GOUFFÉ
Que tout mon auditoire Répète ce refrain :
C'est l'eau qui nous fait boire Du vin, du vin, du vin.
Cette chanson est restée si populaire, qu'elle se réimprime chaque année à des milliers d'exemplaires, et qu'il ne s'est pas encore trouvé un seul chansonnier qui ait osé en refaire une sur le même sujet '.
D'autres, où le ton satirique domine, sont pleines de verve et de saillies. LÉcuelle de bois, dirigée contre Désaugiers, et longtemps attribuée à Béranger, eut un succès prodigieux.
Aussi ingénieux vaudevilliste que spirituel chansonnier, Gouffé fut surnommé le Panard du dix-neuvième siècle.
* Voir Charles Nisard, Chansons populaires, tome II.
DERANGER (Jean-Pierre de)
Déranger est un des poètes contemporains qui auront eu à la fois la réputation la plus retentissante et la plus contestée. On a tantôt loué son talent jusqu'à l'exaltation, tantôt déprécié ses meilleures œuvres jusqu'à l'injustice. Proudhon le proclamait un jour le plus grand poète du dix-neuvième siècle, et le lendemain s'écriait : « Aucune qualité propre ne le distingue, si ce n'est peut-être la fatigue et l'obscurité fréquente de ses vers. » Les uns assurent que ses chansons sont empreintes d'une délicatesse de cœur, d'une finesse d'esprit, d'une chaleur de patriotisme dont il n'y a de modèle ni dans l'antiquité ni chez les modernes. Les autres déclarent publiquement que Déranger n'a été ni un poète de sentiment, ni un poète populaire, ni un poète national. La diversité de ses productions explique, jusqu'à une certaine mesure, ces excès d'éloges et de critiques. L'auteur de Mon âme, des Oiseaux et des Hirondelles, est aussi l'auteur de Ma grand'mére, des Deux Sœurs de charité et du Fils du Pape; le poète ému des affections légitimes et des sentiments généreux a souvent célébré l'adultère, la débauche et l'impiété; et le chantre inspiré dont la voix a fait retentir les accents patriotiques des Enfants de la France et du Vieux Drapeau, « le ménétrier dont chaque coup d'archet avait pour cordes les cœurs de trente-six millions d'hommes exaltés ou attendris ^ », a bien des fois jeté au vent des paroles de haine et de révolte. Au premier choc de doctrines si différentes entre elles, il n'était pas facile de rester impartial, et de se garder également de l'enthousiasme et du blâme exagérés. Mais cette impartialité, nous tâcherons de l'observer dans l'appréciation que nous allons faire du poète et de l'homme.
Jean-Pierre de Déranger naquit à Paris, rue Montorgueil, le 19 août 1780, dans une maison où son grand- père exerçait la profession de tailleur.
La particule jointe à son nom a beaucoup exercé la curiosité des critiques et des biographes. Quoiqu'elle lui appartînt légitimement, il l'a narguée plus tard sans ménagement. Anobli par lui-même, le poète ne voulait dater que de lui ^
« Eh quoi! j'apprends que l'on critique
Le de qui précède mon nom.
Êtes-vous de noblesse antique ?
Moi, noble ? oh ! vraiment, messieurs, non.
1 Lamartine.
* « Je me nomme bien véritablement de Héranger, me disait-il, » rapporte Lamartine. [Entretiens litt., XXL)
\on, d'aucune chevalerie Je n'ai le brevet sur vélin ; Je ne sais qu'aimer ma patrie.
Je suis vilain et très vilain...
Je suis' vilain,
Vilain, vilain ' ! »
Son enfance présente peu de particularités, sinon l'enthousiasme qu'il éprouva lors de la prise de la Bastille et ses tendances précoces aux doctrines républicaines et philosophiques. Son éducation fut aussi soignée que le permettait l'humble condition de sa famille ^ ; à seize ans on le mit en apprentissage chez un nommé Laisney, imprimeur à Péronne ^. En composant une édition d'André Chénicr, il s'essaya, pour la première fois, à écrire des vers. Son maître lui apprit les règles de la prosodie, et bientôt le jeune homme, de retour à Paris, se déclarait poète. C'était sa vocation :
« Jeté sur cette boule, Laid, chétif et souffrant.
Étouffé dans la foule Faute d'être assez grand.
Une plainte touchante De ma bouche sortit.
Le bon Dieu me dit : (hante, Chante, pauvre petit * ! a
Ses débuts ne furent cependant point des chansons. Après quelques éludes sérieuses de la langue et des secrets du style, il aborda la poésie sérieuse et élégiaque. Lamartine a conservé l'un de ces premiers essais, Glycére, dont le ton et la cadence rappellent les élégies d'André Chénier. Déranger composa vers la même époque le plan et les premiers chants d'un poème épique intitulé Clovis; puis traita successivement la tragédie, la ballade, l'idylle et le dithyrambe. De ces différentes poésies, il alla définitivement à la chanson et y resta. Il s'appliqua à tirer parti de ce genre trop dédaigné jusqu'à lui et dont il comprenait mieux que personne la difficulté comme l'importance :
0 La chanson, a-t-il dit lui-môme, est un genre très difficile à traiter. Sans doute, la pensée acquiert de la vigueur grâce au refrain; mais cette obligation de l'asservir à ce même refrain en gêne le développement et l'étendue. Cette obligation d'enfermer une pensée élevée dans un petit espace ôte de la clarté à l'expression, il est très difficile de rester simple et naturel sans sortir de son sujet. Il faut amener le refrain sans que cela paraisse forcé, et on n'y ar-
1 Le Vilain.
* Lire d'intéressants détails dans le Pelil Évangile de la Jeunesse de Béranger selon un artisan son disciple, M. Savinien Lapointe.
