‹ Histoire de la littérature française (volume 4)Chapitre 47 sur 110 · DONDEY · texte numérisé non relu

DONDEY

odes^ ballades, idylles, sonnels, fragments, élégies épiques, héroïques, artistiques, drames, poésies lyriques. L'amour ou la mélancolie les ont principalement inspirées. Les dernières poésies sont empreintes d'un sentiment profond d'amertume.

« Dans un coin, comme un chien flagellé, je me couche, Et je dis dans mon cœur, dans ma cliair, dans mes os : Rien n'est plus savoureux que l'éternel repos 1 »

Telle est la conclusion des Velléités philosophiques, poésies troublées, sans convictions sérieuses, débordant d'un pessimisme impitoyable, et qu'un seul mol résume : Que sais-je^l

a Rien pour prouver le tout, rien pour prouver le rien. »

Théophile Gautier a formulé sur Dondey ce jugement élogieux : « Philothée est un métrique; il façonne bien levers sur l'enclume, el quand il a puisé dans la forge l'alexandrin incandescent, il lui donne, au milieu d'une pluie d'étincelles, la forme qu'il désire, avec son opiniâtre et pesant marteau. .. Il avait cette qualité rare, la force*. » Cette force d'expressions est quelquefois Irùs-réelle dans ses vers; souvent elle est factice. L'énergie calme, sereine, est rare chez ce poète qui n'a point craint d'écrire que « l'exagération est dans la nature. » Théophile Dondey a demandé qu'on permette au génie « le naturel de l'exagération ». Cela est bien subtil. Le génie ne dépasse jamais les limites du possible. Il n'exagère pas le sujet qu'il traite ; il l'élève jusqu'à lui. Comprise autrement, l'exagération s'appelle extravagance.

^ Lire la notice de M. Ernest Ilavet sur Tiiéophiie Dondey. Poésies pos ■ thutnes de PhUoÛiée O'Neddy, Charpentier, 1878. * Théophile Gautier, Rumantisme.

CANONGE (Jules)

M. Jules Canonge a inséré dans un recueil publié en 1839 un poème fort remarquable sur les souffrances du Tasse. Le Tasse d Sorrente reçut, à son apparilion, de vifs éloges de toute la presse française. Le comie Guiseppe Perticari le reproduisit en italien, et le succès de la traduction doubla celui de l'original.

M. Jules Canonge a compris très-heureusement les nobles pensées qui devaient nallre d'une telle inspiration. Aucun incident romanesque ou fanlasiique ne dépare son œuvre. Le Tasse à Sorrente est une page d'histoire rendue plus intéressante par la poésie. Certains'paysages sont peints agréablement. Les tortures du génie brisé par la persécution, affolé par la misère, sont rendues avec une simplicité dramatique. Le portrait du Tasse errant sur le chemin de Sorrente, à la recherche de l'habitation d'une sœur bien-aimée, est naturel et touchant :

« Quel est ce malheureux zu pas mal affermi, Qu'un habit de pasteur ne couvre qu'à demi? Il porte-à son épaule une besace vide, Sa parole n'est plus qu'un sourd gémissement; Couibé sur un bâton, il gravit lentement Le tortueux sentier de la côte rapide.

Il est jeune, et pourtant son corps est incliné ; Il est jeune, et son front pourtant est sillonné. Dans sa morne pâleur, par des rides profondes. »

Ce poème a quelques parties défectueuses. On y rencontre des descriptions trop longues, trop chargées de petits détails. Le vers manque parfois de chaleur et d'expression. L;i forme n'est pas toujours assez soignée; la rime est, dans bien des endroits, pauvre, insuffisante. Mais ces défauts disparaissent le plus souvent dans le mouvement du récit imprégné d'une franchise d'émotion très communicative.

LAPRADE (Victor Richard de)

— Ne eii 1812 —

M. de Laprade descend d'une famille noble que la Révolution frappa cnii llement.

Il fut initié par l'exemple de sa mère aux vertus religieuses, et par l'exemple de son père aux vertus civiles et sociales. Sa vocation poétique se décida de bonne heure, et il fut toujours fidèle à la Muse, môme dans les années où les occupalions d'un haut enseignement littéraire prenaient la plus grande purtie de son temps.

L'honneur de M. Victor de Laprade est d'avoir découvert au sentiment de la nature quelques horizons nouveaux. Il fait parler nonseulement les oiseaux, mais les fleurs, les fontaines, les arbres, les rochers; il donne la parole à des êtres abstraits, à l'esprit des torrents, à l'esprit des glaciers. Mais son adoration de la nature, qu'il sent presque physiquement, eut d'abord trop d'analogie avec le panthéisme indien qui absorbe l'homme dans la création.

Dans Psyché, qu'une revue socialiste publia en 1842, « il essayait, dit Sainte-Beuve^, de rajeunir l'ancienne fable, l'ancien mythe, et de l'approprier aux destinées nouvelles de l'humanité. » M. de Laprade a élargi le mythe, il l'a ployé à sa pensée; il en a fait l'emblème des développeraenis de l'àme humaine arrivée à une plus haute conscience d'elle-même, à travers les phases et les épreuves de la civilisation. Il a peint comme un philosophe platonicien ou comme un rêveur indien les étapes de l'âme sur la route de l'idéal depuis l'instant de la faute dans le paradis de l'âge d'or jusqu'à l'heure de la réhabilitation, de la science conquise et du bonheur retrouvé par l'éternel hymen de la Divinité. L'idée du poème est vaste comme l'intini ; mais, ainsi qu'il arrive souvent, même pour des œuvres moindres, l'exécution reste au-dessous de la conception. L'alexandrin de M. de Laprade, lourd et massif, sans rejets, sans enjambements, entrave la légèreté du mythe divin de Psyché, — ce papillon, comme l'a appelé Victor Hugo.

Et pourtant, selon Sainte-Beuve, « M. de Laprade n'a jamais fait rien de mieux pour la pureté du souffle et de l'accent ». Le souffle et l'accent se font sentir en effet dans ce poème, mais ils résident dans les idées plutôt que dans les vers, et quand le grand critique ajoute que le fond comme la forme de Psyché roppellent Vigny, l'éloge paraît excessif en ce qui concerne la forme, car on ne saurait comparer à la

1 Nouveaux Lundis, 16 sept. 1861.

poésie élincelante et aérienne du chantre ù'Éloa la versification pénible et un peu terne de M. de Laprade. Les GrAces paraissent trop souvent avoir été sourdes à l'appel qu'il leur fait dans son prologue :

« Grâces, en qui j'ai foi, saintes filles de Dieu, Touchez, touchez mon front de vos lèvres de feu. »

Cependant, quand il trouve des expressions à la hauteur de ses pensées, il produit des morceaux d'une mâle beauté. Telle est la description de l'Eden où le poète place Psyché :

« Là fleurissent toujours sur l'arbre de science Le vrai, le beau, le bien, unique et triple essence; Et, dans l'or du feuillage, aux grâces réunis, Là, des blanches vertus les essaims font leurs nids Avant d'aller chanter leur mélodie auguste Sur le front de la vierge et dans l'âme du juste. C'est là qu'avant le jour de leurs aveux charmants S'étaient choisis déjà les couples des amants ; C'est de là qu'à la voix du poète ou du sage Descendent dans nos nuits la pensée et l'image; Là que toute harmonie a résonné d'abord Avant qu'un luth mortel en répétât l'accord...

