‹ Histoire de la littérature française (volume 4)Chapitre 54 sur 110 · SULLY-PRUDHOMME · texte numérisé non relu

SULLY-PRUDHOMME

degré fatigant d'exagération. La sincérité de ces délicatesses de sentiments n'en cache point les fadeurs elles insignifiances. Le goût manque quelquefois au poète, il lui fait miîme enlièrement défaut dans les Parfums anciens. Signalons aussi quelques excentricités d'inspiration, comme le B-endez-voiis , où, par une facétie assez lugubre, un amoureux annonce à sa maîtresse, qui tremble dans l'ombre, qu'ils sont morts et enterrés tous deux depuis longtemps, et l'engage à dormir tranquille dans son linceul. Cette idée bizarre, toutefois, est mise en œuvre d'une façon Irùs piquante.

La pièce Au Zénith, publiée dans le Parnasse contemporain (1S76), marque un progrès immense dans le talesit du poète. Fortement inspiré par cet héroïque exemple de l'amour de la science, M. Sully-Prudhomme s'est élevé au faîte de la grande poésie.

Les aéronautes planent dans l'air ; ils montent, montent sans cesse, et le lyrisme du poète s'augmenle à chaque bond de la nacelle dans l'espace. La lutte de la chair et de la volonté, du corps épuisé et de l'âme impitoyable, de la matière et de l'esprit, est peinte avec une force saidssante.

a La chair, au sol vouée, implore la descente.

L'esprit ailé lui crie un su'su)7i infini :

« Maître, dit-elle, assez ! mon angoisse m'accable....

— Plus haut ! lui répond-il. >> Et d'un long flot de sable L'équipage allégé se rue au ciel profond.

« 0 maître, quel tourment ta volonté m'inflige !

Je succombe. — Plus haut I — Pitié ! — Plus haut, te dis-je. »

Et le sable épanché provoque un nouveau bond.

« Grâce, mon sang déborde, et je n'ai pUis d'haleine.

— Plus haut I — Arrêtons-nous, maître; je vis à peine...

— Monte. — Oh I cruel, encor ? - Monte, esclave ! — Encore ? — Oui. » Mais, épuisée enfin, la chair plie et s'affaisse,

Et comme un feu sacré dont se meurt la prêtresse, L'esprit abandonné s'abat évanoui

Mais quelle mort ! La chair, misérable martyre, Retourne par son poids où la cendre l'attire. Vos corps sont revenus demander des linceuls; Votis les avez jetés, dernier lest, à la terre, Et, laissant retomber le voile du mystère. Vous avez achevé l'ascension tout seuls ! »

Cette dernière strophe est sublime. La pièce Au Zénith serait une œuvre presque parfaite, si là encore le poète ne s'était laissé entraîner par sa funeste tendance à philosopher à tout propos et hors de propos. Des attaques inopportunes contre la religion viennent singulièrement amoindrir cette composition puissante et originale.

La production la plus importante de M. Sully-Prudhomme est sa publication récente, la Justice (1877).

Avide de vérité et de certitude, le poète sentit un jour le besoin de donner un but déterminé à ses rêveries. Abandonnant les investigations idéales, il ramena ses observations vers Tbomme. A défaut de joies religieuses, il chercba la justice ; à défaut de la perfection céleste, 11 chercha la perfection du bien sur la terre :

« Pour moi, je ne veux plus répandre à l'aventure Ma louange et mon blâme, et j'en aurai souci ! Je veux moi-même enfin, je voux à la nature Réclamer la justice et la lui rendre aussi.

Une indiscrète fente au rideau s'est ouverte, Ma fièvre de tout voir ne se peut plus guérir, Je ne supporte pas la demi-découverte, Il me faut maintenant deviner ou mourir.

O ma Muse, debout ! suivops de compagnie La science implacable, el, degré par degré, Voyons si de partout la justice est bannie. Ou quel en est le siège ou l'oracle sacré. »

Mais comment connaître la raison des lois, le vrai sens des choses? Oîi trouver la justice? Existe-t-elle sur terre dans les relations entre les espèces?... les espèces ne subsistent qu'aux dépens les unes des autres, par une incessante immolation des faibles.

