonPacz et Portia. Le talent du poète s'y montre plein de cœur et empreint d'une sublime spiritualité. L'un des plus beaux passages est sans doute cette apostrophe à l'harmonie :
«Fille de la douleur! harmonie! harmonie! Langue que pour l'amour inventa le génie 1 Qui nous vint d'Italie, et qui lui vint des cieux! Douce langue du cœur, la seule où la pensée, Cette vierge craintive et d'une ombre offensée, Passe en gardant son voile, et sans craindre les yeux! Qui sait ce qu'un enfant peut entendre et peut dire Dans tes soupirs divins nés de l'air qu'il respire. Tristes comme son cœur et doux comme sa voix? On surprend un regard, une larme qui coule; Le reste est un mystère ignoré de la foule, Comme celui des flots, de la nuit et des bois!... »
Rien de mélancolique, de suave et d'harmonieux comme l'invocation à l'étoile du soir :
« Pâle étoile du soir, messagère lointaine, Dont le front sort brillant des voiles du couchant. De ton palais d'azur, au sein du firmament, Que regardes-tu dans la plaine?
Étoile qui descends sur la verte colline. Triste larme d'argent du manteau de la Nuit ; Toi que regarde au loin le pâtre qui chemine, Tandis que pas à pas son long troupeau le suit, — Étoile, où t'en vas-tu, dans cette nuit immense? Cherclies-tu sur la rive un lit dans les roseaux? Où t'en vas-tu si belle, à l'heure du silence, Tomber comme une perle au sein profond des eaux? Ah ! si tu dois mourir, bel astre, et si ta tête Va dans la vaste mer plonger ses blonds cheveux. Avant de nous quitter, un seul instant arrête; — Étoile de l'amour, ne descends pas des cieux ! »
Dans la Coupe et les Lèvres, Musset semble se rapprocher de la manière de Byron, de Goethe et de Schiller, sans aller jusqu'à l'imitation, comme
on l'a prétendu. C'est, si l'on veut, un bandit tyrolien amoureux d'une autre Marguerite ; mais, s'il y a analogie dans le sujet, Musset conserve dans la forme toute son originalité.
Frank est un chasseur des Alpes, esprit sceptique jusqu'au cynisme, avec un corps robuste et alerte et des goûls d'aventures et de vagabondage. Cet homme cherche son chemin dans ce monde. Il ne se croit point fait pour la pauvre chaumiijre où il naquit. Il y met le feu et s'écrie :
« Je pars, — et désormais que Di 3u montre à mes pas Leur route, — ou le hasard, si Dieu n'existe pas! »
11 n'est pas encore bien loin, quand une jeune fille, Déidamia, passe à côté de lui. Il la regarde à peine. Mais vile, comme si elle voulait mettre obstacle à ce départ, lui présente un bouquet :
« J'ai cueilli sur ma route un bouquet d'églantine; Mais la neige et les vents l'ont fané sur mou cœur : Le voilà, si tu veux, pour te porter bonheur. »
Et elle le lui jette. Ce bouquet, ces fleurs, c'est le bonheur, c'est l'amour, c'est la coupe ; les lèvres n'ont qu'à s'entr'ouvrir... Mais il y a loin entre la coupe et les lèvres.
Frank poursuit sa roule ; mais il a un mot de pitié pour Déidamia :
« Pauvre innocente fille 1 elle aurait pu m'aimer. »
Frank s'est endormi dans une forêt. Il rêve, et une voix chante, dans ce rêve, les deux routes que la vie présente à l'homme :
« Il est deux routes dans la vie :
L'une solitaire et fleurie,
Qui descend sa pente chérie,
Sans se plaindre et sans soupirer.
Le passant la remarqua à peine,
Comme le ruisseau de la plaine
Que le sable de la fontaine
Ne fait pas môme murmurer.