Les graines de nos fleurs ont mûri dans le monde ; L'art est un rameau né de sa sève féconde ; Là-haut furent cueillis sur les prés en émail Le mystique rosier qui flamboie au vitrail, L'acanthe et le lotus qu'en légères couronnes L'Ionie a tressés aux faîtes des colonnes, Avant qu'un ciseau grec ou qu'un pinceau romain Les fixât pour toujours sur l'œil du genre humain ; Les vierges au long voile et les nymphes rivales Là-haut menaient en chœur les danses idéales; Et, suspendant leurs jeux, là, ces filles du ciel Ont posé devant vous, Phidias, Raphaël ! Là, ton âme, ô Platon, par le vrai beau guidée, Remontait d'un coup d'aile au séjour de l'idée; C'est là qu'à son amant Réatrice a souri. Et là, son regard d'aigle, ô Dante Alighieri ! T'emportant dans sa flamme à travers les dix sphères, T'a du monde divin révélé les mystères; C'est là qu'enfin Psyché vécut son premier jour, Tant qu'avec l'innocence elle garda l'amour. »

Aucun de nos grands poètes ne désavouerait ce passage où l'élévation du style est égale à celle des idées métaphysiques; mais dans l'ensemble du poème, la volupté est encore plus chantée que le spiritualisme platonicien. Rien de plus erotique, rien de plus crûment sensuel que certaines pages. Le sujet comportait forcément des peintures un peu vives ; mais M. de Laprade eût pu glisser sur quelques

détails au lieu de s'y appesantir avec complaisance. Cela détonne avec le mélange de Christian sme que l'auteur a introduit dans son poème. Il veut que le mythe païen de Psi/chécl le dogme chrétien de la faute originelle et de la rédemption soient identiques, et il a tellement enchevêtré l'idée chrétienne et l'idée païenne, l'idée du progrès social indéfini et celle de la liberté morale par la douleur, que l'on a peine à les démêler les unes des autres dans ses vers.

A Psyché nous préférons Ékusis où le charme poétique est plus profond et la pensée plus précise.

Eleusis est le chant de mort des dieux grecs — un chant de cygne.

En voici le sujet. Des sages cherchent la vérité, et après avoir frappé à la porte de tous les sanctuaires, ils viennent la demander au temple redoutable de la déesse. En vain l'hiérophante leur dit que la clarté sera flamme et les brûlera; ils ne connaissent pas la crainte, et ils veulent savoir. Ils pénètrent dans le temple et forcent l'oracle à parler.

« Grave et haute, une voix, — on eût dit l'antre môme,-

Se mit h proférer l'enseignement suprême.

Ce qu'elle remua d'ombres et de clarté,

De terreurs ou d'espoirs, nul ne l'a raconte' ;

Mais, tant qu'elle parla, ces mortels pleins d'audace

Pâlirent en suant une sueur de glace.

Quelques fantômes vains s'effaçaient de leurs yeux :

Mais un jour effrayant creusait son vide en eux ;

Et devant sa lueur, qui chassait des chimères,

Ils voyaient s'éclipser bien des figures chères ! »

Au milieu du temple, sur un trépied de bronze, brûlait une lampe entourée d'un globe merveilleux sur lequel étaient gravées les images des dieux, figures de la vérité dont le voile des mythes tempérait l'éclat :

« Quand l'oracle se tut, une invisible main Frappa le vase ardent, qui se rompit soudain. Et de dieux en débris la terre fut couverte. »

Hélas! les dieux sont morts, et les sages pleurent.

« La grève d'Eleusis entendit des sanglots

Se mêler, tout le soir, au bruit calme des flots,

Et des pas retentir, et des voix désolées

Se plaindre en chœur dans l'ombre ou gémir isolées. »

Ils pleurent leurs jeunes et beaux dieux que la flamme de la vérité vient de réduire en cendres; mais cette vérité, dépouillée des symboles de la Fable païenne, ils finissent par l'entrevoir dans sa radieuse beauté, et son aspect les console. « Les dieux s'en vont, mais non la

2iS LIiS POÈTES DU DIX-NEUVIÈME SIÈCLE.

beauté, l'amour, les douces et fjrles vertus. Un Dieu nouveau est près de naîire ! Et le poème se termine sur ce vague pressentiment du christianisme, que l'on a signalé chez quelques-uns des poètes et des philosophes de l'antiquité '. »

Après avoir chanté dans Eleusis les mythes du polythéisme grec, Laprade chanta dans Hermia le panthéisme et le naturisme : c'est une œuvre toute de fantaisie et d'imagination, où la pensée, à force de subtilité, est toujours obscure et souvent insaisissable.

Dans un voyage aux Alpes, en 1837, il s'enivra de la nature sur les hautes cimes. De ce voyage qu'il refit souvent seul, presque toujours à pied, avec le sac et le bâton, comme un montagnard, à travers la Suisse entière, il revint transfiguré :

« Ceux qui m'ont vu gravir pesamment la colline Ne reconnaîtront plus l'homme qui descendra. »

II rapportait les Odes et Poèmes qui parurent en janvier 184^, et dont quelques pièces sont dans toutes les mémoires : Aiitée, lesCorybantes, Aima parens, A un grand arbre, et surtout la Mort d'un chêne, chef-d'œuvre de versification, d'imagination, de rûverie et d'idéal, malheureusement trop mêlé de panthéisme.

Nous signalerons une autre pièce, les Adieux aux Alpes, débordant de chaleureux enthousiasme et de lyrique admiration. Le début est d'un souffle grandiose :

«Alpes! forêts, glaciers ruisselants de lumière, Sources des grandes eaux où j'ai bu si souvent, Sommets 1 libres autels où, dans ma foi première, J'ai respiré, senti, touché le Dieu vivant ;

Où la terre a pour moi dénoué sa ceinture, Où, dans ses bois obscurs, j'ai rencontré le jour; Où mon cœur s'enivrait, aux bras de la nature, D'un mélange sacré de terreur et d'amour !

C'est à vous que je dois le secret de mon être, Mes élans vers l'azur et vers la liberté. Alpes! désert chéri, vous fûtes mon seul maître; Mon vrai poème à moi, vous me l'avez dicté. »

Dans les premières productions de M. de Laprade, le spiritualisme est toujours à l'état latent; il se fait pourtant sentir, car, malgré la déification des objets physiques et la liberté de certaines peintures, cette poésie s'adresse à l'âme plutôt qu'aux sen?, mais elle peut énerver l'esprit et l'égarer dans des rêves malsains.

