‹ Histoire de la littérature française (volume 4)Chapitre 50 sur 110 · BAUDELAIRE · texte numérisé non relu

BAUDELAIRE

Car ce que ta bouche cruelle

Éparpille en l'air, Monstre assassin, c'est ma cervelle,

Mon sang et ma chair 1 »

Ennemi, victime de l'amour, il a célébré les héros, les vainqueurs de l'amour :

Don Juan aux enfers.

Quand don Juan descendit vers Tonde souterraine. Et lorsqu'il eut donné son obole à Caron, Un sombre mendiant, l'œil fier comme Anlisthène. D'un bras vengeur et fort saisit chaque aviron.

Montrant leurs seins pendants et leurs robes ouvertes, Des femmes se tordaient sous le noir firmament, Et, comme un grand troupeau de victimes offertes, Derrière lui traînaient un long frémissement.

Sganarelle, en riant, lui réclanjait ses gages, Tandis que don Luis, avec un doigt tremblant. Montrait à tous les morts errants sur les rivages Le fils audacieux qui railla son front blanc.

Frissonnant sous son deuil, la chaste et maigre Elvire, Près de l'époux perGde et qui fut son amant, Semblait lui réclamer un suprême sourire Où brillât la douceur de son premier serment.

Tuut droit dans son armure un grand homms de pierre Se tenait à la barre et coupait le flot noir... Mais le calme héros, courbé sur sa rapière. Regardait le sillage et ne daignait rien voir.

Trompé par une fréquentation incessante de sa pensée avec les scènes de honte et de débauche, l'auteur des r?ei</'S du mal avait le sentiment faux du vice. Cette atmosphère corrompue tenait son esprit dans un état permanent d'exaltation. De là le désordre de quelques-unes de ses inspiration;, d'Abcl et Caîn, par exemple, où le crime est glorifié, où le poète, oubhant qu'il est athée, pousse un cri de révolte et de blasphème contre Dieu.

De là aussi de poignantes révélations. « Il se mêle à ces poésies, imparfaites par là au point de vue absolu de leur auteur, des cris

d'âme chrétienne malade d'infini, qui rompent l'unité de.l'œuvre terrible ^ >) C'est ainsi qu'en un moment d'insurmontable abattement, le poète, se tournant vers le ciel, s'est écrié :

« Ah 1 Seigneur, donnez-moi la force et le courage

De contempler mon cœur et mon corps sans dégoût I »

Cette absorption mélancolique de ses facultés devait étouffer successivement son intelligence et sa vie. Charles Baudelaire est mort à quarante-six ans, dans une maison de santé.

Les Fleurs du mal sont écrites dans une langue ferme et concise. Une puissance extraordinaire de style et d'imagination anime cette poésie sinistre, déchirante, ce vers brûlai condensé, « ce vers qui sue du sang* », ces rimes habituellement vigoureuses et retentissantes. Mais fallait-il déployer tant de force pour de hideuses et méprisantes réalités ?

1 Barbey d'Aurevilly, les Œuvres et les Hommes. * Edouard Thierry.

BANVILLE (Théodore de)

— Né en 182a —

« Je suis un poëtc lyrique, » a dit dans une jolie ballade M. Théodore de Banville*. L'unité du ton dans la diversité des œuvres fait concorder entre elles toutes ses compositions. Nous en examinerons donc les détails dans une mûme étude.

Les Cariatides, dont la publication remonte à 1841, eurent un succès immédiat. Ceux qui commençaient à se fatiguer « des farces, des extravagances à froid, des gentillesses apprôlées ^ » des derniers romantiques, applaudirent à cette poésie gaie, spirituelle, voluptueuse, que l'auteur avait eu a le bonheur » d'écrire de sa seizième à sa dix-neuvième année '.

Les Cariatides, nées d'un besoin d'expansion prodigue, « indiscipliné », ont toute la fougue et l'exubérance de la jeunesse. On reconnaît dans ces vers chaleureux les premiers efforts de l'inspiration soulevée par la pensée. Les idées, confuses encore, se perdent dans un éblouissant désordre de lyrisme. Mais un triple sentiment se dégage de l'ensemble du livre, l'amour du poète pour la coupe, la beauté et la lyre.

Les Cariatides débordent d'exaltation poétique et d'amoureuse idolâtrie. L'auteur y célèbre surtout l'inspiration païenne, la Muse «chantant des choses nues * ». La passion lui dicte ses meilleurs vers. C'est elle qui fait jaillir de son sein cet éclat de joie triomphal :

« A nous les étoffes soyeuses, A nous tout l'azur du blason, A nous Iris coupes précieuses Où l'on sent mourir la raison !

A nous les horizons sans voi.e=, A nous l'éclat bruyant du jour, A nous les nuits pleines d'étoiles, A nous les nuits pleines d'amour 1

' Trente-six Ballades Joyeuses.

* Jules Levallois, l'Instruclion publique, 10 novembre 1878.

s Préface des Cariatides .

''Les Cariatides, p. 101, édit. in-18, Lemerre.

A nous le zépliyr dans la plaine,

A nous la brise sur les monts,

Et tout ce dont la vie est pleine!

Nous sommes rois, nous nous aimons ' ! »

Ce sont, à tout instant, des récits d'amour pleins de juvénile fatuité *, des chants de plaisir, des hommages délirauts à la beauté physique.

Quelquefois cependant on rencontre des poésies plus calmes et des sentiments plus élevés. Telle la pièce suave et limpide sur l'Amour angélique; telles les strophes A ma mère, où la reconnaissance flliale est exprimée d'une façon charmante.