Dans l'espèce ?

.... L'appétit seul, qu'un plus beau nom déguise. Règle de tous les cœurs les vœux et les élans. »

Dans les rapports des États entre eux?

« Partout mettant la force aux ordres de la ruse, Le dragon de la guerre a rougi ses anneaux. » ,

Dans rÉlat?... On n'y voit que luttes et ambitions, contenues non par un sentiment de raison équitable, mais par un intérêt de réciprocité :

« L'égoïsme entre égaux veille a la paix commune ; L'être le plus féroce épargne alors aatrui, Parce qu'il reconnaît sa propre vie en lui, Et fait sur lui l'essai de sa propre fortune. »

Au delà de la terre? parmi les mondés célestes ?... L'identité de la matière et celle de ses lois dans l'univers, ne permettent pas de croire que leur constitution morale soit différente. — Ainsi la justice n'existe pas dans la nature physique, l'étude de la terre et des planètes ne la

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révèle pas. M. SuUy-Piudhomme ' se tourne soudain, par un mouvement sublime, vers le monde intérieur :

« Comment donc s« fait-il que mon cœur répudie Les absolutions de ma raison hardie ?

Aurait-il des raisons qu'elle ne comprît pas ? Elle informe, elle instruit; serait-ce lui qui juge ? Que dis-je ? la justice, au lieu de fuir mon pas, K'aurait-elle qu'en moi, dans mon cœur, son refuge ? «

Refoulé de tous côtés en lui-même, le poêle en revient au témoignage irrécusable de sa conscience, et déclare qu'il n'est de tribunal sûr et sacré qu'en l'ûme.

Il songe alors qu'il peut exister entre les planètes et l'ho-nme des rapports intimes, et que la pensée communique par fous les points avec l'étendue. Celte réflexion sur la grandeur de l'âme lui fait reconnaître que la justice même est le respect de l'iiomme pour l'homme. Du respect de l'individu au respect de la société le passage est prompt. La sympathie, qui seule peut faire naître ce sentiment de mutuelle considération, est donc la condition essentielle de la justice. La science, c'est-à-dire la connaissance exacte de l'homme ; l'estime, c'est-à-dire Tafflrmation de ses qualités, créent et développent la sympathie. F.a justice est par conséquent le terme idéal de la science étroitement unie à l'amour.

Ainsi M. Sully-Prudhomme prend pour base de la justice les penchants primordiaux du cœur humain, et, dans sa théorie, la raison fait place à l'instinct. Après les exagérations pessimistes du début, après les soujbres généralisations des premières veilles, on reste bien étonné d'une telle conclusion. Elle est si complètement en désaccord avec le but et les résultats de la science moderne, qu'on a peine à comprendre i ar quel caprice intellectuel le poète a placé un sentiment irréfléchi et arbitraire, au-dessus de cette compagne née du progrès de l'homme par l'homme, la raison. Considérée à ce point de vue, « son œuvre, dit un critique distingué ^, nous laisse mal satisfaits. Llle mécontentera également les sévères observateurs de la réalité et les penseurs qui ont placé leur idéal plus haut que l'instinct et que le sentiment. Le poète semble avoir lui-même éprouvé quelque malaise, et pour étayer sa première théorie, il en a émis une seconde, qui se rapproche beaucoup des idées de Proudhon, et qui fait consister la justice dans le mutuel respect de la dignité humaine. » Mais que devient ce respect de la dignité de lame, si l'àme n'est [.as immortelle? « A t-on jamais parlé de la dignité d'une bulle de savon ^? » La théorie de M. Sully-Prudhomme est singulièrement hasardée;

1 Jules Levallois, l'Instruction fublique, 27 avril 1878.

* Id., ibvl., 4 mai 1878.

* Id., ibid.

31 C LES POÈTES DU mX-^•ELlVTÈME SIÈCLE.

ir.ais, il faut le dire, son esprit a conservé dans le poème de la Justice une tendance profondément marquée vers les nobles aspirations, et une généreuse répugnance coulre les docirines de découragement et d'abaissement du positivisme. Son Invocation à la justice renferme un certain nombre de vers d'une grande élévation de pensée :

« .... Je te rends ma foi. Qu'un captieux ^énie

M'extir/ e des aveux que mon instinct renie,

Je ne livrerai plus au peu que je conçois

Tout le vrai que je sens pour douter que tu sois !

