BORNIER
Quand le cerf vieillissant, dans la forêt natale Où naguère couraient ses pieds capricieux, Sent ses membres frappés d'une langueur fatale, Et l'ombre de la mort descendre sur ses yeux,
De ses maux son instinct devine le remède :
Il marche avec angoisse au rocher le plus proche ; Guidé par un espoir, soudain se ranimant, Il va coller sa bouche aux fentes de la roche Jusqu'à ce qu'un reptile en sorte lentement ;
Le cerf avec ardeur aspire la vipère, La couleuvre ou l'aspic d'où son salut dépend. Et quand vient la torture affreuse qu'il espère, Il s'élance, le cœur mordu par le serpent î
L'horreur de son supplice a ravivé sa force ; Il franchit les ravins en bonds démesurés, Des chênes en passant ses pieds brisent l'écorce. Et le serpent, toujours, mord ses flancs déchirés.
Le cerf emporte au loin cet horrible convive ; Plus grande est sa douleur, plus son espoir est grand : S'il trouve avant le soir des fontaines d'eau vive Pour tuer le reptile en s'y désaltérant,
S'il peut boire assez tôt les flots purs d'une source, Aux jours qu'il a vécus vingt ans vont s'ajouter ; Aussi, comme il écoute, au milieu de sa course. S'il n'entend pas vers lui le bruit des eaux monter I
Il se trompe souvent 1 Vers plus d'une onde impure Il se penche, parfois il goûte aux flots troublés, Et le breuvage immonde ajoute à sa torture. Et son ardeur s'épuise en élans redoublés;
Mais enfin, vers le soir, s'il ne perd pas courage. Dans les taillis profonds où l'on n'entre jamais Il aperçoit, au pied du mont le plus sauvage, L'eau vierge des glaciers qui descend des sommets !
Il s'y plonge, sa soif déjà se désaltère;
Le serpent meurt, glacé par le flot abondant;
Et, rajeuni soudain par l'onde salutaire,
Le cerf revient plus beau, plus fier et plus ardent.
Poètes du xix* siècle. — II. 18
Ainsi, lorsque de nous s'éloigne la jeunesse, Quand notre âme pressent les tristesses du soir, La nature permet que notre cœur renaisse Et pour nous d'un tourment fait un dernier espoir ;
Avec l'âge, souvent, les passions éteintes Se rallument en nous par un nouveau désir: Infortuné celui qui fuirait leurs atteintes, Car le froid du tombeau va bienlôt le saisir !
La véritable mort est dans l'indifférence, Dans l'égoïsme abject, dans le lâche sommeil; La torture vaut mieux, meilleure est la souffrance, Quand le cri de douleur est un cri de réveil !
L'amour, la liberté, l'ambition, la gloire, Rappelons-les en nous par un suprême effort; Mais, comme ces serpents de ma naïve histoire. Ils prolongent la vie ou rapprochent la mort 1
0 vous qui connaissez les passions tardives, Vous que mord le serpent, ne désespérez point: Mais, pour être sauvés, courez aux sources vives : L'eau malsaine est si proche, et la bonne est si loin!
PICHAT (Laurent)
— Né en 1823 —
M. Laurent Pichat, dont le nom réveille surtout des souvenirs politiques, est l'auteur de plusieurs ouvrages en vers : les Voyageuses, descriptions orientales, écrites en collaboration avec M. Henri Chevreau; les Libres Pa?'û/êS, recueil de poésies politiques et sociales; la Chronique rimée, composée de trois parties : les Légendes, la Chronique de Jacques Bonhomme, les Heures de patience ; Avant le jour.
Avant le jour : les premières lueurs du matin traverseront bientôt les voiles de la nuit; le sommeil cesse d'tHre profond; les songes voltigent devant les yeux à demi fermés, et les images du passé , les rêves de l'avenir se confondent dans l'âme aux approches de la lumière. Ainsi le poète voit l'aube se lever sur notre nuit politique ; de sombres souvenirs l'oppressent encore, mais une espérance radieuse l'anime, et ses accents éclatent avant le jour :
« Mon ami, tu m'as vu débuter dans la vie ;
La route est difficile et trompe en maint endroit.
Arrêtons-nous; voyons si je l'ai bien suivie ;
Et si, ferme de cœur, j'ai marché d'un pied droit.
J'ai connu le triomphe et connu la défaite ; J'ai perdu l'idéal que j'avais embrassé ; Mon cœur est demeuré calme aux heures de fête. Et les heures de deuil ne m'ont pas terrassé.
Aujourd'hui j'ai sondé la vérité rebelle,
Et je suis revenu de mon enchantement.
La loi de la nature est plus sombre et plus belle."
Il faut une douleur à tout enfantement.
