M'"^ COLET
dans toutes les phase- de son existence partagée entre l'amour et le sucriBce. Elle en a fait un poème intitulé : la Femme (l8o4), et divisé eu six récits : la Paysanne, où la poésie de l'auteur prend son essor le plus élevé ; la Sei^ante, la Religieuse, où se montre un esprit antichrélien; la Bourgeoise, la Femme artiste, la Priyiresse.
Les Cœurs brisés, les Fontaines, les Cloîtres espagnols, doivent aussi être mis au nombre de ses meilleures poésies. Dans le poème intitulé : Ce qu'on rêve en aimant, nu us remarquons ce passage :
« La lune mollement illuminait les nues. Par la fenêtre ouverte entrait un jour tremblant. Une femme était là : sur ses épaules nues, En longs plis sinueux flottait un burnous blanc.
Ses cheveux déroulés parmi la draperie
De leur ombre mouvante en creusaient le contour ;
Son visage, où passait sa pure rêverie,
Souriait à la nuit, souriait à l'amour.
Dans le reflet nacré dont s'éclairait la chambre,
Ne vibrait que le bruit de son souffle, et parfois
Le petit craquement de deux bracelets d'ambre,
Qui, sous ses bras croisés, venaient frôler ses doigts.
Sa beauté de l'éther avait la transparence,
Et rayonnait en blanc sur le mur obscurci.
Tout à coup une voix, traversant le silence,
Suppliante, lui dit : « Oh ! reste, reste ainsi 1
Oh ! que je te contemple 1 oh 1 demeure immobile ! Pour m'attirer à toi n'enlr'ouvre pas tes bras. Dans ta divinité sérieuse et tranquille, Laisse-mol t'adorer; reste, ne parle pas ! »
Nos meilleurs poètes de l'école actuelle, épris des détails minutieux et des descriptions voluptueuses, ne désavoueraient pas ces belles strophes. Pourtant nous préférerions, surtout chez une femme, moins d'exactitude, moins de charme dans le tableau, et une échappée de ciel bleu... c'està-dire un élan de poésie spiritualisle. Maisl'imagination de M'°^ Colet, chaude, ardente, animée, est plus sensuelle qu'idéale. Son talent, composé étrange de morbidesse et d'énergie, peut plaire à l'esprit, maïs n'élève pas l'âme. La forme en est parlois irréprochable, la laugue se soutient poétique et facile sans jamais tomber dans la vulgarité: mais il manque au poète une grande et belle source d'inspiration, la foi. M™* Colet s'avouait vollairienne, et elle éprouvait, non p;j5 de l'indifférence. mais une haine \iolente contre tout ce qui touche au catholicisme. Nous ne parlons pas de son rôle politique et de la part active qu'elle prit au mouvement de l'indépendance italienne, non plus que de son vif enthousiasme pour Garibaldi.
Ces pensées et cette conduite si peu féminines n'empêchèrent pas M""^ Louise Colet de recueillir pendant tout le cours de sa vie des hommages de toute sorte.
Poètes du xix* siècle. — H* i-i
Ou(re les ouvrages dont nous avons parlé, M">« Colet a publié : les Funérailles de Napoléon [iUO], Poésies {\8\2), l'Empereur de Russie près de sa fille mourante, précédé de l'Emigration polonaise, le Marabout de Sidi-Brahim {\8io), Chants des vaincus {\8iC}).
Ses poésies, surfaites au moment de leur ap;.arition, sont aujourd'hui injustement dédaignées. Nous croyons les juger impartialement en disant qu'elles contiennent, à côté de beautés de premier ordre, beaucoup de pièces faibles et insignifiantes.
Théophile GAUTIER
Théophile Gautier naquit à Tarbes, en dSii '. Après d'assez bonnes études au collège Charleinagne, cédun! à un goût Irùs prononcé pour la peinture, iî entra dans l'atelier de Rioult. Il y travailla pendant quelques années, sans succès. Ses premiers essais littéraires furent plus heureux.