Signalons aussi A une jeune fille, douce et sincère expansion du cœur, chaste et mélancolique rêverie.

Les Cariatides renferment encore quelques tableaux gracieux et des pontées originales. PInjllis a le parfum d'une églogue antique. Les vers de la Nuit du iwintimps sont d'une mignardise assez curieuse ; mais le poète, en recherchant la délicatesse, est souvent tombé dans le mauvais goût. L'inexpérience poétique se trahit a bien des endroits. Les tournures incorrectes, les déplacements arbitraires de mots, les comparaisons vagues, l'abus de la couleur et des images brillantes y sont très-fréquents.

Dans les Stalactites (1843-1846), la poésie est plus régulière et la pensée mieux définie. « Conçues avec maturité, exécutées avec une certaine gravilé de manière », ces pièces sont généralement courtes et concises. Mais si le style a subi une modification importante, le fond est à peu près resté le même. S'inspirant des voluptueuses images de la mythologie grecque, le poêle chante encore la Beauté, la Force, l'Amour, la joie, la lumière, les roses 3. Ses compositions ont la même coquetterie voluptueuse ; seulement il a mêlé à cette poésie, où

« Chantent les soleils De la jeunesse *, »

quelques refrains et imitations deroudes populaires célébrant les vendanges, le vin et « la Sainte Orgie ^ ». Le vers a de l'entrain, de li grâce et de la légèreté. Différentes pièces erotiques montrent une certaine exagération de sentiment ou des étrangetés de ce genre :

« Elle a des rayons d'astre éclos sous sa paupière, Et je vois aux candeurs de son pied calme et pur Qu'il a marché longtemps sur les tapis d'azur «. »

^ Amours d' Élise.

i Ibid., p. 103.

8 Les Stalactites, dédicace.

* La Chanson du vin.

6 Ibi'l.

• Le Démêloir,

BANVILLt:. 283

Mais ces fadeurs se perdent dans le mouvement général du livre, dont la pensée est presque toujours gaie, souriante et légère. La poésie la plus délicate est, sans contredit, A la Font-Georges, où la fraîcheur des idées est admirablement unie à l'harmonieuse vivacité du rythme. Plusieurs pièces sent très-originales. Nous signalonsentre autres une courte poésie à laquelle l'auteur n'a pas donné de titre, et dont l'inspiration triste, la pensée de mort est recouverte des images les plus aimables et les plus gracieuses *.

Las Stalactites sont suivies d'Odelettes écrites de 1S4G à 1872. M. de Ban\ille a eu le bon goût de renouveler ce rythme délicat, joyeux et court comme un chant d'oiseau, l'odelette qu'avaient aimée les virtuoses de la Pléiade, Belleau, Baïf, Desportes, Ronsard^, lia donné à cet ordre de composition, effleuré déjà par Sainte-Beuve^, une forme éclatante, prestigieuse, et fait très-heureusement usage de mètres légers et sonores. La pensée, mallieureusement, est souvent vague ou absente ; les vers ne gardent pas toujours le ton doux et familier qui convient à l'odelette, et les figures emphatiques, les termes recherchés y pullulent. Les poésies exemptes de ces défauts sont charmantes. C'est avec beaucoup de délicatesse que l'auteur a donné, dans les pièces A Adolphe Gaiffe, A Roger de Beauvoir, des conseils de philosophie joyeuse et facile; et son odelette A Edmond et Jules de Goncourt est raviasaote pour le nombre et la fraîcheur des images. M. de Banville a joint aux Odelettes quelques pièces amoureuses, les Améthystes, composées sur des rythmes de Ronsard, « rythmes exquis » formés seulement « de rimes d'un seul sexe, ou offrant des rencontres de rimes diverses du m3me sexe * » . On trouve dans ces petites poésies des détails gracieux et des pensées originales, mais aussi bien des fadeurs, lin général, elles offrent peu d'intérêt.

Réunissant l'exubérance de sa nature primitive et l'expérience de sa maturité ^ le poète, dans le Sang de la coupe, atteint une puissance lyrique qu'il n'a jamais dépassée.

Ce chantre constant du bonheur, do la lumière et de la beauté, cédait nalurelloment à son goût pour la poésie grecque et les images mythologiques. Persuadé que notre religion de pardon et d'amour s'accorde avec les religions helléniques, s'abandonnant franchement à sa conviction d'une parenté spirituelle de la France avec le pays des Eschyle et des Pindare ^ il a, sur des inspirations factices, trouvé des pensées fortes et vivantes, des vers énergiques et enthousiasles. Cette poésie chaleureuse serait parfaite dans ses illusions de paganisme, si l'auteur, en empruntant à l'élément mythologique les plus brillantes images, avait évité l'abus et l'exagération, si, dans quelques-unes de ses pièces, d'une splendeur aveuglante, il n'avait

1 Les Stalactites, p. 19.

* Préface des Odelettes.

^yoteset Sonnets. — "* Notice sur Ronsard.

B Baudelaire. — « Préface du Sang de la coupe.

jeté à profusion les ruissellements do lumière, d'or et de pierres précieuses, s'il n'avait enfin accumulé tant de répétitions de mots, d'images et de pensées.

La forme, dans le Sang de la coupe, est moins heurtée nue dans les autres recueils de M. de Banville. L'hémistiche y est plus vigoureusement marqué, les enjambements y sont plus rares. L'auteur s'y est conformé davantage à la loi essentielle de toute poésie, à la sévérité de la cadence, au balancement harmonieux des mots. L'allure du vers est généralement vive, le rythme sonore. Quelques pièces sont d'une mélodie douce et suave.

