‹ Histoire de la littérature française (volume 4)Chapitre 39 sur 110 · I.'orage m'a jeté dans cette grande ville · texte numérisé non relu

I.'orage m'a jeté dans cette grande ville

Pour réparer à neuf un monde déjà vieux.

Errant dans les détours d'un palais ennuyeux,

» L'abbé de Cabrières, Préface des Nouvelles P-jésifis. •.

Je regarde opérer les élus de la France;

Et n'osant avouer ma candide ignorance.

Je m'escrime comme eux, malgré tous mes dégoûts,

A chercher le bâton qui n'aura pas deux bouts »

Excepté dans les quelques pièces que nous avons signalées, sa poésie est généralement trop lettrée, trop académique. Ses vers méaie les plus incorrects ont une fâcheuse apparence d'affectation. On voudrait y Irouver des accents plus simples, plus familiers, plus populaires. Les tendances sérieuses de son esprit et son ardeur pour la science * ont souvent comprimé sa force d'imagination. L'allure grave, doctrinale de ses Traditionnelles, par exemple, en rend la lecture profondément monotone et fatigante.

Quoi qu'il en soit, Reboul a mérité de grandes louanges. Poète religieux entre tous, il n'a, dans aucune de ses productions, cherché d'autre inspiration que le sentiment pur et chaste. Il a pu se rendre le témoignage de n'avoir jamais fait défaut à l'honneur et à la vertu. D'une nature éminemment élevée, il pratiqua comme homme les principes qu'il célébra comme poêle; il sut se rendre, dans sa ville natale, sympathique à tous, et forcer ses compatriotes à lui décerner cet éloge d'une admirable simplicité : « On l'aimait tant, que tout le monde semblait être de son avis ^. »

1 L'abbé de Cabrières, préface des Poésies de Reboul. * V. de Pontmartin, Nouveaux Samedis, mai 1865.

Juliea-Auguste-PélageBrizeaxnaqi]itlel2septembreI803,àLorienl :

a Dans notre Lorient tout est clair dès qu'on entre ; De la Porte-de-ville on va droit jusqu'au centre ; Ainsi marchent ses fils au sentier du devoir '. >

Sa famille était originaire d'Irlande. En quittant la verte Erin pour la Bretagne, les Biizeux ou Brizeuk- n'avaient point changé de patrie :

« Car les vierges d'Eir-inn et les vierges d'Arvor Sont des fruits détachés du même rameau d'or. »

La tendresse maternelle développa de bonne heure la sensibilité de son âme. Ses vers ont conservé le souvenir ému de celte première éducation du cœur. A l'âge de huit ans, il fut confié aux soins d'un excellent curé de village, le recteur d'Arzanno. Il continua ses études au collège de Vannes et les termina à celui d'Arras. Vers 1824, il se rendit à Paris pour y faire son droit ; mais il délaissa bienlôt l'étude de la jurisprudence et débuta dans les letlres par une comédie anecdotique, en vers, imitée d'Andrieux : Racine ou la troisième Rexirésentation des Plaideurs '. Elle fut jouée au Théâtre-Français, le 27 septembre 1827. Un voyage que Brizeux fit quelque temps après en Bretagne lui indiqua sa véritable voie poétique. De retour à Paris, tout frémissant encore des émotions du sol natal, il écrivit le poème idyllique de Marie. Les impressions les plus gracieuses et les senlimenls les plus élevés, l'amour, la religion et la nature, ont inspiré ces élégies ravissantes.

Brizeux a retracé là, dans une langue souple et harmonieuse, les souvenirs de son enfance s'écoulani insouciante au milieu des grands bois, à l'air libre et pur; les rêveries, les illusions naïves de sa première jeunesse; ses causeries avec sa douce amie du pont de Kerlô ; son absence, son retour, la tristesse qu'il éprouva en revoyant mariée la gente compagne de ses jeux, la chaste confidente de sa tendresse, Mûrie,

0 Cette grappe du Scorf, cette fleur du blé noir. »

» La Fleur d'or.