En 1832, il publia Allertiis ou l'Ame et le Péché, légende théologique, un des poùmes les plus étranges que l'on connaisse, et celle de ses œuvres où brillent avec le plus d'éclat la verve, la jeunesse et l'imagination. Ces tableaux changeants de galetas hideux, de bals resplendissants, de sabbats forcenés, de danses échevelées, demélamorphoses diaboliques, forment la plus originale et la plus amusante des fantasmagories.
La scène commence chez la sorcière. Le logis de Véronique est dans un état effroyable de délabrement.
a A peine si l'on voit, dans toute la croisée, Une vitre sur trois qui ne soit pas brisée, Et la porte ne ferme plus. »
Le seul aspect de ce gîte hideux inspire les plus sonabres pentées :
(c La limace baveuse argenté la muraille Dont la pierre se gerce et dont l'enduit s'éraille, Les lézards verts et gris se logent dans les trous, Et l'on entend le soir, sur une note haute, Coasser tout auprès la grenouille qui saute Et râler aigrement les crapauds à l'oeil roux.
En entrant là, Satan, bien qu'il soit hérétique, D'épouvante glacé comme un bon catholique, Ferait le signe de la croix. »
Minuit sonne. L'épouvantable vieille so métamorphose tout à coup en une beauté éblouissante, son mutou devient un jeune et brillant cavalier. Ils partent. La nuit est profonde :
« La lune avait bandé ses yeux biens d'un nuage 2. »
' D'autres disent rn FOS.
*r«Les yeux bieus de la lune! Cheville poétique bien singulière.
22 s LES POÈTES DU DIX-NEUVIÈME SIÈCLE.
Mais déjà Véronique est arrivée dans la ville de Leyde. Tous les cereaux sont aussitôt bouleversés, tous les cœurs sont enflammés :
« C'était un engoûment, un délire, une rage. »
Jeunes et vieux, tous les habitants perdent la tête. La magicienne
« était toujours charmante.
Parée ou non, avec son voile, avec sa mante. En bonnet, en chapeau, de toutes les façons. Tout sur elle vivait. — Les plis semblaient comprendre Quand il fallait flotter et quand il fallait pendre ; La soie intelligente arrêtait ses frissons Ou les continuait gazouillant ses louanges; Une brise, à propos, faisait onder ses franges, Ses plumes palpitaient ainsi que des oiseaux Qui vont prendre l'essor et qui battent des ailes; Une invisible main soutenait ses dentelles Et se jouait dans leurs réseaux. »
i:ile est la reine des fête?. Seul, un jeune peintre a résisté à l'attrait de sa beauté diabolique. Celle indilTérence trouble d'abord la joie de son triomphe. Mais bientôt elle brise la résistance d'Albertus. C'est un cœur vierge qu'elle veut flétrir. Elle est satisfaite : les transports du peintre égalent la passion la plus violente. Pour vous avoir, dit-il,
« Je donnerais mon âme Au diable si le diable en voulait. »
Alors commencent des scènes de volupté effrayantes. Minuit sonne. « Le hibou du donjon cria. »
C'est l'heurû d'une seconde Iransformaiion :
« Albertus sentit fondre Les appas de la belle et s'en aller les chairs. Le prisme était brisé. Ce n'était plus la femme Que tout Leyde adorait, mais une vieille infâme. Sous d'épais sourcils gris roulant de gros yeux verts. Et, pour saisir sa proie, en manière de pinces. De toute leur longueur ouvrant de grands bras minces. Le diable eût reculé...
Quand il se vit si près de cette mort vivante, Tout le sang d'Albertus se figea d'épouvante. »
Mais il appartient à la sorcière; elle l'emmène au sabbal.