M. de Banville célèbre surtout la beauté et la lyre. Ses aspirations s'élèvent constamment vers un id-^al merveilleux; son âme est transportée sans cesse dans une atmosphère lumineuse, dans une région pleine de parfums et de chants. Ces désirs d'un lyrisme surhumain donnent à son œuvre un caractère étrangement hyperbolique. La femme et le poète sont divinisés en des vers élégants, harmonieux. Laissant à la terre ses laides réalités, l'auteur se berce en des songes jiaradisiaques, et poursuit, au delà du tombeau, ses heureuses visions do gloire et de magnificence :

« Vous en qui je salue une nouTelle aurore.

Vous tous qui m'aimerez ; 0 jeunes hommes, vous qui n'êtes pas encore,

O bataillons sacrés !

Et vous, poètes, pleins comme moi de tendresse,

Qui relirez mes vers Sur l'herbe, en regardant votre jeune maîtresse

Et les feuillages verts !

Vous les lirez, enfants à chevelure blonde,

Cœurs tout extasiés, Quand mon corps dormira sous la terre féconde

Au milieu des rosiers.

Mais moi, vêtu de pourpre, en d'éternelles fêtes,

Dont je prendrai ma part, Je boirai le nectar au séjour des poètes,

A côté de Ronsard.

Là, dans ces lieux où tout a des splendeurs divines,

Ondes, lumière, accords.

Nos yeux s'enivreront de formes féminines ;

Plus belles que des coi-ps.

Et tous les deux, parmi des spectacles féeriques

Qui dureront toujours, Nous nous raconterons nos batailles lyriques

Et nos belles amours*. »

1 Le Sang d? la coupe, p. 90, in- 18, Lemerre.

Ce ne sont là que les rêves vaporeux d'un artiste et d'un poète; mais on doit encore préférer ces tableaux d'un bonheur imaginaire et ces réminiscences païennes aux descriptions brutales des réalistes, aux plaintes égoïstes, monotones des désespérés.

La pièce la plus longue du Sang de la coupe est la Malédiction de Cypris. Le sujet en est fort étrange au double point de vue de l'histoire et de la raison. Vénus, dans le dessein de visiter Paris, a fait descendre son char au milieu du Luxembourg. Elle veut savoir ce qu'est devenu l'amour en cette ville qu'elle a tant favorisée.

« L'héroïque Cypris d'un seul regard embrasse Le front de la cité ceinte de mille feux. »

Ce qu'elle voit la transporte de colère. Son culte est foulé aux pieds ; on n'adore plus que l'or et la débauche :

« Cypris trembla de rage, et, frissonnante encor, Elle mit sur son arc une flèche acérée.

Alors sur ses beaux seins par ses ongles meurtris Tombent à flots ses pleurs aimi qu'une rivière; Ses voiles au hasard fouettent les vents suriyris, Parmi les blanches dents que bai-e la lumière S'échappent, furieux, les sanglots et les cris ; Le dédain fait pâlir sa bouche rose et fière.

Ses yeux, que le courroux et la honte embrasaient, Et son corps rougissant présageaient cent désastres. Ses pieds, où les oiseaux naguère se posaient, Du palais magnifique ébranlaient les pilastres, Et dans les noirs jardins du ciel, ses mains brisaient Sur les tiges d'azur les calices rfis astres.

La déesse, le dos frémissant dans l'air bleu, Exhala son courroux dans ces strophes terribles:

Écroule-toi! Soyez maudites, ô murailles i ! »

Cypris se livre à de longues imprécations, puis reprend son vol ;

« Les morsures Du soleil dévoraient déjà le fier dessin Des constellations. Les flèches d'or plus sûres Déchiquetaient les blancs nuages. L'assassin Poussait son char sur eux, et rougissait le sein De l'Aurore vermeille au sang de leurs blessures. »

i Le Luxembourg. Ce portrait de Vénus, dont les pieds font trembler la terre et dont les mains bouleversent le ciel, est sans grâce et sans vraisemblance.

286 Li:S POÈTES DU DIX-NEUVIEME SIEGI.E.

La Malédiction de Cypris est fort inégale. A côlé de périodes pleines de force et de chaleur, on y rencontre les plus détestables images. La pièce qui suit ce poème, les Souffrances de Z'arits^e, beaucoup plus courte, est bien préférable. L'inspiration est plus élevée, les sentiments, sont plus naturels le style est plus correct. Le Sang de la coupe renferme aussi quelques passages d'une poésie calme, ferme, sereine, et d'une diction noble et soutenue.

Obstinément attaché pendant toute sa carrière « d'ouvrier et d'artiste' » à restituer les anciens genres poétiques, M. Théodore de Banville voulut, dans un nouveau recueil, ranimer cette forme essentiellement française ^, la ballade, illustrée par François Villon, reprise avec succès par Clément Marol, délaissée dès le dix-septième siècle, et dont la Fontaine avait le dernier fait usage.

Les lois de la ballade sont restées fixes et «inviolables ^»; mais le poète a rajeuni ce rythme en fais^ant entrer dans son cadre archaïque des sentiments modernes. Cette restauration d'un poème gracieux, dont l'allure indépendante se prête également à toutes les inspirations, méritait un bon accueil.

