ROGER DE REAL VOIR
L'auteur du Chemlier de Saint-Georges, Roger de Beauvoir, a composé de gracieux poèmes : les A^'enturiéres : — la Cape et î'Épée ; — Colombes et Couleuvres; — Œufs de Pâques.
Ses premières pièces, ses chants décape et d'cpi^e, ont l'éclat, l'allure vive et fringante des vers de jeunesse, mais ne laissent voir encore ni l'originalité de l'inspiration, ni l'inlividualité de la forme.
L'expansion la plus franche du poète estle léger recueil de Colombes et Couleuvres, livre tout inlime, œu\re à la fois triste et riante, mélange inexprimable de sombres tableaux et de fraîches images, de mélancolie et d'amour. Colombes pt Couleuvres ! ce liire est l'antithèse moqueuse de la vie humaine, où se heurtent sans cesse la tendresse et la h.iine, la joie douce el le désespoir amer, comme nous le disent ces vers émus :
« Ma vie a deux parts, amis, dans mes œuvres : Son printemps, doux nids de fleurs et d'oiseaux, O lorant jardin exempt de couleuvres.
Luth caché dans l'ombre au sein des roseaux.
L'autre part n'est plus si belle et si douce ; J'expie en ce jour les boalieurs passés ; Mes ramiers n'ont plus de pentes de mousse Où poser leurs pieds meurtris et gl;icés !
Leur colombier froid est ouvert aux bises ; Leurs printemps sont morts. Plus de gai réveil! On les voit errer sur les dalles grises, Où l'aspic près d'eux se chauffe au soleil I
Ovous, mes amours, mes fraîches colombes! Ainsi je n'ai plus aucun toit pour vous. Mais je vous retrouve au bord de mes tombes... Venez-y manger sur mes deux genoux 1
Ma main qui se rouvre a pour vous des graines; Mon cœur qui tressaille a pour vous des chants ; Pour voL's j'ai des pleurs, pour vous j'ai des haines 1 Suivez-moi bien loin, — bien loin des méchants !
Vous saurez ma vie; — elle est dans ce livre, Dans les noirs soucis qui courbent mon front. Colombes, c'est vous que mon vol va suivre! Couleuvres, mes fils vous reconnaîtront î »
On retrouve souvent, dans Colombes et Couleuvres, celte poésie humaine et vraie, cette poésie du cœur. Roger de Beauvoir avait connu tous les entraînements de la vie, toutes les fièvres de la passion. Au plaisir succédèrent la satiété et le dégoût. Les heures d'enivrement firent place aux heures d'absorbantes mélancolies et de pensées arides. Le poêle alors se rappela le parfum des croyances premières. Il se tourna vers le foyer et chanla les saintes affections du cœur, la mâle dignité du sentiment palernel elles calmes expansions de la famille. De là, dans Colombes et Couleuvres, celte union des pensées de deuil et d'espérance, des rêves ardents et des regards jelés en arrière, des déchirements de cœur et des émotions tendres. La noie sentimentale de ce livre, sa vérité d'inspiration et sa fraîcheur d'accent le rendent doux aux femmes et aux artistes, aux natures aimaiîtes et rêveuses. Il serait, au point de vue littéraire, tout à fait digne d'éloges, si la forme était égale au sentiment, si l'élégance ou la justesse de l'expression n'avaient été souvent négligées.
M"'' Louise COLET
— ISIO-ISIG —
M°e Louise Colet, aussi célèbre par sa beauté que par son talent, apparlenait à une famille parlementaire, les Révoil. Elle naquit à Ai\', le 15 septembre 1810, et fut élevée par ses deux tantes au château de Servannes, tout près d'Aix. La situation pittoresque du vieux manoir féodal contribua peut-être à développer l'instinct poétique dans lame de la jeune fille : à quinze ans, dit-on, elle avait composé assez de vers pour former un volume. Sa vocation persista en dépit de tous les efforts tentés pour la combattre, et bientôt son talent se manifesta brillamment.
