‹ Histoire de la littérature française (volume 4)Chapitre 36 sur 110 · GUÉRIN · texte numérisé non relu

GUÉRIN

vivre ainsi de la vie des choses, il s'arrêtait et s'écriait : « Mon Dieu î comment se fail-il que mon âme soiL ainsi livrée au caprice des vents ! » Altendrissement,liélas ! plus physique et plus sensuel que moral et idéaliste! Une de ses notes, prise au hasard, montrera mieux que toutes ses pièces de vers les véritables sentiments de ce jeune rêveur appelé par ses amis l'André Chénier du panthéisme :

« Il vient de pleuvoir, la nature est fraîche; la terre semble savourer avec volupté l'eau qui lui apporte la vie. On dirait que le gosier des oiseaux s'est aussi rafraîchi à cette pluie; leur chant est plus pur, plus vif, plus éclatant, et vibre à merveille dans l'air devenu extrêmement sonore et retentissant. Les rossignols, les bouvreuils, les merles, les grives, les loriots, les pinsons, les roitelets, tout cela chante et se rc-jouit. Les arbres immobiles semblent écouter tous ces bruits. D'innombrables pommiers fleuris paraissent au loin comme des boules de neige ; les cerisiers, aussi tout blancs, se dressent en pyramides ou s'étalent en éventails de fleurs.

« Les oiseaux semblent viser parfois h ces efl"ets d'orchestre où tous les instruments se confondent en une molle harmonie.

« Si l'on pouvait s'identifier au printemps, forcer cette pensée au point de Ci'oire aspirer en soi toute la vie, tout l'amour qui fermentent dans la naiure, se sentir à la fois fleur, verdure, oiseau, chant, fraîcheur, élasticité, que serait-ce de moi? 11 y a des moments où, à force de se concentrer dans cette idée et de regarder fixement la nature, on croit éprouver quelque chose comme celai. »

Ces sentiments éclatent davantage encore dans son œavre principale, le Centaure, dont Sainte-Beuv3 a dit : « Rijn n'est plus puissant que ce rêve de quelques pages, rien n'est plus accompli et plus classique d exécution *. »

La poésie de Maurice de Guérin, égale à sa prose comme sentiment, lui est inférieure comme expression. On y reconnaît quelques qualités de naturel, de facilité, de verve et d'abondance ; mais la forme est défectueuse ; on n'y rencontre pas celte science indispensable du rythme, de la coupe et de la cadence. Ce sont des vers inachevés.

Eugénie de Guérin fut supérieure à son frère au point de vue poétique; elle eut aussi plus d'âme.

Comme lui, elle avait connu les heures de défaillance et de mélancolie plaintive; mais elle gardait toujours en elle le sentiment profond des consolations religieuses; elle Iriompliait de ces affaissements de l'intelligence par un acte de volonté vaillante. Aussi que de craintes, que de sollicitude inquiète, lorsqu'elle le voyait « errant et vagabond dans le pays du vide », savourant « l'amère volupté des rêveries dissolvantes 3 I » « Cela dépend de toi d'être heureux, lui écrivait-elle, non pas de ce bonheur qui ne touche pas du pied la terre, comme tu le voudrais, mais de ce bonheur qui est à la portée de l'homme et que Dieu donne à tous ici-bas. »

1 Trébutien. 18.1, 1. 1^'.

* Etude biogra/jfiiqne et littéraire, etc.

* Gustave Merlet, les Femmes et les Livres.

d90 LES POÈTES DU DIX-NEUVIÈME SIECLE.

La simplicité de ses mœurs, la modestie de son cœur et la limpidité de son existence ont communiqué à ses vers quelque chose de frais, de délicat et de printanier dont ce fragment pourra donner une gracieuse idée :

« Enfant, j'aimais les fleurs, les oiseaux, la parure ; Oui, lorsque sur mon front tombaient de blonds anneaux, J'aimais à contempler ma petite figure Dans le miroir des eaux.

J'aimais d'errer, pareille 5. la biche légère. De la prairie au bois, des coteaux au vallon ; J'aimais à détacher, pour le rendre à sa mère, L'agneau pris au buisson.

J'aimais à recueillir, comme autant d'étincelles, Les vers luisants sur l'herbe attirant tous les yeux ; J'aimais à voir passer, ainsi que des nacelles, Les astres dans les cieux.