On distingue, parmi les Trente-six Ballades joyeuses, la ballade das belles Châloimuises, poésie facile et amusante; la ballade de la belle Viroise, description vigoureuse de la beauté normande, et la ballade de Victor Hugo, père de tous les rimeurs, composition remarquable parla richesse des rimes et l'heureuse manière dont le refrain est amené. Les autres pièces sont trop libres, ou sont trop faibles, et trahissent trop l'effort et l'assujettissement à la rime pour mériter d'être signalées.

Les Exilés (18G7) ^, — le livre peut-être où l'auteur a mis le plus de lui-même et de son âme ^, — marquent le retour de M. de Banville à la poésie des Hellènes, aux inspira'ions mythologiques.

Le poème le plus important est l'Éducation de l'Amour, où se trouvent des passages frappants, des traits inattendus, et dont l'inspiration est remarquablement soutenue.

Le premier des dieux. Amour, tenait depuis mille ans sous son joug les immortels et tous les êtres qui respirent. Las de souffrir par lui, les Olympiens demandèrent un nouveau vainqueur, un nouvel Amour :

« Un autre Éros naquit, cliarmant, la lèvre pure, Tout en fleur, agitant de l'or pour chevelure Et portant haut son front de neige, ou resplendit L'éclat sacré du jour. Alais quand Zeus entendit

1 Le Sang de la coupe, préface.

* Trente-six Ballades joyeuses, avant-propos. 3 Charles Asselineau, Histoire de la ballade.

* Ballade pour célébrer les pucelles.

5 Cliez Lemerre.

6 Ce sont les expressions qu'il emploie lui-même dans sa préface.

BArsVILLE. 287

Ses premiers bégaîments, plus doux qu'un chant de lyre,

Quand il vit ses regards de femme et son sourire,

Où la careîse, les aveux, les doux refus

Erraient, il devina dans l'avenir confus

Tant de colère, tant de larmes, tant de crimes...

Il vit si clairement la trahison vivante,

Qu'il sentit dans son cœur s'amasser l'épouvante,

Et fronça par trois fois son sourcil triomphant.

Alors il ordonna que le petit enfant

Nu, froid, maudit, victime au noir Hadts offerte,

Fût porté dans le fond d'une forêt déserte

De l'Inde, dans un lieu du jour même exécré,

Où jamais l'homme ni les dieux n'ont pénétré,

Et dont les sourds abris et les rochers-colosses

N'ont pour hôtes vivants que des bêtes féroces. »

Dans ce bois immense, spleudide et noir, une eflrayanle végétation étreintla terre et cache la vue du ciel. Des prunelles de flamme étincelîent dans l'obscurité. La nature est là vierge, maîtresse d'ellemême, ivre de son pouvoir.

« ... Le petit enfant Éros fut apporté

Dans cette forêt

Quand il fut là, les grands lions le regardèrent.

Puis vinrent les bœufs blancs, bossus, les loups aux dents

D'ivoire, le chacal, ie tigre aux yeux ardents.

Les léopards, les lynx, les onces, les panthères.

Les sangliers, les doux éléphants solitaires,

La hyène, puis, sortis des arbres h leur tour,

Les oiseaux, l'aigle altier, le milan, le vautour

Cachant dans un lambeau souillé son bec infâme.

Les condors dont le vol est comme un jet de flamme,

Les rapides faucons, l'épervier qui sait voir

L'infini, le corbeau capuchonné de noir. . . .

Puis les serpents aux plis hideux. »

Un cercle s'esl formé autour d'Éros.

0 Ce que Zeus avait vu, ces animaux le virent. »

Us comprirent ce qu'il serait un jour, et, dirent-ils :

« Puisqu'il doit, ce fléau de la faiblesse humaine, Prospérer pour le crime et grandir pour la haine. Ne le déchirons pas! qu'il vive parmi nous Dans la grande forêt des vautours et des loups.

Élevons-le plutôt ; nous serons sa famille. »

288 LES POETES DU DIX-NEUVIÈMi: SIÈCLE.

Et les carnassiers lui firent un lit « de feuilles et de fleurs » ; les louves vinrent lécher son visage, les lionnes lui pr6senlùrent leurs mamelles.

« Il grandit, il devint fauve comme ses hôtes. »

Alors ceux qui l'avaient recueilli commencèrent à lui donner des leçons de carnage. Il alla sur le dos des tigres, partageant leurs combats, les excitant au massacre, fier, heureux de pouvoir

« Mordre, briser des dents, tordre des chevelures.

C'est ainsi que l'enfant jouait, et lorsque enfin. Las de voir sur les monts tout souillés de sa gloire De larges ruisseaux uoij's baiser ses pieds d'ivoire, Il posait sa massue inerte sur son flanc, Ses mains et ses bras nus étaient rouges de sang. »

Mais un jour, ennuyé de tant de meurtres faciles, il chercha d'autres ennemis.

a II prit sa course à l'heure où le ciel se dorait, Et, le cœur tout joyeux, sortit de la forôt. »

Éros, formé parla société des tigres, des chacals et des serpents, Éros dont les flèches meurtrières étaient prêles,

« Entra dans l'univers pour y chercher fortune. »

Ce poème étrange a des passages d'une grande énergie ; mais en recherchant surtout l'effet de l'antithèse et des contrastes, l'auteur en a quelquefois exagéré l'usage. Ainsi, dans ces oppositions de couleurs :

a Dans les rameaux échevelés

Volent de grands oiseaux peints d'azur et de soufre; Des yeux rouges parmi l'obscurité du gouffre Luisent, et les petits des louves dans leurs jeux Se détachent tout noirs sur un plateau neigeux Où brillent sur le blanc tapis jonché de branches Des flaques de sang rose et décarcasses blancites. »

Les Exilés renferment encore quelques poésies assez remarquables: le Sanglier, Une femme de Rubens, Érinna, le Cher fantôme, A Georges Rochegrosse. Malheureusement ces pièces mêmes ne sont pas exemptes des abus de rimes, d'images brillantes et d'épithètes vagues sur lesquels nous aurons à revenir dans notre appréciation d'ensemble.

