M"^-» ACKERMANN
débordent; examinées au point de vue de la raison et de la foi, elles doivent être frappées sans hésitation pour les lliéories fausses ei désolantes dont elles se font l'écho. Parcourons donc cette œuvre étrange; car elle est un « témoignage de la crise morale et religieuse que nous traversons, comme l'expression momentanée de l'esprit humain a cette heure de lutte et de trouble ». »
Disciple de Proudhon et de Schopenhauer, pénétrée des doctrmes nouvelles d'Auguste Comte, de D.rwin et de Spencer, M- Ackermann considère le genre humain comme le héros d'un drame lamentable qui se joue dans un coin perdu de l'univers, en vertu des lois aveu-les, avec le néant pour déuoûment \ Désespérée de toutes les horreurs de celte destinée, elle a fait de son livre un long en de révolte, un cri retentissant d'indignation et de haine.
« Comment ? la liberté déchaîne ses colères ; Partout contra l'effort des erreurs séculaires La vérité combat pour s'ouvrir un chemin, Et je ne prendrais pas parti dans ce grand drame ? Quoi ! ce cœur qui bat Ik, pour être un cœur de femme, En est-il moins un cœur humain ?
Est-ce ma faute, à moi, si dans ces jours de fièvre D'ardentes questions se pressent sur ma lèvre ? Si votre Dieu surtout m'inspire des soupçons? Si la nature aussi prend des teintes funèbres, Et si j'ai de mon temps, le long de mes vertèbres, Senti courir tous les frissons 1
Jouet depuis longtemps des vents et de la li juIp, Mon bâtiment fait eau de toutes parts ; il coule ; La foudre seule encore h ses signaux répond. Le voyant en péril et loin de toute escale. Au lieu de m'enfermer, tremblante, à fond de cale, J'ai voulu monter sur le pont.
A l'écart, mais debout, l^i, dans leur lit immense. J'ai contemplé le jeu des vagues en démence. Puis, prévoyant bientôt le naufrage et la mort, Au risque d'encourir l'anathème ou le blâme, A deux mains j'ai saisi ce livre de mon âme Et l'ai lancé par-dessus bord. »
Plus de Dieu, plus do religion ; lu nature reste seule avec ses douleurs, le néant reste le seul terme désiré de cette vie de souffrances ; il est'présenté comme préférable même aux éternelles félicités. Telles sont les doctrines désolantes qui débordent du poème intitulé les Malheureux. L'heure du jugement dernier vient de sonner. Les morts
» CdiTO, Revue des Deux-Mondes, 15 mai 187».
s Ce sont les expressions employées par M"' Ackermann elle-même dans sa Vie.
300 LES POÈTES hU DIX-NEUVIÈME SIÈCLE.
sortent lentement de leurs tombes entr'ouvertes. M.iis quelques-uns refusent de se lever. C'est en vain qu'ils ont entendu le clairon céleste et l'appel des anges ; ils ne quilteront pas leurs couches funèbres. Lo ciel s'ouvrirait inutilement pour eux; ils ne veulent plus revivre. Ils repoussent la résurrection, le bonheur, la récompense, car ils défient Dieu d'enlever de leurs cœurs l'épine du souvenir et d'effacer les traces des pleurs sur leurs visages.
La même pensée, sous une autre forme, se révèle dans les Paroles d'un amant, expression de l'égoïsme le plus détestable et le plus insensé, délire inexplicable de l'esprit, où le poète soutient qu'il y a pour l'ainour mû:ne une joie lugubre ù croire que l'élre idolâtré ne revivra pas ailleurs, et à repousser toute idée d'une rencontre dans l'éternité.
Après avoir écrit l'Amour et la Mort, énergique peinture de la passion en lulle avec les idées nouvelles ; le Nuage, symbole de la doctrine de l'évolution ; P/'o??i(^</iée, longue imprécation ayant pour dernier mot l'affirmalion d'un pouvoir unique, la Science ; l'Homme et la Nature, sombre dialogue où ces deux pouvoirs s'interpellent tour à tour ; et le poème sur le cri de Gœthe expirant: De la lumière! M^^ Ackermann rassemble toutes ses forces, concentre loule sa violence et crée dans un vertige d'orgueil et de haine ce drame lyrique, Pascal, qui reste comme la manifeslation la plus retentissante de « son impiété exaspérée * ». Rien, parmi les œuvres les plus délirantes des grands désespérés du siècle, n'est comparable à ce poème débordant d'audace et de démence, de lyrisme superbe et d'exaltation folle! Voici les vers tjui lii terminent :
« Aux applaudissements de la plèbe romaine,
Quand le cirque jadis se remplissait de sang,
Au-dessus des horreurs de la douleur humaine,
Le regard découvrait un César tout-puissant.
Il était là, trônant dans sa grandeur sereine,
Tout entier au plaisir de regarder souffrir,
Et le gladiateur, en marchant vers l'arène.
Savait qui saluer quand il allait mourir.
Nous, qui saluerons-nous ? à nos luttes brutales
Qui donc préside, armé d'un sinistre pouvoir?
Ah ! seules, si des lois aveugles et fatales
Au carnage éternel nous livraient sans nous voir,
D'un geste résigné nous saluerions nos reines.
Enfermé dans un cirque impossible à franchir.
L'on pourrait néanmoins devant ces souveraines^
Tout roseau que l'on est, s'incliner sans fléchir.
Oui, mais si c'est un Dieu, maître et tyran suprême,
Qui nous contemple ainsi nous entrè-déchirer.
Ce n'est plus un salut, non, c'est un anaihème
Que nous lui lancerons avant que d'expirer.
