CAZALIS
d'une agréable lecture. Mais quelques beautés disséminées ne rachètent point les nombreux défauts de cet ouvrage.
M. Henri Cazalis, qui appartient à l'école des Parnassiens, manque surtout de simplicité ; sa poésie est généralement vague et prétentieuse. Une des pièces où il a le plus visé à Toriginalité -.Mélancolies du soir, est un curieuï exemple de ces efforts exagérés de gentillesse qui n'aboutissent qu'à la fadeur.
L'Illusion contient quelques pages charmantes, mais, dans un recueil composé de pièces extrêmement courtes, on pouvait s'attendre à plus de soin dans la forme, à plus d'originalité dans l'idée.
Le recueil intitulé Melancholia * (1878) présente des sentiments identiques, mais accentués avec plus de force et de clarté. Ce sont les mêmes inspirations puisées à la source du panthéisme. Quelquesunes, comme VHymne au Soleil et le Poème, sont inouïes d'étrangeté. Tristesse chs choses, moins bizarre de pensée et de forme, est, de toutes les pièces du livre, celle où les idées du poète sont le plus nettement exprimées. Cette composition, dune facture presque irréprochable, pourrait être donnée comme un curieux exemple de la doctrine du panthéisme prêtant à toute la nature les sentiments qui affectent l'humanité.
Tristesse des choses.
La pierre était triste en songeant au chêne, Qui, libre et puissant, croît au grand soleil, Du haut des rochers regarde la plaine, Et frissonne et rit quand l'air est vermeil.
Le chêne était triste en songeant aux bêles Qu'il voyait courir sous l'ombre des bois, Aux cerfs bondissants et dressant leurs têtes, El jetant au ciel des éclats de voix.
La bête était triste en songeant aux ailes De l'aigle qui monte à travers le bleu, Boire la lumière à pleines prunelles...
Et l'homme était triste en songeant à Dieu.
Melancholia renferme aussi diverses pièces erotiques et montre quelques aspirations religieuses, ressouvenirs de la foi chrétienne perdue et regrettée peut-être. Méprisant ordinairement l'amour, mais le chantant par intervalles, ne croyant plus à Dieu, mais s'efforçant parfois de s'élever jusqu'à lui par l'imagination, M. Cazalis semble évoquer ces pensées comme des songes consolateurs. Il revient
1 Chez Alphonse Lemerre.
bientôt aux impressions qui pour lui sont la réalité ; il ne tarde pas à répéter sous diverses formes cette affirmation brutale de la Mort du Christ, pièce imitée d'un passage deRolla:
« ... Il ne reste plus sous le vide des cieux Que l'animalité de l'homme et de la femme. »
Dans Melancholia comme dans Vllhtsion, M. Cazalis a recherché de préférence les sombres tableaux, les danses macabres, les funèbres sarabandes. Ses vers, en général, sont empreints d'une mélancolie si excessive, qu'elle fatigue l'esprit plus encore qu'elle ne trouble l'âme.
LAFENESTRE (Georges)
— Né en 1837 —
M. Georges Lafeneslre publia en 1869 les Espérances. Ces poésies écloses au printemps de la vie, sous le charme des premières illusions, ces compositions chaleureuses, gaies et sincères, célébrant les bonheurs sans fin, les amours immortelles, seraient irréprochables au point de vue du sentiment, si l'on n'y rencontrait parfois des enfantillages, des frivolités, si quelques pièces étaient moins légères, et si d'autres n'étaient rendues monotones par l'abus des confidences amoureuses.
Ce recueil, défectueux sous le rapport du style, trahit une grande inexpérience. Les comparaisons sont recherchées, les expressions incertaines. Le poète ne montre pas encore un sentiment très juste de l'analogie des images et de la valeur des termes. Et cependant quelques pièces annoncent qu'il a scrupuleusement cherché l'expression réelle et pittoresque. On entrevoit dans ces tâtonnements une fermeté, une persévérance d'esprit qui devra quelque jour briser les obstacles du mot et conquérir enfin la force, la précision. M. Georges Lafenestre, au début de son recueil, dit avec une charmante simplicité, dans un Sonnet au lecteur :
a Dans ces vers troublés, si tu veux les lire. Tu dois retrouver plus d'un franc sourire, Les pleurs y sont vrais et tombés des yeux.
