‹ Histoire de la littérature française (volume 4)Chapitre 56 sur 110 · DEROULÈDE · texte numérisé non relu

DEROULÈDE

La patrie, toujours la pairie, M. Déroulède n'a pas d'autre passion ni d'autre pensée. Il ne se laisse détourner de cet unique but par aucune des fadeurs qui ont cours dans la poésie contemporaine. Quand il descend des hauteurs épiques, il sait se montrer poète aimable et spirituel : A Va Belgique est un petit chef-d'œuvre de grâce et de délicatesse exquise ; Enthousiasme et De profuncUs sont de charmants modèles de plaisanterie de bon aloi et de fines satires. Ces trois morceaux sont encore inspirés par l'idée patriotique la plus pure.

Les Chants du soldat ont reçu du public l'accueil enthousiaste qu'ils méritaient, et la popularité qu'ils ont si vite conquise est pour nous une excellente preuve que le goût français n'est pas complètement dépravé par cette autre poésie vide de sentiments et de croyances dont le brillant de la forme ne parvient pas à déguiser l'inanité.

COPPÉE (François)

La diversité des compositions de M. François Coppée pouvait laisser quelque doute sur les véritables tendances de son talent. Su dernière publication, les Récits et les Élégies {i8l8i\\e classent définitivement parmi les poc-tes lyriques.

M. Coppée est, de tous les Parnassiens, le seul qui soit véritablement populaire. Doit-il uniquement ce privilt'ge à la supériorité de son mérite? L'auteur des Humbles jouil d'une estime plus générale pour le ton simple et familier de ses vers, essentiellement conforme au goût et aux sentiments de la foule.

Son tout petit volume : Poèmes modernes, renferme de charmantes et saisissantes poé-ies, tels qu'Angélus et la Bénédiction. La première pièce est un modèle d'exquise sensibilité. La seconde offre un épisode dramatique, sombre comme un cri d'angoisse, rapide comme un éclat de foudre.

Angélus est un des récits les plus touchants que nous connaissions. Deux vieillards, deux amis, le cure' et le fossoyeur d'un village, causent gravement près de l'âtre enfumé. « Pourquoi notre cœur, étant si pur, est-il si triste ? » se demandent-ils avec un douloureux étonnement. — Leur cœur éprouve la tristesse de Tisolement.

Mais l'heure est venue de sonner l'Angélus. Les deux vieillards vont accomplir ce pieux office. A leur retour ils sont frappés d'un spectacle inattendu. Sur les marches de l'église gît un petit garçon abandonné. Dieu leur donnait cet être faible à aimer et à secourir; il leur envoyait la joie dans un sourire de ce nouveau-né. « Que cet enfant, dit le prêtre d'une voix émue et solennelle,

. . . Que cet enfant donné par un miracle,

Bonheur que nos vieux jours n'auraient jamais rêvé,

Porte le nom de l'heure où nous l'avons trouvé :

Qu'il s'appelle Angélus, c'est un nom de prière.

Mon Angélus, je vous baptise au nom du Père,

Du Fils et de l'Esprit !

— Amen, dit le soldat. »

Et les vieillards emportent l'enfant au presbytère.

Le dialogue du curé et du fossoyeur, leur attitude à la fois joyeuse et embarrassée autour du grand lit où le petit garçon dort d'un paisible sommeil, et la scène charmante du réveil sont des pages attendrissantes, pleines de détails exquis :