En 1871, furent publiées les Idylles prussiennes.

La guerre a soulevé en France un mouvement poétique dont l'importance liliéraire est peu considér^able, mais qu'il eît bon de signaler. Nous indiquerons, entre les œuvres qu'il a produite?, le Sacre de Paris, de M. I.econte de I.igle; \aLettre d'unmohile breton, de Coppée ; les Paysans de l'Argonne, de M. André Theuriet; Cri de guerre, de M. Lacaussade ; Pendant l'invasion, de M. Soulary; Poème de la guerre, de M. Emile B?rgerat *; les Chants du soldat, de M. Paul Déroulède, le seul auteur qui ait fait entendre la vraie note guerrière. Mais tandis que quelques poètes se consumaient en enthousiasmes patriotiques souvent faibles et forcés, d'autres essayaient, sur le même sujet, la note ironique et légère. M. Jules Lacroix mettait la guerre en sonnets; M. Catulle Mendès la tournait en odelettes; M. de Banville l'accommodait en idylles. Ces dernières pièces, écrites dans un journal, sous la pression des événements, composées au jour le jour, sous la dictée des faits, sont essentiellement des poésies de circonstance. La physionomie du siècle s'y trouve retracée dans ses moindres détails. Les souffrances physiques et morales de toutes sortes, les revers continuels, la faim, le bombardement, toutes ces misères et tous ces sacrifices, y sont racontés en vers quelquefois émus, souvent railleurs. Certaines idylles ont une allure plus forte, plus solennelle. La poésie s'élève, le vers prend de l'ampleur et de la véhémence, la strophe éclate comme un cri vengeur :

«. Frères ! sous lo canon qui tonne Entendez frémir nos Ijourrei-.ux.

Il dit, l'enneaii qui s'étonne:

« Quel est ce peuple de héros I Trahi, vaincu dans les fumées, Il ressuscite vigilant; Il se relève, les armées Jaillissent de son cœur sanglant ! »

Les Idylles prussiennes renferment d'heureuses inspirations. Le souvenir de la façon hâtive dont elles ont dû être composées nous dispense d'en indiquer les nombreux défauts de détail.

La ressemblance est si parfaite entre les Odes funambulesques^ et les Occidentales ^, qu'il serait oiseux d'en séparer l'étude. Le premier de ces recueils est, comme le second, une parodie lyrique. Dans l'un et dans l'autre se retrou\ent la même souplesse de style, mais aussi le môme dévergondage d'imagination et souvent la même absence de pensée. Dans l'un et dans l'autre se remarque un amour égal de la poésie compliquée, matérielle et mécanique, une recherche égale de la rime sonore, bruyante et vide.

Le délicat imitateur de la poésie grecque a délaissé la Muse de ses

1 Ces différents ouvrages ont été groupés sous le titre généril de Poésie pendant le siège. Alphonse Lonierrc. — - Chez Lemerre. — ^ Ihid.

Poètes du xix' sh'xle. — IL 19

premières œuvres pour les mauvais calembours et les plais quolibets du dix-neuvième siècle. Du vers harmonieux des Stalactites et du Sang de la coupe, le poète est descendu aux plaisanteries de carrefour, à la farce grossière. M. de Banville a voulu, dit-il, faire pressenlir, dans ces deux livres, tout le parti que la langue française pourrait tirer de l'élément bouffon uni à l'élément lyrique K Mais un tel but peut-il jamais permettre un tel langage?

« La Sappho de la chope, Œil triste et front pâli, Sort de l'oubli

Et reprend sa marotte.

(On sait quelle carotte Cet ange de l'aplomb Eut dans le plomb) * I »

Les Odes funambulesques et les Occidentales, ces volumes « de rythme forcé et de pensée atone ^ », révèlent chez leur auteur une adresse extraordinaire dans l'art d'amener à la fin du vers des sons presque identiques ; mais cette perfection de la rime est un obstacle à la franchise de ridée, à la soudaineté du trait d'esprit. Quelques épigrammes assez fines, quelques détails amusants* animent ces deux recueils; maison rencontre^ à côté de ces saillies, bien des strophes banales, bien des plaisanteries commune?.

Quelle appréciation, par exemple, pourra-t-on faire, dans un certain nombre d'années, de ce triolet?

Monsieur Lecoq.

Naguère on aimait Paul de Kock , On lut en d'autres temps YUscoque.

Lorsqu'il paradait comme un coq, Naguère on aimait Paul de Kock.

Puis, à présent, Monsieur Lecoq Passe comme un œuf à la coque.

Naguère on aimait Paul de Kock ; On lut en d'autres temps VUscoque^l

Comment jugera-t-on ces assemblages de rimes ?

1 Occidentales, A Pierre Véron.

s Les Occidentales Masques et Dominos.

3 Barbey d'Aurevilly, les Œuvres et let Hommes, 3' partie. Chez Amyot.

4 Dans les Occidentales^ lire particulièi-ement Madame Polichinelle.

5 Les Occidental es y triolets.

« Que le Parisien, docile comme un nègre

Que le dur colon bat, Quand Tliérésa lui semble une médecine aigre.

