‹ Histoire de la littérature française (volume 4)Chapitre 70 sur 110 · DÉSAUGIERS · texte numérisé non relu

DÉSAUGIERS

Si quelque jour, étant ivre, La mort arrêtait mes pas, Je ne voudrais pas revivre Pour changer, ce doux trépas.

Je m'en irais dans l'Averne Faire enivrer Alecton Et bâlir une taverne Dans le manoir de Pluton.

Par ce nectar délectable Les démons étant vaincus, Je ferais chanter au diable Les louanges de Bacchus.

J'apaiserais de Tantale La grande altération, Et, passant l'onde infernale, Je ferais boire Ixion.

Au bout de ma quarantaine, Cent ivrognes m'ont promis De venir, la tasse pleine, Au gîte où l'on m'aura mis :

Pour me faire une hécatombe Qui signale mon destin, Ils arroseront ma tombe De plus de cent brocs de vin.

De marbre ni de porphyre Qu'on ne fasse mon tombeau, Pour cercueil je ne désire Que le contour d'un tonneau, Et veux qu'on peigne ma Ifrogne Avec ces vers à l'entour ; Ci-gît le plus grand ivrogne Qui jamais ait vu le jour.

Désaugiers, sur cette chansoa à boire, écrite en l'honneur des ivrognes, a composé la Chanson à manger, « à l'usage des gourmands ».

Chanson à manger.

Aussitôt que la lumière Vient éclairer mon chevet, Je commence m i carrière Par visiter mon buffet.

Poètes du xix'' siècle, — II. 24

A chaque mets que je touche Je me crois l'égal des dieux, Et ceux qu'épargne ma bouche Sont dévorés par mes yeux.

Boire est un plaisir trop fade

Pour l'ami de la gaîlé :

On boit quand on est malade,

On mange en pleine santé,

Et quand mon désir m'entraîne,

Je me peins la Volupté

Assise, la bouche pleine.

Sur les débris d^un pâté.

A quatre heures lorsque j'entre Chez le traiteur du quartier, Je yeux toujours que mon ventre Se présente le premier.

Un jour les mets qu'on m'apporte Sauront si bien m'arrondir, Qu'à moins d'élargir ma porte.

Je ne pourrai plus sortir.

Je veux que la mort me frappe Au milieu d'un grand repas.

Qu'on m'enterre sous la nappe Entre quatre larges plats ; Et que sur ma tombe on mette Cette courte inscription :

Ci-gît le premier poète Mort d'une indiseslion.

Désaugiers a voulu, dans ses chansons, distraire par des images riantes, réveiller par de piquants souvenirs, exciter par de gais tableaux l'esprit toujours préoccupé de 1 homme en place, l'imagination appesantie du vieillard, le cœur incertain des femmes ^ Le mérite de ces poésies n'est pas toujours égal. Parfois l'inspiration du chansonnier est courte et peu soutenue : très vive au début, elle fléchit tristement Ma fin. Mais quelques pièces ont une haute valeur littéraire. Sainte- Beuve a dit, par exemple, de la Treille de sincérité (1814): « Composition, détail, expression et facture, elle me parait tout réunir au point de

1 Chansons, préface.

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