Le poète, qui, à la fin des Odes et Poèmes, avait placé le Baptême de la cloche, comme un appel de l'Église, devait bientôt s'élever des régions

* Préface des Élégies.

obscures d'une philosophie incertaine aux sphères lumineuses de la vérité chrétienne. Peu à peu il apprend à voir, à connaître, à aimer l'auteur de la nature. Enfin il retourne complètement aux idées de sa mère, et, en ISiiO, écrit les Poèmes évangéliques, où il lui dit :

« C'est bien à vous, ce livre issu de ma prière ; Qu'il garde votre nom et vous soit consacré, Ce livre où j'ai souffert, ce livre où j'ai pleuré : Ainsi que tout mon cœur, il est à vous, ma mère. »

Il y a encore dans ce poème, par exemple à propos de Madeleine, des vers répréhensibles, mais la plupart des pièces présentent des idées hautement chrétiennes, rendues dans une langue noble et élevée. Tel est YÉvangik des cha r,ps, où le poète montre comment, sans abjurer l'amour de la nature, il est venu à Dieu. Tel est encore ce morceau :

« Docile aux maîtres d'Ionie,

J'ai poursuivi d'amour leur sereine harmonie ;

Sur les pas de la Muse et des trois Cliarités,

J'ai fréquenté le Pinde et ses bois déserté?.

J'appris à manier, dans Athènes, ma mère,

Le verbe de Platon et la lyre d'Homère ;

Puis, les chênes gaulois m'ont dit tous leurs secrets :

J'ai traduit aux liumains la chanson des forêts ;

J'ai, sous les noirs sapins, comme un fils des druides,

Écouté les esprits qui leur servaient de guides,

Et, la verveine au front, avec la serpe d'or,

Du gui sacré du chêne invoqué le trésor.

Maintenant j'ose plus et j'attends plus de grâce? ;

Sur les monts de Juda je vais chercher vos traces,

0 Christ! dans votre champ je vais, près du cliemin,

Après les moissonneurs choisis de votre main,

Glaner quelques épis du grain sacré qui reste.

Et pétrir aux enfants un peu de pain céleste.

J'ose ouvrir l'Évangile et chanter à mon tour

Au pied du Golgotha le cantique d'amour. »

Les Symphonies (1835), les Idylles héroïques (1838), les Voix du silence (1865) marquent un progrès continu dans la foi et dans le talent du poète. Les Symphonies, couronnées par l'Académie de même que les Poèmes évangéliques, célèbrent les rapports de l'âme humaine avec le monde extérieur; l'âme goûte les charmes de la création, mais elle ne s'y arrête pas. Ici la nature n'est plus présentée, dit un critique*, comme une dangereuse conseillère dont les influences nous plongent dans une dangereuse ivresse ou nous poussent à l'isolement, mais comme une douce et familière médiatrice entre l'âme

1 A. de Pontmartin, Nouveaux Samedis, 6' série, 1869, p. 271.

et Dieu, entre l'activité de l'homme et les devoirs, les tnndresses et les joies de la famille.

Tout n'est pas irréprochabL^ment chaste dans les Symphonies, mais le bon et le beau y dominent. Une des pièces les plus remarquables est la Symphonie alpestre, \}e[ili)o(' me admirablement gradué, où l'âme se repose, se console, s'épure dans la contemplation dos grandes solitudes, s'élève jusqu'à Dieu, et apprend à goûter les sublimes pensées de vertu et d'immolation cbiélienne.

Les Idylles héroïques, qu'il publia l'année de sa réception à l'Académie française, sont des dialogues avec tout le monde et toutes choses, où tout a sa voix et son per.-onnage; leurs litres mêmes, les Fleurs, l'Esprit des montagnes, les Moissonneurs, Bcrtha, Rosa mystica, indiquent l'action et le drame dans celle poésie lyrique.

Il y a trois poèmes : Franz, c'ist- à-dire le rêveur sauvé par le travail rustique; Rosa mystica, la légende du sacrifice; Hermann, le poème de l'héroïsme.

Comme dans toutes les œuvres de M. de Laprade, une pensée philosophique faille fond des Idylles hérohiues. <■<■ Voici en quelques mots, dit un critique, le singulier raisonnement qu'on y trouve développé, ou plutôt enveloppé dans une forme un peu trop syllogislique. Chaque période historique offre un art-type sur lequel se règlent les au très arts, et dont ils reproduisent le caractère ; — or la musique est l'art de notre temps, et qui dit musique dit poésie ; — donc la poésie, un moment délaissée, doit reprendre sa place dans le concert universel dont elle est le premier virtuose ^ »

Les Voix du silence ont un caractère particulier de force et de véhémence. Ces quelques vers du prologue :

« Verbe endormi dans la nature, Esprits muets au fond des bois, Ames qui n'avez qu'un murmure.

Prenez dans mes vers une voix, etc. »

expriment l'idée du livre et répondent bien au litre. La Tour d'ivoireest un véritable poème de chevalerie écrit dans un langage simple et rapide. La Première Vierge, l'Héritage, Bertha, le Mois du mort, sont de petites pièces pleines de charme et de grâce, quoiqu'elles manquent trop souvent de simplicité et de naturel.

Pendant la guerre de 1870, M. de Laprade composa plusieurs chants patriotiques, dont l'un, intitulé Hymne à l'épée, est un appel lyrique et guerrier Aux sollats et aux poètes bretons.

a Ne me réveille pas de ma stupeur mortelle.

Ami; ne me dis plus : « Ta muse, où donc est-elle * ? »

L'écho des bois sanglants témoins de nos revers

1 Revue des Deux-Mondes, l<^' mars 1859, p. 247. — 2 Ibid., p. 147.

Appelle un autre bruit que le bruit de mes vers;

Et, condamné par l'âge h déposer les armes,

Je dois à nos douleurs le silence et des larmes.

Ah! si j'étais encor, chez les pâtres gaulois.

Un alerte chasseur,' souple comme autrefois,

D'un œil sûr dirigeant le plomb des carabines

Et d'un jarret d'acier francliissant nos ravines,

Je bondirais alors sur ces infâmes loups.

Et mes cris s'entendraient d'aussi loin que mes coups!

Alors, ne rêvant plus que veng'^ance et victoire,

Sur les coteaux lorrains, ou sur tes bords, ô Loire !

L'essaim des francs-lireurs me verrait accourir;

Et j'oserais chanter, étant prêt h mourir, etc. i. »

Cette poésie est remplie des plus nobles senlimenls, mais elle manque de vigueur, comme la plupart de celles du môme genre qui parurent à cette fatale époque.

Dans une autre pièce, adressée au roi Guillaume, quelques vers bien Irappés rompent la monotonie des phrases longues et prosaïques :

« Mais Dieu vous a jugé, Guillaume le maudit Vous n'êtes pas un roi, vous êtes un bandit.

Il s'agit d'attacher l'Allemagne à ton char. Et, Dieu l'ayant fait roi, de l'appeler César.' Il s'agit d'échanger un titre qu'on révère Pour celui que portaient Néron, Claude et Tibère. Tu veux être empereur au lieu de roi chrétien. Va ! ce titre infamant, tu le mérites bien ; Cet exécrable fruit de meurtre et de rapines. Ce titre, il fut toujours conquis sur des ruines !

