‹ Histoire de la littérature française (volume 4)Chapitre 55 sur 110 · DÉROULÉ DE · texte numérisé non relu

DÉROULÉ DE

Il tomba, vomissant le sang à pleine bouche.

Et, comme si son âme eût passé dans les cœurs, Tous ces hommes, saisis d'un courage farouche, Se ruèrent hurlant au milieu des vainqueurs.

Nous avons eu parfois de ces courtes revanches I Et lorsque le soleil apparut dans les branches, Comme un masque de pourpre à travers des barreaux, Tout s'était apaisé dans la forêt meurtrie, La tombe se creusait au sol de la patrie.

Et les martyrs avaient dispersé les bourreaux.

L' avant-dernier vers, dans lequel se résume tout le drame : « La tombe se creusait au sol de la patrie »

n'est-il pas de ceux qui font frissonner et pleurer ? Corneille et Victor Hugo ne se sont pas élevés plus haut dans le sublime. Le vers qui termine Bazeilles est du mâme genre, mais il faut le lire à la fin de ce morceau d'une si mâle et si sombre beauté.

Un autre récit, le Sergent, est un poème émouvant, plein de verve et d'entrain, mouillé de vraies larmes patriotiques, où les saillies se croisent avec les balles, où des héros ignorants disent des choses admirables en mauvais français et savent mourir, s'ils ne savent pas lire.

Il est difficile, devant de telles beautés, de s'arrêter aux détails de la forme ; nous le ferons cependant, parce que nous voudrions qu'un talent comme celui de M. Paul Déroulède alteigaît à toute la perfection dont il est susceptible.

Dans la plupart des pièces qui composent les Chants du soldat, l'incorrection du style est fréquente, surtout dans les pièces narratives ; la phrase poétique est parfois embarrassée, on sent qu'elle s'est pliée péniblement au rythme et à la rime. Othoniel, pièce Irop imitée de la Légmde des siècles, offre, malgré l'élévation des idées, plusieurs exemples de ces tours difficiles et embrouillés.

M. Déroulède rachète, il est vrai, ces légères fautes par des qualités naturelles de versification très remarquables. Il a un rythme particulier, bien à lui, parfaitement en rapport avec les idées qu'il exprime ; les chevilles lui sont inconnues et les épithètes inutiles ne viennent pas alourdir son vers.

L'expression procède directement de la pensée et participe de son énergie. Sans chercher à imiter Corneille, M. Déroulède a parfois des

vers cornéliens, comme dans ces strophes qu'il adresse à l'auteur des Horaces et du Cid :

« Plus d'un l'a beaucoup dit que l'on n'écoutait guère : Avant d'être abattu, ce peuple est abaissé; Il méconnaît la gloire, il désapprend la guerre... Hélas ! nous étions un contre trois ! — je le sais,

Mais nous ne croyions plus au cri du vieil Horace,

Mais s'il fut des vaillants qui l'ont osé jeter,

Un groupe de héros n'en refait pas la race,

Et c'est un pauvre peuple où l'on doit les compter. »

Certes, l'auteur des Chants du soldat constate en le déplorant l'amollissement des âmes qui a préparé la défaite, mais il s'élève plus vivement encore contre les blasphémateurs de la patrie ; et dans Vive la France il flétrit énergiquement les mauvais citoyens qui insultent l'armée et dénigrent leur propre pays.

Si le poète-soldat parle des fautes commises, c'est toujours avec l'espoir de la régénération, et s'il rappelle les défaites, c'est pour exciter à la revanche. Il renvoie d'ailleurs à chacun la part de responsabilité qui lui revient, et s'il blâme les 61s de s'être laissé trop facilement retenir par leurs mères, il blâme également les mères qui ont détourné les fils de leur devoir : lui-même a le droit de rendre un hommage public à sa mère, dont le courage ne s'est pas démenti au moment de la sépara'.ion.

La pièce qui ouvre et celle qui clôt le volume des Nouveaux Chants sont consacrées à celte pensée : le rôle des femmes aux heures de crise. La dernière est le digne épilogue des Chants du soldat.

« Femme, si l'être en qui lu mets ton espérance Ne met son espérance et sun bonheur qu'en toi ; Si, Français, il peut vivre étranger à la France, Ne connaissant partout que ton amour pour loi; Si, sans le croire indigne et sans se croire infâme. Quand tout son pays s'arme, il n'accourt pas s'armer;

0 femme, ta tendresse a déformé cette âme : S'il ne sait pas mourir, tu ne sais pas aimer 1

Mère, si Ion enfant grandit sans être un homme.

S'il marche efféminé vers son devoir viril ;

Si, d'un instinct pratique et d'un sang économe,

Sa chair épouvantée a l'horreur du péril;

Si, quand viendra le jour que notre honneur réclame,

Il n'est pas là, soldat, marchant sans maugréer:

O mère, ta tendresse a mal formé cette âme : S'il ne sait pas mourir, tu n'as pas su créer. »

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