J'aimais de l'arc- en-ciel la sphère éblouissante Posant ses pieds du pôle aux monts pyrénéens; J'aimais les beaux récits, Trilby, la fée Organte, Et des petits enfants les joyeux entretiens '. »

Les œuvres d'Eugénie de Guérin sont généralement empreintes de ce sentiment d'amour, de dévouement fraternel, qui lui fit deviner tous les soins et accomplir tous les sacrifices d'un cœur de mère.

1 Ce que f aimais autrefois.

M"^ Louise BERTIN

Les Premières Glanes, queM^'^ Louise Berlin publia en 1842, avaient valu à Tauteur ce flatteur hommage de Victor Hugo :

« L'accent de la raison, auguste et pacifique, L'équité, la pitié, la bonté sérapliique. L'oubli des torts d'autrui, cet oubli vertueux Qui rend à leur insu les fronts majestueux, Donnaient à vos discours, pleins de clartés si belles, La tranquille grandeur des choses naturelles, Et par moments semblaient mêler à votre voix Ce chant doux et voilé qu'on entend dans les bois '. »

Il est difficile d'ajouter à un tel éloge; nous insisterons seulement sur l'expression d'un certain sentiment de doute inquiet que l'on retrouve souvent alors sous la plume du poète et que les vers suivants caractérisent parfaitement :

« Si la mort est le but, pourquoi donc, sur les routes, Est-il dans les buissons de si charmantes fleurs; Et, lorsqu'au vent d'automne elles s'envolent toutes. Pourquoi les voir partir d'un œil mouillé de pleurs ?

Si la vie est le but, pourquoi donc, sur les routes, Tant de pierres dans l'herbe et d'épines aux fleurs, Que pendant le voyage, hélas! nous devons toutes Tacher de notre sang et mouiller de nos pleurs ? »

Délivrée de ces impressions de doute , dans son nouveau recueil M"® L. Berlin a suivi la voie qu'elle indiquait dans la Prière; les JVomvelles Glanes nous montrent le poète complètement rattaché au sentiment religieux le plus élevé, surtout dans la partie du recueil intitulée Méditations, prières et aspirations. C'est ainsi que M"^ Berlin a trouvé ces vers magnifiques pour chanter l'amour divin :

« Quand Dieu voulut combler les immenses abîmes Qu'avaient creusés les monts en soulevant leurs cimes. D'abord il y versa les flots toujours mouvants, Et puis, pour les gonfler, il appela les vents,

1 Les Rayons et les Ombres.

Qui vinrent aussitôt des quatre coins du monde Mêler leur voix terrible aux tumultes de l'onde ; Et la mer, satisfaite et fièro en son courroux, Lui cria : C'est assez, Seigneur, arrêtez-vous !

Mais, hélas ! lorsqu'il donne à notre cœur avide,

On dirait que ses dons y grandissent le vide ;

Quand pour lui, sans relâche, il puise à son trésor,

Il l'entend murmurer et convoiter encor.

Ah! c'est qu'incessamment ce cœur languit et souffre !

En vain on jetterait dans le fond de ce gouffre

Et la mer, et le ciel, et tout ce qui s'y meut,

Pour dire : C'est assez, Seigneur, c'est vous qu'il veut ! »

M'''^ L. IJerliii célèbre aussi dignemeiit les beautés de la nature qu'elle aime et qu'elle comprend, et, dans une série de boutades, de promenades et d'épîtres, elle nous donne tantôt de frais souvenirs de jeunesse, tantôt des tableaux satiriques habilement tracés, comme dans la pièce iniilulée Bric-à-brac.

A part quelques vers malencontreux, tels que ceux-ci, dont l'idée n'est pas en rapport avec la majesté de Dieu qu'elle abaisse à la condition humaine :

« En ce moment fatal, où Dieu dans sa colère Avait d'un coup de pied renversé notre sphère, etc, »

à part encore ces quelques incorrections que nous trouvons dans la môme pièce, la Fin du monde :

« Us tombèrent d'abord aux régions de l'ombre, Espace où de la nuit jamais le voile sombre Ne s'entr'ouvre un instant, et l'archange attristé Vit de son auréole éteindre la clarté.

Là, vautours affamés, aux appétits immondes. Noirs corbeaux suspendus sur le trépas des mondes, Les démons à grand bruit s'abattirent sur ceux Qui moururent de peur, et les prirent pour eux, »

nous pouvons admirer la pureté et la correction presque irréprochables de la forme, aussi bien que du fond, dans les deux recueils poétiques de M"e L, Bertin.