3 C'est à ce Laisney, resté son ami, qu'il a dédié sa charmante chanson Bonsoir, tout imprégnée de sensibilité et de reconnaissance
^ Ma vocation.
rive que par le travail le plus assidu et le plus persévérant. Je crois que la chanson est un des genres les plus difficiles et les plus rebelles à traiter... Il y a toujours eu plus de bons auteurs dramatiques que de gens excellant dans la chanson. »
Déranger n'eut plus dès lors qu'une ambition : faire de la chanson ce que la Fontaine avait fait de la fable et y conquérir la première place*. Ses essais furent pénibles : ses ressources pécuniaires étaient restreintes, mais la gaieté de ses vingt ans, l'amour et l'amitié le consolèrent vite de cette épreuve passagère :
« Pan I pan 1 est-ce ma brune ?
Pan ! pan ! qui frappe en bas ?
Pan ! pan I c'est la Fortune,
Pan ! pan I je n'ouvre pas.
Tous mes amis, le verre en main, De joie enivrent ma chambrette, Nous n'attendons plus que Lisette, Fortune, passe ton chemin *. »
Un emploi universitaire vint bientôt le délivrer des craintes matérielles de l'existence. Il put chanter et rimer à son aise. Napoléon était encore dans toute la splendeur de ses conquêtes et de sa puissance. Déranger écrivit le Roid'Yvetot :
• Il était un roi d'Yvetot
Peu connu dans i'histoire, Se levant tard, se couchant tôt, Dormant fort bien sans gloire, Et couronné par Jeanneton D'un simple bonnet de coton.
Dit-on.
Oh ! oh ! oh ! oli ! ah I ah ! ah I ah I Quel bon petit roi c'était là.
Là, là ! »
Le conquérant s'amusa beaucoup de cette fine et spirituelle critique de son règne et de sa grandeur. Il ne vit là qu'un chef-d'œuvre d'enjouement inoffensif et n'en sentit point toute la portée politique. Cette petite pièce est parfaite ; « pas un mot qui ne vienne à point, qui ne rentre dans le rythme et dans le Ion; c'est poétique, c'est naturel et gai; la rime si heureuse ne fait, en badinant, que tomber d'accord avec la raison ^. »
Encouragé par ce début, qui avait fait dire à Désaugiers : « Je donnerais vingt de mes meilleures chansons pour avoir fait le Roi
1 « J'ai voulu devenir le premier dans la chanson, est une phrase que je lui ai entendu répéter souvent. » (Louis Veuillot, Oc/ewrs de Paris, 3°édit,, p. 371.) * La Fortune.
' Sainte-Beuve, Causeries, 15 juillet 1850.
DERANGER. 379
cV Yvetot *, » Déranger composa le Sénateur, bouffonnerie un peu vive, raillerie grivoise contre la vanité sénatoriale et l'obséquiosité bourgeoise, dont le succès fut prodigieux et que l'empereur même chanta dans son palais .
L'année suivante les alliés étaient à Paris ; l'auteur du. Roi d'Yvetot chanta la gloire des Français et railla les ennemis :
« Redoutons l'anglomanie, Elle a déjà gâté tout ; N'allons point en Germanie Chercher les règles du goût.
Mes amis, mes chers amis, Soyons de notre pays.
Notre" gloire est sans seconde.
Français, où sont nos rivaux 2? »
Les armées étrangères foulent le sol de la patrie ; mais il n'a pas pour cela perdu la gaieté ni rompu avec le plaisir :
« Je n'eus jamais d'indifférence Pour la gloire du nom français.
L'étranger envahit la France, Et je maudis tous ses succès ; Mais bien que la douleur honore, Que servira d'avoir gémi?
Puisqu'ici nous rions encore, Autant de pris sur l'ennemi 3. »
La Restauration allait bientôt exciter sa verve satirique. Dès lors, plus de couplets badins, plus de chansons erotiques : la politique et les passions du temps vont devenir la source de toutes ses inspirations. La Requête présentée par les chiens de qualité, où sont raillés les habitants du faubourg Saint-Germain, et la Censure, dirigée contre les rats-de-cave littéraires, lui attirent les admonestations de l'Université ; il n'en continue pas moins, sous le couvert de l'anonyme, sa guerre contre les amis du pouvoir, et l'Enfant de bonne maison, la Marquise de Pretintaille, le Marquis de Carabas, l'Habit de cour, circulent dans toute la France.
En 1821, il fit paraître un recueil de ses chansons, et donna en même temps sa démission. Alors les couplets se succédèrent avec rapidité ; les odes patriotiques et libérales, les élucubrations du Moulin-Vert et les attaques au nouveau régime se répandirent avec
* Extrait d'un manuscrit sur Déranger et ses chansons, dans la Correspondance de Béranger, t. II, p, 159.
* Le bon Français.
^ Ma dernière chanson peut-être. ■' :y
une abondance et un succès q.ui donnèrent l'éveil au gouvernement. On envoya le poète devant les juges, sous la triple accusation d'outrages à la religion, aux bonnes mœurs et au roi :
« Muse, voici la gratid'salle...
Eh quoi ! vous fuyez devant^ Des gens en robe un peu sale, Par vous piqués trop souvent !
Revenez donc, pauvre sotte, Voir prendre \ vos ennemis, Pour peser une marotte, Les balances de Tlumis ', »
M. de Marchangy, « l'homme aux fougueux réquisitoires ^ », était l'accusateur public ; M. Dupin, le défenseur.
Les chansons incriminées sont : le Ventru, les Myrtnidons, les Capucins, le Bon Dieu, etc. Cette dernière surtout doit exciter l'indignation et la sévérité des juges :
« Si la morale religieuse, dit M. de Marchangy, n*est autre chose que la morale enseignée par la religion, n'est-ce pas l'outrager, en effet, que de dénaturer, comme le fait le prévenu, l'idée que nous devons avoir de l'Éternel, de qui découle toute morale, puisque sans lui il n'y aurait qu-e des intérêts menaçants et rivaux ? N'est-ce pas l'outrager que de faire tenir à Dieu un discours absurde, et où il désavoue le culte qu'on lui rend, où il se dit étranger à ce monde, où il engage à ne pas croire un mot de ce qu'apprennent en son nom les ministres de la religion, et dans lequel enfin il ne donne aux hommes, pour seule règle de conduite, qu'un précepte de libertinage ? »
M. Dupin répond à ces paroles par la lecture du Dieu des bonnes gens:
« Il est un Dieu ; devant lui je m'incline Pauvre et content, sans lui demander rien. »
Mais la beauté lyrique de cette pièce, la richesse de sa forme, la grandeur de certaines idées qu'elle exprime et le talent de l'avocat qui la rehausse avec habileté, ne justifient pas l'esprit d'irréligion et de cynisme de la première ; la liberté de badinage permise aux chansonniers parait dépassée, et Déranger est condamné, malgré tout l'esprit de son défenseur, à trois mois d'emprisonnement et à 500 francs d'amende.