A dix-huit ans, elle parfit pour Paris, où elle s'installa chez une de ses parentes. Dès son arrivée, bien résolue à se frayer une route dans le monde littéraire, elle alla seule, sans appui, sans recommandations, trouver les directeurs de revues et de journaux, f.es premières productions de M'i« Louise Révoil publiées dans l'Artiste, alors dirigé par M. Ricourt, la firent admettre dans le fameuxsalon de l'Abbaye-aux-Bois oîi M™« Récamier et ses hôtes illustres, notamment Chateaubriand, lui témoignèrent une grande bienveillance. Ce fut là qu'elle rencontra le compositeur Hippolyte Colut, à qui elle devait bientôt s'unir.
Son premier recueil de poésies, intitulé Fleurs du Midi, dont la plupart des chants avaient été composés en Provence, dans l'agreste château de Servannes, ne parut qu'après son mariage, en 1830.
Cet ouvrage n'eut pas de succès dans la masse du public; mais un petit cercle délicat l'apprécia très favorablement. Chateaubriand, à qui M^"^ Colet avait demandé d'inscrire quelques lignes en tète du volume, n'accorda pas cette faveur, trop grande peut-être, mais il écrivit à la jeune muse une lettre très-flatteuse. Je pense, y disait-il, «qu'une, femme qui a écrit la Consolation à un poète américain, V Élégie sur vn vieux "père mourant, a des droits à tous les suffrages. »
Plusieurs morceaux àeiFleursdu Midi?,on\. en efl'et dignes d'éloges. L'élégie de la Mort d'un père tranche par son accent ému sur les autres compositions; mais le défaut de croyances religieuses de l'auteur s'y révèle malgré les strophes chrétiennes de la fin, qui rappellent pour le ton et pour les idées le Crucifix de Lamartine :
Je crois revoir encor la couche d'agonie Où mon père mourut, vieillard aux cheveux blancs, Au front large et ridé, symbole de génie. Aux yeux élincelants.
220 LtS POÈTES DU DIX-NEUVIÈME SIÈCLE.
Comme un bûcher fumant dont on éteint la flamme Jette, avant d'expirer, tous ses rayons épars; Ainsi, près de mourir, tous les fetix de son âme
Brillaient dans ses regards.
Il avait trop compté sur sa frôle existence; De la fortune adverse il vainquit la constance
Par de trop grands efforts ; Et quand il s'asseyait, fatigué du voyage. Qu'il demandait à Dieu le calme après l'orage, Il mourut ! La pensée avait usé le corps! Comme l'onde qui bout brise un vase d'argile, Ou comme dans nos mains éclate un luth fragile
Sous de trop vils accords !
Mourir près du bonheur ! mourir quand on arrive A la réalité dont on croyait jouir 1 Voir, lorsque notre esquif allait toucher la rive,
Le port s'évanouir 1 Entendre les sanglots de ses enfants qu'on aime En leur tendant les bras dire un dernier adieu, C'est à faire douter de l'espérance même, Qui nous parle de Dieu !
Oh ! qui saura jamais la lutte intérieure Qui se livre dans l'homme à cette dernière heure, Alors qu'il voit passer, sous son regard mourant. Tout ce qu'il chérissait, tout ce quil croyait grand, Et que de tous ces biens, dont l'éclat s'évapore, Il voudrait vainement se ressaisir encore Dans cette heure d'angoisse 1 Oh! qui sait si la foi De l'horreur du trépas peut adoucir Teffroi, Et si l'âme, arrivée à la fm de sa route, Ne défaillira pas en combattant le doute ! Ce choc des sentiments qui déchirent le cœur, Mon père le subit; mais il en fut vainqueur. Quand un prêtre pieux eut, sur sa vie entière. Prononcé le pardon qu'accordait l'Eternel, On eût dit que l'esprit, dépouillant la matière,
Entrevoyait le ciel.
Ses yeux avec amour contemplaient le ciboire, Sur le saint crucifix ses deux mains- se croisaient. Il était pâle alors comme le Christ d'ivoire
Que ses lèvres baisaient.
Mais, quand il eut reçu le Dieu qui désaltère.
M""» LOmSE COLET. 22*
A la vie un moment son corps se ranima : Il bénit ses enfants qu'il laissait sur la terre
Et tous ceux qu'il aima.
Puis, au moment suprême oii la parole expire, Où l'âme se recueille en sa sainte ferveur, Exprimant son espoir par un divin sourire, Il sembla s'endormir dans les bras du Sauveur.