1 Chez Lemerre.

« L'enfant qui s'éveilla do icement leur sourit. Alors, courbant le front, le bon curé le prit Dans S3S mains, que rendait fébriles son grand^âg?, Mais que la peur faisait trembler bien davantage. Et, se sentant le cœur plus inquiet encor Que le jour où, vôlu de la chasuble d'or, Et selon la promesse aux chrétiens garantie, Pour la première fois il consacra l'iiostie, Il \int s'asseoir auprès du feu qui pétillait ; Et cependant qu'avec lenteur il dépouillait L'enfant de ses haillons liés par des ficelles, S'étonnant de ne pas lui découvrir des ailes. Le fossoyeur, avec un air tout réjoui, Se tenait immobile et debout devant lui, L'encourageant des yeux et le regardant faire. Et cette heure leur fut exquise. L'atmosphère Était intime. A peine entendait-on le bruit Du vent et de la mer qui pleuraient dans la nuit. Le colza sec brûlait, clair, dans la clieminée ; Toute la vieille chambre était illuminée. La bouilloire chantait gaîment d'avant le feu, En laissant échapper son mince filet bleu ; Et le petit enfant, frôle espérance d'âme, Content de se sentir tout nu devant la flamme, Sur les genoux des deux vieillards extasiés, Serrait ses petits poings, frottait ses petits pieds, Et murmurait, le front ballant et l'œil atone, Son doux vagissement heureux et monotone. »

Les deux amis sont trio-nphants. Mais le no'iveau-né n'a pas de layelle. Chose grave! car la fortune du prêtre est bien modeste,, el prendre une ouvrière est impossible.

« Mais le soldat, fronçant le nez d'un air capable,

Prit les deux meilleurs d:aps dans l'armoire en noyer.

Et, s'armant de ciseaux, il se mit à tailltr

Des ronds et des carrés dans le vieux linge jaune.

Parfois il devenait rêveur, prenait une aune.

Se trompait, puis jetait ses ciseaux, plein d'effroi.

Comme un tailleur gâtant le bleu manteau d'un roi.

Le vieux prêtre, ignorant comme une vieille fille

Et stupéfait, le vit enfiler son aiguille,

Coudre longtemps, soufflant très fort à chaque point.

Puis enfin, d'un air grave, essayer sur son poing

Un tout petit bonnet d'enfant du premier âge.

Ce n'était pas parfait ; mais, sans perdre courage,

Le bonhomme, étouffant: quelquefois un juron.

Vite en tailla plusieurs sur le même patron.

Sans doute il essuyait bien souvent ses lunettes,

Les coutures n'étaient ni droites, ni bien nettes,

328 LES POÈTliS DU DIX-NEUVIÉME SIÈCLE.

Mais le vieil apprenti des choses du berceau Le soir eut terminé tout le petit trousseau. »

Objet d'un amour infatigable, entouré des soins les plus empressés, l'enfant reste thétif. Pourquoi le petit Angélus ne devient-il point rose et vigoureux? Il a sept ans, et déjà son front est sérieux. Les enfants de son âge ne l'uUirent point; il lit au lieu déjouer. Les vieux s'ingénient à deviner ses besoins et ses désirs, à épier ses moindres caprices ; mais quelque chose lui manque encore, il lui manque es caresses et le sourire d'une mûre.

[P^La langueur de l'enfant augmente de jour en jour sans que le prêtre et le soldat s'en aperçoivent. Un soir, ils faisaient des projets d'avenir piès du lit d'Angélus. L'enfant, qu'ils croyaient endormi, se soulève, leur répond d'abord avec gaieté, puis murmure quelques mots incohérenis, retombe sur sa couchette et ne parle plus. Les deux vieillards, terrifiés, sans larmes, échangent un regard douloureux en face du petit cadavre.

Et puis, les détails de la mort. Le prêtre et le fossoyeur remplissent leur tâche. — Il ne leur reste plus rien d'Angélus. Le poids de la solitude est retombé sur eux plus lourd qu'auparavant.

Tout ce petit poème d'Angélus fait éprouver une émotion tour à tour sereine et poignante.

Mais comment le poète a-t-il eu la malencontreuse idée de mêler à cette touchante élégie des dissertations philosophiques sur le célibat des prêtres? Comment surtout a-t-il commis l'inconséquence de placer ce qu'il croit être ses meilleurs arguments dans la bouche du curé? Jamais un vieux et saint prêtre n'a tenu semblables discours ; la vraisemblance est ici gravement blessée. Les deux vieillards eussent pu déplorer leur isolement et souhaiter la présence d'un enfant sans se livrera ces raisonnements inconvenants chez l'un et déplacés che? l'autre.