Sainte-Pélagie anime encore sa verve et lui donne une causticité nouvelle :
« D'un petit bout de chaîne Depuis que j'ai lâté, Mon cœur en belle haine
1 La Muse en fuite, on Ma première visite au Palais de Justice. * Eugène de Mirecourt, Déranger.
DÉRANGER. 38 i
A pris la liberté.
Fi de la liberté I A bas la liberté !
Marcbangy^ ce vrai sage, M'a fait p'ar cliarité Sentir de l'esclavage La légitimité. Fi de la liberté !
A bas la liberté i ! »
Ses rancunes et ses colères traversèrent les grilles de sa prison. Il en sortit pour y rentrer bientôt. Les Révérends Pérès, les Chantres de paroisse, les Missionnaires et la Messe du Saint-Esprit lui avaient valu neuf mois de captivité et 10,000 francs d'amende:
« Dix mille francs, dix mille francs d'amende, Dieu ! quel loyer pour neuf mois de prison ! Le pain est cher et la misère est grande, Et pour longtemps je dîne à la maison 2. »
La révolution de 1830 éclate. Il tremble de n'avoir plus personne à railler sous le nouveau gouvernement. Mais non, la matière est encore belle^ et les refrains sont plus que jamais de circonstance :
« Oui, chanson, Muse ma fille,
J'ai déclaré net Qu'avec Cbarle et sa famille
On te détrônait.
Mais chaque loi qu'on nous donne
Te rappelle ici.
Chanson, reprends ta couronne.
Messieurs, grand merci *. »
Il reprend ses chansons et fait une vive opposition à la monarchie de Juillet. Il se déclare franchement républicain dans le Déluge, caresse les rêves d'empire dans le Chant du Cosaque et les Souvenirs du peuple, et se fait enfin l'écho des théories socialistes dans la chanson philosophique des fous. Au 24 février 1848, ses amis sont au pouvoir; sa popularité croît tous les jours : on lui offre la députation. Il vint s'asseoir un jour à l'Assemblée, et n'y retourna plus. Les honneurs ne l'attiraient point :
if Non, mes amis, non, je ne veux rien être ; Semez ailleurs places, titres et croix ; Non, pour les cours Dieu ne m'a point fait naître. Oiseau craintif, je fuis la glu des rois *. »
1 La Liberté.
2 Les Dix mille francs.
* La Restauration de la chanson.
* A mes amis devenus ministres.
On a dit que ce désintéressement était habile, et que cette modestie venait d'un immense amour-propre. Nous n'en doutons pas. Mais, comme l'a dit un de ses biographes, l'orgueil qui refuse est plus respectable que l'orgueil qui demande.
Malgré ses succès, Béranger se hâta de sortir de la lice. Il se sentait lui-môme « au-dessous de la réputation qu'on lui avait faite * ». Dès 1 833, il prévoyait que sa réputation déclinerait d'autant plus vite qu'elle avait été nucessairement fort exagérée par l'intérêt de parti qui s'y était attaché. Défiant de ses forces et le cœur plein d'amertume, il dit un jour : Adieu, chansons !
« Pour rajeunir les fleurs de mon trophée, Naguère encor, tendre, docte ou railleur, J'allais chanter, quand m'apparut la fée Qui me berça chez le bon vieux tailleur. « L'hiver, dit-elle, a soufflé sur ta tète : Cherche un abri pour les soirs longs et froids. Vingt ans de lutte ont épuisé la voix Qui n'a chanté qu'au bruit de la tempête. >> Adieu, chansons ! mon front chauve est ridé. L'oiseau se tait : l'aquilon a grondé. »
Toute l'histoire de Béranger est dans ses chansons. Ce furent, en effet, les derniers accents qu'il fit entendre au public. Nous ne dirons rien de son recueil posthume, sinon que les pièces qui le composent sont pour la plupart froides et monotones. La vieillesse avait glacé le rire sur les lèvres du chansonnier.
Le talent de Béranger s'est révélé sous des faces bien diverses. Après la vraie chanson représentée par le Roi d'Yvetot; après les flonflons bruyants et les couplets égriUards, après la chanson bachique et grivoise, ce sont les romances gracieuses et sentimentales. Si fêtais petit oiseau, Souvenirs d'enfance, les Rossignols, empreintes d'une douce émotion et d'une pureté irréprochable; après les accents énergiques et retentissants de l'ode patriotique, ce sont les pointes satiriques, les refrains acres et mordants; et parmi tout cela, comme une dernière éclosion de son génie « savant, délicat et laborieux - » , les ballades philosophiques comme le Temps ou les Bohémiens, socialistes comme les Contrebandiers ou le Vieux Vagabond.