Sois fier, inscris ton nom dans votre Walhalla,

Prends la place d'Auguste à côté d'Attila :

Ton œuvre est faite, ô roi, ton œuvre très chrétienne ;

se-toi, c'est Dieu qui va faire la sienne : Cette heure t'appartient, il a l'éternité. »

Voilà de grandes idées et de beaux vers énergiques.

Le dernier poème de M. de Laprade, le Livre d'un père (1876), est bien, selon les expressions de M. Stahl dans une courte préface, le premier livre dont on pourra dire qu'il a été senti, écrit entièrement pour les enfants. Les enfanis ne sont pas seulement le sujet, ils sont l'objet de ces quarante-quatre pièces de formes et de mesures variées,

1 Laprade répond à un appel de M. Grimaud, de Nantes, formulé en fort beaux vers :

. Aux échos du Forez en Tain je tends l'oreille: Aucun d'eux ne répèle ou ta voix ou ton pas. Dans ces jours de malheur, que fait notre Corneille ? Laprade, es-tu donc mort que tu ne chantes pas ? Etc.

252 Ll'S POÈTES DU DIX-NEUVIÈME SIÈCLE.

qui nous offrent une suite daimables, de touchantes, de grandes et généreuses leçons données par un père souffrant sous le double poids de l'âge et d'un mal presque incurable, et qui n'a plus d'autres joies que de suivre avec les yeux de l'âme, plus encore qu'avec les yeux du corps, les phases si diverses de l'enfance, de la jeunesse, de l'adolescence de ses cliers descendatils.

Il a été donné à M. de Laprade d'exprimer en un noble langage, intelligible pour tous, ce que tous les pères de famille voudraient avoir pensé, voudraient avoir dit à ces heures sérieuses qui marquent dans l'existence et dont l'enfant fait homme se souvient toujours.

Les deux premières pièces : le Petit Garde-Malade et l'Enfant grondé^ ont une grâce mélancolique et touchanle qui se retrouve dans beaucoup d'autres pièces. La douceur qu'éprouve le pauvre malade à recevoir les soins et les caresses de ses petits-enfants, et la joie, le légitime orgueil des petils gardes-malades sont rendus avec une aimable délicatesse dans la pièce iulilulée : le Petit Ménage dupére.

La Sœur aînée offre de louchantes leçons sur la reconnaissance et sur l'amitié fraternelle.

Dans la touchanle pièce intitulée Remords, l'amour filial est invité k se montrer toujours hautement, chaleureusement aux regards du père pendant qu'il peut encore jouir de cette tendresse et prodiguer aussi la sienne:

Parlez-moi souvent, bien souvent, Ghers pelils, venez tout me dire :

Ce que vous voyez en rêvant, Ce qui vous fait pleurer ou rire.

Voire amour n'est pas un secret, Qu'il me parle et que je le voie :

Plus tard vous auriez le regret De m'avoir privé d'une joie.

Parlez-moi, ne me cachez rien.

Vous n'avez pas peur, je l'espère ?

Jamais, quand il vous aime bien, On ne parle assez à son père.

Les mêmes sentiments sont rendus avec plus de force encore et plus d'originalité dans les stances à un grave écolier :

Avant de savoir l'allemand, La physique et le latin même.

Aimez 1 c'est le commencement ; Aimez sans honte et vaillamment.

Aimez tous ceux qu'il faut qu'on aime.

Mais il est trop peu généreux D'aimer lout bas et bouche close ; A ceux que l'on veut rendre heureux, Des souhaits que l'on fait pour eux Il faut dire au moins quelque chose.

Les vrais bons cœurs sont transparents ; On y voit toute leur tendresse. Ah ! chers petits indifférents, Gâtez un peu vos vieux parents.

Leur bonheur est dans vos caresses !

C'est beaucoup d'avoir la bonté !

Montrez-la bien, qu'on en jouisse 1 Il faut que, dès avant l'été, En fleurs de grâce et de gaité Votre bon cœur s'épanouisse.

Voyez : dans le m.eilleur terrain, Parmi les blés hauts et superbes, C'est Dieu qui mêla de sa main Le bluet d'azur au bon grain, Le pavot rouge à l'or des gerbes.

Vous aussi, savants, mais joyeux, Charmez la maison paternelle.

Quand on a le sourire aux yeux, A la lèvre un mot^ gracieux, La vertu même en est plus belle.

Mais cette tendresse sortie du cœur du père avec tant d'expansion et de douce familiarité n'affaiblira-t-elle pas son autorité ? n'amollirat-elle pas les enfants? Non, il n'y a pas lieu de concevoir cette crainte, parce que, chez M. de Laprade, le chrétien et l'homme d'honneur se révèlent encore plus grands que le père ne s'est montré tendre et dévoué. Cet homme dont le cœur pourrait paraître susceptible de faiblesse s'eiforce de faire vibrer dans l'âme de ses enfants toutes les fibres du patriotisme le plus déterminé, du courage le plus mâle et le plus intrépide, du dévouement le plus absolu à tous les plus héroïques devoirs. Dans la pièce intitulée le Petit Soldat, il s'écrie avec une simplicité aussi chrétienne que stoïque :

Tu seras soldat, cher petit :

Tu sais, mon enfant, si je t'aime I

Mais ton père t'en avertit.

C'est lui qui t'armera, lui-même.

Quand le tambour battra demain, Que ton âme soit aguerrie, Car j'irai t'offrir de ma main A notre mère, la patrie.

Sois fils et frère jusqu'au bout, Sois ma joie et mon espérance, Mais souviens-toi bien qu'avant toul, Mon fils, il faut aimer la France.

Elle a subi le grand affront; Mais Dieu veut qu'elle se relève :

Nos écoliers la vengeront Et par l'esprit et par le glaive.

Oui, nos fils feront leur devoir; Fais d'abord celui de ton âge :

On acquiert, quand on sait vouloir, Et la science et le courage.

Travaille en silence, obéis, Apprends à tout souffrir sans larmes ; Et plus tard, servant ton pays.

Tu seras ferme sous les armes.

Sache applaudir de bonne foi

Le mérite qu'on te préfère ;

Si d'autres l'aimenL plus que toi.

Tant mieux pour la France, ta mère 1

Garde la devise des liens,

De ton aïeul qui fut mon maître,

Et redis comme nos anciens :

« Il vaut mieux être que paraître. »

Vous serez soldats, chers enfants !

Peut-être, après mainte souffrance, Un jour, vaincus ou triomphants, Il faudra mourir pour la France.

Alors je serai, grâce à Dieu, Là-haut où ma mère est allée

Mais mon âme avec vous au feu Redescendra dans la mêlée.

Ce noble et viril langage est encore plus accentué dans la pièce intitulée : Soyez des hommes. Le poète semble se défendre de cette rêverie sentimentale où parfois il s'est laissé aller et où il conduit lui-même ses jeunes auditeurs :

J'ai trop souvent, mes doux lecteurs, Parmi les bruyères fleuries, Parmi les bois, sur les hauteurs, Conduit vos jeunes rêveries.

