V. Un jour de deuil et de douleur suprême
Les pleurs que je versais m'ont fait penser à toi.
Mais ce que j'ai senti, ce que je veux t'écrire. C'est ce que m'ont appris les anges de douleur ; Je le sais mieux encore et puis mieux te le dire, Car leur glaive, en entrant, l'a gravé dans mon cœur.
Créature d'un jour qui t'agites une heure, De quoi viens- tu te plaindre et qui te fait gémir ? Ton âme t'inquiète, et tu crois qu'elle pleure : Ton âme est immortelle, et tes pleurs vont tarir.
Tu te sens le cœur pris d'un caprice de femme, Et tu dis qu'il se brise à force de souffrir. Tu demandes à Dieu de soulager ton âme : Ton âme est immoitelle, et ton cœur va guérir...
Ton corps est abattu du mal de ta pensée; Tu sens ton front peser, et tes genoux fléchir. Tombe, agenouille-toi, créature insensée : Ton âme est immortelle, et la mort va venir.
Tes os dans le cercueil vont tomber en poussière ; Ta mémoire, ton nom, ta gloire vont périr; Mais non pas ton amour^ si ton amour t'est chère : Ton âme est ininiorlelle, et va s'en souvenir. »
Dans l'Espoir en Dieu, il dépeint les douleurs poignantes du doute et du scepticisme et montre combien l'âme humaine a soif de la vérité et de la foi ; il s'écrie:
« Ma raison révoltée
Essaye en vain de croire et mon cœur de douter. Le chrétien m'épouvante, et ce que dit l'athée. En dépit de mes sens, je ne puis l'écouter. »
' Paul de Musset, Biographie d'Alfred de Musset, p. 152.
Poètes du xix« siècle. — II. 12
Et il conclut par ce conseil qui n'est plus d'un sceptique :
a Croyez-moi, la prière est un cri d'espérance ! Pour que Dieu nous réponde, adressons-nous à lui. »
Les Stances à la Malibran sont un hymne au génie et à l'amour sacré (le l'art :
a Une croix ! et l'oubli, la nuit et le silence !
Écoutez! c'est le vent, c'est l'Océan immense;
C'est un pêcheur qui chante au bord du grand chemin.
Et de tant de beauté, de gloire et d'espérance,
De tant d'accords si doux d'un instrument divir,
Pas un faible soupir, pas un écho lonitain 1
N'était-ce pas hier qu'à la fleur de ton âge Tu traversais l'Europe, une lyre à la main, Dans la mer, en riant, te jetant à la nage. Chantant la tarentelle au ciel napolitain, Cœur d'ange el de lion, libre oiseau de passage, Naïve enfantée soir, sainte artiste demain?
Meurs donc ! ta mort est douce et ta tâche est remplie. Ce que l'homme ici-bas appelle le génie. C'est le besoin d'aimer ; hors de là tout est vain. Et, puisque tôt ou tard l'amour humain s'oublie, Il est d'une grande âme et d'un heureux destin D'expirer comme toi pour un amour divin ! »
La pièce intitulée Souvenir célèbre magnifiquement la grandeur de l'umour vrai et impérissable; elle se termine ainsi:
a Je ne veux rien savoir, ni si les champs fleurissent, Ni ce qu'il adviendra du simulacre humain, Ni si ces vastes cieux éclaireront demain Ce qu'ils ensevelissent.
Je me dis seulement : A cette heure, en ce lieu, Un jour je fus aimé; j'aimais, elle était belle. J'enfouis ce trésor dans mon âme immortelle. Et je l'emporte à Dieu I »
Sylvia et Simone, contes frais et naïfs, imités de Boccace, viennent faire quelque diversion; mais, avec Musset, la joie n'est qu'un éclair aussi Teipide que hnr.iueux : la nuit se refait vite, d'autant plus sombre. Écoulons le sonnet A la tristesse.
Tristesse.
J'ai perdu ma force et ma vie, Et mes amis, et ma gaîlé ; J'ai perdu jusqu'à la fierté Qui faisait croire à mon génie.
Quand j'ai connu la vérité, J'ai cru que c'était une amie ; Quand je l'ai comprise el sentie.
J'en étais déjà dégoûté.
Et pourtant elle est éternelle, Et ceux qui se sont passés d'elle Ici-bas ont tout ignoré.