Kn vain me prouvât-on contre tes voix intimes,

Que la tombe est la môme aux bourreaux qu'aux victimes.

In vain mes appétits de leurs iniquités

Par le droit au boniieur se diraient acquittés.

On ne croit jamais bien ce qu'on rougit de croire,

Et, l'effet sur la vie en demeure illusoire;

Un témoignage en nous, moins subtil et plus fort,

Donne à la preuve infâme invinciblement toit ! »

l.a forme adoptée par l'auteur delà Justice démontre un extraordinaire talent de versification, mais n'est pas appropriée à ce sujet de longue haleine, de haut vol philosophique ; le sonnet et la triple strophe invariablement alternés, ces rythmes savants et compliqués revenant toujours méthodiquement, ont nui à la variété comme à la souplesse de l'allure. D'un autre côté, M. SuUy-Prudhomme, dans ses développements des théories positives, a laissé trop de place aux abstractions pures. Quelquefois vague, indéterminé, son poème est en général d'une difficulté de lecture redoutable. Oa voudrait y voir moins de raisonnements, et plus d'animation, plus de vie, plus de couleur *. Ces réserves faites, la Justice doit ôtre regardée comme une œuvre grande et énergique, où l'auteur a révélé, sinon des convictions justes, du moins une puissance de sincérité pleine à la fois d'éclat et d'intérêt. Parfois môme quelques vers émouvants viennent rappeler toute la sensibilité poétique de M. Sully-Prudhomme. Telles, les premières pages de la Huitième veille, où son âme a de nouveau montré combien elle s'intéresse à tous les mouvements de la nature, avec quelle exactitiide et quelle profondeur elle reflèic toutes les impressions des hommes. Ce poème est d'une beauté calme, rigide. Composé presque entièrement de sonneis réguliers unis entre eux par l'idée toujours nette et suivie, il atteste une persévérance et une force de travail étonnantes. Nous ne relèverons pas les inégalités et les obscurités qui se rencontrent dans un certain nonabre de vers : les qualités hautes et viriles do l'ensemble ne permettent point de s'arrêter sur ces défauts de détail.

1 Lire la belle étude de M. E. Caro, dans la Revue des Deux-Mondes, 1" octobre 1878. Voir aussi le rapport lu par M. Camille Doucet, dans la séance du 6 août 1877.

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Si l'on cherche dans les œuvres mulliples de M. Sully-Prudhommo quelles ont été les sources de ses inspirations, on en trouve trois principales : l'amour, la passiun de la philosophie et une curiosité ardenîe pour les sciences, très incpruplètement servie par ses études, mais vivement excitée dès sa première jeunesse. Dans ses poésies, légères ou sérieuses, un même senliment se reproduit toujours également : la sincérité. Encore a-t-il souvent pri^ garde que cette sincérilé ne blessât aucune croyanc.', aucune susceptibilité. « Je voudrais, dit-il dans s.; dédicace à Léon Bcrnard-Derosne, que cette liberté fût discrète et n'oiïensât aucune foi ; mais le doute est violent comme toute angoisS'', et la conviction n'est pas souple. »

Dans les pièces sentimentales, ses accents sont émus et pénétranls ; ses vers sont l'expansion touchante de sa vie intérieure. Sa mélancolie, qui revêt parfois des apparences maladives, est réelle ; l'écrivain exprime tout ce qu'a ressenti l'humme. En nous parlant de ses sensations, ce sont souvent les nôtres qu'il retrace ; et ses illusions et ses tristesses sont bien des fois celles de l'humanité tout entière.

En amour, il s'est attaché à peindre, non la passion viulente où le tempérament a le plus de part, mais les sentiments que peuvent inspirer, dès l'adulescence, à un jeune homme d'une famille honnête, des jeunes tilles de son monde. Si dans ses derniers recueils il se révèle une passion moins naïve et plus mûre, l'origine semble n'en être pas dilférente; le poète paraît avoir ressenti avec plus d'intensité, avec plus de conscience encure, mais non avec plus de sérieux et moins d'illusion. Sa répugnance conlre le liberlinage et les liassions mauvaises s'est expriaiée souvent par des pensucs nobles et énergiques, rendues quelquefois peut-être avec une franchise de parole trOj^i accentuée.