L'autre, comme un torrent sans digue,
Dans une éternelle fatigue,
Sous les pieds de l'enfant prodigue
Roule la pierre d'Lxion,
L'une est bornée et l'autre immense,
L'une meurt où l'autre commence :
La première est la patience,
La seconde est l'ambition. »
Frank choisit la seconde route.
A son réveil, il aperçoit un jeune palatin, Stranio, qui passe à tlieval avec sa maîtresse Bekolore. Stranio coaimande insolemment à Frank de lui livrer passage; celui-ci répond en mettant l'épée à la
main. Siranio est tué; Belcolore, se tournant vers le meurtrier de son amant, lui dit en souriant :
« Tu me plais et tu t'es bien battu.
Ton pays?
FRANK
Le Tyrol.
BELCOLORE.
Me trouves-tu jolie?
FRANK
Belle comme un soleil.
BELCOLORE.
J'ai dix-huit ans, — et toi ?
FRANK
Vingt ans. j
BELCOLORE.
Monte à cheval, et viens souper chez moi. »
Tous les bonheurs vont sourire à Frank. Un jour, il a joué, et le jeu lui a été favorable. Devant tout l'or qu'il a gagné, il s'écrie :
« — Quelle étrange aventure I...
Je tue un grand seigneur, et lui prends sa maîtresse ; Je m'enivre chez elle, et l'on me mène au jeu. A jeun j'aurais perdu, — je gagne dans l'ivresse ; Je gagne, et je me lève. — Ah ! c'est un coup de Dieu. »
Le voilà riche maintenant, ce chasseur des Alpes ; la fortune est venue à lui avec ses compagnes habituelles, la gloire et la considération. Le succès a couronné tous ses désirs. Pour s'éloigner de l'impudique maîtresse dont il est rassasié déjà, il s'est enrôlé dans l'armée allemande; il s'y distingue bientôt, et on le comble d'honneurs. Pourtant il reste triste ; un souvenir, tenace comme un remords, le suit partout et empoisonne ses plaisir-, sa fortune et sa gloire :
« Fatigué de la route et du bruit de la guerre, Ce matin de mon camp je mo suis écarté. J'avais soif; mon cheval marchait dans la poussière, Et sur le bord d'un puits je me suis arrêté. J'ai trouvé sur un banc une femme endormie. Une pauvre laitière, une enfant de quinze ans, Que je connus, Gunther. Sa mère est mon amie. J'ai passé de beaux jours chez ces bons paysans. Le cher ange dormait les lèvres demi-closes. — (Les lèvres des enfants s'ouvrent, comme les roses, Au souffle de la nuit.) — Ses petits bras lassés Avaient dans son panier roulé les mains ouvertes.
MUSSET. 17i
D'herbes et d'églantine elles étaient couvertes.
De quel rêve enfantin ses sens étaient bercés,
Je l'ignore. On eût dit qu'en tombant sur sa couche
Elle avait à moitié laissé quelque chanson
Qui revenait encor voltiger sur sa bouche,
Comme un oiseau léger sur la fleur d'un buisson.
Nous étions seuls. J'ai pris ses deux mains dans les miennes,
Je me suis incliné, — sans l'éveiller pourtant.
O Gunther ! j'ai posé mes lèvres sur les siennes;
Et puis, je suis parti, pleurant comme un enfant! »
Frank devient de plus en plus amer, défiant et fantasque ! Au milieu de la gloire et de l'adulation qui l'enlourent, il est inquiet de savoir comment il sera jugé après sa mort. Il fait réiandre le bruit qu'il vient d'ôtre tué en duel. Un catafalque est dressé devant son palais, et lui-même, déguisé en moine et masqué, se plaît à ternir sa propre mémoire pour mettre à l'épreuve ses camarades. Les soldats et le peuple louent d'abord Frank, qu'ils supposent couché dans le cercueil ; mais bientôt, les excitations du faux moine aidant, ils passent de la louange au blâme, du blâme aux injures et aux malédictions ; les soldats s'avancent vers la bière pour traîner dans la fange le cadavre de leur capitaine... Le faux moine se démasque et s'écrie :
« La bière est vide? alors c'est que Frank est vivant. »
L'épreuve n'est pas finie. Tous sont sortis en silence et frappés de stupeur; mais voici venir Belcolore qui s'agenouille, vôtue de deuil, sur les marches du catafalque. La scène qui suit ne peut être racontée : Frank masqué couvre la bière d'or et de billets de banque pour tenter la courtisane sur le cercueil de son amant. Il y a là des détails odieux, atroces, écœurants
A la fin, Frank soulève le drap mortuaire, montre encore la bière vide, se démasque et chasse Belcolore.