Dieu parle, il faut qu'on lui réponde.
Le seul bien qui me reste au monde Est d'avoir quelquefois pleuré.
Quelle gloire durable et bienfaisante aurait pu acquérir l'auteur de RoUa, de l'Espoir en Dieu, d'Une soirée perdue, des Stances à la Malibran, des Lettres à Lamartine, des Nuits, s'il avait eu une volonté plus énergique, s'il avait donainé des désespoirs indignes de sa noble et généreuse nature, enfin s'il n'avait pas envisagé l'amour comme le but unique de la vie !
Comme emblème de ce poète qui a tant versé de larmes, on pourrait choisir le saule pleureur, le saule qu'il a donné pour titre à l'une de ses plus belles pièces, le saule dont il voulait qu'oa ombrageât sa tombe :
« Mes chers amis, quand je mourrai.
Plantez un saule au cimetière.
J'aime son feuillage éploré ;
La pâleur m'en est douce et chère,
Et son ombre sera légère
A la terre où je dormirai. »
Si nous considérons maintenant Alfred de Musset au point de vue purement littéraire, nous verrons qu'il prête à plusieurs critiques graves et présente de grands contrastes.
Il pècbe d'abord par la composition ; ses poésies sont souvent décousues et semblent faites de pièces et de morceaux.
En outre, ce poète de premier ordre a les défauts des poètes vulgaires : l'incorrection, les négligences et toutes sortes de rimes douteuses, les hiatus prémédités, les enjambements voulus.
180 LES POÈTES DU DlX-iNEUVIÈME SIÈCLE.
Entrons dans quelques détails sur ce laisser aller dont on ne pourrait pas dire avec Boileau ;
0 C'est une ombre au tableau qui lui donne du lustre, »
Parlons d'abord de son insouciance de la rime, qu'il avoue lui-môme en ces termes :
« Vous trouverez, mon cher, mes rimes bien mauvaises :
Quant à ces choses-là, je suis un réformé;
Je n'ai plus de système, et j'aime mieux mes aises ;
Mais j'ai toujours trouvé honteux de cheviller.
Je vois chez quelques-uns, en ce genre d'escrime,
Des rapports trop exacts avec un menuisier.
Gloire aux auteurs nouveaux, qui veulent à la rime
Une lettre de plus qu'il n'en fallait jadis 1
Bravo 1 c'est un bon c'ou de plus à la pensée.
La vieille liberté par Voltaire laissée
Était bonne autrefois pour les petits esprits i. »
Souvent il ne rime que pour l'oreille. Ainsi, dans Don Paëz, Musset fait rimer sitôt avec château :
« La galante pour qui vous me laissez sitôt !
— Mauvaise! vous savez qu'on m'attend au château. »
Ne le blâmons pas trop d'user de la vielle liberté laissée par Voltaire. Mais il se permet des licences graves.
Quelque pirt il fait rimer aujourd'hui avec oubli. Nous avons vu plus haut réformé rimant avec cheviller.
Nous lisons dans Une soirée perdue : ■
« le bel ait de chatouiller l'esprit
Et de servir à point un dénoûnient bien cuit. »
Les fautes de langue abondent comme les mauvaises rimes.
Dans les Marrons du feu, la Camargo débite une tirade très-emportée, mais fort Iriviale, et rendue même incompréhensible à force d'incorrection :
«Oh! je te montrerai si c'est après deux ans. Deux ans de grincements de dents et d'insomnie, Qu'une femme pour vous s'est tachée et honnie, Qu'elle n'a plus au monde, et pour n'en mourir pas. Que vous, que votre col où pendre ses deux bras, Qu'elle porte un amour à fond, comme une lame Torse, qu'on n'ôte plus du cœur sans briser l'âme ; Si c'est alors qu'on peut la laisser, comme un vieux Soulier qui n'est plus bon à rien... »
Musset donne ici un exemple de ce romantisme exagéré qu'il paro- 1 Dédicace de la Coupe et les Lèvres,
diaitdansla Ballade à la lune, et dont il s'est moqué dans les Pensées de Raphaël,
Au troisième couplet de la chanson de Madrid, l'outrage à la grammaire va jusqu'à confondre les pronoms relatifs que et dont :
« Madrid, Madrid, moi, je me raille,'; De tes dames à fine taille Qui chaussent l'escarpin étroit; Car j'en sais une par le monde Que jamais ni brune ni blonde N'ont valu le bout de son doigt I »
Une faute d'accord amenée par la rime s'est glissée dans le quatrième acte de la Coupe et les Lèvres :
(( ... de tous les insensés que l'espoir a conduit ! Pareil à ce Gygès qui fuyait dans la nuit.., »
Il faudrait nécessairement : conduits.]