La Bénédiction est une page épique. Cette pièce d'un grand souffle poétique, pleine de \igueur et de coloris, ne peut être analysée. Il faut la lire, il faut se laisser emporter au mouvement rapide de celte terrible et étrange narralion. La gradation, du début à la fin, est fortement marquée, et l'on a ressenti des émotions très-diverses avant d'arriver à la catastrophe héroïque et sombre qui se dénoue au double bruit d'une détonation meurtrière et d'un éclat de rire impie.

Cette œuvre annonçait une grande puissance poétique : M. Coppée ne se tint pas à ces hautes inspirations et redescendit bientôt à la poésie populaire.

Il n'a pas su dans les Humbles, dont l'esprit rappelle les Pensées d'août de Sainte-Beuve, se garder de l'excès du réalisme. Nous citerons à ce sujet une observation très-juste d'un critique distingué : « Que la

réalité, dit Jules Levallois, soit le terrain sur lequel doit s'appuyer la poésie, qu'elle soit le point de départ nécessaire et indiqué, nul ne songe à le contester; mais où l'erreur commence, c'est lorsqu'on prétend modeler le vers sur cette réalité dans ce qu'elle a d'inBme, tandis qu'au contraire, sans dénaturer la réalité, il faut la transfigurer au moyen de la poéïie K » Lorsque M. François Coppée nous dépeint un épicier à qui des tourments de ménage font trouver désagréable l'odeur de la morue; lorsqu'il nous montre une mère mouchant sa petite fille, on ne peut s'empêcher de croire que ces choses-là ne sont pas du domaine de la poésie.

Mais à côté de ces détails vulgaires, se trouvent encore des pages attendrissantes. Ainsi, l'histoire simple et navrante, intitulée la Nourrice. Une pauvre villageoise est contrainte de quitter son propre enfant pour aller à Paris allaiter celui d'une autre; car les désordres de son mari ont fait entrer la misère dans sa demeure. Cet homme, qui spécule déjà sur le gain de sa femme, lui promet de se ranger et de prendre, en son absence, soin du petit délaissé. Quelques mois se sont passés; l'enfant parisien, malingre et chétif, est mort; la nourrice revient au pays, elle va retrouver son enfant dont les lettres de son mari lui ont toujours donné de bonnes nouvelles :

« La voilà cependant au bout de son voyage.

La nuit tombe. Tout est désert dans le village.

L'église au vieux portail dans la brume apparaît;

Et près de là, voici les houx du cabaret

D'où sort, vibrante et claire, une chanson bachique.

— Soudain la voyageuse a fait halte, tragique, Bouche béante et comme allant pousser un cri. Car cette voix, c'est bien celle de son mari ; Cette ombre profilée en noir sur ces fenêtres, C'est !a sienne. Il avait donc menti dans ses lettres. Il est toujours le même, elle avait bien raison.

Il boit, et le petit est seul à la maison.

Le cerveau traversé d'une affreuse lumièro,

Éperdue, elle court en hâte à sa chaumière.

La porte est entr'ouverte, elle entre. — Qu'il fait noir !

Du feu 1 bien vite. — Et la malheureuse put voir

Dans la chambre, à présent sordide et démeublée,

Le reste du repas de l'ivresse attablée,

Le jambon qu'il mangea, la bouteille qu'il but,

Et dans l'ombre, parnai les choses de rebut.

Sale, brisé, couvert de toiles d'araignée,

— Objet horrible aux yeux d'une mère indignée, Et qu'on avait jeté dans ce coin sans remord, — L'humble berceau d'osier du petit enfant mort.

Elle tomba. C'était la fin du sacrifice. 1 Correspondant, 10 novembre 1872.