« Trap ! trap ! ils vont comme le vent de bise, La terre sous leurs pas file, rayée et grise :
Le ciel nuageux court sur leur tête au galop ; A l'horizon blafard d'étranges silhouettes Passent. Le moulin tourne et fait des pirouettes ; La lune en son plein luit, rouge comme un falot; Le donjon curieux de tous ses yeux regarde ; L'arbre étend ses bras noirs ; la potence hagarde Montre le poing et fuit emportant son pendu. Le corbeau qui croasse et flaire la charogne, Fouette l'air lourdement, et de son aile cogne Le front du jeune homme éperdu. »
Ils arrivent. Le sabbat commence. C'est une danse vertigineuse de balais, de démons et de sorcières :
« Pourne rien voirie ciel ferma ses yeux d'étoiles, Et la lune, prenant deux nuages pour voiles, Toute blanche de peur, de l'horizon s'enfuit. »
Le bal de ces hideux fantômes continue échevelé, terrible, infâme. Soudain Albertus prononce le nom de Dieu :
« A peine eut-il lâché le saint nom, que fantômes, Sorcières et sorciers, monstres, follets et gnomes, Tout disparut en l'air comme un enchantement. Il sentit, plein d'effroi, des griffes acérées, Des dents qui se plongeaient dans ses chairs lacérées : Il cria, mais son cri ne fut point entendu... Et des contadini, le matin, près de Rome, Sur la voie Appia, trouvèrent un corps d'homme, Les reins cassés, le cou tordu. »
La conclusion d'Albertus est le néant du plaisir. Mais cette pensée ne se détache qu'après une longue exposition de tableaux obscènes. Le poète s'en excuse avec candeur :
« D'ailleurs, et j'en préviens les mères de familles, Ce que j'écris n'est pas pour les petites filles Dont on coupe le pain en tartines. Mes vers Sont des vers de jeune homme, et non un catéchisme. Je ne les châtre point; — dans leur décent cynisme, Ils s'en vont droit ou de travers i. »
Après une explication si sincère, il n'est plus de scrupule possible ; l'auteur se croit le droit de tout dire et de tout montrer. « La volupté fait l'homme égala Dieu ! » s'écrie Gautier. Ce cynisme reparaîtra plus d'une fois dans ses œuvres. On ne tarde guère, en les parcourant, à se familiariser avec cesrd'es, ces S'tngluts d'ivresse, ces baisers étirages, ces désirs fous si nombreux dans le poème d'Albertus.
1 A/berius, xcvin.
230 LES POÈTLS DU DiX-NEUVIÈME SIÈCLE.
Une pensée commune rattache entre elles les poésies diverses de Théophile Gautier : l'amour exclusif des joies physiques. Ce thème est pour lui inépuisable. Les maîtresses, les rCves enivrants, les extases lubriques, l'exubérance de la santé, l'épanouissement superbe d'un homme heureux \ les heures d'ennui, les désespoirs éphémères, les soifs momentanées de solitude et les aspirations au néant d'un homme lassé; les prompts retours aux images voluptueuses des divas, des houris, des odalisques, aux révélations des ftîles de nuil, des coulisses et des alcôves ; tels sont, à part quelques poèmes d'un ordre plus élevé, les sujets de ce recueil. — l'arfois une pensée gracieuse apparaît au milieu de ces emportements de la passion et de ces inquiétudes de l'esprit, amenant avec elle une impression délicieuse de calme et de repos. Telles, les Colombes, où le poète exprime, sous un emblème charmant, les mille fantaisies qui traversent son imagination, le soir, à l'heure des rêves.
Les Colombes.
Sur le coteau, là-ba?, où sont les]tombes. Un beau palmier comme un panache vert Dresse sa tôle, où le soir les colombes Yiennent nicher et se mettre à couvert.
Mais le matin elles quittent les branches : Comme un collier qui s'égrène, on les voit S'éparpiller dans l'air bleu, toutes blanches. Et se poser plus loin sur quelque toit.
Mon âme est l'arbre où, tous les soirs, comme elles. De blancs essaims de folles visions Tombent des deux en palpitant des ailes, Pour s'envoler dès les premiers rayons.
Le style de ce recueil est inégal et sans homogénéité. Théophile Gautier, par un amour excessif des productions de son esprit, a confondu là ses péchés de jeunesse et ses chefs-d'œuvre dTige miir. Les pièces principales sont : la Théhaîde, une Larme du diable, la Comédie de la mort.