Il doit à son goût pour la philosophie, c'est-à-dire pour la recherche des causes les plus lointaines, une grande habitude d'analyse, qu'il a pu appliquer à ses propres senlimenls. il en est résulté un avantage, qui est la reproduction tidèle de ses impressions, et un inconvénient, qui est la tendance à la subtilité. Ce poète des nuances délicates du senliment, ce poète qui a creusé des filons peu connus du sentiment et de la passion, a un domaine qui confine beaucoup à Ji psychologie, et quelquefois il tombe presque dans l'aridité de la psychologie. Son habitude d'analyse lu conduit à la profjudeur, mais au yvix de la clarté. 11 doit aussi à ses études scientifiques le talent de préciser dans un style sobre, clair et fort, et de légitimer par la raison tout ce qu'il affirme; mais cette disposition d'esprit rend parfois ses compositions trop nues et trop sèches. Ainsi donc chacun de ses avantages poétiques a son revers, et un défaut est souvent chez lui le produit de l'excès d'une qualité.

M. Suliy-Prudhomme est généralement classé par les critiques parmi les Parnassiens. Il n'y a de litre que sa collaboration au Parnasse contemijomin ; en réalité il n'appartient à cette école ni par les sujets

qu'il traite, ni par la facture du vers. Jamais il ne s'écarte du rythme classique ; il ne pratique ni le rejet, ni la césure anormale, ni surtout la suppression de l'hémistiche. Mais la grande habileté de ses confrères du Parnasse dans l'aride rimer l'a rendu scrupuleux pour le choix des rimes; sans leur exemple, son vers eût été beaucoup plus négligé, ses épithètes moins sévèrement choisies.

Quel est son idéal ? Rien pour lui n'est poétique si le cœur n'en éprouve une émotion réelle ; la poésie pour lui est la participation du cœur à toute la vie, à l'exercice de toutes les f.icullés. Ses derniers poèmes laissent clairement préjuger que son but suprême serait de faire retentir dans le cœur l'œuvre des plus hautes facultés, et c'est pourquoi (ouïes les découvertes de la science, toutes les spéculations de la philosophie, produisant dans son âme une impression vraie, lui ont semblé et lui sembleront poéliques. Mais trouver à ces hautes et abstraites pensées une expression poétique est une rude lâche ; car le vocab jlaire de ces découvertes et de ces spéculations n'est pas concret et imagé, c'est du grec sans vie. Le progrès intellectuel moderne et la langue ne sont pas en harmonie ; les ressources de l'un sont dépassées par les exigences de l'autre ; et comme la poésie ne peut naître que de la conformité de l'expression avec la pensée, ne doit-on pas craindre qu'il ne désespère de réaliser un jour le poème qu'il a certainement rêvé ? Le public, attentif seulement aux résultats, indifférent aux tentatives, l'encouragera-t-il à persévérer dans cette entreprise énergique et féconde V La critique sérieuse doit l'y exciter. Deux alternatives se présentent à M. Sully-Prudhomme : ou revenir à la poésie sentimentale, ce qui serait descendre ; ou continuer ses recherches patientes et laborieuses, reconnaître l'inanité des sciences que n'éclaire point un principe supérieur, et s'élancer enfin, vainqueur de ses incertitudes, vers les régions de la haute poésie. S'il dédaigne les banalités du sentimentalisme et dirige toute la force de ses facultés vers les pensées profondes, nul doute qu'il ne devienne un poète vraiment grand.

