‹ Histoire de la littérature française (volume 4)Chapitre 78 sur 110 · FONTANES · texte numérisé non relu

FONTANES

faveur des hommes de lettres et protégea Chênedollé, Joubert, Déranger, Royer-Collard, Villemain et Guizot.

S'il ne posséda pas le génie, il sut du moins l'admirer chez les autres ; mais, fait étrange, quoiqu'il « aimàtl'espérance et la jeunesse, il ne sentit pas Lamartine naissant et ne l'apprécia point à sa valeur *. »

Fontanes professait pour l'auteur de Phèdre et à'AthoUe un véritable culte qu'il comparait non sans raison à celui de Stace pour Virgile.

« Il dut à ces affinités de nature (avec son maître), dit un critique -, d'être à son tour réputé classique, du moins par ses contemporains. Or c'était le devenir prématurément, car la postérité ne ratifie guère ces honneurs précoces, que le temps seul a le droit de conférer. Aussi reconnaissons-nous que le grand jour a fait pâlir, par endroits, les œuvres de Fontanes. Si leurs nuances trop tendres n'ont pu supporter sans dommage la pleine lumière de !a publicité, c'est qu'il n'y eut pas assez d'invention dans ce style dont Rivarol disait qu'il eut o le poli sans éclat. » Joubert fut du même avis quand il lui reprocha de trop «caresser sa phrase », et de ne laisser «aucun sillon », aucune empreinte ineffaçable. 'Voilà par où fléchissent ces écrivains corrects mais timides, rangés mais un peu froids : l'é^ofife est très fine, mais trop mince. A force de tenue et de retenue, leur poésie, qui n'est jamais une fête pour les yeux, finirait par se confondre avec la prose, si le rhythme n'en faisait encore un plaisir pour l'oreille. »

Nous ne parlerons pas des premiers essais de poésie, le Vengeur et la Forêt de Navarre, que fit connaître, en 1780, VAlmanach des muses.

Sa première publication importante en vers fut une traduction de VEssaide l'homme, de Pope, qu'il publia en 1783 à la suite d'un voyage en Angleterre. Elle est assez littérale et 1 original est suivi presque vers pour vers. Cependant il ne savait pas ou savait mal l'anglais et il fit son poème sur une traduction en prose. Pope ne revit pas dans cette maigre et prosaïque traduction dont les vers, travaillés avec le soin le plus patient, restent conslamment secs, froids, dénués de mollesse et d'abandon.

Fontanes avaitl'intention décomposer un grand poème sur laTafure, mais il n'en publia que quelques fragments qui lui valurent les éloges un peu exagérés de la Harpe.

Il réussit mieuï dans deu.v petits poèmes qu'il fit paraître successivement : la Chartreuse de Paris, et le Jour des morts dans une campogne.

La Chartreuse de Paris, qui n'a d'autre rapport que le nom avec le poème de Gresset, et qui se rapproche plutôt du bel épisode des Pénitents de la Trappe et du Poème des jardins, est digne de demeurer classique.

Tout en affectant de mépriser les littératures étrangères, Fontanes leur faisait parfois des emprunts. Le morceau élégiaque intitulé : le Jour des morts dans une campagne, écrit avant le rétablissement du culte, est une imitation de l'élégie de Gray : le Cimetière de village ;

' Sainte-Beuve, Chateaubriand et son groups litt., 21« leç., t. II, p. 134. * Gustave Merlet, l'Instruction publique.

mais Fontanes a donné à son ouvrage une forme plus dramatique que Gray, qui s'est surtout appliqué à prodiguer les réflexions. Le Jour des morts qui rappelle, pour le charme contenu des descriptions, Jean- Jacques et Bernardin de Saint-Pierre, est la première apparition, dans la poésie, de ce christianisme un peu vague qui devait inspirer de si sublimes pages aux Chateaubriand et aux Lamartine. Bien que noire époque, rendue difficile par tant d'œuvres vigoureuses, ne puisseguére apprécier cette poésie pâle, nous devons néanmoins rendre justice au goût remarquable et à l'art consommé qu'elle dénote.

Les Jardins de Delille excitèrent l'émulation de Fontanes, et lui firent naître l'idée de son poème du Verger. Il voulut s'occuper surtout de la partie que le poète de salon avait oubliée, de la partie utile, de celle qui appartient à tous les habitants des campagnes. Aspirant à suivre le plan de Virgile, il essaya de tracer, non les parcs de Wattely et de Le Nôtre, mais

« Le jardin du berger, du poète et du sage. »

Son poème de l'Astronomie, plus mesquin de plan, est recommandable par de brillants morceaux.

En voici un où Fontanes, se surpassant lui-môme, arrive à la force et à la grandeur :

a Vers ces globes lointains qu'observe Cassini, Mortel, prends ton essor, monte par la pensée. Et cherche où du grand tout la borne fut placée ; Laisse après toi Saturne, approche d'Uranus; Tu l'as quitté? Poursuis. Des astres inconnus A l'aurore, au couchant, partout sèment ta route ; Qu'à des immensités l'immensité s'ajoute. Vois-tu ces feux lointains? Ose y voler encor. Peut-être ici, fermant ce vaste compas d'or, Qui mesurait des cieux les campagnes profondes, L'éternel géomètre a terminé les mondes. Atteins-les: vaine erreur! Fais un pas; à l'instant Un nouveau lien succède, et l'univers s'étend. Tu t'avances toujours, toujours il t'environne. Quoi ! semblable au mortel que sa force abandonne, Dieu, qui ne cesse pas d'agir et d'enfanter. Eût dit: Voilà la borne où je veux m'arrèter ! »

Ces vers d'une allure si calme et si mesurée dans leur ampleur nous mettent bien en face de l'infini. Fontanes n'en a pas souvent produit d'aussi beaux. Il ne s'élevait pas volontiers à de pareilles hauteurs et préférait à ces cimes ardues les parages moins dangereux des sujets familiers. Parvenu à la vieillesse et dignitaire de l'Empire, il chantait doucement, dans sa retraite de Courbevoie, la vie paisible et le bonheur champêtre préconisés par Horace.

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