La Thébalde est une des poésies les plus soignées de Théophile Gautier. L'inspiration est sinon jusie et sincère, du moins originale et attachante. Dans un jour de mélancolie profonde, persuadé des vanités du monde, le poète aspire à trouver une retraite où ne pénètre aucun écho, aucun signe de la vie humaine :
a Mon rêve le plus cher et le plus caressé^ Le seul qui rie encore à mon cœur oppressé,
1 Lire la pièce intitulée : Futui'é.
C'est de m'ensevelir au fond d'une chartreuse,
Dans une solitude inabordable, affreuse,
Loin, bien loin, tout là-bas. . .
Dans quelque Thébaïde, aux lieux les moins hantés,
Comme en cherchaient les saints pour leurs austérités. »
La société, la science, la gloire, l'amour, mots creux avec' lesquels il veut rompre à jamais! Le repos est le seul terme auquel il aspire. L'anéantissement complet de son âme le lui donnera :
« Ne plus penser, ne plus aimer, ne plus haïr!
Être comme est un mort étendu sous la tombe, Dans l'immobilité savourer lentement, Comme un philtre endormeur, l'anéantissement : Voilà quel est mon rêve, u
Le couvent où l'on pense, où l'on rêve, où l'on prie, où l'on croit, ne lui convient point : il ne veut ni penser, ni rêver, ni prier ; il ne peut pas croire. Dispositions funestes ! car le cloître, il le sait, est pour ses habitants l'escalier du ciel. Rien n'égale les délices de leurs extases, pas même les -plaisirs que l'07i goûte avec les courtisanes :
Ah 1 grands voluptueux ! sybarites du cloître, Qui passez votre vie à voir s'ouvrir et croître Dans le jardin fleuri de la mysticité Les pépites d'argent dil lin de pureté; Vrais libertins du ciel, dévots Sardanapales, Vous, vieux moines chenus, et vous, novices pâles, Foyers couverts de cendre, encensoirs ignorés, Quel don Juan a jamais, sous ses lambris dorés, Senti des voluptés comparables aux vôtres ? Auprès de nos plaisirs, quels plaisirs sont les nôtres? Quel amour a jamais, à l'âge où l'œil reluit. Dans tout l'enivrement de la première nuit, Poussé plus de soupirs profonds et pleins de flamme Et baisé les pieds nus de la plus belle femme Avec la même ardeur que vous les pieds de bois Du cadavre insensible allongé sur la croix? Quelle bouche fleurie et d'ambroisie humide Vaudrait la bouche ouverte à son côté livide? Notre vin est grossier; pour vous, au lieu de vin, Dans un calice d'or perle le sang divin. Nous usons notre lèvre au seuil des courtisanes ; Vous autres, vous aimez des saintes diaphanes
232 LES POÈTES DU DIX-NEUVIÈiME SIÈCLE.
Qui se parent pour vous des couleurs des vitraux, Et sur vos fronts tondus, au détour des arceaux, Laissent flotter le bout de leurs robes de gaze : Nous n'avons que l'ivresse, et vous avez l'exlase. Nous, nos contentements dureront peu de jours ; Les vôtres, bien plus vifs, doivent durer toujours. Calculateurs prudents, pour l'abandon d'une heure, Sur une terre où nul plus d'un jour ne demeure, Vous achetez le ciel avec l'éternité
Mais cette chaleureuse aposlrophe — trop imitée de Musset — a changé les désirs du poule. La solitude lui semblerait longue. Il a assez vécu; le monde est vieux ; il appelle à grands cris le jugement dernier:
« L'univers décrépit devient paralytique, La nature se meurt, et le spectre critique Cherche en vain sous le ciel quelque chose à nier. Qu'attends-tu donc, clairon du jugement dernier? Dis-moi, qu'attends-tu donc, archange à bouche ronde Qui dois sonner là-haut la fanfare du monde .^ Toi, sablier du temps que Dieu tient dans sa main. Quand donc laisseras-tu tomber ton dernier grain ? »
La Thébaîde doit être considérée comme un caprice de poète. Rien n'y porte la trace d'une conviction sérieuse. Celte misanthropie soudaine est trop ironique pour être profonde; cet accès de désespérance est trop factice pour émouvoir. On ne saurait voir là un désir vrai de la solitude. Théophile Gautier a simplement retracé le rêve d'une Thébaîde fantastique.