Avale Colombat I

Que Ponson du Terrail sous la muraille raille,

Et que dans son sérail ^

L'amante braille, avec un grand bruit de ferraille,

Par chaque soupirail!

Que Legouvé, sublime et fier, lime sa rime !

Que sans nul intérim Le hon Petit Jownal, toujours minime, imprime

Quelque frime de Trimm i ! »

Quelle pensée gardera-t-on de ces calembours?

a Watteau, qu'en dites-vous? Qu'en dites-vous. Boucher?

Bien que leur bouche rie, On pense voir ces chairs mortes que le boucher

Vend à la boucherie 2. »

a Ombre de Boniface

Quoi que la bonne y fasse 3. »

Ces réunions étranges de mots pourront faire sourire un instant, mais quel triste emploi d'un pareil lalent poétique !

Le dernier recueil de M. de Banville est terminé par JZ/ F BonieZs composés à la manière de Charles cl Orléans. Nous donnerons, en citant le Matin, un exemple de ces pelits poèmes à l'allure vive et légère, et dont les vers symétriques, harmonieusement disposés, ea rendent la lecture des plus agréables.

Le Matin.

Lorsque s'éveille le matin Au Luxembourg encor désert, En chantant dans le gazon vert Les oiselets font leur festin.

Les feuilles sont comme un satin Des larmes de la nuit couvert, Lorsque s'éveille le matin Au Luxembourg encor désert.

1 Les Occidentales, Soyons carrés.

* Pièces féeries.

' Les Occidentales. Masques et Dominos.

Le moineau du quartier Latin, Pour qui se donne le concert, A des miettes pour son dessert.

Et folâtre comme un lutin Lorsque s'éveille le matii>.

La Terre, le Café, la Paix doivent aussi être signalés parmi les rondels les plus gracieux.

Nous avons suivi M. de Banville dans toutes ses œuvres. Nous nous sommes efforcé de faire connaîlre en détail leur esprit et leur importance; il nous reste à généraliser ces appréciations.

Disciple et émule de Théophile Gautier, M. de Banville représente toute une école, celle de la poésie « plastique ». L'auteur des Stalactites est un fin ciseleur et fouilleur de vers, un sculpteur en fait de style, un ouvrier de mots exlraordinairement habile, un artiste très ingénieux à rendre dans ses rythmes, selon l'expression de Sainte- Beuve, des copies et presque des moulages de l'art grec; mais ce n'est pas un vrai poôle. Ses premières compositions, tout imprégnées d'une chaleur juvénile, quelques pages élevées du Sang de la coupe, ne suffisent pas à lui faire donner ce titre. Car il n'a écrit, le plus souvent, ni pour exprimer un sentiment vrai, ni pour répandre une émotion sincère, mais pour réaliser une forme visible et sonore, mais pour donner raison à celte pensée, la règle unique de ses inspirations : « La rime est tout^. )> Quel que soit son talent d'artiste littéraire, de linguiste, de rythmique, de métrique-, M. de Banville devait s'attendre, dans sa préoccupation exclusive de l'assemblage des mots et des assonances, à manquer souvent de variété, à répéter les mêmes images, à retomber dans les mômes effets. Nous relèverons quelques-uns de ces défauts, afin de bien montrer que le fétichisme de la forme peut mener les plus habiles à l'abondance stérile et à l'insignifiance.

On doit reprocher au poète l'usage trop fréquent des mômes figures, les excès de rimes et l'abus des images brillantes.

Il a pris souvent pour terme de comparaison la blancheur des étoiles .

« Et les beaux seins polis, plus blancs que deux étoiles s. »

« Les étoiles d'argent moins blanches que sa chair *. »

. . . « Et plus blanciies que les étoiles, Elles marchent o... »

1 Rimes dorées. A Gabriel Marc.

2 « Je ne suis qu'un métrique. » Trente-six Ballades joyeuses, XXVL

3 Les Cariatides. A une muse folle.

4 Le Sang de la coupe. Malédiction de Cypris. s Les Idylles prussiennes. Les Allem-an:;os,

« Et le monstre bondit comme pour s'approcher

De la vierge qui meurt plus blanche qu'une étoile '. »

a Avec son soin de rose et ses blanciieurs d'étoiles -. »

Il a beaucoup employé aussi une image étrange, dont nous prendrons les exemples dans le mûme recueil :

« Languissante, et levant vers les yeux du héros Ses yeux de violette où flotte une ombre noire s. »

« Sef yeux de vioUlt'., hélas ! quand le jour luit, Contiennent à présent la formidable nuit *. »

« Et des pleurs font briller ses y eux de violette ». »

M. de Banville, dont voici les principes en poésie : La rime est Tunique harmonie du vers, et elle est tout le vers ; on n'entend dans un vers que le mot qui est à la rime ; il est impossible de manquer à la raison en rimant bien ^, M. deBanville, dont le rigorisme est inflexible à cet égard, a dans ses œuvres pédié bien des fois contre la rime, soit qu'il l'ait amenée de la façon la plus arbitraire et la plus inexplicable, soit qu'il l'ait fait servir à de continuelles répélitions. Nous en donnerons quelques exemples empruntés tous au même ouvrage :

« En vain Gavarni l'aide, Vénus Victrix est laide Avec le falbala

De Paméla, Et pour orner sa gloire, Choisit la perle noire Arrachée à la mer Du gouffre amer T. »

« Et j'ai rimé cette ode en rimes féminines

Pour que l'impression en restât plus poignante,

Et, par le souvenir des chastes héroïnes,

Laissât dans plus d'un cœur sa blessure saignante^. »

«J'ai vécu seul ,

Toujours étudiant ce grand art, la musique,

* Les Princesses. Andromède.