Par cela même qu'il visait à faire plus que des chansons, Béranger a beaucoup soigné la forme. Ces pièces, qu'on pourrait croire produites d'un jet, sont lentement et péniblement travaillées. Il écrivait ses vers avec calme, sans enthousiasme, et trouvait, dans cet équilibre de l'inspiration, le mot absolu, le trait railleur. La pensée, lentement conçue dans son esprit, mûrie par la méditation, était aiguisée à loisir, « Il y a tel de mes couplets, avouait-il, qui m'a coûté des se-
1 Béranger, Correspondance, Lettre à M. le comte des Fosses, 10 août 1837.
2 Sainte-Beuve, Causeries, 15 juillet 1850.
maines de réflexions *. » — « Il ne s'en cachait pas, dit à ce sujet Lamartine, il ne se donnait pas pour un improAlsateur, comme nous fils du hasard, tantôt bien tantôt mal servis par cette loterie de l'inspiration, mais toujours incorrects, même dans leurs bonheurs de stylej il était, lui, le fils du travail, qui fait quelquefois attendre ses dons, mais qui ne trompe jamais l'homme de génie et de patience -, chacune de ses chansons est une combinaison achevée et réussie de facture, une miniature de patience "^ » Il voulut être élégant tout en restant un écrivain populaire. Il composa pour la foule « avec une plume de diplomate et avec une délicatesse de courtisan ». — « Son talent, dit un critique, fut de renfermer, dans un cadre étroit, une idée claire, bien définie, aisément compréhensible, et de l'exprimer par des formes simples. Il pensa aux illettrés qu'oublient trop en France les poètes, punis de ce dédain par une réputation circonscrite '. » 11 a une diction à lui. Le principal secret de cette diction est d'employer les formules, les mots les moins recherchés pour exprimer les idées les plus hautes, et au contraire, de revêtir les pensées les plus ordinaires des plus riches ornements de la poésie et de l'harmonie. La clarté lui plaît encore plus que l'élégance ; il vise à « une forme précise, ennemie de l'indécision ». Cependant, qu'on ne s'y trompe pas, la langue de ce chansonnier qu'on appela le dernier des classiques manque, en trop d'endroits, de limpidité» de clarté; elle est trop souvent contournée, obscure, incorrecte \ La pensée trop abondante est étouffée ou amoindrie dans l'espace trop resserré du couplet. La rime le gêue et rend parfois son \Qrs vague et inexpressif. La concision à laquelle il s'est attaché avec excès est souvent pénible,et le travail est trop marqué. Sans être un critique d'un purisme pointilleux, on pourrait relever par centaines les incorrections dans le recueil de ses chansons. Parfois aussi sa poésie languit et rampe, ou tombe dans le mauvais goût. Le goût, chez Béranger, n'était d'ailleurs ni bien sûr ni bien fin. « Moi, je lis tout, écrit-il, Paul de Kock et Aristote ". «Il lisait beaucoup, en effet ; mais, quoi qu'il ait dit dans ses lettres ^ de la facilité avec laquelle il aurait traité la critique Utté-
> Béranger, Lettre à M. Hippolyte Fortoul, 27 avril 18-36, t. II, p. 321.
- Lamartine, Cours de littérature. Entretien XXI.
^ Théophile Gautier, Mvtiiteur, 12 octobre 1857.
* Sainte-Beuve, qui a beaucoup reproché à Béranger son obscurité, en donne comme exemple particulièrement curieux ce couplet de i'Épée de Du)/wclès, où le poète s'attaque à Louis XVIII dans la personne de Denys le Tyran :
a Tu crois du Pinde avoir conquis la gloire, Quand ses lauriers, de ta foudre encor chauds, Vont à prix d'or te cacher à l'histoire, Ou balayer la fange des cachots... »
Ce couplet, comme dit l'auteur des Causeries du lundi (17 juillet 1860;, reste à l'état de pur logogriphe.
5 Lettre à M""» Cauchois-Lemaire, 19 avril 1837.
6 Conesp., t. T.
raire, ses jugements étaient faibles et ses vues étroites. Croirait-on qu'il ne distinguait pas la manière d'André Chénier d'avec celle de Latouche ?
Nous l'avons dit, Déranger a eu un talent très varié. Mais les chansons épicuriennes sont bien multipliées dans son recueil. Ce bourgeois voltairien, qui avait beaucoup hanté le bas peuple et qui s'abaissait à ses goûts, aimait d'instinct la chanson libertine et poUssonne; il en convenait sans vergogne :
« Mais des sujets polissons Le ton m'affriole. »
Il a souvent mis en pratique, dans ses poésies de jeunesse, le conseil franchement dévergondé de son précurseur, Collé ;
« Cluinsonniers mes confrères, Le cœur, les mœurs sont des chimères.
Dans vos chansons légères.
Traitez de vieux abus,
De phébus,
De rébus
Ces vertus
Qu'on n'a plus '. »
N'allez pas demander à ce « poète de guinguettes », à ce f< poète de cabaret et de mauvais lieux », comme il se qualifie lui-même *, ne lui demandez pas de chanter l'amour, il en ignore toutes les délicatesses, il ne connaît que le plaisir et le libertinage, et ne saurait jamais s'élever jusqu'au sentiment de l'idéal. C'est bien plus que Panard et Désaugiers le chantre de l'amour grivois. Pour lui, la courtisane égale presque la sœur de charité. Déranger, peut-être parce qu'il n'a pas connu sa mère ', n'a souvent aimé dans la femme qu'un instrument de plaisir. Et cependant il eut dans sa vie un amour sincère, un amour du cœur. Lisette, qu'il a tant chantée, ne fut pas seulement une rime de ses couplets, mais un sentiment réel, que la mort seule devait rompre, après une dernière réunion *.
La chanson de Déranger n'est pas, comme celle de Désaugiers, essentiellement gaie. Ses biographes racontent qu'il commença par être profondément mélancolique, et qu'il ne chassa de son sein la tristesse que par une violence de raison, vers trente ans. La nature première reprit souvent le dessus, et elle a laissé son empreinte dans toutes ses œuvres. Sa gaieté n'est pas une gaieté ^de
1 Collé, Chanson?.
2 Béranger, Corresp., tome I, p. 412,
3 Cuvillier-Fleury, Études hist. et litt., 8 nov. 1851.
* Voir à ce sujet les détails donnés par Chateaubriand, Alexandre Dumas et Lamartine, dans leurs études sur Béranger.
