‹ Histoire de la littérature française (volume 4)Chapitre 52 sur 110 · M""» ACKERMANN · texte numérisé non relu

M""» ACKERMANN

pour qu'on puisse dis:u(er ses théories, ses paroles sont trop rapides pour ne pas se contredire, trop violentes pour être profondes. Reflétant tour à tour les principes de Schopenhauer, de Liltré, d'Herbert Spencer, ses doctrines sont vagues et sans consistance. Leur puissance poétique est loin d'être une preuve de vérité ; il ne suffit pas d'élever la voix pour convaincre. Ses principes se détruisent eux-mêmes par leurs contradictions. Un jour M™» Ackermann rejette à l'immensité morne et vide toute croyance dans un Être supérieur ; la force inconsciente, aveugle, impersonnelle règne seule dans le monde. Le lendemain elle cite à sa barre, juge et condamne le Dieu dont elle vient de nier l'existence, el souvent elle le blasphème au moment même où elle le nie. A quoi aboutit ce soulèvement incessant d'une âme de feu ? Quels sont les résultats et le terme de ces incertitudes ? Est-ce le positivisme pur et simple, donnant à l'homme, comme elle le dit, une nature indifférente pour théâtre et le néant pour dénoûment? Est-ce la théorie décourageante de l'inconnaissable remplaçant le Dieu qui se dérobe à toutes les recherches humaines par un abîme insondable, le doute par une impossibilité, le mystère inaccessible par une barrière infranchissable? Nous ne le chercherons pas.

L'œuvre de M™^ Ackermann est doublement malsaine, au point de vue moral et au point de vue littéraire : au point de vue moral, car elle est une longue excitation de l'homme au désespoir, un long cri de colère et de haine contre Dieu ; au point de vue littéraire, cor, en substituant les argumentations de la science à la foi, la matière à l'idéal, elle a brisé l'inspiration la plus sublime de la poésie.

Quoi qu'il en soit, M"'^ Ackermann est un poète, ses vers, d'un lyrisme fulgurant, portent l'empreinte d'une passion entraînante, d'une ardeur sans cesse renouvelée, d'une âpreté de verve, d'une puissance d'expression in juïes.

SULLY-PRUDIIOMME.

— Né en 183D —

.^j. Siilly-Prudhomme, un poète d'une li;!ute et sérieuse valeur, dont chaque œuvre est le résultat d'une impression vraie ou d'une étude profonde, naquit en 1839. Le lycée Bonaparte le compta au nombre de ses élùves à l'époque où l'on appliquait le système dit de la bifurcation. Les jeunes gens, à partir de la Iroisiùme, devaient opter entre les lettres et les sciences. Bien qu'il eût réussi dans les humanités, sa famille lui fit choisir les classes de mathématiques. Reçu bachelier ùs sciences, il se préparait à l'École polytechnique, lorsqu'on décida de lui faire embrasser la carrière de l'industrie. Il resta dix-huit mois, comme employé, dans les usines du Creusot, juste le temps nécessaire pour constater son inaptitude aux affaires et sa répugnance pour le commerce. C'est là qu'il commença sa traduction du premier livre de Lucrèce. Ce travail devait influer d'une façon considérable sur le fond et la forme de sa poésie. En serrant le texte d'aussi près que possible, en donnant à sa phrase la plus extrême concision, M. Sully-Prudhomme apprit à éviter les écarts de l'imagination, à versifier sans jamais transiger avec la pensée. A son retour à Paris, il se remit avec ardeur au travail et passa son baccalauréat es lettres. Quelques mois plus tard, il prenait ses inscriptions de droit et entrait comme clerc dans une étude de notaire. Cette voie nouvelle ne devait pas le captiver plus que la précédente : la littérature l'attirait invinciblement. 11 lut un jour, dans une conférence de jeunes gens, quelques pièces de vers dont ceux-ci le complimentèrent vivement. Cet accueil fait à ses premières compositions excita sa verve et éveilla sa confiance. En 1863, il publia les Stances et Poèmes. Il fil ensuite quelques voj'ages. Son séjour à Rome lui laissa des impressions artistiques dont nous parlerons au sujet de ses Croquis italiens. Se trouvant à Paris à l'époque du siège, il servit dans la mobile en qualité d'engagé volontaire. Les sensations que lui causèrent les horreurs et les abaissements de cette époque modifièrent et ébranlèrent ses convictions religieuses; les poésies qu'il écrivit depuis, et la première partie de son dernier poème, la Justice, portent la trace de cette commotion. Mais faisons un retour en arrière, et examinons chacune de ses œuvres dans l'ordre de leur publication.

