GUTTINGUER
Ta douce voix dira les mots de la prière... Et ton père avec loi s'assoira dans les cieus.
« A de certains cris, à de certains débuts surtout, dit un critique ', on reconnaît un poète préoccupé de varier, ou, si l'on veut, de régénérer le langage de l'amour et s'essayant à rompre par de sincères élans le moule suranné de la galanterie poétique :
« Ils ont dit : L'amour passe, et sa flamme est rapide... Oh! pourquoi dans tes yeux cette douleur rêveuse?... Ah ! je voudrais mourir, vous pleureriez peut-être. Je le verrai du ciel, si l'amour y conduit!... s
« C'étaient là des notes nouvelles, et qui devaient se faire écouter. Je trouve dans un petit poème, le Bal, publié en 1824 avec le soustitre significatif depoéme moderne, la tentative avouée de rajeunir, nonseulement le langage, mais l'inspiration poétique, en dégageant, comme on a plus tard appris à le dire, l'élément épique ou dramatique des mœurs contemporaines, coquetterie, jalousie, duel; l'amant véritable, l'amant aimé, péril de la main de son rival d'une soirée, et triomphe par sa mort de l'iafidélité de sa maîtresse, qui meurt de douleur après lui. C'était là le petit drame que chacun voulait faire en ce temps-là en s'inspirant plus ou moins de Childe Harold et du Corsaire, et comme contraste aux lacs de félicité des voltigeurs de l'ancien régime poétique. Ce petit poème, que je ne voudrais ni défendre ni louer absolument, reste dans l'expression bien loin sans doute de l'idéal qu'on entrevoyait alors. La périphrase, les phrases détachées et fondues à la Delille y abondent ; les Beautés renommées
0 S'y couronnent de touffes de roses Sous les doigts de Nattier nouvellement écloses ; Et plus d'une respire avec un doujc soupir Le bouquet dont Arthur se plut à l'embellir. C'est lui, bonheur suprême !.. »
«MaisenBn il y a là une bonne volonté manifeste d'ètreneuf et d'être vrai. Triompher dans la mort ! c'était bien alors une innovation ; car le beau vers de Quinault dans Aiys, si maladroitement critiqué par Boileau :
0 Je suis assez vengé, vous m'aimez, et je meurs ! »
était à coup sûr bien oublié. 11 semble que c'eût été là la vraie destinée de M. Guttinguer et son rôle véritable de montrer et d'éclairer la voie, d'uQ peu loin quelquefois, sans jamais y entrer lui-même bien avant. »
1 Charles Asselineau, opud Crepet, t. IV, p. 135-138.
GUÉRIN (Maurice et Eugénie de)
Bien que la plus grande partie de leurs œuvres n'appartienne point à la poésie, et que leur talent t ffre des nuances assez tranchées, nous ne séparerons point ces deux écrivains si intimement unis par l'amour fraternel pendant leur vie, et par le souvenir qu'ils ont laissé de cette liaison après leur mort.
D'une nature également modeste, doutant d'euv-niêmes et de la valeur de leurs inspirations, retmçant leurs impressions sans espérance et sans désir de gloire, Maurice et Eugénie de Guérin laissùrent quelques écrits dispersées que des amis dévoués réunirent et jugèrent dignes d'une réputation posthume.
Le 15 mai 1840, la Revue des Deux-Mondes publiait un article de Georges Sand sur un jeune poète entièrement inconnu, Maurice de Guérin, mort l'année piécédente, à l'âge de vingt-neuf ans. En 1835 *, M. Barbey d'Aurevilly, sans les mettre dans le commerce, faisait discrètement connaître les Beliquiae d'une muse ignorée, dont le nom allait bientôt, comme celui de son frère, exciter la plus vive curiosité. En 1861, Tréhutien faisait paraître avec éclat les œuvres de Maurice, précédées d'une élude importantepar Sainte-Beuve*. De nombreuses ré- Impressions des deux recueils sous des litres nouveaux les classèrent en quelques années parmi les productions importantes de l'époque.
Maurice de Guérin fut plus [articulièrement un paysagiste ; les compositions d'Eugénie de Guérin appartiennent davantage à la poésie lyrique.
Né au château de Caylac, enfant du Languedoc, Maurice vint jeune encore en Bretagne. C'est à la Chênaie, dans la retraite même de Lamennais, sous un ciel brumeux et devant la nature du Nord, cette nature pleine d'orages et de tempêtes, qu'il ressentit ses premières i:r.pressions poétiques et traça les premières pages de son journal, pages intimes, ravissantes de naturel f.i de fraîcheur, qui rappellent les plus suaves descriptions de Bernardin de Saint-Pierre, les plus limpides tableaux des kkistes. Songeur et mélancolique, « malade d'infini ^ », il ouvrait son âme à toutes les émotions, aux sensations calmes de la nature comme aux rêveries orageuses du cœur, et, s'étonnant alors d'être impressionnable autant que les enfants et les vieillards, de
» Caen, 1855, in-32.
* Reliquise. Paris, 18G1,2 vol. in-16.
' Amédée Renée, Heures de poésie ^ 1841.