Et depuis lors on voit, à Caen, dans un hospice,

Tenant fixes sur vous ses yeux secs et briîlants,

Une femme encor jeune avec des ciieveux blancs

Qui clierche de la main sa mamelle livide

Et balance toujours du pied un berceau vide. » ,

Gel épisole d'amour mitei-nal causs une grande émotion. On est seulement étonné que M. François Coppée ait refusé à la grande dame le sentiment qu'il comprend et dépeint si bien chez la paysanne. La femme du monde peut un instant méconnaître ses devoirs, en confiant son enfant à des mains mercenaires, en oubliant au milieu des plaisirs du bal que ce petit être souffre à la maison; mais il est impossible que, devant le spectacle de la mort, la nature ne se réveille brusquement et ne fasse explosion. Les larmes forcées, la douleur artificielle que le poète lui prête rendraient ce caractère odieux s'il n'était pas invraisemblable.

La pièce E/i province est plus conforme à la vérité. Cet épisode idéalement pur, éclos au chant des psaumes, dans une atmosphère imprégnée de prière et d'encens, ce roman chaste est en môme temps une peinture exacte de la province, de la province d'autrefois où s'écoulaient ces existences monotones et décolorées, faites de devoirs accomplis et de souffrances acceptées.

Dans les poèmes Avec un fils, Une femme seule, M. Coppée nous transporte de la vie de province en plein drame parisien.

Le premier, d'un réalisme poignant, décrit l'étiolement moral d'un jeune homme que la pauvreté et une naissance irrégulière condamnent à vivre sans espoir d'élévation, dans une condition vulgaire, effacée. Sombre histoire de désirs impuissants et de résignation découragée.

Le second est une peinture d'intérieur. Séparée de son mari, une femme jeune encore vit seule, exposée à foutes les séductions. Le poêle, s'intéressant fort à celte situation pénible, donne de généreux et sages conseils à quiconque voudrait en abuser :

« Jeune homme qui pourrais aimer la pauvre femme Et qui la trouveras quelque jour sur tes pas, Ne la regarde pas et ne lui parle pas. Ne te fais pas aimer, car ce serait infâme.

Je sais qu'elle succombe et qu'elle est sans défense. Qu'elle meurtrit son sein devant le crucifix, Qu'elle t'adorerait comme un dieu, comme un fils I Je sais que la victoire est certaine d'avance!

Oui, pour tel je suis sûr qu'elle sacrifierait

Son unique trésor, l'honneur pur et fidèle,

Et que tu voudrais vivre et mourir auprès d'elle.

— C'est bien. — Mais je suis siir aussi qu'elle en mourrait. »

Le poète a d'excellentes intentions. Mais est-il bien vrai que toutes les femmes séparées de leurs maris soient fragiles au point de se laisser

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prendre à l'amour du premier venu? M. Coppée ne sait pas toujours s'arrêter à la limite du vrai dans l'analyse des sentiments. Souvent il ne l'atteint point ou la dépasse.

Nous n'étendrons pas ce reproche à la Lettre d'un mobile breton. Tout est senti, tout est réel dans cette poésie, où, sous la rondeur militaire des phrases, se retrouvent tant d'émotion et de tendresse. Pas un cœur qui n'ait battu pendant la guerre, à la lecture de cette pièce si bien appropriée aux circonstances.

En parcourant le recueil varié des Humbles, il faut bien s'arrêter un instant sur la partie du livre intitulée Promenades et Intérieurs. Dans « ces médaillons de dix vers », l'auteur semble avoir eu pour objet de réduire sa pensée à l'extrême minimum et d'enfermer un tableau complet dans un cadre restreint jusqu'aux dernières limites de l'exiguïté. Ce sont là des peintures lilliputiennes. La forme en est charmante, la lumière vive et multicolore. C'est la perfection dans l'inflniment petit '. Le travail de M. Coppée est comparable à celui de « ces gens adroits » qui sculptent de petits paniers dans des noyaux de cerises et fabriquent des couteaux à plusieurs lames grands comme l'ongle. Ces objets ont leur utilité; ils servent à l'ornement des étagères.