DERANGER. 385
tempérament; elle manque d'entrain et d'abandon. La tristesse va mieux que la joie à son génie ; ce que Chateaubriand a poétiquement exprimé quand il a dit : « En général, M. de Béranger a pour démon familier une de ces muses qui pleurent en riant , et dont le malheur fait grandir les ailes. » Cette tendance d'esprit du poète doit être signalée, car elle 3i ^^roàml les Hirondelles . Rien de supérieur, dans son recueil, à cette élégie ravissante, où les plus doux sentiments de l'âme et du cœur sont exprimés dans un langage simple et harmonieux.
Les Hirondelles.
Captif au rivage du Maure, Un guerrier, courbé sous ses fers, Disait : Je vous revois encore, Oiseaux ennemis des hivers, Hirondelles que l'espérance Suit jusqu'en ces brûlants climats.
Sans doute vous quittez la France :
De mon pays ne me parlez-vous pas ?
Depuis trois ans je vous conjure Dem'apporter un souvenir Du vallon où ma vie obscure Se berçait d'un doux avenir.
Au détour dune eau qui chemine A flots purs sous de frais lilas, Vous avez vu notre chauniine :
De ce vallon ne me parlez-vous pas ?
Ma sœur est-elle mariée ?
Avez-vous vu de nos garçons La foule, aux noces conviée, La célébrer dans leurs chansons ?
Et ces compagnons du jeune âge Qui m'ont suivi dans les combats, Ont-ils revu tous le village?
De tant d'amis ne me parlez-vous pas ?
Sur leurs corps l'étranger peut-être Du vallon reprend le chemin; Sous mon chaume il commande en maître; De ma sœur il trouble l'hymen.
Poètes du xix* siècle . — II. 25
Pour moi plus de mère qui prie, Et partout dos l'ers ici-bas.
Hirondelles, de ma patrie, De ses malheurs ne me parlez -vous pas?
Quelques-unes de ses chansons n'ont pas seulement cette teinte mélancolique des Hinnidelles, elles sont profondément tristes. L'esprit de misanthropie railleuse qui les a dictées affecte douloureusement. Déranger, en écrivant le Jour des Morts et le De profundis, avait une gaieté faclice.
Ce qui convient surtout à son talent, c'est la satire qui s'adresse en haut plutôt que celle qui s'adresse en bas, la satire qui attaque les institutions plus encore que les individus. Son esprit sarcastique et frondeur, toujours prêta se ranger du côté de l'opposition, a tiré un parti tout nouveau de la chanson, cet instrument si sûr et si actif de propagande. Nombre de ses chansons sont des pamphlets rimes, et il est peu de pamphlets en prose qui aient eu une influence aussi grande et aussi étendue. D'autres révèlent un observateur et un penseur assez profond ; Chateaubriand , qui avait été chanté par lui et qui le paya d'un très-large retour d'éloges, a pu en signaler plusieurs : le \mix Caporal, l'Alchimiste, le Juif errant, comme des chefs-d'œuvre de philosophie *.
Le nom de Déranger a été entouré d'une popularité immense. Les événements l'avaient créée, les événements l'ont emportée. Sa « gloire de coupléteur * » a notablement baissé. Mais on célébrera toujours en lui le grand poète national, et longtemps encore on le vantera pour avoir exalté la patrie et relevé son drapeau, pour avoir chanté le peuple et flétri le courtisan, pour avoir pleuré sur la misère, pour avoir rallumé et tenu vivante l'étincelle de l'honneur national, pour avoir fait retentir le cri de la souffrance et de l'indignation, pour avoir démasqué, flagellé et flétri jusqu'au sang des vices honteux '. C'est bien là le meilleur de son œuvre, sa vie véritable, sa gloire *.
1 Chateaubriand à Béranger, 7 août 1833.
* Bérangnr, Lettre à M. Denecourt, 29 mars 1854. Corresp., t. IV, p. l'69. ' George Sand, Siècle, 21 mai ISGO.
* Pour apprécier complètement Béranger il faut lire sa Correspondance. Là surtout on apprend à connaître ses pensées les plus intimes, sa véritable nature, à juger la sincérité de sa modestie, de son désintéressement et de sa gaieté. Les lettres du célèbre chansonnier révèlent le véritable sentiment, le sentiment toujours humble qu'il avait de lui-même. Elles montrent pleinement qu'il n'avait jamais songé à diriger les destinées de la France. Llles affirment de la façon la plus incontestable son indépendance d'esprit. Le commencement de la Correspo7idance est le tableau de son insouciante jeunesse. La gaieté en est la note dominante. A mesure que l'on avance dans l'ouvrage, cette gaieté diminue et se revêt même d'une teinte de mélancolie. On rencontre là mille détails naïfs et intéressants sur ses premières hésitations lit-
téraires, ses premières compositions et ses premiers succès. Puis on voit, quelques années plus tard, sa tristesse, ses accès fréquents de misanthropie et ses retours à la bienveillance universelle ; on trouve les renseignements les plus précis sur sa manière d'envisager la religion, la politique et la renommée. Ses plus illustres correspondants sont Chateaubriand et Lamennais. Les lettres au premier sont, comme l'a dit Sainte-Beuve, plus apprêtées, plus travaillées et sentent l'huile. « Les deux amis posent tous deux devant le public en s'écrivant. » Les lettres à Lamennais sont plus agréables, plus sincères, plus intimes. Très utiles au point de vue biographique, les lettres de Béranger sont d'une importance fort secondaire sous le rapport littéraire. Quelquesunes cependant ont une certaine valeur. Citons comme les meilleures et les plus attachantes :
Laleitre à Chateaubriand, 4 octobre 1831 ; au même, 19 août 1832 ; La lettre criiique à M. E. Legouvé, 10 mars 1832, et la lettre de conseils littéraires au même du 6 août 1834 ;
Les lettres à Sainte-Beuve au sujet du portrait du chansonnier que le critique se proposait de faire, 20 août, 7 octobre, 21 novembre et 3 décembre 1832 ;
La lettre à M. Lebrun, 21 janvier 1835, pour justifier son refus d'entrer à l'Académie ;
La lettre à M. Bérard, du 11 février 1835, qui montre la générosité de Béranger faisant le sacrifice des 44,000 francs que ses chansons lui ont produits de 1821 à 1830.
