FONTANES
Il avait cependant conçu l'idée d'un poème épique sous le titre de la Grèce sauvée, où il se proposait de glorifier la ligue du Péloponèse victorieuse des armées et des flottes de Xerxès ; mais ce projet eut à peine un commencement d'exécution.
Les vers de Fontanes sont élégants et châtiés comme sa prose, mais sans imagination, sans feu. Cet homme, au cœur si chaud pour ses amis, n'avait pour le public, selon l'expression de Chateaubriand, qu'une plume refroidie. Par compensation, « ses pensées et ses images ont, comme le dit le même écrivain, une mélancolie ignorée du siècle de Louis XIV qui connaissait seulement l'austère et sainte tristesse de l'éloquence religieuse. » Tout ce qu'il a fait est agréable, mais il y manque le souffle et l'élévation. D'aifleurs il ne se surfaisait pas à lui-môme sa valeur littéraire, et il savait bien que sa haute situation politique n'était pas étrangère à sa renommée. Ajoutons à son honneur, qu'au milieu de ses emplois et de ses fonctions officielles, il ne cessa de cultiver les lettres : grand maître de l'Université, il leur donnait toujours quatre heures avant d'ouvrir son cabinet.
Un autre mérite jeta beaucoup d'éclat sur sa personne : c'était le charme de sa conversation vive, animée, soudaine, pittoresque, fertile eu heureuses citations, mais quelquefois assez éloignée du goût pur et sévère qu'il avait toujours en écrivant.
« Quand je pense, dit Chêiiedollé, ce fervent admirateur de Fontanes, aux promenades délicieuses que nous avons faites en 1807, au bois de Boulogne, au bois de Vincennes, et qui étaient pour moi une suite d'études poétiques où je trouvais tout ce qui pouvait me fortifier et m'enchanter, critique fine et piquante, instinct poétique admirable, goût rapide et infaillible, mémoire imperturbable, citations variées à l'infini et toujours à propos, abondance intarissable d'images, d'expressions créées et de vers improvisés, faits de verve et de génie.... »
ChênedoUé dit dans un autre endroit ;
« Nous avions surnommé Fontanes, Chateaubriand et moi, en riant, le Sanglier d'Erymanthe, et cela peignait à merveille sa brusquerie et sa verve •• •
Sainte-Beuve, qui se montre toujours un peu partial dans son appréciation sur Fontanes, fait sur le même sujet la réflexion suivante :
« Il y aurait à s'étendre, si c'en était le lieu, sur cette opposition piquante du plus poli, du plus mesuré des écrivains, et d'un causeur si franc et même si cru. »
Bien que les poésies de Fontanes soient d'un genre un peu passé, elles n'en méritent pas moins d'être maintenues, suivant l'expression de Sainte-Beuve, « dans la suite des tons et des nuances de la poésie française *. »
1 ChênedoUé, 21 mars 1821, dans Sainie-Beave, Chateaubriand et son groupe lut., t.lï, p. 286.
* Chateaubriand et son groupe litt., 21^ leç., t. II, p. 123, note.
CAMPENOJN (Vincent)
Vincent Campenon, neveu de Léonard, ami de Florian, de Delille, de Ducis, mérite de figurer avec quelque honneur parmi les poètes de l'école descriptive et sentimentale du commencement du dixneuvième siècle. Il avait composé un long poème didactique : la Maùon des chainps, lorsque parut l'ouvrage de Delille : les Trois Régnes de la Nature. Obéissant alors à un sentiment très délicat de déférence envers l'auteur des Géorgiqucs françaises, Campenon détruisit une grande partie de son travail. Les fragments qu'il en conserva firent regretter que le poème n'eût pas été publié tout entier. Deux ans après (18H), il vit accueillir avec beaucoup de faveur une autre composition épique et descriptive, l'Enfant prodigue, dont les pensées et les sentiments, d'une grande fraîcheur, sont très heureusement exprimés.
Le style de Campenon est généralement correct. Ses vers ont de l'élégance et de la facilité. Quelques-unes de ses inspirations^ telles que la Jeune Fille malade, sont fort touchantes. Ce poète a continué d'une manière distinguée le genre de Delille, qu'il remplaça en 1814 à l'Académie française.