Le poète et le père voulait faire aimer et adorer Dieu en le montrant dans le calme des forêts, dans toutes les merveilles de la création, mais, s'écrie-t-il :

Ce Dieu nous appelle aujourd'hui Autre part que dans la nature :

Il nous faut, pour marcher à lui.

Revêtir une forte armure.

Notre poste est dans les cités.

Dans ces combats à toute outrance Oti l'on blesse des deux côtés, 0 Christ 1 vos soldats... la France.

Élevez vos cœurs et vos yeux

Vers les sommet? de notre histoire ;

Saluez l'œuvre des aïeux

Et leurs noms rayonnants de gloire.

Pour exciter votre vigueur, Nourrissez-vous de leurs exemples ; Humbles comme eux près du Seigneur. Soyez fiers au sortir du temple.

Fuyez, oubliez pour toujours.

Tout prêts à de sanglants baptême-, Les fleurs, les chansons, les amours, Mes chères Alpes elles-mêmes ;

Le bleu des lacs si doux à voir, Les bois, ma vieille idolâtrie.

Tout ce qui n'est pas le devoir, Tout ce qui n'est pas la patrie !

2S(> LES POÈTES DU DIX-NEUVlÉME SIÈCLE.

Ne soupirons plus mollement, Fuyons toute lyre enivrante ; Arrière le faux sentiment !

Place à la foi ferme et vivante !

11 faut de plus mâles sauveurs Dans l'affreux orage où nous sommes :

Nous avons eu trop de rêveurs, Soyez des hommes !

Nos morts nous aident, Morts pour la patrie, VEscalade, sont sur le môme ton, rendent les mûmes accords virils et généreux.

La poésie de M. de Laprade est d'une grande élévation, mais on éprouve une certaine fatigue à lire d'une façon suivie ces vers dont l'allure est trop constamment grave et solennelle.

BELLOY (Auguste de)

En faisant revivre, dans ses Légendes fleuries, les souvenirs de gloires et les naïves croyances du passé, en les parant de toutes les délicatesses d'une langue harmonieuse, élégante, Auguste de Belloy a écrit une ceuvre pleine de charme et d'intérêt. Poète et chrétien, unissant en son âme les aspirations artistiques et religieuses, il a chanté avec un égal succès les illusions du paganisme et les grandeurs de la Bible, justifiant ces vers placés comme épigraphe en tète de son recueil :

Teste David cum Siiyllâ.

Héritiers des débris de l'édifice antique, Elevons, s'il se peut, mais ne détruisons rien, Et relions d'un cœur filial et chrétien La grâce ionienne à la grandeur biblique.

Contre les vains assauts d'une école hérétique, De la tradition que l'art soit le gardien ; Par d'aimables détours le beau conduit au bien, Platon déjà pressent le dogme catholique.

En dépit de Calvin, l'austère factieux.

Gardons le feu sacré que Léon Dix rallume, Ne jetons pas au vent la cendre des aïeux,

Et sous les voûtes d'or que notre encens parfume, Fils de la Renaissance, offrons à tous les yeux, En regard de David, la Sibylle de Cumes.

Le marquis de Belloy a mêlé dans son livre les fantaisies gaies et railleuses aux méditations graves et mélancoliques. Les ruines du moyen âge, pour lui pleines de souvenirs intimes, l'ont inspiré de préférence. a C'est parmi ces décombres, où s'entremêlent l'armure du croisé, la gourde du pèlerin, la viole du trouvère, l'échelle de soie de l'amour romanesque, l'habit brodé du marquis, le pot de rouge de Cidalise et le blanc tablier de Lisette ; c'est au milieu de ces reliques sérieuses ou légères que nous devons aller le trouver afin qu'il nous conduise par Poètes du xix* siècle. — II. 17

la main à travers ses Légendes fleuries *. » Auguste de Belloy a trouvé là d'heureuses idées, mais ses meilleures compositions, Lilith, Orpha, ont la Bible pour origine. Le premier poème, d'une grande variété de ton, est écrit dans un style clair, harmonieux; certains passages sont étincelants de verve et d'esprit, mais l'intérât du récit serait plus vif s'il n'était souvent coupé par de longues digre-:sioas. Orpha, épisode ajouté au livre de Ruth, est d'une vigueur d'idées plus accentuée, plus mâle, et d'une expression plus sobre et plus sévère. Ce poème a été regardé avec raison comme le chef-d'œuvre du marquis de Belloy ^. Quelques compositions moins importantes, la Foi sauve, l'Esprit des eaux, le Chant du cordier, méritent encore d'être nommées pour leur grAce exquise de sentiment.

Les Légendes fleuries renferment quelques caprices étranges d'imagination, mais leur lecture est toujours douce, saine et attachante.

1 Pontmartin, Dernières Causeries littéraires (1856).

* Cliarles Asselineau, Notice sur les poêles du marquis A. de Belloy et du ■ omte F. de Gramont.

LACAUSSADE (Auguste)

— Né en 1817 —

Natif de l'île Bourbon , M. Lacaussade se fixa de bonne heure en France. Nous laisserons de côté ses premiers travaux littéraires comme critique et comme traducteur. En 1832, il donna les Poèmes etPaysages, où les peintures les plus séduisantes ont eu pour inspiratrice la nature éblouissante des tropiques. En 1861, il fit paraître un recueil très-différent, tout imprégné de mélancolie, et dont le titre significatif indique d'abord le sujet et l'esprit, les Épaves. Les Épaves ! débris des espérances détruites et des rêves submergés, débris que les tourmentes de la vie ont dispersés, mais qu'une main vaillante a réunis et de nouveau rendus aux caprices de la fortune.

Ce livre est moins l'expression d'un sentiment individuel qu'une ferme conception de l'esprit envisageant un fait général dans ses causes et ses conséquences. En l'écrivant M. Lacaussade sentait revivr e dans son âme le souvenir de ces nombreux poùtes partis, un jour, vers un but idéal, le cœur plein d'espoir et les yeux fixés sur un ciel pur, mais dont les vagues avaient rapidement emporté les illusions, les projets et le nom, sans môme leur laisser, comme à lui, quelques épaves de ces beaux songes anéantis.

« Souvent sur la grève natale, Près du cap où le soir prolongeait sa rougeur,

Après la tourmente fatale, Après l'âpre ouragan, j'errais seul et songeur.

En larges nappes apaisées, La mer, la vaste mer, rentrait dans son repos :

Câbles rompus, vergues brisées, Déferlaient à mes pieds dans l'écume des flots.

Omer, sous tes fureurs sauvages, Combien d'esquifs, combien de vaisseaux engloutis!

Quelques débris sur nos rivages Sont les seuls messagers de ceux qui sont partis I

Ils sont partis, le vent aux voiles, A leurs mâts pavoises le soleil radieux !

Puis la nuit vint, nuit sans étoiles I Ils dorment maintenant sous les flots oublieux.

Pareil est votre sort, poètes !

Vous partez : l'air est calme et le flot aplani.