DEROULEDE (Paul)

Uq grand senliment, le patriotisme, a fait de M. Paul Déroulède un vrai poète, il n'appartient point à la race de ces nombreux ciseleurs de vers épris de la forme ; il nous apparaît, au contraire, comme un guerrier des temps anciens, co;nme un de ces bardes gaulois qui allaient à l'ennemi l'épée haute, en entonnant leur chant de guerre. Lui-môme prend soin de nous en avertir, il n'écrit pas pour les dilettanli :

« Et mes vers ne vont pas, comme un jouet qu'on brise, Des mains des esprits forts ;iux mains des beaux esprits. Non, non, tous ces récits pleins de deuil et de larmes, Moins écrits que pensés, moins pensés que vécus. S'en vont toujours tout droit, marchant toujours en armes De ceux qui sont conquis à ceux qui sont vaincus. »

M. Déroulède est en effet un homme de foi; ses paroles sont le commentaire de sa vie; le secret de son talent vigoureux et si plein de sève est dans l'ardeur môme et la sincérité de ses convictions. Ces chants de guerre, il a le droit de les faire entendre, car s'il proche aujourd'hui la revanche, à l'heure du péril il combattait vaillamment au premier rang.

A trente ans, Paul Déroulède a déjï une glorieuse biographie. Au premier bruit de déroute et d'invasion, il partit pour l'armée, emmenant avec lui son jeune frère âgé stiulemont de dix-huit ans. Au combat de Beaumont, l'adolescetil est blessé. Son aîné le prend dans ses bras, l'emporte hors du champ de bataille, puis il le laisse seul adossé à un arbre et revient se b ittre.

Fait prisonnier quelque temps après, P. Déroulède parvint à s'échapper d'Allemagne et rejoignit les armées de province; la guerre de province finie, il prit part au siège de Paris. Il a été décoré et nommé officier sur le champ de bataille. Un tel passé devait lui inspirer ces vers à l'adresse des vains parleurs, des « faiseurs de pamphlets et chercheurs de doctrines » .

( C'est vous, les impuissants, qui nous avez détruits ! C'est voire espi-it qui vient crier sur nos ruines : « Ne sois d'aucun devoir, tu n'es d'aucun pays I » Ah 1 la fraternité des peuples vous enchante ? Eh bien ! l'heure est propice à vos enivrements, Votre chanson est belle et vaut bien qu'on la chante. Regardez-les passer vos frères allemands !

320 LDS i OÉTES DU DlX-xNEUYlÈME SIÈCLE.

Oui, vous avez raison, c'est hideux le carn.ige ;

Oui, le progrès blessé recule et se débat,

Notre siècle en fureur retourne au moyen âge.

Mais saclioiis donc nous battre au moins, puisqu'on se bat. »

Dans le Sergent, il exprime la mCme idée d'une (açoii énergique cl pitloresque par la bouche de son héros :

« Qu'on donne à ça le nom qu'on voudra, peu m'importe l

Amour de la patrie ou culte du drapeau,

t;e qui rend l'homme fort est chose vraiment forte.

C'est très-joli, la paix !... la guerre, c'est très-beau.

Aussi, vois-tu, petit, je ris quand j'entends dire :

La guerre est un fléau, la guerre est une horreur I

La bataille est l'instinct des brutes en délire

La brute, c'est le lâche ; et l'instinct, c'est la peur I »

D'après ces courtes citations on peut déjà se faire une idée de ce que sont les vers de Paul i éroulède. Le patriotisme seul les inspire et les soutient. Malgré bien des impurreclions de l'orme leur irrésistible élan émeut, entraine, éleclrise. Certaities strophes doivent produire sur les soldats l'effet de la musique militaire et de l'odeur delà poudre.

Voici une marche qui pourrait devenir notre hymne de guerre, à défaut de la Marseillaise si souvent mal comprise et profanée :

Les gars, en avant !

Le tambour but, le clairon sonne; Qui reste en arrière ?... Personne 1 C'est un peuple qui se défend.

En avant !

Gronde, canon ; crache, mitraille !

Fiers bticberons de la bataille, Uuvrez-nous un chemin sanglant.

En avant!

Le chemin est fait : qu'on y passe !

Qu'on les écrase, qu'on les chasse !

Qu'on soit libre au soleil levant !

En avant !

Allons! les gars au cœur robuste.

Avançons vite et visons juste, La France est là qui nous attend.

En avant !

DEROULEDE. 321

Leur nombre est grand dans cette plaine : Esl-il plus grand que noire haine ?

Nous le saurons en arrivant.