î Brizeuk, signifie Breton, de Breiz (Bretagne).

3 Lire sur cette anecdote la Lettre de M. de Valincourt, successeur de Racine à l'Académie française, à l'abbé d'Olivet.

Ces délicieuses peintures d'un amour de quinze ans sont acconapagnées de descriptions rustiques sobres et vivantes. Parfois, aux tableaux suaves de la nature, se môle une pensée de deuil, un souvenir mélancolique. Tel cet épisode attendrissant de la Chaîne d'or, où le poète nous montre le convoi de la fille du pauvre et les fleurs d'avril pleurant sur son cercueil.

« Elle mourut ainsi. — Par les taillis couverts,

Les vallons embaumés, les genêts, les blés verts.

Le convoi descendit au lever de l'aurore.

Avec toute sa pompe avril venait décloro.

Et couvrait en passant d'une neige de fleurs

Ce cercueil virginal, et le baignait de pleurs.

L'aubépine avait pris sa robe rose et blanche,

Un bourgeon étoile tremblait à chaque branche:

Ce n'étaient que parfums et concerts infinis.

Tous les oiseaux chantaient sur le bord de leurs nids. »

L'œuvre abonde de détails exquis et de pensées toucbantes. Tantôt c'est la marche râveuse du poète cherchant sur sa route une fleur à respirer, un doux langage à écouter et un cœur à aimer; tantôt le spectacle émouvant de la mer ou le tableau calme du foyer. L'amour delà Bretagne éclate à chaque page en vers attendris ou énergiques. C'est avec amertume que Brizeux songe aux combats et aux désillusions qu'il a trouvés loin d'elle :

« Oh! ne quittez jamais le seuil de votre porte! Mourez dans la maison oîi votre mère est morte. »

Mais sa passion patriotique s'augmente de ses regrets. Il s'écrie dans un mouvement d'enthousiasme :

0 Oui, nous sommes encor les hommes d'Armoriqne,

La race courageuse et pourtant pacifique,

Comme aux jours primitifs la race aux longs cheveux,

Que rien ne peut dompter quand elle a dit : Je veux!...

Nous avons un cœur franc pour détester les traîtres.

Nous adorons Jésus, le Dieu de nos ancêtres!

Les chansons d'autrefois, toujours nous les chantons :

Oh! nous ne sommes pas les derniers des Bretons!

Le vieux sang de tes fils coule eiieor dans nos veines,

0 terre de granit recouverte de chênes I »

Brizeux a exprimé avec une simplicité touchante cet amour du pays dans une petite pièce où reparaît la même pensée d'attachement au foyer. Ces vers sont la reproduction indirecte des plus chers souvenirs du poète.

BRTZEUX. 201

Le Pays.

Oh 1 ne quittez jamais, c'est moi qui vous le dis, Le devant de la porte où Ton jouait jadis, L'église où, tout enfant et d'une voix légère, Vous chantiez à la messe auprès de votre mère, Et la petite école où, traînant chaque pas, Vous alliez le malin, oh 1 ne la quittez pas. Car, une fois perdu parmi ces capitales, Ces immenses Paris aux tourmentes fatales, Repos, franche gaîté, tout s'y vient engloutir. Et vous les maudissez sans en pouvoir sortir. Croyez qu'il sera doux de voir un jour peut-être Vos fils étudier sous votre hon vieux maître. Dans l'église avec vous chanter au même banc. Et jouer à la porte où l'on jouait enfant.

La fin du poème, le cbant, aprùs la messe de minuit, sur les rochers qui terminent Ker-Rohel, est d'une grandeur émouvante.

La poésie, dans Marie, est presque toujours douce, sereine, simple, familière. En quelques passages seulement , où l'auteur s'est abandonné à des réflexions graves et spiritualistes, on remarque des vers empreints d'une vive mélancolie et exhalant l'amertume du doute.