Une Lcmne du diable est une œuvre fort originale, mais trop empreinte de panthéisme. Dans plusieurs passages l'auteur, emporté par la poésie de son sujet, devient louchant malgré lui ; il s'attendrit quand il ne voudrait ôlre que railleur. Celte sensibilité involontaire, cette lutte d'un espril sarcaslique et d'une imagination passionnée donne à la scène un intérêt piquant.
La Comédie de la mort est une suite d'évocations lugubres. Raphaël, Faust, don Juan, Napoléon apparaissent tour à tour aux yeux du poète, qui demande à chacun d'eux le secret de la vie et de la tombe. Nul no le sait. Il se tourne alors vers les plaisirs de la Grèce antique, et cherche à oublier dans leurs gracieuses illusions les problèmes terribles qui tourmentent son imagination. Mais, au milieu de ces joies factices, la mort se montre encore à lui sous son aspect le plus horrible.
Le passage oîi le poète fait parler le crâne de Raphaël pourra donner une juste idée de ce genre sombre et fantastique :
Dans ma chambre, où tremblait une jaune lumière, Tout prenait une forme horrible et singulière,
Un aspect effrayant.
Mon lit était la bière, et ma lampe le cierge; Mon manteau déployé, le drap noir qu'on asperge
Sous la porte en priant.
Dans son cadre terni, le pâle Christ d'ivoire Cloué les bras en croix sur son étoffe noire
Redoublait de pâleur.
Et comme au Golgotha, dans sa dure agonie, Les muscles en relief de sa face jaunie
Se tordaient de douleur.
Une tête de mort sur nature moulée,
Se détachait en blanc, grimaçante et pelée,
Sous un rayon blafard.
Je la vis s'avancer au bord de la console. Ses mâchoires semblaient rechercher leur parole,
Et ses yeux leur regard.
De ses orbites creux, où manquaient les prunelles. Jaillirent tout à coup deux fauves étincelles
Gomme d'un œil vivant.
Une haleine passa par ses dents déchaussées... Les rideaux tombaient à plis droits sur les croisées ;
Ce n'était pas le vent.
« Je suis le Raphaël, le Sanzio, le grand maître. 0 frère! dis-le-moi : peux-tu me reconnaîire
Dans ce crâne hideux?
Car je n'ai rien, parmi ces plâtres et ces masques. Tous ces crânes luisants, polis comme des casques,
Qui me dislingue d'eux.
Et pourtant c'est bien moi, moi, le divin jeune homme, Le roi de la beauté, la lumière de Rome,
Le Raphaël d'Urbin, L'enfant aux cheveux bruns qu'on voit aux galeries, Mollement accoudé, suivre ses rêveries
La le le dans sa main.
0 ma Fornarina ! ma blanche bien-aimée, Toi qui, dans un baiser, pris mon âme pâmée
Pour la remettre au ciel, Voilà donc ton amant, le beau peintre au nom d'ange : Cette tête qui fait une grimace étrange.
Eh bien ! c'est Raphaël.
Si Ion ombre endormie au fond de la chapelle S'éveillait et venait à ma voix qui t'appelle.
Oh 1 je te ferais peur.
Que le marbre entr'ouvert sur ta tête retombe 1 Ne viens pas, ne viens pas, et garde dans ta tomba
Le rêve de ton cœur.
Analyseurs damnés, abominable race, Hyènes qui suivez le cortège à la trace
Pour déterrer le corps, Aurez-vous bientôt fait de déclouer les bières Pour mesurer nos os et peser nos poussières ?
Laissez dormir les morts!
Mes maîtres, savez -vous, qui donc a pu le dire ? Ce qu'on sent, quand la scie avec ses dents déchire
Nos lambeaux palpitants?
