‹ Histoire de la littérature française (volume 4)Chapitre 64 sur 110 · HERMAS · texte numérisé non relu

HERMAS

Hippias de Théra, fils de Lakôn, salut. Mon fils !.., »

Et son hôte lui fait part de sa joie en le revoyant :

« Marquons d'un caillou blanc ce jour h mon foyer * ! »

Mais le désir invincible brûle la poitrine d'Hippias :

« Hermas, il te souvient que, me tendant le sel, Dans l'antique foyer sous Zeus sacré qui brille, Père, tu m'as choisi pour époux à ta fille. »

Hermas ne l'a point oublié ; mais il craint qu'il ne se soit passé quelque chose de nouveau dans le cœur de son enfant. Bientôt son hôte l'apprendra. 11 l'engage à prendre auparavant quelque repos :

« Qu'un dieu regarde, enfant, ton cher sommeil, et l'orne D'heureux songes venus par la porte de corne ! »

Le jeune homme s'endort, et bientôt un rêve étrange vient répandre le trouble dans son âme. Daphné, ignorant la présence d'Hippias, est venue par une porte intérieure. Il l'entend, sa voix le réveille, il veut l'arrêter; mais elle ne le connaît plus, car sa mère, guérie d'une maladie terrible par l'intercession divine, l'a vouée, dans sa pieuse reconnaissance, au culte du Seigneur. Aucun homme ne dénouera sa ceinture de vierge. Hippias lui rappelle alors ses promesses et leur amour. La jeune fille va céder à l'entraînement de ses paroles enflammées, lorsque sa mère KaUista paraît et chasse Hippias de sa maison :

«... Je laverai la dalle Que toucha de son pied cet homme de scandale ! »

1 « Albo notanda lapillo. »

Mais Daphné le rejoint pendant la nuit. Elle veut voir une dernière fois l'homme qu'elle a aimé ; elle veut que la couche nuptiale devienne aussi sa couche funèbre. Et sous le pin noir et l'if mystérieux commence le festin d'hyménée. Cependant l'évoque Théognis les voit, et, comprenant l'amour qui les unit, dégage Daphné du vœu qui la lie aux autels. Il s'apprête à leur donner la bénédiction nuptiale, quand la jeune Grecque chancelle et tombe. Elle avait bu du poison dans la coupe commune.

On trouve dans ce poème un assez grand nombre de vers faibles et de constructions incorrectes ' ; mais il faut louer le lyrisme de l'œuvre en général, les images pleines de fraîcheur et de grâce qu'elle renferme, le parfum d'antiquité qu'elle exhale, enfin ses tableaux exquis du déclin des dieux et de la naissance du christianisme dans un coin de la Grèce.

Anatole France a joint aux Noces corinthiennes un poème, Leuconoé, dont les stances harmonieuses et colorées peignentles sentiments vagues, inquiets, d'une de ces courtisanes de l'Orient qui avaient apporté leurs désordres et leurs religions à Rome qu'elles remplirent bientôt de divinités étranges. Quelques-unes de ces femmes, rongées par une curiosité maladive, semblaient aspirer à un culte nouveau, à une foi plus attendrie. Telle Leuconoé pressentant le Roi des temps nouveaux.

' Celle-ci, par exemple :

t ... Le tourment nCest cher que tu me fai:. » (lr« partie.)

GLATIGNY (Albert)

L'amour physique fut la principale source des inspirations d'Albert Glatigny. Dédaigneux des élans sublimes de la pensée vers les sphères immatérielles, ce poèt.e, dans les Vignes folles et les Flèches cVor, n'a célébré que la forme, « la forme triomphante* ». Doué d'un esprit très brillant, il employa les forces précieuses de l'intelligence à l'exaltation des appétits grossiers du corps. Il négligea les horizons grandioses de l'infini pour admirer les « crinières blondes - «, les « crinières pareilles aux ardentes toisons ^ » , les « crinières rousses et parfumées '* )) ; il chanta les voluptés sans bornes et la course folle des passions bondissant comme des cavales effrénées ^.

Il avait pour idéal la beauté vivante et matérielle :

« L'idéal, c'est ta lèvre et ses joyeux carmins, Tes regards aveuglants qu'un soleil incendie ^ »

« J'appartiens à jamais au farouche idéal De la beauté physique t... »

C'est ainsi qu'en attendant

« Le jour si désiré de l'éternel néant ^, »

le jour où son être devait s'anéantir en toi, « Sainte matière ' 1 »

il consuma sa vie et son talent dans les étreintes de la luxure.

Quelques-unes de ses pièces, les Antres iiialsains, l'Idiote, excluent toute possibilité de citation. Ce cynisme paraît d'autant plus révoltant

1 Les Vignes folles, Aurora.

' Ibid., Confession. Les Flè:hei d'or, Cypris.

3 Les Vignes folles, Repos.

* Les Flèches d'or. Maquillage.

^ Les Vignes folies, la Course.

* Ibid., Aurora.

''Ibid., la Course.

« Ibid.

* Les Flèches d'or, l'Miote.

que l'auteur s'est ailleurs élevé contre les « refrains honteux ' >» de la Muse avilie, et qu'il n'a pas craint de dire :

a Toujours dans les choses banales,

J'ai gardé la pudeur des amours virginales *. »

« Païen comme un faune » , Albert Glatigny a eu quelques éclats de vive et franche gaieté, de gaieté païenne :

0 Pour moi, je veux aller tout seul dans la campagne,

Car je sens que déjà le vertige me gagne.

J'ai besoin de grimper aux arbres, de courir,

De voir joyeusement près de moi tout fleurir I

La présence d'un être animé me torture ;

Un amour bestial me vient pour la nature,

Et je veux être seul, tout seul dans la forêt !

Car, dans la source où mon image m'apparalt,

Je vois que je deviens faune, que mes oreilles

Se terminent en pointe, et deux cornes, pareilles

Aux cornes d'un chevreau, se dressent sur mon front !

C'est pour moi que les fruits sauvages mûriront

Désormais, et voici que, par les échappées

Lumineuses du bois, les riantes napées

M'agacent en fuyant sous les chênes branchus.

Et je danse dans l'herbe avec des pieds fourchus 3! »

A part quelques duretés de son, comme dans cet hémistiche étrange :

o A peine par le peigne * ; »

à part un certain nombre d'épithètes banales, de comparaisons risquées et de pensées fades, sa poésie est sonore et forte. Lallure des vers, notamment dans la Course, est rapide, entraînante. Mais la fougue de quelques pièces ne suffit pas à justifier cette appréciation présomptueuse de l'auteur sur lui-même, dans une épître à Gautier:

« Nous passons, méprisant les niaises atteintes Des envieux braquant sur nous leurs gros yeux ronds. Nos pas dans les rochers ont creusé leurs empreintes; C'est bien du sang des dieux que nos veines sont teintes. Et le laurier sacré fait un nimbe à. nos fronts '. »

» Les Flèches d'or, Stabat mater.

* Ibid., la Chanson ignorée.

' Les Flèches d'or, Joie d'avril. ' ,

» Les Vignes folles, les Antres malsains.

» Les Flèches d'or, A Théophile Gautier.

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