Après les rCveries gracieuses de Marie, Brizeux voulut étendre son horizon et demander au mouveraent des sociétés et aux agitalions des villes de nouvelles inspirations. Il publia les Ternaires ou la Fleur d'or. Dans ce recueil de notes de voyage, double voyage, dit l'auteur', à la fois idéal et réel, d'un bourg de Bretagne aux villes d'Italie, l'artiste apparaît bien plus que le poète. Ces rythmes ternaires sont pénibles, ces vers sont froids, recherchés, énigma- (iques. Il est difficile de reconnaître le barde d'Arvor, le chantre des landes bretonnes dans cette poésie symbolique où sont prodiguées toutes les subtilités de l'art italien. La dernière pièce du recueil, les trois Douleurs, dont la forme et la richesse de rimes sont parfaites, mais où le sentiment est obscur, mystérieux, donnera une idée de ce vague de la pensée et de ces raffinements de l'art.

Les trois Douleurs.

Dans son jardin il prit trois fleurs.

Puis, en versant trois fois des pleurs, Il me parla des trois douleurs.

« Ah 1 criai-je, il faut que tu m'aides I

Les Ternaires, préface.

Prêtre, apprends-moi les trois remèdes Aux durs pensers dont tu m'obsèdes.

— Non, dit-il, apprends à souffrir; Car la fleur du corps doit mourir, La fleur de l'esprit se flétrir.

Mais oublions ce qui se fane, Si le cœur n'a rien de profane Et garde la fleur diaphane.

Cependant Brizeux se souvient de son pays aimé. Deux ou trois fois, dans les Ternaires, le son d'une cornemuse, la rencontre d'un saint breton à Rome, ont remué sa fibre nationale '. Ses goûls, ses habitudes, tout le rappelle vers la Bretagne. « Oh! je suis un fils de barde l » s'est-il écrié dans son aimable pièce des Dissonances.

Les Dissonances.

Un soleil si chaud brûle ma figure,

J'ai dû tant changer à tant voyager.

Que d'un franc Romain je me crois l'allure ;

Mais un vigneron à brune encolure

Me dit en passant : « Bonjour, étranger! »

Pétrarque à la main (roi des élégances !), J'arrondis mon style et me crois Toscan : Le ton primitif se fond en nuances ; Mais soudain ma voix part en dissonances... Oh ! je suis un fils du barde Guiclan*.

Bientôt il abandonne le ciel pur de l'Italie pour les brumes de l'Armorique ; il redevient le barde celtique, « le poète de l'Izôl et de l'Avon, le chantre de l'Ellé et des bruyères de Cornouailles *.» Ln 1843, il publia les Bretons. Cette épopée rustique rappelle Hésiode et Virgile. Brizeux néglige la légende historique et les grands noms de son pays ; il célèbre les mœurs des paysans; il chante Loïc et Lilès. L'Italie revient sous sa plume ; mais c'est pour être sacrifiée à l'antique patrie des Druides :

a O landes, ô forêts! pierres sombres et liautes,

Bois qui couvrez nos champs^ mers' qui battez nos côtes,

1 Eugène de Margerie, Eludes littéraires, 18C5.

* Barde du cinquième siècle.

' Cavillier-Fleury, EluJes historiques et lillérairef.

Villages où les morts errent avec les vents,

Bretagne! d'où te vient Tamour de tes enfants ?

Des villes d'Italie, où j'osai, jeune et svelte.

Parmi ces hommes bruns montrer l'œil bleu d'un Celte,

J'arrivais, plein des feux de leur volcan sacré,

Mûri par leur soleil, de leurs arts enivré ;

Mais dès que je sentis, ô ma terre natale 1

L'odeur qui des genêts et des landes s'exhale.

Lorsque je vis le flux et reflux de la mer,

Et les tristes sapins se balancer dans l'air,

Adieu les orangers, les marbres de Carrare !

Mon instinct l'emporta, je redevins barbare.