Le poète sait très-bien qu'il est incorrect ; il sentqu'on lui demandera compte de tant de négligences, qu'il en sera blâmé ; mais plutôt que de châtier un mauvais vers, il aime mieux dire qu'il l'a fait à dessein :
« J'ai fait de mauvais vers, c'est vrai ; mais, Dieu merci,
Lorsque je les ai faits, je les voulais ainsi ;
Et de Wailly ni Boiste au moins n'en seront cause. »
Quelquefois il se reprend lui-même; mais il en fait un sujet de plaisanterie.
Ainsi, dans Namouna il lui échappe ce barbarisme :
« C'est le point capital du ninhométanisme. »
Il s'aperçoit de l'erreur ; mais son vers est fait : tant pis ! Il en fera six autres pour dire qu'il s'est trompé.
( On ditmaliométisme, et j'en suis bien fâché. Il fallait me lever pour prendre un iWcûonnaire^ Et j'avais fait mon vers avant d'avoir cherché. Je me suis retourné, — ma plume était par terre, J'avais marché dessus, — j'ai soufflé de colère Ma bougie et ma verve, et je me suis couché. »
Cette mutinerie est charmante, mais n'excuse ni n'explique rien. Il n'est pas admissible d'ailleurs qu'Alfred de Musset ait commis de gaieté de cœur des fautes comme celle-ci :
« Quand Christus renversa les idoles de Rome,
Il avait vu quel pas restait à faire encor,
Et qu'à qui veut donner l'homme pour maître à l'homme]
Un caveau verrouillé vaut mieux qu'un trépied d'or. »
Une construction si étrange et des sons si durs étonneraient môme dans Chapelain,
182 LES POÈTES DU DIX-NEUVlÉME SIÈCLE.
a En aurez-vous donc moins desséché, désuni Un lien que la main d'un prêtre avait béni ? »
On ne dessèche ni ne désunit un lien, on le brise, on le coupe. On lit dans la Coupe et les Lèvres :
« Mes baisers sur ta lèvre en ont usé le seuil. »
Une lèvre qui a un seuil ! c'est bizarre.
Il est facile de prendre Musset en flagrant délit de certaines fautes qu'il reproche aux autres. Dans Après une lecture, il dit :
« Est-il, je le demande, un plus triste souci, Que celui d'un niais qui veut dire une chose Et qui ne la dit pas, faute d'écrire en prose ? »
Un tel poète devait-il donc rimer cette prose qu'on rencontre dans Portia ?
« Pourquoi ne pas le dire ? il était jaloux. — L'homme Qui vit sans jalousie, en ce bas monde, est comme Celui qui dort sans lampe : il peut sentir le bras Qui vient pour le frapper, mais il ne le voit pas. »
Le néologisme et les mots pris dans une acception contraire à l'usage apparaissent dans les vers suivants, où lever est employé pour soulever et prendre pour reprendre.
« Et toi, ce meurtre infâme Ne t'a pas de dégoût levé le cœur et l'âme ? Tu n'as pas dit un mot, tu n'as pas fait un pas !
BELCOLORB.
Prétends-tu me prouver que j'aie un cœur de pierre ?
Et ce que je te dis ne te le lève pas ? »
{La Coupe et les Lèvres, act. II, se. m.)
« Portia, vous êtes lasse.
Dit-il, car vous dormez tout debout. — Moi, de grâce? Prit-Q\]e en rougissant; oui, j'ai beaucoup dansé. »
{Portia.)
« Et, prit Onorio, d'où ce dessein contraire. Lorsque j'en viens parler, de vous en vouloir taire? »
{Ibid.)
