‹ Histoire de la littérature française (volume 4)Chapitre 61 sur 110 · DES ESSARTS · texte numérisé non relu

DES ESSARTS

en des vers profondément émus. Mais après les premières angoisses de l'isolement, son âme est ranimée par une pensée de foi et de résignation :

« Oh ! qu'il est bon 'de croire ! oU ! quel puissant dictame

La foi nous a donné pour les peines de l'àme I

Elle abrège le temps, elle endort les douleurs,

Sun invisible main vient essuyer nos pleurs ;

Elle fait retentir, au milieu du silence.

Cette voix des tombeaux qui parle d'espérance. . .

Et réjouit les cœurs parla mort désunis....

Mon Dieu, je crois en toi 1 mon Dieu, je te bénis I »

Les poésies de M. Alfred des Essarls montrent une grande noblesse de sentiments et des convictions profondément clirétiennes; mais, en général, on y voudrait voir plus de chaleur, plus de mouvement et d'animation. L'abus des inversions a souvent comprimé l'élan de la pensée. La forme n'est pas toujours à la hauteur de l'inspiration.

DES ESSARTS (Emmanuel)

Brillant élève de l'École normale supérieure, puis professeur distingué de lilLérature dans les Facultés de l'État, M. Emmanuel des Essarts avait traité avec beaucoup de délicatesse, dans les Poésies parisiennes (18G2), les sujets légers, les mille riens de la vie élégante et facile. Mais déjà dans ce recueil frivole quelques passages plus élevés laissaient voir son goût pour la poésie symbolique et son intérêt pour les hautes préoccupations de l'àme humaine. On sentait là des aspirations nouvelles, des pensées étrangères aux grâces mignardes, aux sentiments raffinés des Parnassiens. Le poète s'est affranchi d'une façon plus absolue de ces influences d'école dans un volume philosophique, les Élévations *.

Les Élévations se composent de trois parties : les Chercheurs d'idéal, Symboles et Tableaux, Excelsior. Dans la première édition, M. des Essarts avait placé en dehors de ces divisions un poème vraiment lyrique, intitulé : le Triomphe de Shakespeai'e, où trois Muses : l'Italie de la Renaissance, l'Angleterre du moyen âge et la France moderne, se disputent l'honneur de couronner le poète dont Ben Johnson a dit : « Il n'appartient pas à un siècle, mais au temps entier. »

Dans les Élévations, les sentiments les plus grands, et surtout l'amour conjugal le plus noble, les espérances les plus saintes, les pensées les plus élevées, sont expiùmés avec force et chaleur. Le Béve de Platon est éclairé des rayonnements purs de l'idéalisme. M. Emmanuel des Essarts a développé en vers brillants et chaleureux le passage de la République où le disciple de Socrate entrevoit à travers les siècles l'avènement de la religion du Christ :

« 0 vent mystérieux ! déjà tu te déchaînes; Sous ton souffle l'autel croule ainsi que la tour. Simulacres divins, tombez comme des chênes ; Prométhée, ô captif absous I brise tes chaînes : Une main vengeresse a tué le vautour; Et, pour guider nos fils vers les ères prochaines Où la nuit du passé fuira devant le jour, Lève-toi sur le monde, aurore de l'amour -. »

L'ode intitulée la Martyre est d'une facture magistrale. Quelques défauts de détail n'empêchent point que les Élévations ne soient un livre de belle et haute poésie.

* Auguste Robert, l'Instruction publique.

2 1859-65. Nouvelle édition revue et corrigée, 1875, Alphonse Lcmerre.

BEAUCHESNE (de;

M. de Beauchesne a dépeint dans son Livre des jeunes mères les soins que l'enfance réclame, du berceau à la première communion. Ce recueil est d'un mérite très mêlé. 11 était difficile, sur un tel sujet, de ne point tomber de la grâce à la puérilité. M. de Beauchesne n'a pas évité cet écueil. Joignant à des pensées délicates de nombreuses insignifiances, il a laissé dans son ouvrage trop de place aux petits détails, pas assez au sentiment. Les descriptions sont d'une minutie excessive. Gardant toujours le ton qui convient à ce genre d'inspirations, le poète a tracé des vers simples, faciles, mais il n'a pas su les rendre également intéressants. Le Livre des jeunes mères renferme quelques bons passages ; on voudrait les trouver moins disséminés. Citons, parmi les meilleures poésies : l'Ange gardien, les Hirondelles vont partir, l'Enfant au berceau.

M. de Beauchesne, en célébrant les joies de la famille, a voulu ramener au foyer domestique quelques-uns de ceux que le bruit de la place publique en écarte. Son livre n'a pas eu toute l'influença qu'il en pouvait attendre; mais on doit lui savoir gré de cette généreuse tentative.