En avant 1

Leurs canons nous fauchent ? Qu'importe ! Si leur artillerie est forte, Nous le saurons en l'enlevant.

En avant !

Où nous courons ? oii l'on nous mène I Et si la victoire est prochaine, Nous le saurons en la trouvant.

En avant !

En avant ! tant pis pour qui lom be.

Li mort n'est rien, vive la tombe, Quand le pays en sort vivant 1 En avant 1

On peut rapprocher de celle marche la pièce intilulée :

A la baïonnette.

Leur batterie était installée à mi-côle, Au milieu d'un grand champ, près d'un bouquet de bois. « Enfants, ces canons-là nous gênent, qu'on lesôte I » Dit le chef. — Et déjà, sautant dans l'herbe haute, Les zouaves partaient comme de gais chamois.

« Défense de tirer, vous savez, camarade,

C'est à la baïonnette, et ça se mange à part ! »

Une salve d'obus acheva la tirade.

« Yentre à terre, faisons honneur à l'ambassade ! »

La mort choisit les siens, et la troupe repart.

Dans ses deux volumes dû Chants du soldat, M. Paul Dérouîède se maintient, sans effort et sans emphase, à ce degré d'enlhousiusme. « Sa poésie, dil M. de Pontmarlin, est prise dans les entrailles mômes des sujets qu'elle traite: elle en a les ardeurs, les fiertés les tristesses viriles, l'humeur guerrière, le palriotisme invincible. Elle reste militante quand le pays ne se bat plus ; elle est l'intrépide sentinelle des lendemains de la défaite. On la voit se tenir debout au miUeu de tout ce qui tombe, et, si elle se baisse un moment, c'est Poètes du xix" siècle. — II 21

pour ramasser les tronçons de celte épée dont on peut dire que les morceaux en sont bons. C'esl une poésie toute d'action, conçue dans la douleur, née dans l'orage, familiarisée dès le berceau avec l'odeur de la poudre, le sifflement des obus et le bruit du canon, ayant eu pour langes les lambeaux d'un drapeau troué déballes ouïe linceul d'un mobile mort en criant : « Vive la France ! »

Les hymnes patriotiques sont entremûlés de récils qui tous ont pour sujet un acte héroïque raconté avec ce mélange d'enthousiasme et de simplicité, particulière Paul Déroulède, qui remue jusqu'au fond de l'âme. V Arrière- Garde, Chasseurs àpied,le Turco, Bazeilles, font penser aux chansons de gestes et à certains épisodes de l'épopée napoléonienne. Citons comme exemple de celle similitude un fragment de l'Arrière- Garde :

« C'était après un jour de lutte et de défaite. »

Les soldats, défaillants, harassés de fatigue et tourmentés par la faim, se sont réfugiés dans un bois et se reposent étendus sur la neige autour des feux de bivouac. Les Prussiens, voyant celle armée incapable de se défendre, tombent sur elle à l'improviste :

« Ah 1 trahison I » Ce fui le cri de la déroute.

Mais un vieil officier — un Fiançais celui-là —

Rallia les fuyards au milieu de la route,

Fit éteindre les feux sous la neige, et resta.

Alors, sous le ciel noir et sur la terre sombre,

La lutte commença, — lutte d'agonisant I

Les fusils jetaient seuls leurs éclairs dans cette ombre,

Et les branches du bois sifflaient en se brisant.

De longs cris dominaient la mêlée incertaine :

«Kônig und Vaterland 1 » chantaient les Prussiens,

« Pour la France I » avait dit notre vieux capitaine.

Et, répétant ces mots d'espérance et de haine.

Chacun dans cette nuit reconnaissait les siens.

Au milieu d'un de ces silences pleins d'alarmes. Comme il en est pendant qu'on recharge les armes Et que les combattants, par un commun accord Suspendant le combat, laissent souffler la Mort, Un éclair traversa la broussaille voisine. Le capitaine mit la main sur sa poitrine : « Au cœur 1 » murmura-t-il déjà mort à demi; Mais avant de tomber, plantant son sabre en terre : « C'est ici, mes enfants, que je veux qu'on m'enterre. Honte à qui laisserait mon corps à l'ennemi 1 »

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