Musset rachùte, il est vrai, quand il le veut, ces défauts systématiques par un sentiment rare du bon et durable français, par une verve
débordante, un esprit étincelant, un style séduisant de grâce originale, de jeunesse et de force, une rondeur satirique, une imagination brillante et mobile, une tendresse passionnée, et un instinct merveilleux du trait, de la couleur et du pittoresque. Ce poète, d'un caractère tout à fait à part dans notre littérature, professait une égale admiration pour Racine et pour Shakespeare, ces deux génies si différents.
Mais un scepticisme tout rempli de noire mélancolie et le cynisme souvent éhonté de situations et de peintures immorales rendent la lecture de ses attrayantes poésies extrêmement dangereuse. Même dans les productions les plus suaves et les plus nobles, comme Octave, le Saule, les Nuits, VÊpître à Lamartine, l'Espoir en Dieu, on retrouve toujours plus ou moins l'auteur de Don Paèz dans lequel Musset semble s'être incarné. Quelques-uns ont dit qu'il y avait chez lui deux hommes, le poète qui, blessé au fond de l'âme, laisse aller sa plume au gré de sa pensée sublime, et l'écrivain qui s'évertue à plaire au public par des fantaisies de bas étage. Non, chez Musset le poète et l'écrivain se confondent toujours en un seul homme; un homme d'un grand esprit, mais d'un cœur léger et d'une ûme flottante, un homme toujours esclave de ses impressions et de ses entraînements. Son imagination l'emporte quelquefois dans des régions plus sereines ; mais il ne peut s'y maintenir longtemps; les chutes se succèdent lourdes et terribles, et le poète dit alors de lui-môme avec dégoût :
« Il n'existe qu'un ôtre
Que je puisse en entier et constamment connaître,
Sur qui mon jugement puisse au moins faire foi,
Un seuil... je le méprise. — Et cet être, c'est moi.
Qu'ai-je fait? qu'ai-je appris ?... »
Il n'y a pas eu deux hommes non plus dans la vie privée de Musset. Tout en déplorant, à l'âge mûr, les écart;s de sa jeunesse, il n'en avait aucun repentir. Leur souvenir l'attirait encore très-souvent vers eux. II s'est toujours cru permis d'offrir à son cœur brisé toutes les consolations et à sa tête affolée tous les caprices et tous les étourdissements. C'est à ces excès physiques et moraux qu'il dut, sans doute, de mourir encore jeune et inconsolé dans le fauteuil des Immortels.
Parmi les critiques les plus autorisés qui ont essayé de reproduire la véritable physionomie d'Alfred de Musset et de le juger comme poète et littérateur, aucun ne l'a fait plus heureusement que M. Legouvé, dans une de ses conférences dont nous citerons un passage comme corollaire de cette étude.
« A. de Musset est un peintre incomparable de la passion : il y déploie tous les genres de talent ; il a de la grâce, de l'émotion, de la profondeur, de l'esprit, de la vérité! Ce sont de vraies larmes qui coulent de ses yeux ! ce sont de vrais cris de douleur qui sortent de sa bouche 1 ce sont de véritables sanglots qui soulèvent sa poitrine! Mais pour qui ces sanglots, pour qui ces
larmes ? Toujours pour des créatures plus ou moins dégradées, pour des Belcolore ou des Namonnal Manon l'Escaut est son Elvire. Il ne peint dans l'amour que ce qu'il a do maladif et de fatal 1 11 ne poétise dans la jiassion que le côté par oii elle touche au vice! Il ne décrit dans le cœur humain que les fièvres du cœur humain I
« C'est éloquent, c'est touchant, c'est poignant, mais ce n'est ni simple ni sain.
« Bien des personnages de femme traversent ses poèmes; cherchez- y l'image vraie et pure d'une jeune fille, d'une sœur, d'une mère, d'une aïeule, d'une femme croyante, d'une femme dévouée, d'usé femme honnête, vous ne l'y trouverez pas!