Son recueil des Stances et Poèmes renferme des pièces charmantes, pleines de détails frais et gracieux, bien qu'empreintes de quelque subtilité. Les impressions fugitives, les images flottantes comme des rêves y sont souvent traduites avec une propriété d'expressions qui leur donne une grau.de originalité. Rien de plus singuher, par exem-

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pie, que cette petite pièce, où, sous une apparence de panthéism.', le poète laisse voir toute la sensibilité de son cime :

Les Chaînes.

J'ai voulu tout aimer, et je suis uialheuieux, Car j'ai de mes tourments multiplié los causes; D'innombrables liens, frêles et douloureux, Dans l'univers entier vont de mou âme aux choses.

Tout m'attire à la fois et d'un attrait pareil : Le vrai par ses lueurs, l'inconnu par ses voiles ; Un Irait d'or frémissant joint mon cœur au soleil, Et de longs fils soyeux l'unissent aux étoiles.

La cadence m'enchaîne à l'air mélodieux,

La douceur du velours aux roses que je Louc'ue,

D'un sourire j'ai fait la chaîne de mes yeux,

Et j'ai fait d'un baiser la chaîne de ma bouche.

Ma vie est suspendue ù ces fragiles nœuds, Et je suis le captif des mille êtres que j'aime; Au moindre ébranlement qu'un souffle cause en eux, Je sens un peu de moi s'arracher de moi-même.

M. Sully-Prudhomme a parfois dessentiments d'une subtilité étr.iige. Sa pensée n'est d'abord qu'un songe indécis, qu'une vapeui- indéfinissable; il sent que les désirs qu'elle exprime ne se réaliseront p .s et sont impossibles ; et cependant il caresse cette image chimérique, il lui donne une forme et des contours, il la fixe, il la précise; ceite fumée se condense, devient une figure radieuse, entraînante; eJe l'attache et le captive comme une apparilion ; il est lieureux, il cr^A en la certitude de ce bonheur, et quand cette ombre si Itigère et si fluide dis,)araît, il en éprouve autant de regrets que s'il perdait un bien véritable. Ma Fiancée est un exemple de ce tour de force d'imaginaùon.

Quelques pièces ont une vigueur réelle. Le Galop est écrit en vers prompts, heurtés, comme la course effrénée d'un chev;d. Le Lion révèle ausd une grande énergie; mais ce poème, en ciifTéren (s passages, pèche par une exagération de force qui touche de bien près à l'enflure et à la redondance.

Les mômes qualités et les mêiues défaut.-, joiuls à une originalité plus piquante, se rencontrent dans les Épreuves (ISGG). Ce recueil de sonnets est divisé en quatre jiarties : Amour, Doute, Rêve, Action.

La première partie^ Amour, est Taite de ces pensées délicates poussées jusqu'à l'ètiangeté, de ces aspirations vagues et douloureuse , muis toujours élevées, que nous retrouverons dans toutes les œuvres (iu

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poète. Ces idées presque inexprimables, ces désirs impossibles d'une âme souffrante, M. Siilly-Prudhomme trouve le moyen de les traduire dans une langue claire, nerveuse et colorée. La précision de la forme, le choix exact des mots donnent alors un charme singulier à la ténuité des sentiments, à l'indécision mCmc de la pensée. Ces sonnets sont l'expression constante de l'amour de la beauté pure, exempte de toutes les houles et de toutes les fièvres de la passion humaine. Écoulez :

Profanation.

Beauté qui rends pareils à des temples les corps, Es-lii donc à ce point par les dieux conspuée De descendre du ciel sur la prostituée, De prêter ta splendeur vivante à des cœurs morts ?