MUSSET (Alfred de)
Les chansons d'Alfred de Musset sont peu nombreuses ; mais chacune d'elles est l'expression parfaite de la véritable chanson française. En toutes on retrouve la môme allure vive et gracieuse :
« Allons, mon intrépide, Ta cavale rapide Frappe du pied le sol, Et ton bouffon balance.
Comme un soldat sa lance.
Son joyeux parasol.
Mets ton écliarpe blonde Sur ton épaule ronde, Sur ton corsage d'or, Et je vais, ma cliarniante.
T'emporter dans ta mante, Comme un enfant qui dort * ! »
Ces courtes poésies débordent de verve, étincellent d'esprit. Une irrésistible gaieté les anime. Quoi de délicieux comme les refrains de Mimi Pinson, aux vers légers, pleins d'insouciance ?
« Mimi Pinson est une blonde, Une blonde que l'on connaît; Elle n'a qu'une robe au monde,
Landerirette !
Et qu'un bonnet !
Le Grand-Turc en a davantage.
Dieu voulut de cette façon La rendre sage.
On ne peut pas la mettre en gage La robe de Mimi Pinson.
Mimi Pinson peut rester fille,
Si Dieu le veut, c'est dans son droit.
Elle aura toujours son aiguille,
Landerirette !
Au bout du doigt.
Pour entreprendre sa conquête,
Ce n'est pas tout qu'un beau garçon : j
Faut être honnête; Car il n'est pas loin de sa tête La bonnet de Mimi Pinson. i>
* Chansons à mettre en musique, Lever.
Chaque vers de Mimi Pinson, disait Lamartine, est un grelot de folie qui tinte joyeusement et décemment à l'oreille. La mt!me gaieté franche se retrouve dans la chansonnette
« Bonjour, Suzon, ma fleur des bois ', d
et dans celle qui commence par ce joli couplet si connu :
« Nous venions de voir le taureau,
Trois garçons, trois fillettes.
Sur la pelouse il faisait beau, Et nous dansions un boléro Au son des castagnettes :
« Dites-moi, voisin.
Si J'ai bonne mine.
Et si ma basquine Va bien ce matin. Vous me trouvez la taille fine ?
Ah I ah !
' Les Mes de Cadix aiment assez cela ^. »
Les plus aimables qualités d'Alfred de Musset se laissent voir dans ces fugitives inspirations.
• Œuvres posthumes, édit. Charpentier, in-12, p. 18. *Ibid.,ç. 16.
Pierre DUPONT
Les chansons de Pierre Dupont ont eu un très vif et très légitime succès au moment de leur apparition et, bien que l'éphémère instant de leur vogue soit déjà loin de nous, il en est quelques-unes que l'on chante encore et que l'on chantera toujours ; car elles unissent au sentiment poétique le plus délicat une verve toute française et une piquante originalité.
Pierre Dupont naquit à Lyon, le 23 avril 1821. Dans sa famille, on était forgeron de père en fils, et lui-même peut-être eût exercé le métier paternel, s'il ne s'était trouvé orphelin dès son bas âge ; sa mère, douce et pieuse femme, qui lui avait inculqué de bonne heure les principes religieux, était morte prématurément, victime d'une terrible catastrophe. L'enfant, demeuré seul, fut recueilli par un vieux prêtre, un peu son parent, qui lui donna les premiers éléments de l'instruction et le fit entrer au collège ecclésiastique de Largentière, dans l'espoir de lui voir embrasser les ordres. Dans ce collège, Pierre Dupont donna des marques de son caractère bizarre, ce qui ne l'empêcha pas d'être un fort bon élève et de remporter, régulièrement, tous les prix de sa classe. Mais il sentait se développer en lui la vocation poétique, et, à seize ans, il sortit du séminaire, anéantissant ainsi les espérances de son oncle. Le vieillard, on le devine, ne se résigna pas sans lutte à seconder les nouveaux projets de son pupille, et Dupont eut bien des combats à soutenir pour se livrer à ses goûts favoris.
Il ne s'engagea point tout d'abord dans la voie qui devait le mener à la popularité. Il débuta non par une chanson, mais par un poème de longue haleine, les Deux Anges, qui, sans être dépourvu de tout mérite littéraire, ne peut se comparer aux œuvres postérieures du poète. Les Deux Anges obtinrent une couronne académique, mais ce fut la chanson intitulée Mes Bœufs qui fit tout d'un coup à Dupont une renommée populaire. Ce chant bizarre, où la fantaisie de l'artiste s'allie si bien à la vérité du tableau, attira l'attention de tous, et les protestations isolées de la critique se vu-ent étouffées sous l'applaudissement général.
on ne pouvait en effet reprocher sérieusement au chansonnier ce refrain si ctnnu ;
« S'il me fallait les vendre, J'aimerais mieux me pendre.
J'aime Jeanne ma femme. Eh bien 1 j'aimerais mieux La voir mourir que voir mourir mes bœufs. »
Outre que c'est une amusante et tout à fait iiioffensive originalité, ce refrain prouve que Pierre Dupont connaissait bien les paysans, toujours plus empressés, le cas échéant, près du vétérinaire que près du docteur.
Sous ce titre collectif, les Paysans, cinq autres chansons suivirent immédiatement les Bœufs : la Fête du village, le Braconnier, les Louis d'or, la Musette neuve et le Chien du berger.