* Les Exilés. L'Exil des dieux.

3 Ibid. La reine Omphalo.

* Ibid. Chio.

8 Ibid. Hermaphrodite.

* Petit Traité de poéne française. Lire les chapitres : La rime; Encore rime.

■^ Les Exilés. La Femme de Rubens.

8 Ibid. Érinna.

Dans le cri de la pourpre et dans li3 chant des flenrs Où dort la symphonie immense des couleurs, Dans les flots que la mer jette de ses amphores, Dans le b?ilancement des étoiles sonores i. »

« Contre la cheminée où brûlait un grand feu Elle appuya sa main d'opale radieuse, Et toute son allure éla.\t mélodieuse * ! »

« Dans les cioux parut un vautour Qui s'en vint déchirer le cygne Ivre de joie et de soleil, Et sur l'onde son sang vermeil Coula comme une pourpre insigne s. »

n Son corps harmonieux a la blancheur insigne De la neige des monts et de l'aile du cygne *. »

« Sur son sein éclatant d'une candeur insigne, Et sa poitrine était de neige comme un cygne 5. » . . . a Amie au col de cygne

Je te promets un époux, fils d'aïeux

Fiers de lignage et de valeur insigne *. » • •••••••••••••

« Le sanglier têtu retournait vers la fange, Et toujours, l'effrayant d'un sourire verm';tl. Le héros le traînait de force au grand soleil ". »

« Ils couvrent ta poitrine Et ta gorge ivoirine '. »

« Des serpents, s'enroulant sur sa gorge ivoirine, S'étalaient en colliers vermeils sur sa poitrine^ . »

n nous reste à parler de l'abus des figures brillantes chez M. de Banville. Nous n'en dirons qu'un mot : l'expression or fait image une vingtaine de fois dans la Malédiction de Cypris.

En relevant ces diverses fautes nous avons voulu faire connaître surtout les excès de la poésie plastique, de la poésie des mots. Mais ces critiques ne nous ont pas fait oublier les qualités exceptionnelles de

* Les Exilés. Au laurier de la Turbie.

* Ibid. Le cher Fantôme.

3 Ibid. Les Torts du cygne.

* Ibid. La reine Omphale.

5 Ibid. La Rose.

« Ibid. La belle Aude.

' Ibid. Le Sanglier.

8 Ibid. La Femme de Rubens.

* Ibid, L'Éducation de l'Amour.

M. Théodore de Banville. Nous reconnaîtrons donc qu'il a montré dans un grand nombre de compositions beaucoup d'abondance lyrique et descriptive, d'éclat sculptural et musical, et qu'en ses imitations ou ses rénovations des rythmes anciens, il a donné de fréquents exemples d'épanouissement heureux et doux. M. de Banville aurait pu devenir un maître, s'il avait joint plus de sentiment à ses remarquables facultés poétiques.

M"^» ACRERMANN

— Née en 1813 —

M™^ Ackermann, dont nous connaissons déjà les inspirations gracieuses dans le genre narratif, se montre sous un aspect très différent dans ses Premières Poésies * et dans ses Poésies philosophiques ^. Nous traiterons ces deux œuvres séparément, les Poésies philosophiques exigeant, à cause de leur portée, une étude toute particulière.

M""* Ackerniann affirme dès son premier recueil une puissance réelle de lyrisme. La Lampe d'Héro, Endymion, Hébé, la Coupe du roi de Thulé joignent à l'élévation du style et des idées une grande fraîcheur d'images et une élégance exquise d'expression. La dernière strophe de la Lampe d'Héro termine admirablement cette poésie :

<i 0 phare do l'amour ! qui, dans la nuit profonde, Nous guides à travers les écueils d'ici-bas, Toi que nous voyons luire entre le ciel et l'onde, Lampe d'Héro, no t'éteins pas. »

Endymion est un chef-d'œuvre. Celte pièce est bien supérieure à celle de M. F. de Gramont sur le même sujet. L'Endymion de l'auteur des Chants du passé, quoique très goûté par les critiques et loué avec beaucoup de lorce par Théophile Gaulier, reste froid et morne à côté de la gracieuse évocation de M™° Ackermann. Elle a fait de ce thème mythologique, vulgarisé par tant de compositions du même genre, une poésie ravissante. Il y a là surtout un ell'et de lune que nos meilleurs paysagistes pourraient lui envier :

a 0 Phœbé 1 le vallon, les bois et la colline Dorment enveloppés dans ta pâleur divine; A peine au pied des monts flotte un léger brouillard. Si l'air a des soupirs, ils ne sont point sensibles ; Le lac dans le lointain berce ses eaux paisibles

Qui s'argentent sous ton regard.

Non, ton amour n'a pas cette ardeur qui consume ; Si quelquefois, le soir, quand ton flambeau s'allume, Ton amant te contemple avant de s'endormir. Nul éclat qui l'aveugle, aucun feu qui l'embrase; Rien ne trouble sa paix ni son heureuse extase ;

Tu l'éclairés sans l'éblouir.

Tu n'as pour le baiser que ton rayon timide, Qui vers lui mollement glisse dans l'air humide, Et sur sa lèvre pâle expire sans témoin. »

* Chez Lemerre. — ^ làid.

