‹ Histoire de la littérature française (volume 4)Chapitre 77 sur 110 · LA POÉSIE DESCRIPTIVE · texte numérisé non relu

LA POÉSIE DESCRIPTIVE

La poésie descriplives'élailsoudaineiuentdéveloppée au diî-huilième siècle. L'amour de la cr.mpagne, des bergers et des bergères était devenu général. Rosset, Saint-Lambert, Roucher, Delille, Castel, Lemierre, chantèrent longuement les douceurs champêtres, le calme des bois, le charme des vallons et des prés. La poésie descriptive semblait briller d'un vif éclat ; et cependant cet enthousiasme, si nouveau en France, pour les spectacles extérieurs, n'enlanta que des œuvres languissantes, froidement méthodiques et d'une composition tout artificielle. La langue appauvrie du dix-huitième siècle demeurait impuissante à rendre la grandeur de la nature. Le respect exagéré du style noble. Téter nel emploi des périphrases incolores lui défendaient de peindre, dans leur sobre vérité, les travaux, les mœurs, le bonheur et la simplicité de la vie rustique. L'abus de la mythologie rendait communes les plus douces images ; le mélange des abstractions didactiques communiquait aux plus riants tableaux une insupportable aridité.

Allachés ccrcme leurs prédécesseurs au culte exclusifde Flore, de Pomon f , des Sylvains ou des Nymphes, les poètes champêtres de l'Empire reproduisirent dans leurs monotones descriptions tous les défauts du siècle précédent. Une soudaine métamorphose provoquée par un homme de génie se fit à l'aube de lu Restauration. « Hauteur d'accent, largeur de coup d'œil, grandeur d'imagination, profondeur de sentiment : voilà par où débute la poésie de la nature aucommencement du dix-neuvième siècle ; voilà ce qu'apportent au monde ébloui et ravi les premières Méditations de Lamartine. L'évolution est complète et décisive. On entre de plain pied dans des sphères nouvelles, inconnues jusqu'alors ou réputées inaccessibles *. » Disciple littéraire de Jean- Jacques Rousseau, unissant comme lui le paysage à l'expression du sentiment, l'auteur du Lac, cet admirable ressouvenir -, allait enfin donner à la poésie descriptive la vie, la chaleur, l'émotion. « L'enchanteur avait trouvé moyen de peupler la nature, non pas en y multipliant, comme sesprédécesseurs, les dryades, les nymphes et les faunes, mais en y introduisant les deux acteurs qui lui donnent sa valeur morale et sa sublimité, en y ramenant l'homme et Dieu qu'on en avait écartés systématiquement. » Élevant sa pensée par le sentiment religieux, le

1 Jules Levalloia, Étude littéraire, en tète d'une Idylle nojvnande par André Lemoyne. Sandoz et Fisctibacher,

* Voir l'ingénieux parallèle que fait, entre cette poésie et une page de la Is'ouvelle Héloïse, Charles de Mazade, dans son livre : Lamartine. Chez Didier.

kU LES POÈTES DU DIX-NEUVIÈME SIÈCLE.

grand potMe allait répandre dans tous ses tableaux les effusions lyriques dont son ame débordait en face de la nature.

Les continuateurs de Lamartine, d'après leurs aspirations particulières, firent subir quelques changenaents à sa manière de concevoir et de peindre le paysage. Victor de Laprade est, entre tous, celui dont les idées et les sentiments, la forme et la cadence du vers, se rapprochent davantage de la poésie lamarlinienne. Comme le chantre d'Elvire, il aime de préférence les sommets nuageux, les cimes superbes ; et les impressions que ces grands spectacles lui causent, il les rend avec la même ampleur mélodieuse. De ces hauteurs où la poésie devient quelquefois abstraite et vague, Leconte de Lisle nous ramène à des tableaux purement terrestres. Il nous transporte sous la zone torride et décrit froidement, sans passion, les spectacles les plus étranges de cette nature exubérante. Plus coloré que Laprade, plus ému que Leconte de Lisle ', M. Lacaussade est le représentant le plus fidèle et le plus élevé de la tradition lamartinienne. Les mêmes qualités descriptives, mêlées d'une grûce délicate et modeste, se reconnaissent dans les poésies champêtres de Joseph Autran.

Avec André Lemoyne et André Theuriet, le paysage littéraire est entièrement transformé. Les plus exacts des poètes descriptifs de l'ancienne école s'étaient contentés d'exprimer la vérité d'ensemble; les autres n'avaient reproduit la nature que sous des formes vagues, sans précision. « Chez Lemoyne, dit Jules Levallois, tout est à son plan, reçoit la lumière qui lui convient, observe l'allure et l'attitude qui lui est propre, porte le nom qui lui appartient. Avec lui, point d'arbres abstraits, mais des peupliers, des saules, des trembles ou des bouleaux ; point d'animaux quelconques, mais la belle vache rousse, qui ne s'effraye point des rigueurs de l'hiver, ou la voyageuse hirondelle, chère elle-même au voyageur, ou le loriot jaune, cet artisan sans égal dans la fabrication des nids. » André Theuriet a merveilleusement senti le charme de la poésie populaire et compris qu'il y avait dans le sol même du pays natal une source bien autrement vivace et rafraîchissante que les traductions grecques, romaines ou anglo-saxonnes où s'étaient alimentés successivement les classiques et les romantiques '.

