‹ Histoire de la littérature française (volume 4)Chapitre 37 sur 110 · REBOUL · texte numérisé non relu

REBOUL

cipes, mais on ne lit pas ses vers. Ils sont le plus souvent incorrects, négligés, obscurs, sans grûce et sans force. Exceptons quelques pièces d'une inspiration plus facile, la Chouette, la Rose de Bengale, dans les Nouvelles Poésies ; les Langes de Jésus, dans les Traditionnelles, et différentes élégies ou descriptions dont nous aurons à parler.

La piété fernoe et convaincue de Reboul lui donna la pensée d'une épopée chrétienne. Il écrivit le Dernier Jour. Pressentir l'événement qui n'aura pas d'historien, et le révéler dans une langue forte et harmonieuse, tel a été son but. Reboul fut écrasé par la grandeur de l'œuvre, excepté peut-être dans certains passages disséminés. Une sut pas se maintenir à la hauteur d'un sujet que le Dante avait touché, et dont l'indifférence moderne augmentait encore l'immense difficulté. Il fil preuve d'une grande persévérance et d'une excellente volonté; mais tant d'efforts n'ont produit qu'un poème souvent banal ou incompréhensible.

Le Dernier Jour s'ouvre par un prologue où la voix de Dieu ordonne au poète d'annoncer aux hommes le sort qui les attend. Il accomplira celte mission :

« Sinistre précurseur d'immenses funérailles, Vous voulez que je crie autour de nos murailles :

Jérusalem, malheur à toi !

Malheur à toil malheur, ô cité de scandalel Je redirai malheur! jusqu'à l'heure fatale

Où je dirai : Malheur à moi ' ! »

Plongé dans une sombre rêverie, il entrevoit les cataclysmes terribles qui menacent l'univers, et son cœur est serré de crainte. Soudain, un ange lui apparaît, le saisit par les cheveux, et l'enlève dans les airs. Le ciel est noir, le soleil s'efface; la nature entière est troublée. Une vaste épouvante a saisi toutes les créatures. Au-dessus de ces régions consternées, le poète et son guide céleste poursuivent leur course. Les fantômes des siècles écoulés, les ombres des royaumes détruits se dressent devant eux, symboles effrayants des ruines amoncelées depuis le commencement du monde. Le poète touche aux portes des cieux. Il va pénétrer dans ce palais resplendissant d'une lumière incomparable. Mais le vol de l'ange l'emporte plus haut encore ; ses yeux contemplent les régions bienheureuses. Les vierges, les martyrs et les cercles des âmes célèbrent en un concert infini les splendeurs divines. Soudain un grand tumulte éclate dans la demeure céleste. L'heure est venue. Les fléaux, la guerre, la peste, la famine, se pressent autour du trône de Dieu :

a Le cercle des esprits prosternés en silence, Entendant prononcer l'implacable sentence,

1 Le Dernier Jour, Prologue.

Jette un cri déchirant, et d'un vol consterné Chacun va retrouver son monde condamné.

Tels*, quand l'horizon noir fait gronder le tonnerre. De timides ramiers rûunis dans une aire Se séparent en hâte, et regagnent la tour Témoin de leur naissance et chère h leur amour*. »

Cependant l'être célesle qui guide le poète dans la roule de l'éternité reçoit une mission de l'archange Michel. Il doit annoncer à Satan la convocation des habitants de l'enfer pour l'heure suprême où le passé sera scellé. Les deux voyageurs traversent les limbe-, le purgatoire, et pénètrent dans les demeures infernales. Satan reçoit en « mugissant » l'ordre divin. Mais il faut obéir. Les athées, les avares, les mauvais princes, les prévaricateurs, les débauchés, les suicides passent tour à tour sous les yeux du poète. Bientôt tous ont quitté le morne séjour, et les flammes sans aliment éclairent d'une lueur sinistre son épouvantable immensité. Le poète retourne sur la terre. Le dernier jour a sonné pour les enfants des hommes. La Mort tranche devant elle tout ce qui respire. Son œuvre de destruction terminée, elle devient à elle-même «sa propre mort». Jésus apparaît : il étend sa croix sur les mondes, et les humains se partagent en deux parties. L'arrêt divin est exécuté. L'univers a disparu. Le poète s'éveille baigné d'une froide sueur.

La vaste élégie de Reboul manque d'intérêt. La poésie est terne et inégale. L'unité du récit se perd à travers des transitions vagues ou pénibles et d'interminables digressions. Le style est quelquefois déclamatoire, très-souvent incorrect. Les fautes de langage, les oublis des règles et de l'orthographe^, les inversions forcées, les consonances désagréables, les enchevêtrements de mots inexplicables s'y rencontrent avec une désolante abondance. Le sacrifice de la langue à la rime a souvent amené des vers de ce genre :

« Allez briiler, maudits, qni'hns le misei-able M'avez toujours foulé d'un pied inexorable. »

Le Dernier Junr est donc une œuvre très-défectueuse. Mais on y rencontre encore un certain nombre de beautés partielles, quelques vers dont Chateaubriand a loué l'énergie*, et d'heureux mélanges lyriques et fantaisistes rompant la monotonie de l'épopée.

Les diverses œuvres de Reboul témoignent d'une inspiration inlermittente. Les compositions les plus banales côtoient les poésies les plus

1 Gracieuse image imitée du Dante.- - Le Dernier Jour, chant lY.

3 Voir, i\ ce sujet, le curieux relevé de CoUombet : Jean Reboul, étude biographique et littéraire (Lj-on, 1839).

* Mémoires cVOulre-Tomhe.

Page 1