Le succès de Pierre Dupont allait toujours croissant. « Le mérite de ces chansons est discutable, disait en 1831 un critique peu favorable au chansonnier *, mais non la vogue de popularité qu'elles ont obtenue. Ces chansons ont été bruyamment chantées dans la rue et accompagnées sur les élégants pianos des salons de Paris. Le jeune poète a fait coup double, et a conquis à la fois la popularité et la mode. »
Le même critique, après avoir conseillé à l'auteur de la Muse populaire de ne pas s'endormir sur ses trop faciles succès, lui reprochait de prêter le mètre charmant de ses couplets aux banalités socialistes.
et Qu'il ne s'abuse pas, disait-il, au point de croire que ses chansons ont quelque chose de patriotique et de national ; elles sont composées pour certaines factions et chantées par des factieux. Ces chants sont du reste son crime et, un jour ou l'autre, seront son châtiment. Que de vers admirables et de flots de poésie faudrait-il pour effacer le souvenir de cet appel à la révolte et à l'indiscipline intitulé le Chant des soldats ! »
Le môme esprit anime bien d'autres pièces : Chant des nations, Chant du vote^ Chant des transportés, Chant des étudiants, Chant des paysans, etc. Dans ces compositions violentes, Dupont reste toujours inférieur à lui-môme et ne s'élève guère au-dessus du médiocre. Nous ferons exception pour les Journées de juin, où l'émotion est véritable, l'accent de douleur sincère et la poésie digne du sujet :
« Quatre jours pleins et quatre nuits, L'ange des sombres funérailles, Ouvrant ses ailes sur Paris, A soufflé le vent des batailles.
G république au front d'airain, Ta justice doit être lasse ; Au nom du peuple souverain, Pour la première fols, fais grâce. »
Ces vers sont beaux en eux-mêmes, mais Pierre Dupont n'est pas là sur son terrain. « Sa muse, dit Eugène de Mirecourt, n'est pas une euménide coiffée de couleuvres que l'on doive rencontrer, hurlant un jour d'émeute, au coin des carrefours : c'est une nymphe des prés et
' Emile Montégut, Revue des Deux Mondes, 15 juin 1851.
des bois, une douce hamadryade, qui vit de la sève des arbres et du suc des fleurs, soupire avec les vents et murmure avec les ruisseaux. » En effet, la place de Pierre Dupont est aux champs plutôt que dans la rue : il retrouve tout son talent en retournant au genre pastoral. Le Dahlia bleu, la Véronique, la Chanson du blé sont de petits chefsd'œuvre. Tout le monde a entendu chanter Ma vigne, cette inspiration vraiment française, où la verve entraînante et railleuse du poète laisse enirevoir un coin de paysage ensoleillé :
« Cette côte à l'abri du vent, Qui se chauffe au soleil levant Gomme un vert lézard, c'est ma vigne. >•
Quelle vivacité d'allure dans ce refrain :
« Bon Français, quand je vois mon verre
Plein de ce vin couleur de feu.
Je dis en remerciant Dieu
Qu'ils n'en ont pas en Angleterre. >»
Enfant du peuple, Pierre Dupont a très bien rendu deux des côtés de la vie du peuple : la vivacité tapageuse, la joie brillante; les confidences intarissables de 1 ame populaire éclatent, rient et bavardent dans ses plus jolies chansons. La trivialité y est pleine de décence, la grossièreté pleine de bonhomie, la familiarité tout à fait engageante et sympathique '.
Cette appréciation convient surtout à la Mère Jeanne, où le langage campagnard s'étale dans sa crudité sonore, sans blesser les oreilles délicates.
La Mère Jeanne.
Dans la vie on ne reste guères A l'âge riant des amours.
Les ans vont comme les rivières, Et rien n'en peut barrer le cours.
Je ne suis plus la fille fraîche Que l'on appelait Jeanneton ; Le soleil a rougi la pêche, Le rosier n'est plus en bouton.
Je suis la mère Jeanne, Et j'aime tous mes nourrissons :
Mon cochon, mon taureau, mon âne, Vaches, poulets, filles, garçons,
» É. Montégut.
Pir:RRE DUPONT. 393
Dindons, et j'aime leurs chansons, Comme, étant jeune paysanne, J'aimais la voix de mes pinsons.
Quand j'étais encore jeunette, Une autre ne posait pas mieux Le papillon de sa cornette Et le chignon de ses cheveux.
Maintenant c'est une autre affaire, Il s'agit bien de coqueter !
Du jour qu'on est mère et fermière, On a d'autres chiens à fouetter.
Je suis la mère Jeanne, etc.
C'est la moisson, c'est la vendange, Les semailles, la fenaison, C'est la lessive, et tout ça mange, Tout ça boit plus que de raison !
Il faut qu'à tout je remédie.
Le bétail est ensorcelé, Les enfants ont la maladie, Cette nuit la vache a vêlé.
Je suis la mère Jeanne, etc.
Venez, poules à crête rouge.
Et mon beau coq tambour-major !
J'aime que tout ce monde bouge.
Je vois remuer mon trésor :
Ces marcassins, ce veau qui tette.
Ces canetons qui vont nageant, Cet agneau qui bêle à tue-tête, C'est pour moi le bruit de l'argent.
Je suis la mère Jeanne, etc.
C'est qu'il en faut dans un ménage, De l'argent blanc, de l'or vaillant ; On n'en gagne pour son usage Qu'en bien veillant et travaillant; Par-dessus votre homme se grise.
Et trébuche en rentrant au nid ; On se bat, mais après la crise On l'embrasse et tout est fini.
Je suis la mère Jeanne, etc.
L'exubérance joyeuse de notre chansonnier ne dégénère jamais, sa plaisanterie est toujours honnôle et de bon goût, et ce n'est pas un de ses moindres mérites que d'avoir su éviter la licence de Béranger. Loin de célébrer le vice, Dupont le stigmatise quand il le rencontre sur sa route. La chanson du Peseur d'or fait penser à Balzac * pour le talent d'observation et la vigueur du pinceau.
Le Peseur d'or.
Dans une vaste houppelande Bordée au cou de petit-gris, Un juif, expulsé de Hollande, Vivait d'usures à Paris, Il pesait avec des balances Dont les plateaux étaient faussés, Or, diamants et consciences; Ses doigts étaient fort exercés.
Les souris vont se prendre
Au chat qui dort.
Et chacun allait vendre
Au peseur d'or.
On allait chercher la piqûre De ce serpent dans un trou noir Bâillant sur une cour obscure ; Ce repaire était son comptoir.
A ceux qui de celte cachette Osaient railler Tobscurité :
Le soleil est dans ma cassette, Répondait l'avare éhouté.