M-^a ACKERMANN. 297

Hébé et la Coupe du roi de Thulé rappellent la simplicité gracieuse des meilleurs contes de M™« Ackerniann. La lecture de ces petites pièces est douce et attachante. Signalons enfin la L'jre d'Orphée, et la poésie adressée à Alfred de Musset, où M™^ Acliermann se montre imprégnée de l'esprit de l'auteur de Rolla, dont tout naturellement elle imite le tour, la cadence et môme les rimes.

Aux mois d'ivresse imprudente et de ïiote ardente, on songe à ces vers des stances à la Malibran ;

« Comédienne imprudente.

Ne sentais-tu donc pas que, sur ta tempe ardente »

A cette strophe :

« Lorsque le rossignol, dans la saison brûlante De l'amour et des fleurs... »

on se rappelle la stance de Musset exprimant la même idée :

« Lorsque, dans le sillon, l'oiseau chante à l'aurore. Le laboureur écoute... »

M™^ Ackermann s'assimile avec un rare talent la pensée ou la manière des auteurs dont elle s'inspire. Cette heureuse disposition s'accuse dans un grand nombre de ses œuvres. Marot, la Fontaine renaissent dans ses Contes. L'Ionien André Chénier revit dans quelques-uns de ses vers. L'accent du Dante même anime les strophes des Deux Ames. Schiller et Leopardi lui ont maintes fois servi de modèle dans ses spéculations philosophiques,

La forme des Premières Poésies est presque toujours élégante et facile ; mais on relève en différents endroits des constructions pénibles qui nuisent également à la clarté de l'idée et à la cadence du vers :

n Le meilleur est encore en quel-jw; étude austère De s^ enfermer ainsi qu'en un monde enchanté. »

Mais ces légers défauts s'effacent devant la netteté, la précision générale du vers. La propriété d'expressions est le don particulier de M™e Ackermann.

Cette qualité, jointe à une force lyrique plus grande, à une énergie plus saisissante , éclate surtout dans les Poésies philosophiqu3S. Mais l'auteur aimable qui nous avait séduit a disparu ; le poète emporté, impie, lui a succédé. Ce dernier recueil est une révélation douloureuse, car les seules émotions que l'on y trouve sont celles de la haine ou du désespoir. Quelles tortures morales ont pu lui arracher de tels accents? M™^ Ackermann, en nous confiant l'histoire de sa vie, a bien voulu nous autoriser à y chercher une explication.

Son père, « voltairien de vieille roche», l'avaitsouslraito jusqu'à l'âge de douze ans à lout enseignement religieux. Il lui laissa faire à cette époque sa première communion, tout en remarquant qu'il s'en était bien passé lui-mCme. Mais bienlôL surpris de la ferveur passionnée qu'elle apportait à s'y préparer, il voulut réagir contre cette dévotion soudaine par la lecture. Voltaire, Fréref, Platon, les Études de la nature devinrent dès lors les livres favori^ de la jeune fille, jusqu'au moment où l'iiorizon poétique s'ouvrit pour elle avec Shakespeare, Byron, Goethe et Schiller, Victor Hugo, qui eut connaissance de ses premiers essais, ne dédaigna pas de donner indirectement a la pensionnaire des conseils sur le rythme. Sa jeunesse s'écoulait monotone : à la mort de son père, elle se rendit à Berlin, et, reçue dans une excellente fumille, elle y compléta ses études de la littérature allemande. Ce fut là qu'elle devint l'épouse de M. Paul Ackermann, dont le caractère doux, l'esprit sérieux et les mœurs austères l'avaient touchée. Une commune rigidité de principes faisait de ce mariage une liaison de convenance morale. Un bonheur intime et tranquille l'accompagna. Il durait depuis deux années, quand la mort le rompit. La douleur de M™^ Ackermann fut immense. Elle se retira auprès de l'une de ses sœurs à Nice. Du fond de sa retraite, elle suivait avec un intérêt très vif les travaux de la science moJerne. Ces théories d'accord avec ses tendances panthéistes lui firent entrevoir la solution des problèmes qui la préoccupaient, et développèrent en même temps dans son esprit un nouvel clément poétique. De ce moment datent ses compositions philosophiques.

« Ma vie, nous disait M™^ Ackermann, peut se résumer lout entière en quelques mots : « une enfance engourdie et triste, une jeunesse qui n'en fut pas une, deux années d'union heureuse, vingtquatre ans de solitude volontaire. Les grandes luttes, les déceptions amères m'ont été épargnées. En somme mon existence a été douce, facile, indépendante. Le sort m'a accordé ce que je lui ai demandé avant tout, du loisir et de la liberté. Mais si je prenais facilement mon parti de mon sort individuel, j'entrais dans des sentiments tout différents dès qu'il s'agissait de mon espèce. Ses misères, ses douleurs, ses aspirations vaines me remplissaient d'une pitié profonde. Contemplateur à la fois compatissant et indigné, j'étais souvent trop émue pour garder le silence ; mais c'est au nom de l'homme collectif que j'élevai la voix. »

Ainsi donc l'exaltation fougueuse dont M™'= Ackermann va nous paraître transportée dans ses Poésies philoso]ikiques n'est qu'un orage cérébral. Mais cet orage descend jusqu'au fond des cœurs, bouleverse, ravage leurs croyances, et rabaisse moralement leurs aspirations. Notre conscience d'homme et de chrétien nous fait une obligation d'en dévoiler tout le danger.

Considérées au point de vue purement littéraire, les Poésies philosophiques doivent être louées pour la puissance de lyrisme dont elles

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