Mais le dégoût et l'amertume sont plus profonds que jamais dans son cœur. Il sent que tout s'évanouit et s'écha^ipe : l'espérance elle-même va l'abandonner. Enfin il trouve son châtiment dans la mort de Déidamia tuée par Belcolore au moment où il va l'épouser.
Rolla ouvre d'une façon tragique les Poésies nouvelles. La pensée de l'auteur, dans cette œuvre pleine d'amertume et de doute, paraît être de montrer la débauche et la mort volontaire comme le terme fatal de toute vie s'écoulant sans but et sans croyances.
Rolla est le plus grand
a De tous les débauchés de la ville du monde Où le libertinage est à meilleur marché, De la plus vieille en vice et de la plus féconde. Je veux dire Paris »
i~2 LES POÈTES DU DIX-XEUVIÈME SIECLE.
A l'âge de dix-neuf ans il esl resté maître de sa personne. Il a partagé son bien en trois bourses d'or; il d'oit en jeter les pistoles au vent dans un nombre égal d'années... et puis mourir. — Et puis mourir! voilà en quelques mots l'expression entière de ce drame, et ce drame c'est le procès à la société, c'est l'idée que se fait chaque coupable de la justice : tout le monde est criminel, excepté lui. Pourquoi est-il né? pourquoi a-t-il été placé dans tel ou tel milieu plutôt que dans tel ou tel autre? Vous voyez bien qu'il est l'innocence même! Alfred de Musset, parmi les grands écrivains de notre époque, est celui qui a le plus exploité cette mine d'idées funestes. En y ajoutant l'attrait de ses vives et poétiques peintures, il a creusé celte plaie et en a étendu la surface.
RoUa dédaiane la vie, les ho.iimcs, la société,
« Et jamais fils d'Adam, sous la sainte lumière, N'a, de l'est au couchant, promené sur la terre Un plus large mépris des peuples et des rois.
Ce n'était pour personne un objet de mystère
Qu'il eût trois ans à vivre et qu'il mangeât son bien.
Le monde souriait en le regarda,nt faire,
Et lui, qui le faisait, disait à l'ordinaire
Qu'il se ferait sauter quand il n'aurait plus rien. »
Il tient parole. Sa dernière pislole est dépensée ; le vice et la débauche ont dévoré toute sa fortune; il ne lui reste plus qu'à se suicider. Après une dernière orgie,
« Il prit un flacon noir qu'il viJa sans rien dire... »
Relia était mort.
Rien n'est beau comme cet étrangi^, poi me. Souvent le lecteur voit passer sous ses yeux de tristes et repoussants tableaux ; et tout ensemble il sent vibrer, presque à chaque page, les accents sublimes de la poésie, de l'éloquence et de la vertu indignée :
« 0 chaos éternel I prostituer l'enfance !.
Nul, mieux que .Musset, n'a su peindre tous les délires de l'amour coupable et profane ; mais partout, dans cette peinture incomparable, on entend éclater les cris désolés de l'âme qui tour i tour gémit de ses chaînes et maudit le crime .
Aussi, dans ses Moines d'Occident, M. de Montalembert n'a-t-il pas craint de citer avec éloge le chantre de Roll.i :
« Où trouver parmi nous, dit l'éminent écrivain i, où trouver une plume assez délicate et assez pure pour raconter ces annales du véritable amour? lï semble les avoir entrevues, ce poère, le plus charmant de notre génération et le plus malheureux par sa faute propre, lorsqu'au milieu de chants d'une si
' Les Moines d'Occident, latrod., chap. v. § 8G .