Et j'oubliai les noms des antiques héros

Pour chanter les combats des loups et des taureaux 1 »

La foi robuste de la Bretagne, ses croyances naïves, ses mœurs, ses coutumes, ses paysages, la cabane du pêcheur, le sillon de l'homme des champs, les humbles scènes du foyer, les spectacles de la lande et de la mer, le souvenir des Celtes au bord des flots, les descriptions vigoureuses des rochers de Penn-Marck et des grèves du Morbihan ; Brizeux a tout môle et tout uni avec art dans cette vaste composition. Les grâces naturelles et rusiiques de Marie ne s'y retrouvent pas partout; mais le poème a le mérite, considérable dans une œuvre si longue, d'ôtre toujours intéressant. Parfois, de ces peintures locales se détache un enseignement général sur le caractère et les sentiments primitifs des peuples. Ce tableau d'une race particulière devient alors une image simple et forte de l'humanité (oui entière '.

Après les Bretons, que l'Académie française couronna, Brizeux publia les Histoires poétiques, et Pnmcl et Nola.

Le premier de ces ouvrages contient un certain nombre de pièces vraiment chrétiennes. Tout n'y est pas égal, mais on trouve là des inspirations élevées et des vers admirables.

PnmeZeiiVoia est une heureuse composition, tout empreinte de cette douce simplicité qui faisait le charme des premières poésies de Brizeux. C'est la Bretagne sans affectation, ce sont les paysans sans recherche de rusticité. Les aventures qui se déroulent dans ce poème ont un mouvement tout à fait neuf, et les personnages sont d'une ingénuité très-naturelle. De là l'intérêt d'une œuvre où Brizeux a placé les impressions les plus sincères et les plus candides du cœur et de l'âme *.

Les derniers vers qu'il ait imprimés sont la fière et triste élégie de la Bretagne, adressée à un recueil littéraire qui maintient fidèlement les traditions bretonnes ^ ; c'est le cri suprême du barde sentant chanceler l'œuvre à laquelle il a consacré toute sa vie. — Les mœurs antiques vont disparaître ; caria machine de feu accourt;

1 Saint-René Taillandier, préface des Œuvres de Brizeux. * Cuvillier-Fleury, Éludes Idsloriques et littéraires, tome II. ' Hevue de Bretagne et Vendée.

elle apporte jusqu'au fond des landes bretonnes les habitudes et les désirs ambitieux des villes :

« Le dernier de nos jours penche vers son déclin ; Voici le dragon rouge annoncé par Merlin. Il vient, il a franchi les marches de Bretagne, Traversant le vallon, éventrant la montagne, Passant fleuves, étangs, comme un simple ruisseau, Plus rapide nageur que la couleuvre d'eau. Il a ses sifflements 1 Parfois le monstre aveugle Est le taureau voilé dans l'arène et qui beugle : Quand s'apaise la mer, écoutez longuement Venir sur le vent d'est le hideux beuglement. Bientôt ils descendront dans les places des villes. Ceux qui sur les coteaux chantaient, gais chevriers, Vendant leurs libres mains à des travaux serviles, Villageois enlaidis vêtus en ouvriers.

Vingt ans je l'ai chanté... Mais si mon œuvre est vaine, Si chez nous vient le mal que je fuyais ailleurs, Jlon âme montera, triste encor, mais sans haine, Vers une autre Bretagne, en des mondes meilleurs ! »

Il devait bientôt mourir loin du pays qu'il a si bien et si longtemps chanté. « Ce mystique amoureux des brumes de l'Armorique s'en alla expirer à Montpellier, les yeux fixés sur le soleil *. »

Brizeux fut un poète sincèrement épris de son art. A part sa traduction de la Divine Comédie et sa notice sur le philologue Legonidec, imprimée en tête de la Grammaire cdto-bretonne^ il n'a rien écrit dans le langage delà prose, qu'il dédaignait 2. H n'aimait que la poésie, pour laquelle il professait une espèce de culte. Il avait la passion, le tourment du beau '. Le sentiment de l'idéal et le goût delà réalité étaient également vifs en lui; son intelligence était ouverte aux beautés de toutes les littératures. Il connaissait Shakespeare, Byron, les Lakistes, Goethe; mais sa préférence était pour la poésie du Midi, surtout pour la poésie grecque. Brizeux était donc un poète Irès-cultivé. Mais ses connaissances, en développant la délicatesse de ses vers, en ont souvent altéré le caractère primitif. L'auteur de la Fleur d'or et des Histoires poétiques est moins naturel que plusieurs écrivains du dix-septième siècle. Sa poésie pastorale ne respire pas toujours, comme celle de Racan,