Les souris vont se prendre, etc.
Ses yeux étaient deux escarboucles,
Son nez un triangle effilé ;
11 portait des souliers à boucles.
Du linge en hollande filé.
Il prisait avec des mains sèches
Du fin tabac de Portugal.
Son crâne orné de blanches mèches
Eût effrayé le docteur G ail.
Les souris vont se prendre, etc. v
* Gobseck. ^i
De tout calcul indéchiffrable Il se tirait en un instant, Et d'une voix imperturbable Il disait au chaland : C'est tant I C'est tant ce virginal sourire !
C'est tant voire anneau conjugal 1 C'est tant le sceptre et tant la lyre, , Tant la tombe et le piédestal!
Les souris vont se prendre, etc.
Qu'il monnaya d'âmes flétries I Qu'il serra dans ses coffres-forts D'or, de bijoux, de pierreries, D'anneaux, de châles, de trésors!
La Mort longtemps le laissa faire.
Un jour de hausse et de grand gain.
Elle emmena notre homme en terre, Mort de joie et presque de faim.
Les souris vont se prendre, etc.
Le diable qui toujours existe, Ayant vu, la nuit, en rôdant, Notre squelette jaune et triste Qui perdait sa dernière dent.
Sur un plateau de sa balance Mit les restes du pauvre corps, Et dans l'autre avec violence Fit entrer ses nombreux trésors.
Les souris vont se prendre, etc.
Tu pèses moins que tes richesses, Dit le diable, viens en enfer I Nous y vivrons de tes largesses, Tes os secs feront un feu clair !
Tirez profit de cette fable.
Vous tous qui rognez sur un liard ; Tous thésaurisez pour le diable.
Il vous surprendra tôt ou tard.
Les souris vont se prendre
Au chat qui dort, Et chacun allait vendre
Au peseur d'or.
Ceux qui trouvent les légendes de Pierre Dupont inférieures à ses autres chansons feront exception, pensons-nous, pour le Peseur d'or.
Dupont ne se maintient pas constamment à cette hauteur de style ; il ne tire pas toujours de ses idées tout le parti possible, parce qu'il néglige de les creuser suffisamment; nous nommerons, par exemple, certaines chansons telles que la Couturière et le Tisserand.
Néanmoins, ces chansons, prises dans leur ensemble, révèlent un homme merveilleusement doué, qui a l'élan, le jet, le trait, surtout la rapidité du mouvement, l'aisance de l'évolution dans le couplet et dans le refrain toujours populaire et sympathique. Inférieur à Déranger, il possède cependant plus que lui le charme rêveur d'une poésie douce et tendre, avec une pointe de sentiment. Pour justiûier notre assertion, il suffit de citer cette délicieuse strophe :
« Douces à voir, ô véroniques, Vous ne durez qu'une heure ou deux, Fugitives et sympathiques Comme des regards amoureux. Fleurs touchantes du sacrifice, Mortes, vous savez nous guérir.
Je vois dans votre humble calice Le ciel entier s'épanouir.
O véroniques ! sous les chênes, Fleurissez pour les simples cœurs Qui, dans les traverses humaines, Vont cherchant les petites fleurs. »
Et celte gracieuse ballade sous le voile de laquelle l'auteur nous confie ses amours :
« II aime, folie extrême,
Enfant de rien,
La fille môme Du baron chrétien.
A sa fenêtre il l'a surprise Se regardant à son miroir; Il erre du parc à l'église, Dans les taillis pour l'entrevoir; Elle est grande, leste et mignonne.
De la chevelure au soulier.
Ou voit qu'elle est une baronne, Et lui n'est rien qu'un écolier.
Les bûcherons de la vallée Montrent au doigt le jeune fou ; Sa chevelure, échevelée, A tous les vents bat sur son cou. »
Il ne nous appartient pas d'étudier en Pierre Dupont le compositeur. Lui-môme aurait été bien embarrassé de développer sa méthode, car
il a composé les airs de toutes ses chansons sans avoir jamais appris la musique. Quand il avait trouvé un air, il le dictait à son ami M. Gounod, et l'air était toujours parfaitement approprié aux paroles de ses chansons *.
Pierre Dupont a su trouver la note juste des chants du peuple, mais du peuple laborieux, honnête, heureux du travail et jouissant pleinement du repos bien mérité. Aussi toutes ses compositions de ce genre vivront- elles plus longtemps que ses chants socialistes, qui ne lui ont valu qu'une popularité de mauvais aloi.
1 Paul Foucher^ les Coulisses du passe, 1873.
NADAUD (Gustave)
— Né en 1821 —
L'esprit el la franchise sont les qualités dominantes des chansons de Nadaud : Charisons de salon. Chansons populaires et Chansons légères^. Elles ont encore un autre attrait : la variété. Railleuse avecies Deux Gendarmes, Monsieur Bowgeois, Chauvin, philosophique avec Bonhomme et le Vieux Télégraphe, hardie, bruyante au Souper de Manon, sentimentale en Mars, ardente à la Promenade d'été, folâtre au Quartier latin, rêveuse dans la Forêt, idéaliste dans le Voyage aérien, cette poésie reflète tour à tour les mille caprices d'une imagination brillante.
Nous citerons Cheval et Cavalier, qui nous paraît la plus remarquable de toutes les chansons de Gustave Nadaud, pour le détail, l'expression, la facture et la spirituelle délicatesse du dernier trait.
Cheval et Cavalier.
J'ai mis le pied dans i'étrier.
Que ton galop, mon fier coursier,
Au loin m'emporte !
Ton pauvre mailre devient fou;
Il faut aller... je ne sais où
Qu'importe?...
Comme elle me croyait bien pris Dans le réseau de ses mépris,
La fille blonde!
Fuyons la sirène aux yeux doux.
Il faut placer entre elle et nous Le monde I
Tous les jours nous partions ainsi Légers d'allure et de souci,
Pour voir la belle.
Évite le sentier étroit Que tu connais, et qui va droit Chez elle.
1 Cliez Pion.