[Château de Servannes).
On pourrait citer encore l'Hymne, VHommage à ma ville natale, l'Inspiration, où M'"* Colet peint bien l'impuissance de la plume à seconder la force des pensées et l'ardeur des seuliments.
L'Inspiration.
Ab I lorsque débordait ainsi la poésie,
Torrent impétueux, brûlante fréutî'sie,
Dans mon âme vibraient d'indicibles accords.
Comme sous l'ourayan bat la vague marine.
Sous la muse mon cœur battait dans ma poitrine ;
Mais ma lyre jamais n'égalait mes transports !
Par l'inspiration je restais oppressée.
Gomme la druidesse au sommet du dolmen ;
J'implorais, pour donner un corps à ma pensée,
Ton langage éthéré, musique, écbo d'Éden.
Il est des sentiments, mystérieux, intimes,
Qu'aucun mot ne peut rendre, et que loi seule exprimes.
Ces rêves incompris du monde où nous passons.
Ces extases d'amour d'un cœur qui vient de naîlre.
Alors, j'aurais voulu, pour les faire connaître,
Moduler sous mes doigts de sérapbiques sons ;
J'aurais voulu, penchée à la harpe sonore.
Répandre autour de moi l'âme qui me dévore
Dans des flots d'harmonie aux anges dérobés
Oui, j'aurais voulu voir, quand mon âme e>t émue,
Tous les cœurs palpitants d'une foule inconnue
Sous mes accents divins demeurer absorbés !
Vains désirs 1 jeune aiglon, on a coupé mes ailes.
On a ravi mon vol aux sphères éternelles.
Pour me faire marcher ici-bas en rampant.
Si la Muse parfois vient visiter ma route,
Mon chant meurt sans écho, personne ne l'écoute.
Et l'hymne inachevée en larmes se répand.
222 LtS POÈTES DU DIX-NEUVIÈME SIÈCLE.
En certains monnents de tristesse et de crise intime, le vers se ploiera à la pensée et palpitera de l'émotion del'àme : les chants du poète seront, non plus un travail ingrat suivi d'uniî déception amère, mais un charme, une consolation, un épanchement du trop-plein du cœur. Dans le morceau intitulé Enthousiasme ! elle s'écrie :
Oh ! j'aurais succombé !... mais Dieu me fit poète ;
Alors, comme une coupe épandanl sa liqueur,
Je versai dans mes chants le trop-plein de mon cœur;
Alors, flots déchaînés, mes rapides pensées
Coulèrent de mon sein en notes cadencées ;
Chaque objet qui frappait mon cœur et mon regard
Passait dans mes tableaux palpitants, mais sans art.
Hymnes improvisés, échos d'une âme libre
Où tout ce que je sens se réfléchit et vibre :
Là, sont venus mourir mes rêves les plus chers,
Là, j'ai laissé ma vie empreinte dans mes versl
En effet, elle se montre généralement sincère, simple et vraie. On lui a reproché quelques titres préteniieux, tels que Penserosa (1839), Ora felice, Mezza vita! Malheureusement, il y a dans ses ouvrages bien autre chose à reprendre que des titres ! Mais occuponsnous d'abord de son talent, nous parlerons ensuite de ses idées en religion et en polilique.
Son talent est de bon aloi ; néanmoins il fut contesté. Dans le dithyrambe A ma mère, publié en 1839, M™' Colet atlaque violemment certains critiques qui s'étaient montrés sévères et même discourtois à son égard. L'Académie se chargea, l'année suivante, de démentir ses détracteurs en couronnant un poème intitulé le Musée de Versailles, et en doublant le prix par une mesure exceptionnelle.
On raconte que cinq jours avant l'ouveriure du concours M™* Colet n'avait pas écrit un seul vers de son poème. Il était digne des récompenses académiques; mais l'auteur eût bien fait d'en retrancher ces deux strophes qui renferment une idée de coquetterie un peu trop vive :
« Devant la Vallière et Fontange, La jeune femme, d'un regard, Disait : Merci, leurs formes d'anga Nous furent transmises par l'art.
Oh ! ces morts n'ont rien de funèbre 1 Je voudrais une tombe ici. . . .
Puisque la beauté rend célèbre, Je puis le devenir aussi. »