1 Caro, Revue des Deux-Mondes, 15 mai 18Î4.
M""» ACKERMAi^N. 301
Comment P ne disposer de la force infinie
Que pour se procurer dos spectacles naviants,
Imposer le massacre, infliger l'agonie,
Ne vouloir sous ses j-eux que morts et que mourants !
Devant ce spectateur de nos douleurs extrêmes
Notre indignation vaincra toute terreur.
Nous entrecouperons nos râles de blasphèmes,
Non sans désir secret d'exciter sa fureur.
Qui sait? nous trouverons peut-être quelque injure
Oui l'irrite à ce point que d'un bras forcené
Il arrache des cieux notre planète obscure
Et brise en mille éclats ce globe infortuné.
Notre audace du moins vous sauverait de naître,
Vous qui dormez encore au fond de l'avenir,
Et nous triompherions d'avoir, en cessant d'être,
Avec l'humanité forcé Dieu d'en finir !
Oh 1 quelle immense joie, après tant de souffrance,
A travers les débris, par-dessus les charniers,
Pouvoir enfin jeter ce cri de délivrance :
Plus d'hommes sous le ciel, nous sommes les derniers! »
Toutes ces violf.nces viennent ■m résumer dans ce cri de détresse qui termine le livre par un défi :
« Ah ! c'est un cri sacré que tout cri d'agonie; Il proteste, il accuse au momont d'expirer. Eh bien I ce cri d'angoisse et d'horreur infinie, Je l'ai jeté ; je puis sombrer ! »
Que rcàte-t-il d'une telle lecture ? Nous l'avons dit, on est tout d'abord saisi d'un mouvement irrésistible d'admiration pour la sobre élégance, la mâle concision, la chaleur soutenue, et l'expression toujours énergique du vers. Cette première impression est l'hommage irréfléclii de l'esprit à la forme; mais bientôt on s'aperçoit que c'est là seulement une surprise de la pensée, que tant de force apparente dans les idées n'a fait naître que des paradoxes, que tant de puissance poétique n'a fait jaillir que des anathèmes. On se prend alors à regretter que M"^«Ackermann ait dominé de si haut, dans sa hardiesse toute virile, les préjugés lilléraires qui laissent aux femmes les mérites eifacés, les qualités négatives elles fadeurs delà sensiblerie; on reconnaît que les charmes vagues d» la rêverie, les aspirations touchantes d'une âme délicate, ou môme les mièvreries d'un sentiment trop raffiné sont préiérables aux exaltations aveugles et aux mouvements furibonds d'une imagination désordonnée ; on avoue enfin qu'une voix retentissante est plus funeste qu'utile, si les sons qu'elle porte au loin ne sont pas des paroles, mais des cris. M™^ Ackermann s'est mal servie de son talent. Poète de négation et de désespoir, elle a, — comme Julien jetant son sang contre le ciel, — retourné contre Dieu ses angoisses pas-
sionnées et ses colc'res. Elle a cru qu'il était sublime à elle de se mesurer, fière, audacieuse, avec la Divinité ; de lutter, « atome* », avec l'Immensité. Ses forces se sont consumées dans cette étreinte impossible. M™'' Ackermann a chassé loin d'elle les croyances qui consolent et soutiennent le reste de l'humanité. Elle a remplacé Tidéai par le positivisme^ et le mot immortalité par le mot néant. Elle a brisé la foi, c'est-à-dire le repos; resi)érance, c'est-à-dire le bonheur. Elle n'a pointeu, comme Lamartine et Musset, lafiôvrederidéalellestourments de l'infini ; cette « nostalgie du Dieu perdu», elle ne l'a point ressentie et ne veut point la l'ossentir ; sa négation est violente, irrévocable ; elle a rompu sans retour avec les croyances du passé ; sa religion est la science, et le terme de ses aspirations est le vide. Son triomphe est donc complet? sa joie est donc parfaite ? Non, l'isolement orgueilleux de son âme lui pèse. Le néant n'est pas le bonheur. Car l'idéal est pour l'ûme ce que l'air est pour le corps, une aspiration nécessaire ; nulle formule scientifique ne saurait le rcmpla,;cr ^.
« Il s'ouvre par delà toute science humaine Un vide dont la foi fut prompte à s'emparer. De cet abîme obscur elle a fait son domaine ; En s'y précipitant elle a cru l'éclairer. Eli bien, nous t'expulsons de tes divins royaumes, Dominatrice ardente, et l'instant est venu : Tu ne vas plus savoir où loger tes fantômes; Nous fermons l'Inconnu.
Mais, ton triomphateur expira ta défaite.
L'homme déjà se trouble et, vainqueur éperdu,
Il se sent ruiné par sa propre conquête ;
En te dépossédant nous avons tout perdu.
Nous restons sans espoir, sans recours, sans asile,
Tandis qu'obstinément le désir qu'on exile
Revient errer autour du gouffre défendu 3. »
L'audace même de ses inspirations les a frappées de faiblesse. Son œuvre n'est pas une étude, mais une attaque ; une recherche ardente delà vérité, mais une affirmation brutale d'un sentiment personnel. Encore cette affirmation est-elle faite avec trop d'emportement pour attester une conviction pleine et entière. « On n'injurie que ce qu'on est habitué à craindre et ce qu'on redoute encore. » M^^^ Ackermann n'a pas la foi des doctrines négatives. Ces théories ont à ses yeux la plus grande somme de probabilité : voilà lout. Les 'Poésies philosophiques ne sont point un livre de philosophie. L'inspiration fougueuse anéantit la réflexion : une imprécation n'est pas un raisonnement ; la colère n'a pas de logique. M™'' Ackermann manque trop de sang-froid
' L'Homme à la Nature.
* Brizeux, Œuvres poét.
"* M'"': Ackermann, /e Positivisme.