‹ Histoire de la littérature française (volume 4)Chapitre 71 sur 110 · DÉSAUGIERS · texte numérisé non relu

DÉSAUGIERS

perfection et à ce degré d'art dans le naturel qui, en chaque genre et même en chanson, constitue le chef-d'œuvre. » Déranger a beaucoup vanté, et avec non moins de raison, la pièce ravissante de grâce et d'esprit : Tableau de Paris à cinq heures du matin, et personne n'a oublié ces délicieuses chansons formant contraste entre elles : Ma fortune est faite, le Réformé content de l'être.

La gaieté de Désaugiers était sincère, sans conséquence et sans arrière-pensée, folle quelquefois, mais gardant d'ordinaire une décence relative dans l'expression et le respect pour les choses saintes, ce qui lui fit rencontrer indulgence chez le clergé et chez les personnes religieuses. Il a présente sans amertume une vive peinture du ridicule, faisant « rire aux dépens de tous, et jamais aux dépens de personne ». Ses vers respirent la candeur, la bonté, la tendresse, accompagnée d'une aimable malice, d'un demi-ton de tristesse, d'une douce mélancolie répandue dans l'air de ses chansons comme dans leurs paroles*.

Avec beaucoup de verve, il avait une élégante pureté de style. Il chantait on ne peut mieux, jouait très bien, et faisait admirablement valoir ses chansons. Tant de causes lui procurèrent une vogue immense, lui concilièrent d'universelles sympathies. On a presque oublié ses refrains bachiques, ses tin tin tin et ses joyeux flonflons ; mais son nom réveille encore un bon souvenir de franche et spirituelle gaieté.

« Sainte-Beuve, Portraits.

DESPREALX (Jean-Etienne)

Auteur dramatique et danseur \ Jean-Étienne Despréaux fut encore un chansonnier. Il a réuni sous le titre de Mes passe-temps, 1806-1808, diverses chansons : pièces allégoriques, contes, rêveries, rondes, boutades, pantomimes; romances, scènes dialoguées, compositions bachiques et impromptus, dont la gaieté vive et parfois spirituelle est très communicative. En tôte du recueil le poète adresse cette invocation à sa Muse :

« Muse, dans mes poésies Accorde rime et raison, Aimables plaisanteries, Piquantes comparaisons.

Par uhe joyeuse ivresse Viens ranimer mes esprits ; Gaité, folie et sagesse^ Circulez dans mes écrits. »

Ces vers assez faibles indiquent l'esprit du livre, que résume encore l'épigraphe choisie par Despréaux : Chantez, dansez, amusez-vous. Même dans les sujets sérieux, rarement effleurés par lui, l'auteur a observé le ton badin que la chanson, dit-il, permet et même exige. Ce ton est quelquefois trop leste .

Mes passe-temps ont de la verve et de l'entrain. L'Indiscrétion, VCEuf et la Poule, l'Amour marchand de cœurs, Ma bibliothèque. Ça m'est égal ou VEgoiste, Contre-temps, ces quelques pièces, écrites avec une extrême facilité, peuvent être lues comme d'amusants exemples des chansons de l'époque *.

1 Voir plus loin, à la Poésie didactique.

2 Persuadé de la nécessité de « chanter la chanson «, et n'ignorant pas que l'air est la cadence du vers, « l'âme de la chanson », Despréaux a fait noter à la fin du premier volume la musique des pièces de son recueil.

GOUFFE (L.-Armand)

Les divers recueils d'Armand GoufFé ont été publiés sous les titres : Ballon d'essai ou Chansons et autres pièces de L.-Armand Gouffé, convive des anciens dîners du Vaudeville, l'un des fondateurs du Caveau moderne, et voilà tout ^; Ballon perdu ^; Encore un ballon^; le Dernier Ballon''. Les pièces qui les composent sont d'une grande richesse de rimes et révèlent un soin toujours égal du style. On y remarque surtout le rare bonheur avec lequel le poète s'est tiré de formes souvent bizarres et difficiles.

Les meilleures compositions d'Armand Gouffé sont animées d'une gaieté douce, sans éclats. Quelques-unes laissent voir beaucoup d'esprit et de délicatesse. L'Éloge de l'eau est de toutes ces pièces la plus justement connue.

Olivier de Basselin avait dit :

« Qui d'eau fait breuvage N'a point d'entendement s, »

Le même, ou son contemporain Jacques le Houx^, s'était écrié :

« Que l'on fasse cette eau servir Ou à faire le pot bouillir,

Ou à tremper la morue l

Icy n'en entrera jà.

L'eau le monde submergea,

Et la terre en fut perdue, »

GoufFé, lui, chanta cette eau tant méprisée.

Éloge de Teau.

Il pleut ; il pleut enfin, Et la vigne altérée Va se voir restaurée Par ce bienfait divin I

' Paris, Capelle, 1810 (2» édition).

8 Ibid., Nepveu, 1805.

3 Ibid., Capelle, 1807.

^ lùid., Delaunay, 1813.

* Vaux-de-Vire d'Olivier Basselin, XXI.

* Ibid., XVI.

De Teau chantons la gloire, On la méprise en vain ; C'est l'eau qui nous fait boire Du vin, du vin, du vin.

C'est par l'eau, j'en conviens, Que Dieu fit le déluge ; Mais ce souverain juge Mit les maux près des biens.

Du déluge l'histoire Fait naître le raisin.

C'est l'eau qui nous fait boire Du vin, du vin, du vin.

De bonheur je jouis Quand la rivière apporte.

Presque devant ma porte, Des vins de tous pays.

Ma cave et mon armoire, Dans l'instant tout est plein.

C'est l'eau qui nous fait boire Du vin, du vin, du vin.

Par un temps sec et beau.

Le meunier du village Se morfond sans ouvrage Et ne boit que de l'eau.

Il rentre dans sa gloire Quand l'eau vient au moulin.

C'est l'eau qui lui fait boire Du vin, du vin, du vin.

S'il faut un trait nouveau, Mes amis, je le guette ; Voyez à la guinguette Entrer mon porteur d'eau.

Il y perd la mémoire Des travaux du matin.

C'est l'eau qui lui fail boire Du vin, du vin, du vin.

Mais à vous chanter l'eau Je sens que je m'altère.

Passez-moi vite un verre Plein du jus du tonneau.

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