IlEBOUL (Jean)

Jean Reboul naquit à Nîmes le 23 août 1796. Mis de bonne heure en apprentissage chez un boulanger, il en apprit le métier et l'exerça toute sa vie. En donnant à sa qualité de poète une originalité nouvelle, cette humble condition devait un jour aider activement à sa réputation. Il apparut sur la scène littéraire en 1828. La Quotidienne publia et divers journaux reproduisirent avec d'unanimes éloges une touchante élégie, l'Ange et l'Enfant, dont le canevas se trouve tout entier dans un auteur étranger, Grillparzer. Reboul a de beaucoup surpassé le poète allemand. Il a fait, en lui donnant la vie et la parole, d'une réflexion froide une réalité frappante, d'une pensée un drame. Le dénouement de Grillparzer est sans chaleur. Le trait vif et incisif de l'élégie françùse, bien qu'attendu, est saisissant. L'Ange et l'Enfant émut le cœur de toutes les mères. La pureté et la grâce naturelle de cette aimable composition attirèrent sur son auteur l'attention des maîtres. Lamartine * et Chateaubriand^ lui donnèrent de nombreux éloges. Le chantre des Harmonies célébra le Génie dans l'obscurité. Reboul répondit. Ce fut entre les deux poètes un noble échange de peofées élevées, une joute courtoise dignement soutenue. Rien de plus délicat, par exemple, que ces vers de Reboul, tout imprégnés de reconnaissance :

« S'il est vrai que ma muse en plus d'une mémoire A laissé des accords et des pensers touchants, Chantre ami, qu'à toi seul en retourne la gloire : Mes chants naquirent de tes chants. »

Alexandre Dumas, passant à Nîmes en 1833, vint le visiter. Enthousiasmé par la lecture de quelques vers, il lui conseilla de publier un premier recueil. Ce volume parut en 1836, sous ses auspices et ceux de Lamartine. La note générale est la mélancolie. La tristesse devait être la source la plus franche de ses inspirations. Le malheur l'avait fait poète :

« C'est l'infortune qui m'enflamme :

Ma lyre est l'écho de mon âme,

Et ses accents sont des soupirs. »

Les pièces les plus belles. Consolation sur Voubli, le Soupir, un Soir d'hiver, la Lampe de nuit, sont nées de ce sentiment. La Lampe de

t Lamartine, Harmonies.

' Chateaubriand, Essai sur la littérature anglaise, t. II, p. 341.

Poètes dc xix'= siècle. — II- 13

nuit, inspirée par une pensée de Bossuet, est d'une grande élévation lyrique. Dans ce premier volume, bien supérieur à tous ceux que Reboul publia depuis, se trouvent encore quelques poésies remarquab'es à diiïérents poinis de vue: l'Aumône, Souvenirs d'en fance, l'Hirondelle et le Troubadour, l'Arabe à son coursier, VOde à Lamennais. Nous citerons, pour sa brièveté, l'Arabe à son coursier, dont quelques vers sont une heureuse imitation d'un passage de la Bible'.

L'Arabe à son coursier.

Lorsque, te livrant la carrière, Je te presse de mes genoux, Mon œil charmé voit la crinière Bondir comme un flot en courroux.

L'aigle semble avoir de ses ailes Muni tes flancs impétueux ; Et le serpent dans tes prunelles A mis la flamme de ses yeux.

Ton vol est celui de l'orage, Pour toi les airs ont une voix ; Ils bruissent à ton passage Comme les traits de mon carquois.

Mais, calme à l'abri de ces roches, Pourquoi ce prompt frémissement?

Soupçonnerais-tu les approches Du fils hardi de l'Occident?

Tes naseaux hument l'air qui passe, Ton pied, rival des aquilons, Demande à dévorer l'espace.

Et ton regard me dit : Allons ^ !

Les autres recueils sont formés, en majeure partie, de pièces religieuses et royalistes.

Les sentiments les plus élevés et les plus sincères ont inspiré ces nouvelles poésies, mais leur expression est faible et monotone. Les compositions politiques de Reboul sont d'une grande sécheresse. La note n'est pas assez variée. On admire la fidélité du poète à ses prin-

1 Jub, XXXIX, 11.

* c Lorsque l'on sonne la charge, il dit : Allons, t Joh, xxxix,

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