GRENIER (Edouard)

(Né en 1810)

M. Ed. Grenier s'élève au vrai lyrisme dans quelques-uns de ses poèmes. La Mort du Juif errant est d'une inspiration grande et forte, que fait merveilleusement ressortir la simplicité calme du style. Dans Prûméthée délivré, en renouvelant l'essai de différents auteurs, en s'attachant à donner à ce sujet dramatique le dénoûment de la trilogie d'Eschyle, M. Grenier a su retrouver l'accent de la vraie poésie antique, pour développer des pensées et des sentiments chrétiens. Sèméia, que l'Académie française couronna en 1869, est une œuvre suave et attachante. Le début est d'une pureté, d'une harmonie délicieuse.

« Sur le monda endormi la nuit plane en silence.

Ainsi qu'une sultane à qui sied l'indolence,

Smyrne, nonchalamment couchée au bord des mers,

Entr'ouvre enfin son voile à la fraîcheur des airs ;

Et los vents parfumés de la molle lonie

Bercent son doux sommeil ou sa douce insomnie.

Au loin, tout bruit s'apaise en murmures discrets;

Le muezzin s'est tu sur les hauts minarets.

Et la lune, inondant le ciel de son jour pâle,

Aux coupoles d'étain jette un reflet d'opale;

Le vent tombe, et la mer vient mourir sur le bord.

Tout se tait, tout s'éteint, tout se calme et s'endort. »

Cette nuit calme, lumineuse est celle oii doit s'accomplir pour les Israélites une antique prophétie. Les Juifs d'Orient ont exposé une enfant de leur race, Séméia, vierge de quinze ans, chez qui la simplicité de cœur s'unit à la foi la plus vive, la plus ardente. Elle doit rappeler à Jéhovah, dans cette veillée suprême, qu'il doit donner à Israël un sauveur.

Elle est seule, son âme est plongée dans une rêverie profonde. Soudain elle interrompt sa prière ; elle parli; à Dieu de ses désirs et de ses espérances. Elle donne un libre cours à ses transports extatiques :

« Tout à coup elle voit la lune s'obscurcir.

Elle entend palpiter des ailes dans la nue ;

Sur le ciel glisse au loin une forme inconnue :

Frissonnante, éperdue, elle ferme les yeux :

« C'est lui, dit-elle, il vient! J'ai vu s'ouvrir les cieux. »

GRENIER. 3i9

Comme un arc qui se rompt sous la flèche lancée,

Son sein se brise au clioc de l'ardente pensée.

Une extase d'amour, de joie et de terreur

D'un foudroyant éclair lui traverse le cœur...

C'en est trop ! Dévoré par la flamme céleste,

Son corps frêle et charmant ne retient plus son âme,

Qui jusqu'au fond du ciel vers Dieu poursuit son vol.

Ce qui fut Séméia s'affaisse sur le sol,

Tombe, se brise, et meurt. Et ses sœurs les étoiles

La contemplent de loin couchée en ses longs voiles,

Tandis que sur son front, dans l'ombre de la nuit.

Un vol de cygnes blancs fend l'air, passe, et s'enfuit. »

Cette interprétation d'une croyance juive est animée d'un grand souffle de vie.

Le petit poème intitulé les Elkovans est d'une mélancolie douce et pénétrante. Le chant plaintif de ces oiseaux, leur vol sur les rives admirables du Bosphore, sont décrits en vers frais et mélodieux.

La dernière strophe exprime très heureusement les sentiments rêveurs dont l'àme du poète est pénétrée :

« Elkovans ! elkovans I que de fois, quand la brise

Ranimait à mes pieds le feu du narghilé,

N'ai-je pas écouté votre plainte indécise !

Sous l'éperon de fer du caïque effilé

La vague sanglotait comme un cœur qui se brise ;

La lune, triste et pâle, au bord du ciel bruni

Se levait, et mon cœur plongeait dans l'infini ' I »

Dans la Plage, on trouve une description brillante de plage italienne:

« Elle est au bord des mers, elle a revu la plage

Dont mes yeux ont gardé l'éblouissante image,

Et dont le souvenir me sera toujours cher.

0 golfe radieux, verte et tranquille mer!

Horizon où Carrare, en déchirures blanches,

Dresse ses flancs de marbre aux aspects d'avalanches I

Sous un soleil de feu bains joyeux et charmants,

Grotte où l'on dort si bien auprès des flots dormants !

Barque du vieux pêcheur au triangle de voiles,

Où l'on voguait sans fir. sous les yeux des étoiles !

Rives de Lerici, de Porto-Venere,

Où notre bande heureuse a tout un jour erré I

Lauriers-roses du bord, promenades fleuries.