1 Hippolyte Babou.

2 « Brizeux avait fini par pousser si loin l'horreur de la prose, qu'il n'écrivait h ses amis qu'au crayon, et dans un caractère h peine visible, de peur, sans doute, que les lignes qu'il risquait ne vinssent à être lues un jour et à le compromettre. » (Sainte-Beuve, Nouveaux Lundi<.)

« Il est doux par le beau d'être ainsi tourmenté. Et de le reproduire avec simplicité. »

(BnizEDX, Marie.)

BRIZEL'X. 203

une naïveté franche et un véritable amour des champs. Ce poète d'esquisses excelle à raffiner une peinture; il ne présente pas assez de larges tableaux pris dans le vif. Il ne s'affranchit complètement de ses scrupules de distinction et d'élégance que dans Marie et dans Primel et Nûïa. Dans le premier poème surtout il a su rester à la fois tobrc et pur, simple et délicat. Là, mieux que personne, il a fait entendre les accents véritables de l'ingénuité rustique. La Chanson de Loïc, écrite sur un rythme d'une légèreté, d'une agilité remarquable, a même en ce genre une originalité si curieuse, que nous n'hésiterons pas à la citer.

La Chanson de Loïc.

Dès que la grive est éveillée, Sur cette lande encor mouillée

Je viens ni'asseoir

Jusques au soir.

Grand'mère de qui je me cache Dit : Loïc aime trop sa vache.

Oh I nenm-da Mais j'aime la petite Anna.

A son tour, Anna, ma compagne, Conduit derrière la montagne, Près des sureaux, Ses noirs chevreaux.

Si la montagne où je m'égare Ainsi qu'un grand uiur nous sépare,

Sa douce voix.

Sa voix m'appelle au fond du bois.

Oh ! sur un air plaintif et tendre Qu'il est doux au loin de s'entendre.

Sans même avoir L'heur de se voir !

De la montagne à la vallée La voix par la voix appelée Semble un soupir Mêlé d'ennuis et de plaisir.

Encore ! encore 1 Anna, ma bel'el Anna, c'est Loïc qui t'appelle!

Encore un son

De ta chanson !

La chanson que chantent tes lèvres, Lorsque, pour amuser tes chèvres,

Petite Anna, Tu danses ton gai ta-ra-la !

Mais quelle est, derrière la branche, Cette fumée errante et blanche

Qui lentement

Vers moi descend?

Hélas! cette blanche fumée C'est l'adieu de ma bien-aimée,

L'adieu d'amour Qui s'élève à la fin du jour.

Adieu donc ! contre un vent farouche Au travers de mes doigts ma bouche

Dans ce ravin

L'appelle en vain.

Déjà la nuit vient sur la lande, Rentrons au bourg, vache gourmande ;

0 gui-lan-da!

Adieu donc, ma petite Anna.

Malheureusement Brizeux ne devait pas tarder à perdre, en la recherohanl avec trop de soin, celte naïveté délicieuse. Sa versification ne deviendra alors plus riche, plus régulière, qu'aux dépens de la poésie et de la sincérité des inspirations.

En s'attachant à trouver surtout la concision, il a trop souvent rencontré l'obscurité ; en condensant, en resserrant à l'excès sa pensée, en voulant conserver sans cesse la tempérance et la mesure, et en exagérant ces qualités, il a trop multiplié les ellipses et les sous-entendus.