Savez-vous si la mort n'est pas une autre vie, Et si, quand leur dépouille à la tombe est ravie,
Les aïeux sont contents?
Ah 1 vous venez fouiller de vos ongles profanes Nos tombeaux violés pour y prendre nos crânes !
Vous êtes bien hardis!
Ne craignez-vous donc pas qu'un beau jour, pâle et blême, Un trépassé se lève et vous dise : Anathème l
Comme je vous le dis ?
Vous imaginez donc, dans cette pourriture,
Surprendre les secrets de la mère nature
Et le travail de Dieu !
Ce n'est pas par le corps qu'on peut comprendre l'âme. Le corps n'est que l'autel, le génie est la flamme ; Vous éteignez le feu!-
0 mes enfants-Jésus! ô mes brunes madones! 0 vous qui me devez vos plus fraîches couronnes,
Saintes du paradis 1 Les savants font rouler mon crâne sur la terre; Et vous souffrez cela sans prendre le tonnerre,
Sans frapper ces maudits!
On doit citer aussi, dans les Poésies diverses, quelques terza rima d'une haute inspiration et d'une hanaonie délicieuse. Théophile Gautier, maître et seigneur absolu en ce genre de poème, l'a poussé à la dernière perfection. Ce qui frappe le plus dans ses œuvres, c'est la marche de « ce rythme admirable, attaché comme une tresse d'or, qui n'admet aucune défaillance, aucun repos dans le souffle lyrique*, o et dont il faut unir les strophes d'une façon si intime par la pensée, que le poète voie surgir et eoibrasse à fois toutes les rimes, au moment de la composition ! Nous en donnerons un exemple emprunté aux meilleures terza rima de Théophile Gautier :
Quand Michel-Ange eut peint la chapelle Sixtine Et que de l'échafaud, sublime et radieux, II fut redescendu dans la cité latine.
Il ne pouvait baisser ni les bras ni les yeux,
Ses pieds ne savaient pas comment marcher sur terre.
II avait oublié le monde dans les cieux !
Trois grands mois il garda cette attitude austère : On l'eût pris pour un ange en extase devant Le saint triangle d'or au moment du mystère.
Frères, voilà pourquoi les poètes souvent Butent à chaque pas sur les chemins du monde. Les yeux fichés au ciel, ils s'en vont en rêvant.
Les anges, secouant leur chevelure blonde. Penchent leur front sur eux, et leur tendent les bras, Et les veulent baiser avec leur bouche ronde.
Les nuits suivront les jours et se succéderont, Avant que leurs regards et leurs bras ne s'abaissent. Et leurs pieds de longtemps ne se raffermiront.
Tous nos palais sous eux s'éteignent et s'affaissent.
Leur âme à la coupole où leur œuvre reluit
Revole, et ce ne sont que leurs corps qu'ils nous laissent
' Théodore de Danville.
Notre jour leur paraît plus sombre que la nuit ; Leur œil cherche toujours le ciel bleu de la fresque, Et lô tableau quitté les tourmente et les suit...
Signalons, avant de nous occuper de la dernière publication poétique de Théophile Gautier, les lercels originaux de la pièce inlitulée : le Sommet de la tour. La particularité la plus frappante de ce morceau est la multitude d'images qu'il renferme, images souvent expressives ou gracieuses, parfois vagues et risquées.
Lorsque Ton veut monter aux tours des cathédrales, On prend l'escalier noir, qui roule ses spiiales Comme un serpent de pierre au ventre d'un clocher.
Les spectres, les terreurs qui hantent les ténèbres. Vous frôlent en passant de leurs crêpes funèbres : Vous les entendez geindre et chuchoter tout bas.
Vous sentez à l'épaule une pénible haleine.
Un souffle intermittent, comme d'une âme en peine
Qu'on aurait éveillée et qui vous poursuivrait.
Et si l'humidité fait des yeux de la voûte,
Larmes du monument, tomber l'eau goutte à goutte,
Il semble qu'on dérange une ombre qui pleurait.
Bientôt le jour, filtrant par les fentes étroites. Sur le mur opposé trace des lignes droites. Gomme une barre d'or sur "un écusson noir.