Qui prêtiez, le matin, votre ombre aux causeries 1

Elle reverra tout -. »

1 Petits Poèmes.

« Ibid.

La suite ne se maintient pas àla môme élévation, et renferme dans un petit espace un assez grand nombre de fadeurs et de vers faibles.

Signalons encore un poème publié dans le Parnasse contemporain, Helvétia *, dont le style et la pensée sont nobles, et les images vives et originales, malgré quelques inégalités et quelques fautes de goût. II y a des accents d'enthousiasme et de reconnaissance patriotiques élevés et sincères dans les vers attendris que l'auteur adresse à la Suisse au nom de la France, dans les strophes éloquentes où il rappelle la bienveillante assistance de l'Helvélie pendant les désastres de la dernière guerre.

Les œuvres de M. Grenier sont souvent déparées par des négligences et des vers prosaïques. Le ton n'est pas toujours soutenu; le souffle manque parfois au poète au milieu de la route, et sa marche devient alors faible et languissante ; mais le dernier élan est d'ordinaire ferme et vigoureux.

1 Le Parnasse contemporain, p. 154 etsuiv.

JENNA (Marie)

— Née en 1835 —

M'^« Marie Renard, connue dans les lettres sous le nom de .Marie Jenna, mérite d'occuper une place parmi les femmes poètes de la dernière partie de ce siècle. La noblesse des inspirations, la grâce et l'harmonie du style, quelquefois même l'énergie distinguent ses Élévations poétiques et religieuses (1872, 2"= édition) et quelques pièces de ses Foèmes et souvenirs de voyage (1873). Le sentiment chrétien y domine, et les ardentes convictions de l'auteur s'affirment partout arec franchise et fermeté. Les pièces : A M. Renan, la Mère du missionnaire, Mort sans Dieu, la Mondaine au pied de l'autel unissent de la façon la plus heureuse la chaleur chrétienne et la mansuétude évangélique .

Les mêmes pensées de foi et d'amour se retrouvent dans Enfants et mères (1874). Le sentiment maternel, en ce recueil, est empreint de mélancolie profonde et de religieux héroïsme. Aux pauvres mères, la Mort d'un enfant, Une tombe. Plus d'enfants seraient d'une tristesse poignante, si le poète n'avait su tempérer l'austérité de la pensée par la grâce de l'expression. Différentes pièces descriptives, remarquables devérité et d'exactitude, révèlent un sentiment vif, sincère delà nature. Les compositions de M"* Marie Jenna ont reçu des suffrages très flatteurs ; d'éminents évoques les ont louées chaleureusement. Elles sont réellement dignes d'être recommandées comme une lecture saine et attachante. Quelques néghgences ou défauts de facture n'enlèvent rien au charme de cette poésie, douce comme une berceuse, pure comme un souffle d'enfant.

BOURGET (PatjlI

La plus importante production lyrique de M. Bourget* est généralement vague et incolore. On désirerait y voir plus d'élévation de pensée et de style, et moins de personnalité. L'auteur, en nous parlant constamment de ses amours, de sa mélancolie, de ses croyances, de ses ambitions, a rendu la lecture de son livre monotone, fatigante. Ses longs enthousiasmes pour la beauté physique amènent fatalement la lassitude et l'ennui. La Vie intérieure n'est pas ce que son titre semble annoncer, l'expression des plus hautes aspirations de l'âme. Les troubles de la pensée au contact des désirs matériels, voilà surtout ce que l'on y rencontre. M. Paul Bourget, dont le livre a reçu pour épigraphe un passage d'Henri Heine, ne nous paraît pas un philosophe bien profond. La pensée de Dieu n'apparaît dans ses vers que pour satisfaire aux exigences de la rime ou de l'inspiration.

« C'est l'iieure où, poursuivant mon rêve habituel, Je m'en vais, admirant sous la splendeur des choses Un Dieu tout à la fois invisible et réel *. »

En ce siècle où les Dieux sont tous éteints, j'estime Que l'artiste est un prêtre, et doit, pour rester tel, Dévouer tout son cœur à l'art, seul Dieu réel '. »

LaVie intérieure renferme quelques pièces animées et gracieuses : Sur la falaise, Aurore sur la mer, la Terrasse, A mi-voix, Très vieux vers. Nous citerons la première :

Sur la falaise.

Les papillons bleus, les papillons blancs, Sur les prés mouillés et les blés tremblants

Vont battant des ailes.

C'est sous le soleil un frémissement Qui fait s'incliner les fleurs doucement

Sur leurs tiges frêles.

• La Vie intérieure, chez Lemerre. ' Aurore parisienne.

> L'Ârf.

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