Brizeux, dont le talent fut toujours au service des plus nobles sentiments, n'a pas été cependant un poète vraiment rehgieux. Sa foi était incertaine ; son christianisme était mêlé de scepticisme mélancolique et de rationalisme désespéré. Il dit dans AJarie :

« Aujourd'hui que mes pas négligent le saint lieu, Sans culte, et cependant plein de désirs vers Dieu... »

dans le Doute ;

« Et moi, tel qu'un aveugle aux murs tendant la main, A tâtons dans la nuit je cherchais mon chemin. . . »

et dans la pièce intitulée Jésus :

« Si la sagesse est Dieu, nul n'aura reflété Une plus grande part de la Divinité. »

Ce n'est pas là, on le voit, la foi bretonne. Paris avait effacé las traces de Lorient; la philosophie moderne avait remplacé le catéchisme qui lui avait été enseigné a ce presbytère d'Arzanno qu'il a immortalisé dans Marie.

Mais si sa religion fut quelquefois bien vague, ses inspirations furent toujours idéales et généreuses. lia pu se rendre, à l'heure suprême, le témoignage de n'avoir jamais prêté sa voix aux séductions de la volupté, aux entraînements de l'orgueil, de n'avoir chanté que les plus pures émotions de 1 ame humaine. Ces qualités, si remarquables à notre époque matérialiste, suffisent ù faire de Brizeux une des physionomies les plus intéressantes du siècle *. Comme l'a dit l'ami dévoué qui l'assista dans ses derniers moments : « 11 y a dans noire poésie contemporaine des imaginations plus variées, plus éclatantes, il n'en est pas de plus pure ^. »

' Gustave Planche, Revue des Deux-Mondes, 15 février 1855. 2 Saint-René Taillandier, Notice sur Brizeux.

Achille du CLESIEUX

— Né en 180G —

Le comte Achille du Clésieux est un Brclon, un chantre chrétien, comme Brizeux, mais avec plus de foi, plus de sincérité. L'auteur de Marie fut chréiien seulement de souvenir et d'apparence; du Clésieux, ardent catholique, n'a eu qu'un but dans toutes ses œuvres, l'exaltation de ses croyances.

Mûlé d'abord à la bruyante école de 1830, le jeune Achille du Clésieux connut bientôt le vide des joies et des ambitions mondaines, et dirigea toutes ses pensées, toutes ses espérances, vers l'infini, vers Dieu.

Dans Exil et Patrie *, il a chanté la résignation du juste à la volonté divine et les douceurs de l'espérance chrétienne.

Ce sont d'abord les plaintes de l'exil, sans amertume et sans scepticisme. Ce sont les angoisses de la lutte, les orages de la passion, les défaillances de la douleur. Mais l'âme, un instant brisée par la fatigue, se redresse bientôt, pleine de confiance, et retrouve après la tristesse l'espérance, après la mélancolie inquiète la foi ardente, après les larmes de l'exil les joies de la patrie céleste. Parfois de ces hautes aspirations vers l'idéal, le poète revient à l'humanité ; il rappelle ses affections brisées, renouvelle le souvenir attendri de ceux qui ne sont plus; ou bien, fait entendre les accents doux et pénétrants de la miséricorde et de la charité, offre à ceux qui souffrent, aux faibles, aux abandonnés, les consolations de l'amour et les allégements de l'espérance. Ces grandes pensées, ce sentiment élevé de la beauté morale s'affermissent incessamment en lui ; son âme, après l'exil accepté comme expiation, demande avec force le retour à la pairie. Traversant alors les régions les plus hautes, le poète, dans un élan suprême de l'imagination, touche aux sommets inondés de lumière et de paix, et son dernier chant est ce cri d'allégresse surhumaine, de bonheur infini : le Vol de l'âme.

Telles sont les inspirations à'Exil et Patrie, inspirations bienfaisantes qui faisaient dire à Chateaubriand dans une lettre au poète : « Ce que vous chantez est si consolant et si beau, que non-seulement vous composez des vers harmonieux, mais que vous faites encore une œuvre de piété en prenant la lyre. »

11 est une pensée que l'auteur n'abandonne jamais, celle de l'intervention divine dans toutes les actions, dans toutes les affections

1 E. Dentu, 1 vol. in-8, 1876.

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