On nous permettra de préférer les inspirations puissantes à ces délicieuses mais puériles miniatures. Dans la Bénédiction, le Lion de Belfort et quelques autres pièces, M. François Coppée avait montré qu'il pouvait aussi faire entendre les accents de la grande et mule poésie. Il a tenté de s'élever à ces hauteurs dans son dernier ouvrage.

Les Récits épiques (1878)* ne répondent pas tout à fait dans leur ensemble au titre qui leur est donné, mais plusieurs le justifient parfaitement. Nous en donnerons pour exemple le Pharaon.

Le roi d'Egypte, le divin Thoutmès quatre, est mort. Aménophis a pris possession du trône de son père. Il est dans son palais, assis,

M Coiffé du baiiiieau d'or où se tord la vipère, Le torse droit, les mains sur les cuisses, les yeux Perdus dans on ne sait quel rêve soucieux, Un morne et froid sourire à ses lèvres lippues. »

Les guerriers et les prêtres thébains lui rendent hommage ; le chef des hiérogrammates lui prédit les grandeurs de son règne :

« Salut, roi de Kémit I pharaon trois fois pur,

En qui sont la santé, la vigueur et la vie !

Parle, Ta volonté sainte sera servie.

C'est pour toi que les trois gardiens, Fré, Kuef et Fta,

Rendent le Nil fécond de la source au Delta,

Et pour toi que le sphinx et les cynocéphales

Lancent vers le soleil leurs clameurs triomphales ! :

1 Paul Stapfer.

* Chez Lemerre.

Ordonne, pharaon sublime ! Que veux-tu ? La récolte est à toi jusqu'au moindre fétu; Dicte un ordre, et ce peuple immense, tu l'affames. A toi l'Egypte ! à toi les hommes et les femmes, Et les produits du sol et tous les animaux 1

O pharaon, tout est à toi dans les vingt nomes, Le soldat casqué d'or, le prêtre circoncis, Le scribe, l'artisan à son travail assis. Ceux de tous les métiers et de toutes les castes; Et jamais tes désirs ne seront assez vastes. Parle, ordonne, commande; et nous obéirons. » Il dit ; et tous sont là, muets, courbant leurs fronts. Mais, se sentant le cœur plein d'un dégoût immense, Et s'étant demandé comme il sied que commence Ce règne qu'on lui peint si prospère et si beau, Le jeune roi répond :

Bâtissez mon tombeau. »

Un grand nombre de pièces sont terminées ainsi par un trait imprévu et saisissant.

Ces récits en général n'ont pas le vers solennel, l'allure forte et majestueuse que garde l'épopée à l'état fragmentaire ; on y retrouve plutôt le Ion simple, familier de la légende naïve. VHirondelle de m

Bouddha fait sourire. Mais le mérile particulier de ces poésies est d'être "

toujours intéressantes. Parmi les pièces qui attachent et émeuvent le plus nous signalerons le Naufragé.

Les Élégies renferment de très gracieux délails ; mais un certain nombre de ces compositions ont l'exagération de la délicatesse, ce qui les rend d'une mignardise toute parnassienne. Ce reproche s'adresse en particulier à la pièce suivante :

Pitié des choses.

La douleur aiguise les sens ;

— Hélas ! ma mignonne est partie ! -

Et dans la nature je sens

Une secrète sympathie.

Je sens que les nids querelleurs Par égard pour moi se contiaignenl, Que je fais de la peine aux fleurs, Et que les étoiles me plaignent.

La fauvette semble en eflet De son chant joyeux avoir honte, Le lis sait le mal qu'il me fait, Et l'étoile aussi s'en rend compte.

En eux j'entends, respire et vois La chère absente, et je regrette Ses yeux, son haleine et sa voix Qui sont astres, lis et fauvette.

En regard de cette pièce un peu fade, nous signalerons une poésie du môme genre d'inspiration, que l'auteur a su rendre d'une originalité ravissante :

L'Écho.