Rêvant d'idéales conquêtes, Vous rencontrez l'abîme en cherchant l'infini. »

260 LES rOÈTl.S DU DIX-NEUVIÈMIi: SIÈCLE.

M. Lacaussade est bien le poète de cette génération souffrante, relardée, vaincue, inaccessible cependant aux conseils perfides, aux dissolvantes mollesses de la défaite. Il est le chanlre stoïque « des lempôtes et du naufriige ^ ». Cette tristesse virile, cette douleur ferme et hautaine respire surtout dans les Soleih de juin et les Soleils de novembre. Désenchanté du présent, le poêle fixe ses yeux sur l'avenir. Les générations actuelles se sont débattues impuissantes, la Muse est resiée inféconde; mais après Téclipse la lumière, après ceux qui s'effacent ceux qui viennent :

« Les radieux étés après les noirs hivers. »

L'art, oubliant son origine, a repoussé l'idéal ; la poésie du siècle, abandonnant les inspirations sacrées, ne fait plus entendre que des accenls stériles; mais la pensée divine fermente encore dans l'espace, (>l les races futures chanteront bientôt l'aube nouvelle de la vérité :

« Eu nombres d'or rimant l'amour et ses délires, Nous n'avons rien senti, nous avons tout chanté : Vides sont les accords qu'ont exhalés nos lyres! Vide est le fruit d'orgueil que notre arbre a porté!

Tombez donc, tombez donc, feuilles silencieuses, Fleurs séniles, rameaux aux espoirs avortés I Fermez-vous sans écho, lèvres mélodieuses ! Endormons-nous, muets dans nos stérilités 1

Il faisait froid au ciel quand nous vînmes au monde ; La sève était tarie où puisaient les aïeux. Résignons-nous, enfants d'une époque inféconde : Nous mourrons tout entiers, nous qui vivions sans dieux!

O dureté des temps ! ô lôtes condamnées! Fiers espoirs d'où la mort et l'oubli seuls naîtront !... Eh bien, soit! — Acceptons, amis, les destinées : Sans haine, effaçons-nous devant ceux qui viendront!

Succédez-nous, croissez, races neuves et fortes! Mais nous, dont vous vivez, nous voulons vous bénir ! Plongez vos pieds d'airain dans nos racines mortes! D'un feuillage splendide ombragez l'avenir!

Et vous, ferments sacrés des époques prospères, Foi, liberté, soleil, trésors inénuisés, Donnez à nos vainqueurs, oublieux de leurs pères. Tous ces biens qu'aux vaincus la vie a refusés 1 »

On rencontre ainsi dans les Épaves un certain nombre de pièces qui ont toutes les qualités de la grande et forte poésie : l'élévation des sentiments, l'harmonie sévère du rj'lhmé, la noblesse de l'inspiration et la dignité des termes.

1 Jules Levallois.

VACQUERIE (Auguste)

— Né en 1S18 —

Critique d'art, journaliste, auteur dramatique, M. Auguste Vacquerie a recherché la réputation poétique en publiant : l'Enfer de l'esprit^ Demi-teintes, Mes premières années à Paris.

Ce disciple enthousiaste de l'école romantique, cet admirateur passionné de Shakespeare, essaye d'atteindre au vers sublime; mais il n'a pas le vol puissant des grands poêles, et il retombe souvent de ces essors démesurés au vers plat et burlesque.

M. Auguste Vacquerie a chanté les plus nobles affections du cœur et de l'âme : la tendresse filiale, le respect de l'amour, le sentiment de la nature. Il a, dans quelques-unes de ses pièces, donné les témoignages d'une grande sincérilé et d'une émotion franche. Il a rendu parfois sa poésie « vivante et agissante » en unissant dans ses vers l'ode et le drame, la pensée et l'action. Mais la manière dont il a exprimé ses inspirations, en général, ne leur laisse point une valeur littéraire bien sérieuse.

Soit qu'il attende, dans une extase muette,

« les blanches idées

Qui tombent de la lune aux âmes débordées;.,. •»

soit qu'il fasse éclater, en sa lettre A M""^ Victor Hugo, son admiration idulâtrique pour le maître auquel l'unissent des liens de famille :

« Lorsque je vais chez vous, ce n'est pas seulement Pour écouter de près le beau mugissement Que fait la grande foule au seuil de votre porte Et le bruit glorieux çwele vent vous appoi'te Du sauvage Océan qui, d'un air humble et doux, Murmure incessamment aux pieds de votre époux ; »

soit qu'il se plaigne doucement de la contrainte qui l'oblige sauo cesse de rimer :

« Vous ne me laissez pas une heure de repos : Il faut que tous les jours j'assemble les troupeaux De mes vers répandus dans l'herbe. . »

soit enfin qu'il s'attache à trouver des images délicates et gracieuses :

« Des vierges aux grands yeux, qui se peignent entre elles, Sur les balcons de fer viennent par blancs essaims, Et comme un rossignol après des sauterelles, Chantent l'enfant Jésus^ Dieu le Père et les saints, »

M. Auguste Vacquerie ne rencontre guère, dans ses poésies, que le prosaïsme, l'exagération et le mauvais goût. Nous excepterons quelques pièces plus soignées et plus naturelles de

Mes dernières années à Paris,

REYNAUD (Charles)

Peu de personnes savent que Charles Reynaud,mort en 1853, a écrit deux volumes de poésies; on sait mieux qu'il fut l'ami de Ponsard. Le souvenir de celte liaison, toute de dévouement de sa pari, toute de reconnaissance chez l'auteur de Lucrèce, est devenu une légende littéraire. Essentiellement rôveuret doué d'unegrande ardeurd'imaginalion, poète de cœur et d'instinct, mais amoureux surtout du /"-(r niente, paresseux avec délices, Charles Reynaud fut rarement disposé à fixer, sous une forme durable et par un labeur lent, consciencieux, ses pensées et ses inspirations. Toutes les forces de son esprit furent employées à faire connaître et apprécier les œuvres d'un autre. Mission d'enthousiasme et d'abnégation si extraordinaire, qu'avant le succès défiuilif de Li<crece on fut bien des fois tenté de croire que son véritable nom éinilPonsard ^ -

Charles Reynaud a publié deux recueils de vers dont l'édition fut vite épuisée. Une assez vive chaleur de sentiment, un élan d'inspiration très sincère, une énergie de pensées souvent remarquable, ani. ment ses différentes poésies; ses impressions de la vie champêtre, et entre autres laFleur du blé, la Ferme à midi, la Source, ont un charme délicat et pénétrant. « Ses souvenirs d'un voyage en Orient, ses trois légers poèmes: Une fantaisie d'Alcibiade, le Festin de Circéetla Mort de Juliette, sont d'agréables fantaisies, de gracieux caprices d'antiquaire et d'artiste *. » Mais dans toutes ses compositions, pièces lyriques, épîtres, contes, pastorales, la faiblesse de l'expression trahit le défaut de travail et d'étude.