étrange et si dangereuse beauté il laisse échapper ces vers, témoignage singulier des hautes et généreuses inspirations quMl savait si bien traduire et trop souvent étouffer :
u Cloîtres silencieux, voûtes des monastères, « C'est vous, sombres caveaux, vous qui savez aimer ; « Ce sont vos froides nefs, vos pavés et vos pierres « Que jamais lèvre en feu n'a baisés sans pâmer.
« Trempez-leur donc le front dans les eaux baptismales,
« Dites-leur donc un peu ce qu'avec leurs genoux
« 11 leur faudrait user de pierres sépulcrales
« Avant de soupçonuer qu'on aime comme vous.
« Oui, c'est un vaste amour qu'au fond de vos calices
« Vous buviez à plein cœur, moines mystérieux!...
« Vous aimiez ardemment ! oh ! vous étiez heureux ! »
Il faut lire les passages où Musset se débat sous l'étreinte du doute, où, croyant tous ses contemporains atteints du mal qui le fait souffrir, il déplore le vide immense que la religion absente a laissé dans les cœurs : ce sont les plus beaux et les plus éloquents. Après avoir regretté successivement, en magnifiques vers, l'âge des croyances voluptueuses du paganisme et les siècles de foi chrélieune, il adresse au Christ l'apostrophe si connue :
« 0 Christ ! je ne suis pas de ceux que la prière Dans tes temples muets amène à pas tremblants; Je ne suis pas de ceux qui vont à ton Calvaire, En se frappant le cœur, baiser tes pieds sanglants; Et je reste debout sous tes sacrés portiques. Quand ton peuple fidèle, autour des noirs arceaux, Se courbe en murmurant sous le vent des cantiques, Comme au souffle du nord un peuple de roseaux. Je ne crois pas, ô Christ ! à ta parole sainte : Je suis venu trop tard dans un monde trop vieux. D'un siècle sans espoir naît un siècle sans crainte ; Les comètes du nôtre ont dépeuplé les cieux. Maintenant le hasard promène au sein des ombres De leurs illusions les mondes réveillés; L'esprit des temps passés, errant sur leurs décombres, Jette au gouffre éternel tes anges mutilés. Les clous du Golgotha te soutiennent à peine ; Sous ton divin tombeau le sol s'est dérobé : Ta gloire est morte, ô Christ 1 et sur nos croix d'ébène Ton cadavre céleste en poussière est tombé! »
Musset se trompait : la religion n'est pas morte, et ne peut mourir ; mais quelle splendeur de poésie, quelle magnificence d'images, et comme on sent l'angoisse et la sincérité dans les vers suivants l
« Eh bien I qu'il soit permis d'en baiser la poussière Au moins crédule enfant de ce siècle sans foi,