Faite pour revêtir les cœurs chastes et forts. D'habitants à ta taille es-tu si dénuée? Et quelle esclave es-tu pour t'être habituée. Souriante, à masquer l'opprobre et ses remords ?

Beauté, retourne au ciel, va-l'en, tu te profanes. Fuis, et n'avilis plus aux pieds des courtisanes Le génie et l'amour qui n'y cherchent que toi.

Déserte pour jamais le blanc troupeau des femmes, Ou qu'enfin, se moulant sur le nu de leurs âmes, La forme leur inflige un front de bonne foi.

Le même sentiment, la même aspiration vers l'idéal se trouve un peu plus loin dans le sonnet intitulé : l'Art sauveur.

Mais bientôt une impression plus profonde, une mélancolie plus pénétrante donne une teinte nouvelle à sa poésie. La tristesse s'accenlue avec plus de netteté. Le poète se place en face de tous les grands problèmes religieux et philosophiques. Également incapable de croire et de nier, il gémit sous l'étreinte d'un doute maladif, qui balance douloureusement son esprit dans le vide. La Prière, Bonne Mort, la Lutte, ToutouRien, Rouge ou Noire, le Doute surtout, sont autant de cris de souffrance arrachés au cœur tourmenté du penseur. Le récit de celle torture intime cause une émotion irrésistible; on plaint les incertitudes de son inleUigence, on souffre des angoisses de son âme, et l'éloquente sincérité de son amertume laisse enfin dans le cœur un sentiment mêlé d'attendrissement et d'admiration. Mais pourquoi le poète ne s'est-il pas contenté d'exprimer les fluctuations inquiètes de son esprit? Glissant dans le travers des libres-penseurs, persuadé que sa foi agonisante est une preuve infaillible de la mort du chris-

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tianisme, il s'est cru obligé de payer le banal tribut d'une larme sur le tombeau où gît la religion catholique enterrée par ses aîaés. Ne croyant plus, il en conclut que l'iucr-Mulité est générale. Son propre scepticisme affirme le sceplidsme universel. Cette étrange aberration le conduit à des rêveries philosophiques où la logique et la raison semblent l'abandonner complètement. Est-il rien de plus singulier, par exemple, que ce sonnet de la Grande Ourse, développement poétique d'un passage de \a Philosophie positive de M. Littré? La Grande Ourse n'a pas Vair chrétien, et rien que pour l'avoir regardée briller dans le ciel, M. Sully-Prudhomme eut l'idée d'examiner ses prières du soir. Il faut en convenir, ce n'est pas ordinairement ainsi que les étoiles inspirent les poètes, et la contemplation du ciel, le spectacle auguste des astres d'or a dicté de bien autres accents à Lamartine et à Victor Hugo.

Dans son troisième livre, le Rêve, le poète aspire à reposer son âme de ses courses fatigantes vers l'idéal ; il veut s'endormir et s'envoler dans l'éther; il veut s'égarer, oublieux des choses d'ici-bas, dans le pays des songes.

« Ni l'amour, ni les dieux ! Ce double mal nous tue.

Je ne poursuivrai plus la guêpe du baiser,

Et, las d'approfondir, je veux me reposer

De l'ingrate besogne où mon front s'évertue. »

Il suffira, pour apprécier toute la fraîcheur de ces nouvelles [joésii.s, de lire le sonnet Hora prima, où sont rendues avec une fermeté de touche remarquable les formes vagues du rêve :

J'ai salué le jour dès avant mon réveil;

Il colorait déjà ma pesante paupière,

Et je dormais encor, mais sa rougeur première

A visité mon âme à travers le sommeil.

Pendant que je gisais immobile, pareil Aux morts sereins sculptés sur les tombeaux de pierre, Sous mon front se levaient des pensers de lumière, Et, sans ouvrir les yeux, j'étais plein de soleil.

Le frais et pur salut des oiseaux à l'aurore. Confusément perçu, rendait mon cœur sonore. Et j'étais embaumé d'invisibles lilas.