« Je vais plus loin. Demandez-lui la peinture d'un des grands et éternels sentiments de l'âme, l'amour paternel, l'amour filial, le patriotisme, la charité, l'amour de la liberté, l'amour de l'humanité, vous ne l'y trouverez pas 1 (^e grand poète, car c'est un très-grand poète, n'est ni citoyen, ni père, ni fils, ni homme même, dans le sens divin du mot. Son œuvre est un admirable paysage... sans ciel ! »
GUTTINGUER (Ulric)
M. Ulric Guttinguer, dont le père était tribun sous le Consulat, naquit à Rouen en 1783. C'est un des poètes du commencement de ce siècle qui ont pris le plus de part au réveil de la poésie française. Ailmirateur et disciple de Millevoye, il fut un des premiers à applaudir aux gloi'ieux débuts de Victor Hugo, de Lamartine, d'Alfred de Musset, et resta toujours lié avec les grands poètes de notre renaissance littéraire. Victor Hugo lui dédia une ode, Sainle-Beuve lui adressa des vers, à lui et pour lui; Alfred de Musset lui dit, en 1829, dans ses Contes d'Espagne et d'Italie:
« Ulric, nul œil des mers n'a mesuré l'abîme.
Ni les héros plongeurs, ni les vieux matelots.
Le soleil vient briser ses rayons sur leur cime,
Comme un soldat vaincu brise ses javelots.
Ainsi nul œil, Ulric, n'a pénétré les ondes
De tes douleurs sans borne; ange du ciel tombé,
Tu portes dans ta tête et dans ton cœur deux mondes,
Quand le soir, près de moi, lu viens triste et courbé.
Mais laisse-moi du moins regarder dans ton âme.
Comme un enfant craintif ?e penche sur les eaux,
Toi, si plein, front pâli sous des baisers de femme,
Moi, si jeune, enviant ta blessure et tes maux. »
Dans une Épitre à Victor Hugo, Guttinguer peignait ainsi l'idéal du poète élégiaque :
« n est aussi, Victor, une race bénie
Qui cherche dans le monde un mot mystérieux,
Un secret que du ciel arrache le génie.
Et qu'aux yeux d'une amante ont demandé mes yeux, w
En 1824 il fit paraître un volume de Mélanges poétiques avec une épître de Latouche pour introduction. Ce qui distingue les poésies comprises dans ce recueil, ce n'est point l'accent de la passion, mais plulôt la douceur du sentiment et la langueur de l'expression qui donnent à l'ensemble une sorte de monotonie. La pièce que nous citons en est un exemple.
L'Enfant malade.
Retirez-vons, amis, laissez-moi seul près d'elle. Que je presse sa main dans ma main paternelle,
Sa main sèche et brûlante !... Oh! l'enfant de mon cœur, Qui charge ainsi tes yeux d'une épaisse langueur ? Quel feu court dans ton sang, le trouble, le dévore? Hier sur nos gazons tu folâlrais encore, Hélas ! et te voilà sur le lit des douleurs ! Lève tes yeux sur moi!... lève-les, ou je meurs. Tu m'entends donc enfin ! Je revois ton sourire ; Mais lu brûles toujours! Ton pauvre cœur soupire; Pourtant la voix est calme, et ton regard si doux ! De ce mal inconnu tu crains peu le courroux : Quand dix printemps à peine ont p^ssé sur ta tête, Tu braves, jeune fleur, le vent de la tempête ; Tu crois qu'elle réserve et sa grêle et ses traits Pour le front élevé du chêne des forêts !... Non, la plus faible plante, au sein des prés cachée, A la vie, à l'amour, est par elle arrachée. Mais peut-être qu'un ange en secret t'a parlé!... En le montrant le ciel il t'aura révélé Des destins ravissants, et des jeux sans alarmes, Et des champs pleins de fleurs, et des fêtes sans larmes ; Et tu souris, ma fille, à l'ange triomphant.... Oh ! ne va pas le croire, enfant ; J'ai vu mourir!... la mort est bien amère 1 Cherche le ciel près de ton père, Ma fille ! la vie a des biens.
De doux rêves, de doux liens, Ne t'en va pas sans les connaître ; Les cieux les ignorent peut-être!...
Le monde a des périls! Je serai près de toi ; Je les connais, j'en défendrai ta vie ; Je la sauverai de l'envie.
Ses traits n'iront que jusqu'à moi I Mais si la voix du ciel l'emporte sur ton père, Si Dieu, par un regard, te ravit à la terre, Je suis prêt, mon enfant, je quitte pour jamais Mes champs et mes plaisirs, et tout ce que j'aimais! Et, dès que j'aurai vu de formes immortelles
S'embellir tes traits adorés, Je te serre en mes bras, je m'attache à tes ailes, Et je monte avec toi vers les parvis sacrés. Pour éviter de Dieu le regard trop sévère, Je cacherai mou front dans ton sein radieux.