L'auteur pour le reste est bien jeune encore. Ne demande pas de fruits à l'aurore :
L'homme qui grandit demain fera mieux, »
Le talent du poète a mûri et grandi dans les Idylles et Chansons, 1874, — Hymnes, — la Clef des champs, —l'Ame en fêle, —la Chute des rêves.
Par un heureux caprice, G. Lafenestre a voulu faire entendre à la fois, dans ce recueil ', les accents de la poésie forte, énergique, vibrante, et les échos pleins de douceur et de grâce de la chanson légère. Mais la note haute et hardie y tient la première place. L'inspiration a de la puissance. Les vers, larges et fortement burinés, toujours corrects et exempts d'enjambements, participent de la vigueur des pensées et delà grandeur des scènes. Malgré leur ampleur sévère, ils
1 Publié en 1874, chez Lemerre.
36i LES POÈTES DU DIX-NEUVIÈME SIÈCLE.
n'affectent jamais la solennité vide et monotone des vers de l'école de Leconte de Lisle. Le tableau se détache du poème avec beaucoup de vie et de relief. Si parfois le ternie propre écliappe à M. Lafenestre, si son expression devient redondante ou exagérée, on n'en suit pas moins la marche de sa pensée avide de s'élancer vers les grands horizons. Cherchant avant tout la vérité dans l'art, il se pénètre avec tant d'exactitude des objets qu'il veut dépeindre, que les yeux du lecteur en suivent, pour ainsi dire, la forme et les contours dans chacun de ses vers : rare probité d'exécution qui se manifeste tout particulièrement dans cette émouvante description de l'enterrement d'un vieillard •
« Quatre gars en sueur sont ployés sous la bière j Pêle-mêle, à pas lourds, suivent les vignerons. A la lile on entend s'égrener le rosaire Des femmes haletant sous leurs longs capuchons.
Pas un arbre dans l'interminable i poussière, D'où s'étende un lambeau d'ombre sur les piétons. Deux vieillards essoufflés, qui traînent en arrière. Trébuchent; leurs doigts chauds glissent sur leurs bâtons.
Ils tirent sans pitié, tirent leurs jambes mortes. Va-t-on dans laffreux trou jeter, sans leurs adieux, Le dernier compagnon de leurs jeunesses fortes, Mâle et triste débris du grand siècle comme eux?
Le noir cortège va, va par la longue plaine,
Se perd dans le taillis à l'église adossé...
Les vieux n'en p3uvent plus, ils tombent hors d'haleine,
Demi-morts, au revers brûlant du blanc fossé. »
Ne croit-on pas voir cheminer péniblement le cortège lugubre et sentir môme l'accablement des deux vieillards ?
Souvent il prend une image pour type dune idée. Par exemple, il nous montre les Vieux Époux, ridés, maigris, hâlés, travaillant la terre à genoux, côte à côte, fouillant le sol de leurs mains décharnées. Le décor est fait de tristesse et d'aridité; mais la pensée de ce poème est haute et saine, et repose l'esprit du matérialisme qui déborde de la majeure partie du livre.
M. Lafenestre, en effet, paraît ne pas comprendre l'idéal pur. Dans les poésies qui ne sont pas tout à fait des toiles, qui dépendent moins des objets extérieurs et plus de l'inspiration du poète, il contraint toujours la pensée à prendre un corps sensible et palpable. Épris de la nature, il lui adresse des hymnes d'un élan presque religieux :
« 0 soleil, je te livre mon âme. Prends-la toute... Emporte-la aussi loin que vont tes flèches vibrantes... Trempe-la, abîme-la dans tes puissantes clartés
' Césure étrange, comparable à plusieurs que nous aurions pu relever chez M. Cazalis.