Ponsard a rendu aux qualités de son cœur un hommage plein de franchise et de regrets:

« Et moi, ne suis-je pas le vivant témoignage D'une abnégation qui n'est pas de notre âge ?

Ne suis-je pas son œuvre à lui ? C'est par lui que j'étais, si j'étais quelque chose ; Mon frêle monument sur l'amitié repose, Il s'écroule, privé d'appui. »

Autran, Discours de réception à r Académie française. Armand de Pontmartin, Causeries littéraires.

BOUILHET (Louis)

Louis Bouilhet a laisst', sous le titre de Festons et Astragales, un recueil très varié, dont les sujets sont empruntés aux époques les plus opposées, aux civilisations les plus différentes. La rapidité avec laquelle on est transporté des temps modernes à l'antiquité, ou de Rome à Pékin, donne à ces poésies tout le charme de l'imprévu. La forme et le fond s'y harmonisent de la façon la plus heureuse. On trouve là le témoignage d'une rare souplesse de talent. Le poète est doux et familier dans les scènes de foyer, dans les esquisses légères d'intérieur; enthousiaste ou enjoué dans les descriptions orientales ; méprisant, sarcastique dans les tableaux de la tyrannie ou de la frivolité romaine \

Sa poésie est généralement calme, ses vers ont une allure mâle et sereine. La pièce intitulée A X. est admirable de majesté tranquille :

Artiste au front sacré, poète aux belles rinnes, Voyageur attiré vers les songes vermeils, Toi qui portes aux pieds ces poussières sublimes Qu'on soulève en marchant au pays des soleils ;

Quand je t'ai vu passer dans ta force et ton calme, Traînant comme un manteau ta popularité, J'ai tendu les deux mains pour te jeter la palme, Et mon cœur devant toi tremblait épouvanté.

Mais je sais maintenant, qu'oublieux de la lyre, Tu descends quelquefois de ton Olympe bleu, Et je pourrais t'aimer, moi qui t'ai vu sourire. J'avais cru jusqu'ici que tu n'étais qu'un Dieu-.

Les Festons et Astragales, qui sont trop souvent des pastiches de Théophile Gautier, renferment quelques descriptions d'une froide mais saisissante énergie. Parfois aussi l'inspiration lyrique s'accentue davantage ; l'expression est plus vive et plus chaleureuse. Mais le poète revient bientôt aux sentiments mesurés, aux sujets délicats.

1 Les Flambeaux. A. Sempronius Asinius Rufus.

- Ce dernier trait, où l'efifet est trop évidemment cherché, pourrait être accusé d'exagération.

BOLIIJiET. 263

Indiquons les pièces chinoises Tou-Tsong, le Barbier de Pékin, le Dieu de la porcelaine. L'épîlre A M. Clogenson est pleine d'esprit et de franchise aimable. Louis Bouilhet a inferprété aussi avec beaucoup de charme les pensées mêlées de grâce et de gaieté qu'inspire l'enfance; ses stances A une petite fille éhvée sur le bord de la mer sont un délicieux modèle de ce genre de poésie. La coi.Tte pièce A une prnme rappelle le testament de Murger par Ténergie de l'expression et la mélancolie satirique du sentiment.

A une femme.

Quoi! tu raillais vraiment quand tu disais : Je t'aime. Quoi ! tu mentais aussi? Pauvre fille, à quoi bon? Tu ne me trompais pas, tu te trompais toi-même. Pouvant avoir l'amour, tu n'as que le pardon.

Garde-le, large et franc, comme fut ma tendresse; Que par aucun regret ton cœur ne soit mordu. Ce que j'aimais en toi, c'était ma propre ivresse ; Ce que j'aimais en toi, je ne l'ai pas perdu.

La lampe n'a brûlé qu'en empruntant ma flamme ; Gomme le grand convive aux noces de Cana, Je changeais en vin pur les fadeurs de ton âme, Et ce fut un festin dont plus d'un s'étonna.

Tu n'as jamais été, dans tes jours les plus rares, Qu'un banal instrument sous mon archet vainqueur. Et comme un air qui sonne au bois creux des guitare-. J'ai fait chanter mon rêve au vide de ton cœur.

S'il fut sublime et doux, ce n'est pas ton affaire ! Je puis le dire au monde et ne te pas nommer : Pour tirer du néant ta splendeur éphémère, 11 m'a suffi de croire, il m'a suffi d'aimer.

Et maintenant, adieu. Suis ton chemin, je passe. Poudre d'un blanc discret les rougeurs de ton front. Le banquet est tini : quand j'ai vidé ma tasse. S'il reste encor du vin, les laquais le boiront.

Louis Bouilhet, en s'écartant momentanément de la poésie élevée où le portaient d'abord ses aspirations lyriques, a parfois reproduit d'une façon très heureuse les sentiments les plus simples. Mais en

imilant les sublililés et les mignardises de divers rimeurs contemporains, dans quelques-unes de ses pièces, telles que Portrait, Bucolique, Démolitions, le Poète aux étoiles, il a multiplié les fautes de mauvais goût, les banalité?, et prodigué des marivaudages de ce genre :

« Mille amours sont nichés sous tes narines roses, Mille autres sont blottis dans tes yeux irisés, Tandis que Cupidon sur tes lèvres mi-closes Appelle au pâturage un troupeau de baisers i. »

Ce ton de recherche et de fadeur ne convient gu(>re à l'auteur de Mélgenis * et des Fossiles.

Les Fossiles sont un exemple remarquable de l'alliance de la poésie et de la science. L'auteur a pris pour sujet les plus vastes tableaux du monde naissant, et les a retracés avec force et talent. L'interprétation est presque toujours restée digne de l'inspiration. Malgré quelques épithttes et images prétentieuses, celte œuvre a une véritable valeur littéraire. Il est seulement fûcheux que le principe philosophique sur lequel elle repose soit aussi contestable. Les Fossiles, que Louis Bouilhet avait publiés après Métœnis, furent joints plus tard aux Festons et Astragales.

1 Portrait.

* Voir notre t. I, p. 149-153.

Thalès BERNARD

Une transformation sérieuse de la poésie a paru nécessaire à notre époque. Parmi les Ihéories développées à ce sujet, on a surtout soutenu l'idée de la poésie populaire; on a pensé qu'il était juste et utile de mettre la langue des vers à la portée du plus grand nombre et de raviver l'imagination de la foule en lui fournissant des émotions qui lui fussent propres.