L'on est déjà plus haut que les toits de la ville,
Édifices sans nom, masse confuse et vile,
Et par les arceaux gris le ciel bleu se fait voir.
Les hiboux disparus font place aux tourterelles, Qui lustrent au soleil le satin de leuiS ailes, Et semblent roucouler des promesses d'espoir.
Vous débouchez enfin sur une plate-forme,
Et vous apercevez, ainsi qu'un monstre énorme,
La cité grommelante accroupie alentour.
Comme un requin, ouvrant ses immenses mâchoires, Elle mord l'horizon de ses mille dents noires, Dont chacune est uu dôme, un clocher, une tour.
A travers le brouillard, de ses naseaux de plâtre, Elle souffle dans l'air son haleine bleuâlre, Que dore par flocons un chaud reflet, de jour.
Comme sur Teau qui bout monte et chante l'écume,
Sur la ■ville toujours plane une ardente brume.
Un bourdonnement sourd fait de cent bruits confus.
Votre sueur se fige à voire front en nage;
L'air trop vif vous étouffe; allons, enfants, courage !
Vous êtes près des cieux; allons, un pas encor.
Vous verrez dans le golfe, aux bras des promontoires, La mer se diaprer et se gaufrer de moires. Comme un kandjiar turc damasquiné d'argent ;
Les vaisseaux, alcyons balancés sur leurs ailes. Piquer l'azur lointain de blanches étincelles Et croiser en tous sens leur vol intelligent.
Gomme un sein plein de lait gonflant leurs voiles rondes. Sur la foi de l'aimant, ils vont chercher des mondes, Des rivages nouveaux sur de nouvelles mers :
Dans l'Inde, de parfums, d'or et de soleil pleine, Dans la Chine bizarre, aux tours de porcelaine, Chimérique pays peuplé de dragons verts ;
Ou versOtaïti, la belle fleur des ondes.
De ses longs cheveux noirs tordant les perles blondes
Gomme une autre Vénus, fille des flots amers;
A Geylan, à Java, plus loin encor peut-être. Dans quelque île déserte et dont on se rend maître, Vers une autre Amérique échappée à Colomb.
En 1852, parurent \es Émaux et Camées. Ces nouvelles poésies furent Hccueillies avec étonnemenf. On crut à une mystification. Ce titre indiquant la supériorité de la matière jointe à la perfection de la
forme désignait mal un renieil de fantaisies sans nom, sans da(e, sans choix, sans précédents '. Théophile Gaulier a, dans cette œuvre nouvelle, affirmé plutôt ses dons de sculpteur et de peintre que ses qualités de poète. L'idée est restée écrasée sous les richesses massives de la forme. Le sentiment a laissé place à l'émet des combinaisons savantes. Ce n'est point là celle poésie aux vers calmes et frais qu'il conseille d'écrire*, celte musique à la voix plaintive qui charme la création et l'humanité ; on ne rencontre à chaque page que des vers sans douceur, sans expression, artislement taillés, mais d'une froideur et d'une rigidité marmoréenne. Gaulier a donné à sa pensée un vêlement de granit.
« Tout passe. — L'art robuste Seul a l'éternité.
'Le buste ...
Survit à la cité.
■ Sculpte, lime, cisèle, Que ton rêve flottant
Sm sc<-lle Dans le bloc résistant. »
11 semblerait que pour lui la poésie existe en raison directe de la
difficulté :
« Oui, l'œuvre sort plus belle D'une forme au travail
Rebelle :
Vers, marbre, onyx, émail. «
Le travail de l'ouvrier, de l'arlisle si l'on veut, a bien des fois amoindri, rapetissé l'inspiralion du poète. Dans le plus grand nombre de ces pièces, Théophile Gantier prête à la matiùre inerte toutes les sensations des êtres animés. Ces fantaisies panthéistes qui paraissent avoir exigé de grands efforts d'imagination sont froides et monotones. Le recueil abonde de madrigaux fades et de détails mesquins. Les images du plus mauvais goût remplissent une foule de pièces frivoles : sur deux Accroche-cœurs, sur la Rose-thé, sur une Robe rose, etc. Dans la Robe rose, on lit :
« Et ces plis roses sont les lèvres De mes désirs inapaisés, Mettant au corps, dont tu !p. sèvres, U7ie tunique de baisers. »
Les vers sont excellent?, mais la comparaison est détestable. Ces mignardises ont quelquefois une certaine originalité qui rappelle la
