DU CLÉSIEUX
humaines. M. du Clésieux l'a surtout développé dans son poème A'Armelle *, hisloire attendrissante et vraie, complexe et mystérieuse, où le lyrisme est constamment mClé au récit, et où l'on entend comme l'écho des plus violents orages de l'âme.
Solitaire, battu des vents, un antique château domine, debout superbe, les rochers de la côle bretonne. La lumière qui, le soir, glisse de l'une de ses tourelles, se reflète au loin sur les vagues.
Souvent, dans la nuit,
« A l'étroite fenêtre une lampe brillait.
Et, pâle, à sa lueur, un jeune homme veillait.
Tantôt sa tête était immobile et pensive,
Tantôt il écrivait d'une main convulsive.
Ce jeune homme, à cet âge où brûlent les désirs,
Soudain s'était senti glacé dans ses plaisirs';
De ses blés encor verts la tige était flétrie,
De ses joyeux festins la coupe était tarie :
De ses emportements il ne restait en lui
Qu'un immense dégoût et l'incurable ennui. »
Il avait connu, loin de ce domaine, toutes les joies de la fortune, tous les enivrements de la volupté : il était revenu triste et voulant mourir. Son cœur alors eut la pensée de Dieu, et cette pensée le ranim.i dans la solitude. Le feu des passions terrestres avait desséché son Sme : la foi chrétienne descendit en elle comme une rosée bienfaisante. Il retrouva dans la prière, dans la méditation et l'étude, le calme qui l'avait abandonné.
C'est en ces heures de paix religieuse qu'il vit Armelle, douce enfant dont l'existence s'écoulait entre sa mère et Dieu :
« Elle avait dix-huit ans, lui deux ans de plus qu'elle; Il était triste et tendre, elle était douce et belle : Ils s'étaient rencontrés, un soir, loin des vains bruits, Lui cherchant une fleur, elle cueillant des fruits. Un regard échangé, quelques paroles brèves Firent soudain éclore un printemps dans leurs rêves... »
Et les jeunes gens se sont aimés. Leurs rêveries sont douces et candides ; tout est joie dans leur âme; la nature entière est en fête. Rapide éclair de bonheur !
« Un jour l'amour en lui surgit comme un orage, »
Il a senti dans son cœur se réveiller les passions fortes. Chaque jour augmente le trouble de ses sens, redouble l'impétuosité de 863 désirs. Il lutte, impuissant, aux prises avec ses sentiments in-
1 Armelle, E. Dantu, 1 vol. in-8, 1876.
Poètes du xix' siècle. — II. 14
conciliables. Hier, au lit de mort, sa mère lui fit jurer, au nom de la noblesse de son sang, qu'il n'épouserait jamais Armelle, et qu'il ne désespérerait pas son vieux père. Son Ame est restée brisée de ce combat entre l'amour irrésislible et le serment sacré.
Mais Armelle a connu sa soutfrance; triste, résignée, l'enfant conseille à celui qu'elle aime l'éloignement, les longs voyages.
Les mois, les années se sont écoulés.
« Un soir, dans le cliâteau,
On le dit revenu »
Le môme amour palpite encore dans son âme. Mais il sera le martyr du devoir, il couronnera le sacrifice, il atteindra le faîte de l'immolation chrétienne.
Armelle est restée seule, sa mère est morte.
« Un jour dans une église un jeune homme priait ;
Il venait de doter, au couvent, l'orpheline.
Et deux fronts rayonnaient d'une grâce divine. »
Cinq ans se sont passés. La cloche du monastère sonnait, un soir, plaintive. Armelle avait quitté ce lieu d'exil.
« Des voix douces chantaient les psaumes lentement ; Un lis coupé gisait sur le drap mortuaire; Quatre cierges jaunis l'entouraient pauvrement. Et quand on descendit la châsse dans la terre, Un sanglot étouffé s'entendit seulement. »
Le sacrifice était consommé.
« Alors il lui sembla, de la nue entr'ouverte, Voir planer sur la fosse h. peine recouverte Une vision blanche avec un nimbe au front. »
Une voix douce lui parla d'amour céleste, de bonheur infini,
« Et l'apparition remonta vers la nue D'où sur lui descendit une paix inconnue. »
Tel est ce poème dont les sentiments vrais, profondément humains, mais toujours animés de la pensée divine, renferment de grandes et fécondes leçons.
Solitaire parmi les voix du siècle, étrangère aux bruits du monde, aux intérêts de la fortune, aux joies des sens, aux passions exaltées, la poésie de M. du Clésieux, débordante de foi et d'amour, va directement à l'âme, parce qu'elle sort de l'âme. Si haute de pensée, si ferme de sentiment,, est-elle irréprochable de forme?