‹ Histoire de la littérature française (volume 4)Chapitre 46 sur 110 · GAUTIER · texte numérisé non relu

GAUTIER

aimait et étudiait avec passion. Mais deux choses lui ont manqué pour être un poète véritablement distingué : la moralité et le sentiment. Nous ne nous attacherons pas à justifier par des exemples un reproche d'impudeur mérité par toutes ses productions. La manière dont il comprenait l'existence a considérablement influé sur le ton général de sa poésie. « Donnez-moi l'hygiène d'un poète, dit Sainte-Beuve, et je vous dirai la qualité saine ou maladive de ses œuvres *. »

Quelques auteurs se sont étonnés qu'on ait communément refusé à Théophile Gautier ce qu'il possédait peut-être le plus, selon eux : le sentiment. «SesouvragessonU?'op6ienécriYs; de là vient qu'on lui dénie avec tant d'âpreté ce qu'on accorde si facilement aux écrivains vulgaires'. » Aucun littérateur sérieux n'a pu établir son appréciation sur un tel préjugé. Les délicatesses de la forme, la pureté du langage et le soin constant de l'harmonie ne font que rehausser, pour tout homme de goût, les charmes de la poésie tendre ou mélancolique. M lis, on en doit convenir aussi, la recherche Irop accusée des images brillantes , des subtilités excessives, des rimes surabondantes ; les (ours de force de versification, où la difficulté devient plutôt un but à atteindre qu'un obstacle à surmonter ; les raffinements incessants de li pensée et de l'expression sont nuisibles à l'expansion franche et naturelle du sentiment. Le sentiment est essentiellement communicatif; si l'on s'accorde généralement à trouver froide la poésie de Théophile Gautier, c'est que l'émotion pure et sincère ne s'y rencontre point. Non, ce n'est pas une poésie du cœur, celle dont les inspirations ^se perdent à travers un excès si étudié de couleur, une enluminure si chargée, une splendeur si aveuglante, un tel fouillis d'épilhètes, une telle profusion d'enjambements systématiques, qu'on ne peut la lire sans fatigue et sans ennui.

Théophile Gautier n'a trouvé d'accents vrais et pénétrants qu'aux rares moments où la forme cessait d'être sa plus chère préoccupation. Alors, soit qu'il ait donné à sa pensée « une enveloppe transparente et figurée », soit qu'il ait exprimé en des vers pleins d'abandon les fantaisies gracieuses de son imagination, soit encore qu'il ait amusé son esprit aux gaies interprétations de la « poésie pédestre et familière » ; alors il a montré combien il aurait pu donner à ses œuvres de charme et d'intérêt, avec plus de tempérance littéraire et moins de prétention artistique.

1 Sùnte-Be\i\e, Portraits divers, t. III, p.26G-268.

î Ctiarles Baudelaire, Notice sur Th. Gautier, Poètes français, publiés sous a direction de E. Crepet. Voir aussi Sainte-Beuve, Nouveaux Lundis, t. VL

Poètes du xi\<: siècle. - II. 16

DONDEY (Théophile)

C'était en plein mouvement romantique. Hugo rayonnait dans toute sa gloire et tout son lriom[)he. Les Jeunes Frances faisaient merveille. Le bataillon sacré parlait encore du combat d'Hernani. On avait beaucoup remarqué, parmi les champions du libéralisme politique et littéraire, l'auteur d'un volume délirant intitulé Feu et flammes. L'audace et les allures provocantes de sa poésie avaient eu leur jour de succès. Théophile Dondey, qu'on appelait par anagramme Philotbée O'iNeddy, à l'irlandaise, comme on nommait Auguste Maquet Augustus Mac Keat, à l'écossaise*, Théophile Dondey s'était un moment fait place en déployant sans crainte toutes ses ambitions, en jetant hardiment un cii de défi à tous les obstacles. Regardant de très haut « les anciennisles » et l'Académie , dédaignant profondément « l'ordre social et surtout l'ordre politique qui en est l'excrément », méprisant fort «la magniloquence et les oripeaux des religions de la terre», ce poète devait faire quelque bruit, puis se perdre bientôt dans la mêlée. Ses enthousiasmes, ses rêves exaltés, ses passions fougueuses, restèrent un jour sans écho. L'oubli le condamnait au silence. Il s'enferma dans une retraite volontaire; il «rentra dans si tente pour n'en plus sortir^». Il mourut découragé comme poète, désespéré comme penseur. Un critique distingué, M. Ernest Havet, a tenté de fuire remonter à la lumière ce nom resté dans l'ombre. Il s'est fait l'éditeur des œuvres posthumes du poète méconnu.

Dondey avait groupé ses diverses compositions sous le titre ; Mystica Bib'iofi, ou les Carmes de la seconde et de la troisième jeunesse du vieux Philothée 0' Neddy, vidame de Thyannes.

Les Poésies posthumes renferment, une assez grande quantité de vers énergiques et sonores, mais les défauts sont nombreux. Les faiblesses d'idées, les négligences de forme, l'incompréhensible et les excentricités d'inspiration abondent. On rencontre souvent trop d'exaltation; on voit partout trop de personnalité. Cette application constante et orgueilleuse de la hberté du moi dans l'art n'est pas assez justifiée par la grandeur des sentiments et des passions.

Le recueil est composé de pièces très diverses : préfaces en vers,

' Sainte-Beuve, Poi iraits contemporains, 'Auguste Robert, l'insirud. puô/., 2« janvier 1878.

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