1 Cuvillier-Fleury, Études fnst. et litt., 19 septembre 1352.1
2 Le Triomphe de Pétrarque.
manière des Théophile de Viau et des Sainl-Amand. Ainsi, le Premier Sourire du 'printemps ; telle encore la
Fantaisie d'hiver.
Le nez rouge, la face blême, Sur un pupitre de glaçons, L'hiver exécute son thème Dans le quatuor des saisons.
Il chante d'une voix peu sûre Des airs vieillots et chevrotants; Son pied glacé bat la mesure Et la semelle en même temps.
Et comme Hsendel, dont la perruque Perdait sa farine en tremblant, 11 fait envoler de sa nuque La neige qui le poudre à blanc.
Ce genre de composilions, dont les effets peuvent Ctre très gracieux, a un écueil, l'exagération, c'est-à-dire le ridicule. Théophile Gautier l'a souvent eTfleuré dans Émaux et Camées. Quelques pièces sont plus animées et moins prétentieuses: Rondella, le Merle, les Vieux de la Vieille. Cette dernière, d'une large inspiration, remplie de charmants détails, est, Eans contredit, la plus remarquable du recueil. Trois grognards sont arrêter, par un soir de pluie, au pied de la colonne. Leur silhouette est étrange; leurs vêlements sont en lambeaux, l'habit, fait à leur taille jadis, ne leur va plus : toute leur personne semble grotesque. Mais,
Ne les raillez pas, camarade; Saluez plutôt chapeau bas Ces Achilles d'une Iliade Qu'Homère n'inventerait pas.
Respectez leur tête chenue ;
Sur leur front par vingt cieux bronzé
La cicatrice contiime
Le sillon que l'âge a creusé.
Leur peau, bizarrement noircie, Dit l'Egypte aux soleils brûlants, Et les neiges de la Russie Poudrent encor leurs cheveux blancs.
Si leurs mains tremblent, c'est sans doule
Du froid de la Bérôsina,
Et s'ils boitent, c'est que la route
Est longue du Caire à Wilna.
S'ils sont perclus, c'est qu'à la guerre Les drapeaux étaient leurs seuls draps, Et si leur manche ne va guère, C'est qu'un boulet a pris leur bras.
Ne nous moqnons point de ces hommes Qu'en riant le gamin poursuit :
Ils furent le jour dont nous sommes Le soir, et peut-être la nuit.
Quand on oublie, ils se souviennent :
Lancier rouge et grenadier bleu.
Au pied de la colonne ils viennent Comme à l'autel de leur seul Dieu.
Là, fiers de leur longue souffrance, Reconnaissants des maux subis, Ils sentent le cœur de la France Battre sous leurs pauvres habits.
Aussi les pleurs trempent le rire En voyant ce saint carnaval, Cette mascarade d'empire, Passer comme un matin de bal;
Et l'aigle de la grande armée, Dans le ciel qu'emplit son essor, Du fond d'une gloire enflammée, Étend sur eux ses ailes d'or.
Signalons aussi le Souper des armures, d'une originalité très curieuse, et les Joujoux de la morte, pièce douce et spirituelle, dont on retrouvera l'inspiration dans le Pantin de Jeanne, de Théodore de Banville *.
A considérer les œuvres poétiques de Théophile Gautier dans leur ensemble, on reconnaît que de grands éloges lui sont dus. Il faut le louer surtout pour l'abondance et l'exlraordinaire variété de son vocabulaire quelquefois aventureux, souvent du meilleur aloi et enrichi de maints heureux emprunls faits à notre vieille langue qu'il
' Les Exilés.