C'est ainsi que divers écrivains ont tenté de faire de la réalité la base nouvelle de la poésie. M. François Coppée, entre autre?, a obtenu, dans cette voie, un légitime succi-s. Tout en partageant le sentiment de l'auteur des Humbles sur l'utilité de la poésie populaire, M. Thalès Bernard a suivi, pour atteindre le môme but, un chemin tout différent. Après avoir profondément étudié les poésies populaires des diverses contrées de l'Europe, il s'est proposé d'en donner quelques exemples et de créer en France un genre nouveau. Il a composé dans cette intention ses Poésies nouvelles, où figurent un assez grand nombre d'imitations de chants de l'Allemagne, de l'Ecosse, de la Russie, delà Finlande, de la Hongrie, de la Roumanie, du Béarn et de la Bretagne, mais principalement des peuples finno-letto-slaves, « lugubres races dont la voix plaintive se môle aux mugissements de la Ballique^ ». Nous ne croyons pas que ces tentatives obtiennent jamais de sérieux résultats et que l'on puisse s'intéresser d'une façon très-vive à des mœurs et à des aspirations dont la barbare franchise n'a véritablement qu'un attrait d'étrangeté. En cherchant ses idées dans les brumes du Nord, Thalès Bernard ne s'est pas assez pénétré des exigences de l'esprit français. En demandant des inspirations aux muses exotiques, il n'a pas assez songé que les images les plus hyperboliques, les chants de guerre les plus naïvement terribles des contrées primitives pourraient sembler de très-mauvais goût dans notre pays, même aux intelligences les plus vulgaires. Avec un talent réel, il n'a pas trouvé la simplicité qu'il a surtout recherchée, et, malgré quelques beauiés très frappantes, ses vers semblent généralement vagues ou exagérés. Les sentiments forcés, les douleurs sans nombre, les pâles insomnies, les fièvres volcaniques dont sa poésie est l'expression constante, sembleraient le résultat d'un grand désordre d'imagination, si Ion ne

1 Thalès Bernard, préface des Poésies nouvelles.

2G8 LES POÉTtS UU DIX-iNEUVIÈME SIÈCLE.

remontait aux sources de ses inspirations, aux littératures élrangères dont ses accents sont l'écho trop exact. Thaïes Bernard a rarement employé le (on tempéré qui convient à la poésie populaire. Ses pièces éroliques, où le sentiment de l'amour est quelquefois poussé jusqu'à l'idolâtrie 1, débordent de comparaisons de ce genre :

« Mon cœur te salue, ô divine, Charmante comme le bouleau Que la brise de la colline Indolemment berce sur l'eau.

Tes lèvres sont l'ambre qui passe Bercé par le flot souriant, Et quand tes dents brillent, s'efface L'éclat des perles d'Orient.

Ton oreille est la violette Qui, confuse, au déclin du jour, Près du ruisseau qui les reflète, Surprend aux fleurs des mots d'amour.

Ton menton sourit, ô charmante I

Ta voix semble le doux murmure Du vert tilleul chargé de fleurs; Comme l'or ta pensée est pure, Tes mots sont doux comme des pleurs.

Quand tu soupires, le ciel change ; Souris-tu, revient le soleil 2. »

Les Poésies nouvelles renferment cependant quelques passages où le sentiment est naturel, le style élevé, le vers expressif. Différentes pièces sont vibrantes de lyrisme et d'énergie.

Les Poésies mystiques ont des qualités plus douces et plus soutenues. L'élégie et la légende dominent dans ce recueil dont le ton général rappelle les Recueillements de Lamartine et communique à l'âme une sensation vague, indéflnissable. Cette molle cadence du vers, ce bercement mélodieux de la pensée a la grâce nuageuse des Lieds de la Germanie.

1 Poésies nouvel/es. Adoration.

2 La Bien-Aimée.

BLANCHEMAIN (Prosper)

— Né en 1818 —

M. Prosper Blanchemain, que nous avions déjà fort apprécié, il y a un certain nombre d'années, comme éditeur du plus grand des poètes du seizième siècle, de Ronsard, a publié cinq volumes de poésies, ainsi divisés : Poèmes et Poésies, Foi, Espérance et Charité, Idéal, Fleurs de France, Sonnets et Fantaisies ^ On y trouve partout les plus nobles inspirations de l'âme, les plus saintes affections du cœur, l'amour de Dieu, de la famille et de l'humanité. Nous signalerons les pièces suivantes : Hynme à la Normandie, Sous un toit de chaume. Lever du soleil, Soyez ma sœur, Lever de la lune. Retraite, Violette, Notre-Dame du Saule, Chant du berceau, la jeune Mère, A la fontaine, le Nouveau-Né, la Colonie de Mettray, les Petites Sœurs des pauvres, Vlncendie en nier, Paysage, Positivisme, Vouée à la Vierge, et la Tristesse d'Ougami. F/ensemble de ces compositions dénote une imagination sensible et douce. Nous devons une estime profonde à cette poésie dont toutes les pensées sont honnêtes et pures.

1 Chez Aubry. 1866-1875.

MURGER (Henry)

Le romancier qui célébra les héroïnes de la bohème fait vivre encore d;ins ses vers Muselle, Ninette ou Rigoletle, les sœurs joyeuses de Manon Lescaut, de Mimi Pinson et de Bernerelle. Il clianle encore ces folles créatures jetant épcrdument leur vie et leur amour à tous lè« vents, à tous les horizons. Ce sont les mômes inspirations, écloses dans la môme atmosphère, puisées dans les cafés du Pays latin.

Les Fantaisies, les Nuits d'hiver sont l'écho poétique de la Vie de Bohème. Mais cette fois la pensée de Murger est plus attendrie et plus mélancolique. Aux images eujouées s'unit souvent une impression sincère de regret, d'amer désenchantement; aux chansons joyeuses se mêlent de sinistres pressentiments. La Chanson à Rose, Louiôe, Marguerite, Printatiiére, heurtent la Lettre à un mort, la Ballade du désespéré, JJltima spes mortuorum , le Testament: partout un rire mouillé de larmes.

L'amour à l'état de souvenir, après l'abandon, l'infidélité, la souffrance, la mort, voilà tout le livre. Le poète, se retournant vers le passé, interroge son cœur et son esprit, et cherche ce que sont devenues Louise, Marie, Christine, Musette, qui jadis rompaient avec lui le «pain béni delà gaieté ». Il recueille dans ses vers les restes de ces passions éteintes, et, pardonnant à toutes les faiblesses, à toutes les inconstances, il rappelle à lui les filles légères qui l'ont abandonné.

Les poésies d'Henry Murger sont, en grande partie, formées de ces regrets sensuels. Sans cesse reviennent la chanson, l'élégie, les épithalames de Musette. La pièce la plus originale est le Requiem d'amour, placée dans la partie du volume intitulée : les Amoureux *.

Le poète demande à la maîtresse qui l'a délaissé de chercher avec lui un air facile et grave pour chanter le Requiem de cet amour défunt. Mais chaque mélodie réveille dans son âme une sensation cruelle. Il repousse également ce molif qui fait tressaillir son cœur, cette valse à deux temps qui lui semble une amère ironie, ce lied allemand si mélancolique et si tendre. D'ailleurs, pourquoi chanter ? « Jetons plutôt, dit-il, un dernier souvenir sur cet amour évanoui. » Et le poète évoque les douces soirées passées dans la petite chambre, près du foyer où la bouilloire murmurait son refrain régulier; les longues promenades au printemps, à travers les prairies et les bois; il rappelle les plaisirs d'un amour heureux jusqu'au jour du délaissement,

1 Voir, dans les Scèfies de la vie de Bohème, Épilogue des amours de Rodolphe et de Mimi.

Page 1