Les paysagistes de la nouvelle école ont ainsi introduit dans leurs peintures un élément nouveau, l'élément national. Ils ont fait connaître à la France les beautés pittoresques de la patrie. S'appliquant surtout à la justesse des couleurs, à la précision des lignes, ils ont donné à la poésie descriptive un charme de détails qu'elle n'avait pas encore possédé. Malheureusement on a fait, dans ces dernières années, un abus excessif de la description. De nombreux rimeurs, des poètes citadins, sans aptitudes spéciales, ont rendu faux ou factice ce genre où, chez eux, l'imitation ingénieuse supplée en quelque sorte à la stérilité de l'esprit et du cœur.

1 Jules Levallois. — - Voir Sous bois, impressions d'un forestier, par A. Theuriet, p. 260 et suiv. 1878. Charpentier.

FO>»TANES (Louis, marquis de)

Celui qu'on a nommé le dernier parent de Racine pourrait prendre place parmi les auteurs du dix-huitième siècle aussi bien que parmi ceux du dix-neuvième ; la plupart de ses poésies étaient en effet composées et publiées avant 1800 ; il avait pu connaître Voltaire et J.-J. Rousseau et il vécut dans la société de Ducis, Dorât, Delille, d'Alembert et la Harpe.

Fontanes naquit à Niort en 1757, d'une famille prolestante originaire des Cévennes, récemment convertie au catholicisme. Il fut élevé par un prêtre jansénisie qui ne réussit pas à lui inculquer ses principes rigides. Cependant Fontanes affecta toujours de se montrer chrétien ; il s'intitulait lui-même « le vigilant gardien des traditions et des croyances » ; dans une de ses odes, il déplore les misères d'une société sans religion ; mais, s'il faut en croire ses contemporains, il alliait à ces sentiments religieux dont il faisait parade l'épicurisme le moins déguisé,

€ Cet épicurisme, dit Sainte-Beuve i, était bien fort chez lui, plus fort que l'on n'ose le marquer. Je n'en puis donner que des indices. Il écrivait de la campagne où il était, chez M"« Bacciochi, à M. Gueneau de Mussy: a Je fais des vers, je joue Alvarez dans Alzire, je chasse le renard et joue aux échecs tous les soirs, après un excellent dîner. Yoilàma vie; elle est assez douce. » Et dans une lettre de Chateaubriand au même M. Gueneau de Mussy [16 octobre 1805) on lit: « Je ne sais rien de Fontanes, sinon qu'il mange un peu moins que de coutume et qu'il se porte très bien. » Le dîner tenait une grande place dans la vie de Fontanes; il accusait gaiement la nature de l'avoir trop distrait de son talent poétique, en lui donnant un estomac si actif, des organes si impérieux, d

Fontanes, dans des vers qui caractérisent parfaitement l'homme et le poète, avoue qu'il n'avait pas le goût du travail :

« Au bout de mon humble domaine, ;■

Six tilleuls au front arrondi.

Dominant le cours de la Seine,

Balancent une ombre incertaine f

Qui me cache aux feux du Midi.

Ici la rêveuse paresse S'assied les yeux demi-fermés, Et sous sa main qui me caresse.

Une langueur enchanteresse Tient mes sens vaincus et charmés.

1 Chateaubriand et son groupe littéraire, 21« leç., t. II, p. 131.

Des feuillets d'Ovide et d'Hoiaco Flottent épars sur mes genoux.

Je lis, je dors, tout soin s'elTace ; Je ne fais rien, et le jour passe.

Cet emploi du jour est si doux !

Tandis que d'une paix profonde Je goûte ainsi la volupté, Des rimeurs dont le siècle abonde La Muse toujours plus féconde Insulte à ma stérilité.

Je perds mon temps, s'il faut les croire ; Eux seuls des siècles sont l'honneur.

J'y consens: qu'ils gardent leur gloire. J'y perds bien peu pour ma mémoire, Je gagne tout pour mon bonheur. »

Il devait déplorer plus tard cette heureuse paresse si agréablement chantée. En 1802, il écrivait à l'un de ses amis :

o Travaillez, méditez, faites valoir tous vos talents dans la jeunesse, mon bon ami. Ne soyez pas aussi paresseux que moi. J'ai perdu quinze ans de ma vie à des niaiseries et à pis encore. Le passé m'offre des regrets, l'avenir de faibles espérances '. »

La postérité doit-elle joindre ses regrets à ceux de Fontanes, et l'auteur de la Chartreuse de Paris et du Jour des Morts occuperait-il une place plus élevée dans la hiérarchie des poètes s'il s'était appliqué davantage au développement de son talent"? Nous ne le croyons pas, car les qualités qui s'acquièrent, la correction du vers et la pureté racinienne du style, Fontanes les possédait; il lui manquait précisément ce que ne peut donner l'étude : la force et la couleur.

Le contre-coup des violentes convulsions qui ébranlèrent la France au dix-huitième siècle retentit dans la vie de cet épicurien. Il appartenait au parti de ces hommes modérés qui unissaient dans leur cœur l'amour de la vieille royauté à des aspirations franchement libérales. En 1792, il assista au siège de Lyon et plaida la cause des victimes de Collot d'Herbois à la barre delà Convention. E.\.ilé vers 1793, il rentra plus tard en France et dut fuir de nouveau au 18 fructidor. Par intérêt ou par conviction, il se rallia à Bonaparte et devint, sous le premier empire, président du Corps législatif et grand maître de l'Université. Tandis qu'il occupait ces hautes positions, il faisait des odes sur l'assassinat du duc d'Enghien et l'enlèvement du Pape, mais se gardait bien de les publier. Il eut le courage de faire paraître les Stances sur Chateaubriand dont il avait deviné le génie et encouragé les premiers efforts, et il le défendit avec vivacité contre les critiques injustes soulevées par les Martyrs, Il se servit toujours de son crédit en

1 Lettre à M. Philibert Gueneau de Mussy, 1802.

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