MANUEL
qu'aux mains des écrivains puissants cette poésie nouvelle saura rencontrer de vives images et des émotions poignantes, d'énergiques contrastes d'ombre et de lumière et de sévères enseignements.
M. Manuel a réuni, dans un volume intitulé Pendant la guerre, quelques pièces touchantes publiées séparément en 1870 et 187i. A ces diverses œuvres, il ajoint deux compositions dramatiques, les Ouvriers et Pour les blessés, qui eurent aux Français un très vif succès.
SIEFERT (M"' LouisÀ Pêne-)
Une déception d'amour dicta les premiers vers de M''* Louisa Siefert.
Le délaissement l'avait faite poète. En 1868, parurent les Rayons perdus, élans passionnés d'une âme juvénile trompée dans ses premières et légitimes espérances. Les plaintes de la fiancée trahie éclatent avec une force, une ardeur mêlées de naïveté virginale qui donnent au livre une originalité surprenante, imprévue. De là le succès rapide de ces effusions* lyriques, dont la franchise est la meilleure et la plus réelle qualité.
Le second ouvrage de Louisa SieîeTl,r Année républicaine, est ÎOTtné. comme le titre l'indique, de douze pièces. Victor Hugo, à qui le livre est dédié, voyait dans ce douzain de poèmes la rencontre des neuf Muses et des trois Grâces. « L'auteur a pris pour thème le calendrier de Rome, les mois sonores et poétiques de l'an républicain, assimilés cette fois aux saisons de l'âme humaine. C'est un recueil ingénieux, mais déparé de temps à autre par des défauts qui ne sont pas habituels à Louisa Siefert, l'obscurité, par exemple, des tons forcés, certaines discordances encore ^ »
Les Stoîques sont l'œuvre la plus remarquable de Louisa Siefert, comme sentiment et comme exécution. Quelques pièces rappellent l'éducation forte du poète dont la Bible, Homère, Eschyle, Epictète avaient dirigé le cœur, éclairé l'intelligence. Un certain nombre de vers sonténergiquement frappés. Mais on aurait tort d'exagérer l'importance, « la masculine dignité » de ces réminiscences stoïciennes. La virilité d'idées et d'expressions, que recherche surtout l'auteur, ne se soutient pas. L'ensemble du livre montre plutôt la mélancolie vague, inquiète delà femme, que l'imperturbable raison, la puissante tranquilUté du penseur. Quelques passages seulement, quelques vers disséminés sont d'une véritable grandeur. Ainsi, cette fin de pièce, où le poète exprime sa résignation philosophique et chrétienne :
« Si nous tombons jamais, ne tombons qu'à genoux, Et, pour nous relever avec plus d'héroïsme, Que le doux Évangile et l'âpre stoïcisme, Comme deux guides sûrs qui nous ont pris au seuil,
' Charles Asselineau. Préface des Rayons perdus, T édition.
M""* SIEFERT. 3i3
Nous soutiennent, tremblants, jusqu'à notre cercuei!, L'un portant le fer rouge et l'autre l'huile pure. Qu'ils viennent tour à tour panser notre blessure, Qu'ils nous parlent de foi, de pais et de pardon, Et Dieu fasse de nous ce qu'il jugera bon ! »
Les pièces qu'on a le plus de plaisir à lire en entier sont ; Lune d'avril, les Vieilles Gens, le Sacrifice d'Abraham, le Ciel est sombre, la Pierre d'attente, Au large !
Les Stûîques marquent un grand progrès, au point de vue de la forme, sur les Rayons perdus. On y rencontre cependant de nombreux exemples de tournures prosaïques et d'expressions incorrectes, défauts où Tauteur est le plus souvent tombé en reclierchant outre mesure la simplicité des termes :
a 0 vain retour ! peut-être alors on ne sera Plus du tout ce que l'on était >
. . . a La vieille disait, un instant amusée:
C'est donc pourquoi tu vietis tant près de moi, rusée >? ><
a Je m'en irais plus loin, dès l'aurore éveillée, Faire vibrer l'éclio dont le monde a besoin; Sans lui parler de moi plus jamms, y^iiv^]s soin De lui dire d'aimer et que la vie est douce *. »
« J'aime aux bois soleiUes la vapeur transparente '. »
Les Stoîques renferment quelques pièces élégiaques d'une émotion sincère.
Le dernier recueil de Louisa Siefert est intitulé : Saintes Colères, cri patriotique jeté pendant l'invasion de 1870. On a aussi de cet écrivain quelques pièces charmantes réunies sous le titre de Comédies romanesques (1872) : nous en avons parlé dans notre premier volume',
Morte à trente-deux ans , en pleine maturité de jeunesse et de talent, sur le seuil d'une vie souriante et fortunée, M'"'^ Louisa Siefert a laissé parmi les poètes un profond souvenir et de sympathiques regrets ®.
1 Départ.
- Les Vieilles Gens.
3 Au long des quais.
^ À ce qui n'est plus.
5 Voir t. I" des Poètes du XIX' siècle, p. 4S8.
5 Voir un article important de Jl. Emmanuel des Essarts dans la Vie littéraire, 8 novembre 1877. Lire aussi sur 11™^ Siefert l'article de M. André Theuriet, dans la Revue moderne, et la pièce de vers datée de Roya', 1" août 1875, qu'Emmanuel des Essarts adresse à l'auteur des Sloîques.
ESSARTS (Alfred-Sta.mslas Langlois des)
— Né en 1813 —
M.Alfred des Essarls a publié en 1847 un recueil de pièces narratives et lyriques : les Chants de la jeunesse (1847), suivi du Làre des pleurs^ et un roman en vers : la Comédie du monde {iSoO).
Ses Chants de la jeunesse présentent au début le Christianisme et l'Orient, composition hislorique que l'Académie fiançaise couronna en 1841. Ce poème est le mieux ver.-ifié du livre, celui où le style et la pensée se soutiennent avec le plus de force et d'intérêt. L'auteur y rappelle les longues luttes des chrétiens et des sectateurs de Mahomet, les grai:ds faits des croisades, les combats épiques sur le tombeau du Christ, et dans les temps modernes la victoire de Lépante, la campagne d'Egypte, et le réveil de la Grèce, sa délivrance à Navarin. S'appuyant sur ces souvenirs, il réclame une dernière croisade, celle de la civilisation et de la foi contre l'ignorance et le fanatisme. Née d'une inspiration très convaincue, écrite avec mesure et sobriété, cette œuvre renferme d'excellents passages. On rencontre au début cette heureuse figure :
« Le Xil, comme un coursier qui s'irrite du mors, Écume, se soulève.... »
Quelques vers ont une pureté toute classique :
« L'Orient convoqua ses hordes intrépides : Le fer borna l'élan des cavaliers rapides. Le noir Égyptien, l'Arabe frémissant Couvrirent de leurs corps les débris du croissant. Sion, ville de deuil, par ses larmes flétrie, Reprit sa harpe d'or aux saules d'As=.yrie,' Et trois fois dans les airs on dit que résonna, Lorsque les preux chantaient, l'écho de l'hosanua ! »
Le Monument de Molière, d'une interprétation moins facile et moins égale, offre d'heureuses pensées sur le grand poète et la comédie. Le récit intitulé : Vne journée de sainte Elisabeth, est particulièrement touchant. Enfin, les légendes féodales : leFénitent, les trois Fantômes, offrent, dans leurs sombres épisodes, le plus saisissant intérêt.
Le Livre des pleurs est tout entier consacré au regret d'une épouse aimée. Frappé dans ses plus chères affections, le poète interroge les mystères de la mort, et répand sa douleur et ses incertitudes