174 LES POÈTLS DU DIX-NEUVIÈ.Ut: SIÈCI.E.
Et de pleurer, ô Christ ! sur cette froide terre Qui vivait de ta mort, et qui mourra sans toi 1 Oli! maintenant, mon Dieu, qui lui rendra la vie ? Du plus pur de ton sang tu l'avais raji;unie ; Jésus, ce que tu fis, qui jamais le fera? Nous, vieillards nés d'hier, qui nous rajeunira? »
Plus loin, le poète, obéissant toujours au même sentiment, invective Voltaire et lui reproche d'avoir fait crouler sur la société l'édifice immense des croyances religieuses. 11 s'écrie dans un accès d'indignation :
« Et que nousreste-t-il, à nous, les déicides ? Pour qui travailliez-vous, démolisseurs stupides, Lorsque vous disséquiez le Christ sur son autel ? Que vouliez-vous semer sur sa céleste tombe. Quand vous jetiez au vent la sanglante colombe Qui tombe en tournoyant dans l'abîme éternel ? Vous vouliez pétrir l'homme à votre fantaisie ; Vous vouliez faire un monde. — Eh bien, vous l'avez fait. Votre monde est superbe, et votre homme est parfait ! Les monts sont nivelés, la plaine est éclaircie ; Vous avez sagement taillé l'arbre de vie ; Tout est bien balayé sur vos chemins de fer; Tout est grand, tout est beau, — mais on meurt dans votre air. Vous y faites vibrer de sublimes paroles; Elles flottent au loin dans les vents empestés. Elles ont ébranlé de terribles idoles ; Mais les oiseaux du ciel en sont épouvantés. L'hypocrisie est morte, on ne croit plus aux prêtres ; Mais la vertu se meurt, on ne croit plus à Dieu. Le noble n'est plus fier du sang de ses ancêtres ; Mais il le prostitue au fond d'un mauvais lieu. On ne mutile plus la pensée et la scène, On a mis au plein ventl'inielligence humaine ; Mais le peuple voudra des combats de taureaux. Quand on est pauvre et fier, quand on est riche et triste, On n'est plus assez fou pour se faire trappiste ; Mais on fait comme Escousse, on allume un réchaud. »
En flétrissant le philoîoplie impie et l'écrivain de mauvaise foi, Musset prouve une fois de plus son honnâleté native; mais il se trompe encore quand il se figure la croix du Calvaire abattue sous les coups de l'incrédulité; et c'est en vain que les colonnes de l'Église chrétienne seraient de nouveau secouées par le bras du spectre qu'il évoque dans une sombre fantasmagorie. L'Église a les promesses de Dieu.
La poésie de Rûlla, étincelanle au début, est, dans le reste de l'œuvre, profondément mélancolique et touchante. D'un bout à l'autre du poème, la forme admirablement appropriée aa sentiment et la négligence des vers croisés, des rimes interrompues, ajoutent encore à l'abandon douloureux du récif.
Les Nuits, mieux encore que Rolla, révèlent le génie entier d'Alfred de Musset. Toutes les ressources de l'esprit, les plus grands efforts de l'imagination , les délicatesses infinies de l'art, les couleurs les plus vives et les mieux harmonisées, les mouvements de passion les plus profondément sentis el exprimés; en un inot, tout ce qui a pu ôlre donné du poêle par le poète est là splendidement rayonnant.
Écoutons la muse qui, par une magnifique Nuit de mai, le vient provoquer à chanter et à oublier les tristesses qu'il avait rapportées d'un douloureux voyage à Venise :
« Poète, prends ton luth ; c'est moi, ton immortelle,
Qui t'ai vu cette nuit triste et silencieux.
Et qui, comme un oiseau que sa couvée appelle,
Pour pleurer avec toi descends du haut des cieux.
Viens, tu souffres, ami. Quelque ennui solitaire
Te ronge, quelque chose a gémi dans ton cœur ;
Quelque amour t'est venu, comme on en voit sur terre.
Une ombre de plaisir, un semblant de bonheur.
Viens, chantons devant Dieu ; chantons dans tes pensées,
Dans tes plaisirs perdus, dans tes p'nnes passées;
Partons, dans un baiser, pour un monde inconnu.
Éveillons au hasard les échos de ta vie.
Parions-nous de bonheur, de gloire et de folie.
Ht que ce soit un rêve, et le premier venu.
Inventons quelque part des lieux où l'on oublie;
Partons, nous sommes seuls, l'univers est à nous.
Voilà la verte Ecosse, et la brune Italie,
Et la Grèce, ma mère, où le miel est si doux,
Argos, et Ptéléon, ville des hécatombes.
Et Messa la divine, agréable aux colombes;
Et le front chevelu du Pélion changeant;
Et le bleu Titarèse, et le golfe d'argent
Qui montre dans les eaux où le cygne se mire
La blanche Oloossone à la blanche Camyre.