Dans mon âme je sens l'éternelle jeunesse,
Le jour qui doit briller a pour moi déjà lui :
Mon frère est immortel, qu'il meure ou bien qu'il naisse,
Il eût vécu pour moi, que je vive pour lui. »
Avant le jour est l'œuvre la plus remarquable de M. Laurent Pichat. Le poêle y a exprimé, dans des vers fermes, chaleureux, sincères, de généreux enthousiasmes et de nobles indignations. Il a chanté fîère-
ment l'amour de la patrie et l'amour de la liberté. Avec un sentiment énergique de la justice, il a flétri la guerre et les iniquités des peuples, le partage de la Pologne et la servitude de Venise. Nous lui reprocherons seulement de s'être trop longuement et trop souvent livré aux transports de la colère. Cette irritation prolongée, continue, devient bientôt monotone et fatigante.
BAUDELAIRE (Charles)
Disciple d'Edgar Poë, dont il avait traduit les Contes étranges, regardant avec lui la perversité comme l'élément constitutif de notre nature, dédaignant toute foi, toute croyance religieuse et n'examinant l'homme que dans ses passions mauvaises, dans ses actes d'ivrognerie et de débauche, Charles Baudelaire voulut être le peintre des difformités physiques et morales de la société, et prit pour sujet exclusif de ses inspirations le laid, l'horrible, l'ignoble. Pour mieux décrire le vice, il façonna son esprit à tous les sophismes comme à toutes les corruptions *. Il domina de toute la force d'une volonté puissante ses aspirations poétiques, et fit servir à Tétude implacable de la réalité sa science du rythme et son amour du vers. Quand les ruelles sinistres, les bouges et les hôpitaux n'eurent plus de secrets à lui révéler, il publia les Fleurs du mal (1857), que les tribunaux condamnèrent.
Théophile Gautier, dont l'indulgence en matière de mœurs est assez lonnue, a garanti l'innocuité parfaite de cet ouvrage ^. Théodore de Banville a dit : « Ce merveilleux livre est le plus romantique et le plus moderne de tous les livres de notre temps ^. » M. Barbey d'Aurevilly a écrit : «Les Fleurs du mal sont le plus violent extrait qu'on ait jamais fait de ces fleurs maudites. Or, la torture que doit produire un tel poison sauve des dangers de son ivresse *. »
Si le beau éclate également dans l'horreur et dans la grâce, si les tableaux tels que la Charogne appartiennent à « la sphère sereine de l'art ^, » si l'excès même de la dépravation peut avoir une moralité, le recueil de Charles Baudelaire est une œuvre excellente, parfaite.
Les Fleurs du mal sont le résultat d'un pessimisme exaspéré. En ne voyant sur la terre autre chose que :
« La femme vile, orgueilleuse, stupide.
Sans rire s'adorant et s'aimant sans dégoût ; L'homme, tyran goulu, pillard dur et cupide, Esclave de l'esclave et ruisseau de i'égout ^; •>
1 Les Fleurs du mal, note.
2 Notice littéraire sur Charles Baudelaire, dans Crépet, les Poètes français.
3 Traité de la poésie française.
* Barbey d'Aurevilly, les Œuvres et les Hommes, 3' partie, s ïliéophile Gautier, Notice littéraire sur Ch. Baudelaire . 6 Lss Fleurs du mal, les Voyageurs.
en niant la délicatesse, la vertu, l'intelligence, en les remplaçant par la cupidité, la débauche, l'orgie brutale, le poôte a écrit, dans le soulèvement d'un désespoir continu, un livre sincère, mais injuste, troublé, malsain. Misanthrope de la vie coupable, il a méconnu les sentiments du cœur, il n'a rien voulu croire hors de In volupté.
« Maudit soit à jamais le rêveur inutile Qui voulut le premier, dans sa stupidité, S'éprenant d'un problème insoluble et stérile, Aux choses do l'amour mêler l'iionnôteté '.
Celui qui veut unir dans un accord mystique L'ombre avec la chaleur, la nuit avec le jour. Ne chauffera jamais son corps paralytique A ce rouge soleil que l'on nomme l'amour! »
Ne reconnaissant rien en dehors de la sensation qui brise et tue, Baudelaire a maudit l'amour :
L'Amour et le Crâne.
L'amour est assis sur le crâne
De l'humanité, Et sur ce trône le profane
Au rire effronté
Souffle gaîment des bulles rondes Qui montent dans l'air.
Gomme pour rejoindre les mondes Au fond de l'éther.
Le globe lumineux et frêle Prend un grand essor.
Crève et crache son âme grêle Comme un songe d'or.
J'entends le crâne à chaque bulle
Prier et gémir :
« Ce jeu féroce et ridicule,
Quand doit-il finir?
« Oui, c'est un vieux mensonge à plaisir inventé. Que de croire à l'amour hors de la volupté ! »
A. DB MnSSBT.