BOURGET
Contre les rochers, avec des sanglot?, En bas, l'Océan vient briser ses flots
Brodés d'étincelles.
Là-haut, sans souci des flots onduleux.
Les papillons blancs, les papillons bleus
Vont battant des ailes.
Un sentiment cher aux poètes, le souvenir, a parfois inspiré très heureusement M. Paul Bourget qui, pour exprimer les joies, les regrets du passé a trouvé des vers émus et attachants. On rencontre aussi, dans la Vie intérieure, d'assez nombreuses beautés de détail et quelques pensées originales; mais un certain nombre de bluettes gracieuses et de vers bien frappés ne suffisent pas à justifier les rêves de gloire dont le poète nous entretient en diverses pièces ; Remords dans Vavenir^ A la mémoire d'Adrien Juvigny, l'Art, Ambition, Byronisme. Ses poèmes de longue haleine manquent de force, de chaleur, de vraisemblance. Jeanne de Courtisais, cette histoire insensée de deux jeunes gens s' aimant en secret jusqu'à en mourir, et s'empoisonnant à l'insu l'un de l'autre, sans s'être jamais parlé de leur amour, est une inspiration de tous points détestable. Edel, œuvre toute récente, renferme des tableaux d'un réalisme repoussant.
M. Paul Bourget aie sentiment de l'harmonie, l'amour des paroles rythmées, mais il lui manque ce don suprême de la poésie : le goût, que sa grande jeunesse (il est né en 1852) lui permet encore d'acquérir.
Poètes DU XIX' SIÈCLE. — II. 23
FRANCE (Anatole)
— 'iXé en 1844 —
M. Anatole France a publié en 1873 les Poèmes dorés, et en 1877 les Noces corinthiennes '.
Le premier recueil est formé de descriptions, d'idylles et de légendes. Des pensées gracieuses et des vers pleins d'harmonie rendent très attachantes diverses pièces idylliques et descriptives, entre lesquelles la Mort d'une libellule est particulièrement remarquable. On voit en outre, dans cette partie du volume, des tableaux curieusement présentés, comme la Mort du singe.
Les légendes rappellent, par l'allure symétrique du vers, par le choix des sujets, et quelquefois aussi par une recherche trop, accusée de la singularité, la poésie de Leconte de Lisle, dont M.Anatole France nous paraît être un imitateur. Ses meilleures poésies en ce genre sont : la Fille de Caîn etHomeî. La première joint à l'éclat du style la force et la continuité d'inspiration ; la seconde, qui présente quelque analogie avec le livre de Judith, est d'une originalité d'expression très vive, à part quelques vers où l'emploi des images orientales est excessif.
Les autres poésies du recueil sont d'un mérite inégal. On y relève certains défauts de détail assez fréquemment répétés.
Les images ne sont pas toujours heureusement choisies :
« Narines qui gonflez vos ailes de colombe. » L'abus des épithètes fait parfois croire au remplissage :
« Théia ne s'orne plus...
Son front grondeur se perd sous une rouge nue ;
Des ruisseaux dévorants ouvrent ses mamelons.
Ainsi qu'une bacchante, elle est farouche et nue,
Et sur ses flancs intacts roulent des pampres blonds. »
Enfin, dans les Poèmes dorés, où doivent se rencontrer bien des vers de jeunesse, la pensée reste souvent incertaine et l'expression obscure.
D'après laFiancée de Corinthe, dont Gœthe avait pris la première pensée chez Phlégon le Trallien, historiographe de l'empereur Hadrianus, Anatole France écrivit, comme il nous l'apprend lui-même, le poème dialogué des lYoces corinthiennes. A l'aube du christianisme, au moment
1 Chea Lemerre.