Dis-moi, quel songe d'or nos chants vont-ils bercer
D'où vont venir les pleurs que nous allons verser
Ce matin, quand le jour a frappé ta paupière,
Quel séraphin pensif, courbé sur ton chevet,
Secouait des lilas dans sa robe légère.
Et te contait tout bas les amours qu'il rêvait?
Chanterons-nous l'espoir, la tristesse ou la joie ?
Tremperons-nous de sang les bataillons d'acier ?
Suspendrons-nous l'amant sur l'échelle de soie?
Jetterons-nous au vent l'écume du coursier?
Le poète répond
« OMuse! spectre insatiable, Ne m'en demande pas si long.
L'homme n'écrit rien sur le sable A l'heure où passe l'aquilon.
J'ai vu le temps où ma jeunesse Sur mes lèvres était sans cesse Prête h chanter comme un oiseau ; Mais j'ai souffert un dur martyre, Et le moins que j'en pourrais dire, Si je l'essayais sur ma lyre, La briserait comme un roseau. »
Qui ne connaît sa louchante et immortelle allégorie du pélican ?
« Lorsque le pélican, lassé d'un long voyage, Dans les brouillards du soir retourne à ses roseaux. Ses petits affamés courent sur le rivage En le voyant au loin s'abattre sur les eaux. Déjà, croyant saisir et partager leur proie, Ils courent à leur père avec des cris de joie En secouant leurs becs sur leurs goitres hideux. Lui, gagnant à pas lents une roche élevée. De son aile pendante abritant sa couvée. Pêcheur mélancolique, il regarde les cieux. Le sang coule à longs flots de sa poitrine ouverte : En vain il a des mers sondé la profondeur; L'Océan était vide et la plage déserte; Pour toute nourriture il apporte son cœur. Sombre et silencieux, étendu sur la pierre. Partageant à ses fils ses entrailles de père. Dans son amour sublime il berce sa douleur, Et, regardant couler sa sanghmte mamelle, Sur son festin de mort il s'affaisse et chancelle, Ivre de volupté, de tendresse et d'horreur. Mais parfois, au milieu du divin sacrifice, Fatigué de mourir dans un trop long supplice, Il craint que ses enfants ne le laissent vivant ; Alors il se soulève, ouvre son aile au vent, Et se frappant le cœur avec un cri sauvage. Il pousse dans la nuit un si funèbre adieu, Que les oiseaux des mers désertent le rivage, Et que le voyageur attardé sur la plage, Sentant passer la mort, se recommande à Dieu. Poète, c'est ainsi que font les grands poètes. Ils laissent s'égayer ceux qui vivent un temps ; Mais les festins humains qu'ils servent à leurs fêtes Ressemblent la plupart à ceux des pélicans. »
La Nuit d'août, composée en 1836, à un moment de verve extraordinaire et dans la plus délicieuse ivresse poétique, nous montre Alfred de Musset tout entier à des pensées sereines, l'esprit guéri, l'imagination pleine de sève ^
1 Voir Paul de Musset, Biographie d'Alfred de Musset, ç. 174.
Dans la Nuit d'octobre, nuil plus propice à chanter la douleur, le poèie cède au vœu de la Muse. Il prend son luth; le cœur déborde. Jamais la poésie n'a eu des notes plus élevées et des expressions plus pures.
La Nuit de décembre est une poésie encore plus sombre que la Nuit d'octobre. Uu grand désespoir d'amour produisit cette plainte désolée à l'adresse d'une femme qui ne sait pas pardonner, « cette peinture de la sohtude, cette création de la pâle figure vêtue de noir, qui ne se montre que dans les moments de souffrance et d'abandon ^. «
Ces admirables Nuits de mai, d'août, d'octobre et de décembre marquent chez Alfred de Musset toute une révolution morale : on dirait qu'à l'apogée de son génie le poôte veut redevenir, est redevenu chrétien. C'est après la pubhcalion des Nuits qu'il écrivît cette Lettre à Lamartine :