Hors du néant, mais loin des secousses du monde, Un moment j'ai connu cette douceur profonde De vivre sans dormir tout en ne veillant pas.

Mais bientôt ces douceurs afiudis-santes du songe, ces longues indécisions de la pensée am^uietit avec elles l'ennui, l'ennui plus lourd, plus écrasant que les angoisses d'autrefois. Le poùte revient à son existence de luttes et de désirs. Le quatrième livre, Action, téoaoigne de ce retour aux impressions passées. « Celle deniicre partie, dit M. Surcey, est plus grande et plus noble que les trois autres; elle passe en revue, sonnet par sonnet, toutes les inventions humaines: ici la roue du char, là le fer forgé et ouvré, plus loin l'élcctri'ité, lu photographie, le pôle nord, etc. ; le poùte a le talent de revêtir ces abitractionsde formes colorées et vivantes, » Priôe dans son ensemble, elle iiiùifjue un sens tiès \if et très intime de la nature, joint à un; immense lassitude morale. Le ton de souffrance répandu sur touics ces poésies jelle dans l'Ame une profonde fatigue.

Les Écuries d'Augias font diversion. Ce poème antique montre le talent de M. Sully-Prudhomme sous une face nouvelle et révèle un grand uiéiile de narration. Pans cette lièce sobre, énergique et hardie, chaque mot est l'expresaiou d'une idée, chaque vers Cil l'expression d'un fait. La majesté de la force calme, tranquille, sûre d'ellemOme du héros grec, apparaît là entière et sans alléraliou. La puissance de la poésie est digue de la vigueur d'Alcide.

Hercule avance, le coeur décidé et le front hauf, dans le noir cloaque; mais les acres odeur.-, les éman dions fétides qui s'en échappent l'élouffent; ses puissants poumons, avides d'air pur, se gonflent : il chancelle, il sent qu'il va mourir. Alors, énergique, désespéré, il se traîne par un suprême effort jusqu'à l'issue de ce gouffre d'immondices. Il fait quelques ]>a?, soudain la joie éclaire son visage : il aperçoit l'Alphée. Les flots balayeront les élables. L'ouvrier divin l'ail une large déchirure aux flancs de la lerre, et

« L'onde précipitée accouit, bondit, muiniure,

Sur l'étable se rue el, grossissant toujours.

Eu fait sonner les toits de ses battements sourds.

Les piliers sont rompus, et, pêle-mêle, en foule,

Taureaux, serpents, fumiers, soulevés par la lioulc,

Débouchent en foraiani de monstrueux îlots.

Alcide les reçoit, debout parmi les flots.

De l'épaule, du dos, des mains et de la tête,

Accélérant leur fuite, il aide la tempête.

Ah ! la vague sinistre, aux gjiges de Scylla,

Hurle moins haut l'hiver que ce d^lug^-là ;

Et les coques des nefs que froissent les tourmentes

S'entre choquent moins fort quj ces vastes charpente?. »

C'en esl fait !

« Enfin l'eau sans effort lèche les noirs pavés. Et les laisse en passant derrière elle lavés. »

Hercule réclame au roi sa récompensa : Augias lui a promis trois

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cents bœufs. Mais le. monarque^ enLouré de ses fils, refuse ironiquement ^'accomplir sa parole. Le héros écrase le Iraîlre et ses enfants sous les débris du trône d'airain.

« 11 sortît du palais, ro'igo et plein do coltire,

En criant: « Je suis las dos peines sans salaire! »

Et les femmes en foule avec des linges blancs

Essuyaient le limon qui coulait de ses flancs,

Les enfants s'attachaient à sa cuisse robuste,

Et les hommes serraient sa main puissante et juste. »

Après s'êlre ainsi essayé dans la poésie lyrique et narrative, M. Sully- Prudhomme aborda le genre dcscriplif. S(îs Croquis italiens (IStiO) contiennent d'heureuses esquisses, h la fois fortes et exactes. L'artiste a longuement examiné avant do peindre; le poèto a longuement regardé avant d'écrire ces petits tableaux pleins de contrastes des ruines grandioses et des rues souillées de Rome, de ses palais d'autrefois et de ses taudis d'aujourd'hui. Ses croquis d'un panneau, d'un groupe, d'un marbre mutilé ; ses portraits des belles Transteverines et des marchandes de la Pescheria, toutes ces œuvres révèlent une étude consciencieuse et un talent réel. M. SuUy-Prudhomme a montré jîussi un véritable mérite de descripteur dans son tableau du Cygne, une des pièces les plus remarquables de son recueil des Solitudes.