J'ai crié dans la solitude :

« Mon chagrin sera-t-il moins rude,

Un jour, quand je dirai son nom ? »

Et l'écho m'a répondu : « Non. »

« Comment vivrai-je, en la détresse Qui m'enveloppe et qui m'oppresse, Comme fait au mort son linceul ? »

Et l'écho m'a répondu : « Seul ! »

« Grâce 1 le sort est trop sévère 1 Mon cœur se révolte ! Que faire Pour en élouITer les rumeurs? »

Et l'écho m'a répondu : « Meurs ! »

Le recueil est terminé par de délicieux tableaux intitulés : Jeunes filles.

Si nous voulions examiner sévèrement dans le détail le style des Récits et Élégies, nous aurions à faire bien des critiques; nous pourrions relever de mauvais néologismes, comme dans ces vers :

«Mes rêves d'art intime et de modernité '. « «... Et souvent d'un oir inconfcrtable Se penchant de côté pour tailler son fusain 2. »

Nous pourrions faire remarquer quelques platitudes d'expression, comme dans ces vers de la Veillée :

« C'est bien là son blason aussi fameux qu'ancien 3. »

Un livre tout intime, Ze Cahier rouge'', écrit sans unité décomposition, formé de vers de jeunesse, de stances négligemment jetées et d'es-

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quisses minutieusement tracées, renferme des strophes patriotiques d'un accent viril et convaincu, des fantaisies charmantes, tel que le Printemps, des pièces d'une émotion douce et sincère.

Malgré des incorrections, malgré quelques excès de réalisme, M. Goppée doit être regardé comme un des meilleurs et des plus aimables poètes du temps.

SEGALAS (M"'^ Anaïs)

— Née en 1SI4 —

M™« Anaïs Ségalas est l'auteur de différents recueils poétiques, dont elle publia le premier à l'âge de dix-sept ans, et de quelques pièces jouées à l'Odéon ou au Vaudeville.

Son œuvre la plus originale et la plus connue porte ce titre charmant : les Enfantines.

« Oh ! ce sont d'humbles chants ! mais à l'enfant candide

Ils font connaître un Dieu puissant; Ils n'ont qu'un vol d'un jour, mais dans ce vol rapide

Ils montrent le ciel en passant ; Ils ne renferment point des orages terribles,

Mais ils sont pleins d'un chaste feu ; Ce sont des grains d'encens, parfums imperceptibles,

Mais que je brûle devant Dieu. »

Ce volume fut le premier exemple d'un livre consacré entièrement à l'enfant, le prenant au berceau, grandissant avec lui, puis élevant sa jeune intelligence jusqu'aux idées morales et religieuses. On y rencontre bien quelques images dont la naïveté fait sourire, quelques détails doux seulement au cœur des mères, mais ce sont les sentiments les plus louchants et les plus élevés qui ont fait éclore ces poésies tendres et gracieuses, les Fées, le Fil de la Vierge et le feu follet, le Petit Mousse, les Enfants envolés surtout, où nous lisons ces consolantes paroles, adressées à celles qui pleurent leurs petits anges disparus :

« Vos colombes à peine ont passé sur nos branches ; Dieu dans le paradis les place à son côté ; Car elles ont gardé leur duvet argenté, Leur candeur, et là-haut elles ont rapporté Toutes leurs plumes blanches.

Dans des berceaux d'azur vos enfants sont posés; Ils n'ont plus votre amour; mais la Vierge, ô merveille ! La Vierge, reine et mère, est près d'eux et les veille : Reine, elle a pour leurs fronts l'auréole vermeille ; Mère, elle a des baisers.

Oli I vous les reverrez ! rien n'est fixe et réel Sur terre ; nos bonheurs ont des ailes légères ! Tout s'enfuit, nos enfants et nos belles cliimères. Rien ne se perd pourtant, séchez vos pleurs, ô mères 1 Tout se retrouve au ciel. »

Ces vers, qui expriment avec tant de pureté les plus belles espérances, nous ont fait donner une place parmi les étoiles poétiques à ces étincelles du foyer, les Enfantines.

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