Les Solitudes (l'^69), que M. Sarcey a comparées avec quelque raison aux Feuilles d'automne de Victor Hugo, portent l'empreinte d'une grande sensibilité. Là surtout le potMe découvre toute la délicatesse de ses pensées. Ses meilleures productions sont nées quelquefois d'une impression vague, éphémère et recueillie avec amour. ]\L Sully-Prudliomme a connu la solitude du cœur dans une maison étrangère, dans une auberge, et il a écrit la lanlastique rêverie ; Effet de lune ; la solitude de l'Ame au milieu d'une foule bruyante., et il a composé l'éloquente satire : le Peuple s'amuse. C'est ainsi qu'il a môle aux notes les plus attendries les accents les plus énergiques. La Damnation, les Couples maudits, et en particulier les Combats intimes, que nous citerons, sont autant de nobles pensées revêtues d'une forme large et vigoureuse. Leur effet est saisissant, au milieu d'un grand nombre de pièces dont la subtilité n'est pas exemple de mièvrerie.

Combats intimes.

Seras-tu de l'amour l'éternelle pâture?

A quoi te sert la volonté, Si ce n'est point, ô cœur, pour vaincre ta torture Et dans la paix enfin, plus fort que la nature,

T'asseoir sur le désir dompté ?

3!0 LES POÈTES DU DIX-NEUVIÈME STÈCl.E.

Ainsi qu'un bestiaire, après la lutte, règne

Sur son tigre qui s'est rendu, Et s'assied sur sa bête, et, do son poing qui saigne La courbant jusqu'à terre, exige qu'elle craigne

Alors même qu'elle a mordu ;

Et comme ce dompteur, seul au fond de laçage,

Ne cherche qu'en soi son appui.

Car nul dans ce péril avec lui ne s'engage, Et nul ne sait parler le tacite langage

Que le monstre parle avec lui :

Ainsi, dans les combats que le désir te livre,

Ne compte sur personne, ô cœur !

N'attends pas, sous la dent, qu'un autre te délivre. Tu luttes quelque part où nul ne peut te suivre,

Toujours seul, victime ou vainqueur.

M. Sully-Prudhomme ne montre une véritable supériorité que lorsqu'il cède à un mouvcmeni d'enthousiasme nettement déterminé. Ainsi, ses Impressions sur la guerre (1872) manquent de l'énergie que le sujet y réclamait. ?a muse, liaLitucc jusque-là auximages vaporeuses du senlimenf, a peu compris la précision cruelle des champs de bataille. Le patriotisme, réel dans l'âme du poète, manque de chaleur dans l'expression. M. Sully-Prudhomme a atteint cependant un certain degré d'élévalion dans quelques-uns de ses sonnets sur la France, publiés en 1874.

Vers la même époque, il donnait au public les Destins et la Révolte des fleurs.

Les Destins (1872) sont une œuvre philosophique remarquable sous le rapport de la poésie, et défectueuse, au point de vue de la pensée. C'est la question du mal débattue et jugée en dehors de toutes les solutions chrétiennes.

Les premières oscillations de la terre sur ses pôles dans l'immensité du chaos annoncent qu'elle va « prendre naissance ». La vie dans un instant animera cette masse inerte. Mais les génies du mal et du lien se partagent d'abord sa destinée. L'un appelle les voluptés fiévreuses, les convoitises de tout genre et les vices de toute espèce; l'autre, l'amour pur, le sentiment du beau et la science. L'homme, dont la volonté ne sera que l'esclave de l'instinct, choisira sa route selon ses penchants, et les sociétés vivront dans l'équilibre des bonnes et des mauvaises actions. Ainsi,

« Les deux contraires voix qui partout se répondent Trouvent leur unisson »

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