CHÊNEDOLI^É (Charles-Julien Lioult de)
Charles-Julien Lioult de Chônedollé est un de nos bons poètes descriptifs. Après des voyages en Italie, en Allemagne, en Suisse, accomplis pendant les années les plus orageuses de la Révolution, il publia, en 1807, le Génie de l'homme. Dans ce poème philosophique et descriptif, il montra l'homme d'abord étudiant les cieux; ensuite cherchant à connaître le séjour qu'il habite ; puis se repliant sur lui-même, et s'efforçant de deviner sa propre nature ; enfin se considérant comme être social, et cherchant quelle forme de gouvernement donne la plus grande mesure de bien, et présente la moindre quantité de mal.
Celte dernière partie de ses œuvres est particulièrement remarquable par la grandeur et l'énergie des pensées. Fortement pénétré de la valeur intellectuelle et morale de l'homme, le poète a fait ressortir avec beaucoup de chaleur le néant des doctrines de J.-J. Rousseau dans le Contrat social, et montré la distance immense qui sépare la civiUsation de l'étal naturel, l'esprit de la matière, la justice de la force brutale, et la sagesse de l'imprévoyance :
« Eh bien ! tous ces tnîsors, ces bienfaits dont sans cesse
L'art occupe ton goût ou flatte ta mollesse,
Tu n'en jouirais point si la société
N'avait ouvert à l'homme un champ illimité.
Qu'on vante maintenant le bonheur du sauvage,
Qui des saisons sur lui voit s'épuiser la rage;
Qui, des lois et des arts ignorant le secours.
Traîne dans les forêts ses misérables jours.
Et ne trouve au banquet dressé par la nature,
Pour apaiser sa faim, qu'une vile pâture.
Quoi ! lorsque nous voyons nos peuples policés.
Où les droits de chacun sont connus et fixés,
Où notre espèce humaine, en cent lieux avilie, ;
Est dans sa dignité par nos lois rétablie,
Où du gouvernement la tutelle et les soins
Répriment les abus, préviennent les besoins,
Faudra-t-il envier la triste imprévoyance
De ces peuples sans soin et sans expérience,
Qui vendent au matin leur hamac, sans prévoir
Qu'ils le regretteront pour leur sommeil du soir î n
CelV" chant du Génie de l'homme est le plus soigné; cependant il s'y rencontre encore beaucoup de faiblesses et d'inégalités. Aussi fut-on longtemps avant de reconnaître la valeur poétique de cette œuvre philosophique.
Le talent descriptif de CbônedoUé ne fut pas apprécié comme l'avait été celui de Delille et dEsménard. « La réputation du Génie de l'homme, nous dit-il lui-mOme, s'est faite lentement; elle a eu à triompher de nombreux obstacles *. »
Le public n'accueillit pas non plus avec une grande fareur trois livres d'odes et de petits poèmes donnés en 1820, sous le iiired' Éludes poétiques. CbônedoUé avait composé ses poésies lyriques en Allemagne, auprès de Klopstock; leur publication, faite au milieu des débuts de Victor Hugo et de Lamartine, fut tardive et inopportune. Plusieurs des petits poèmes ajoutés aux pièces anciennes témoignaient d'un rare talent. « Le Dernier Jour de la moisson, le Tombeau du jeune laboureur, la Gelée d\itril, étaient des inspirations nées de la vie des champs, et qui gardaient en elles comme une douce senteur des prairies normandes *. n
Dans le Dernier Jour de la moisson, l'enthousiasme de la poésie lyrique est joint d'une façon très heureuse à la fraîcheur de la poésie idyllique.
Le Dernier Jour de la moisson.
J'ai vu de la moisson superbe
Le soleil couronner la fin;
Joyeuse, à la dernière gerbe
La grange vient d'ouvrir son sein;
Là, dans une enceinte profonde,
Repose le riche froment.
Qui pour deux ans assure au monde
Un intarissable aliment.
Grondez maintenant.
Noirs orages !
Foudres! tonnez du haut des cieux!
L'homme en paix rit de vos ravages, Il est sûr des présents des dieux, Des Hyades l'urne effrénée Peut s'épancher de l'aube au soir; Sur nos sillons d'une autre année Elle fait descendre l'espoir.
Orage! à tes fières haleines Cérès a commis son trésor; Et tes eaux feront dans nos plaines Des nouveaux épis germer l'or ^.
i Lettre du 21 mars 1821, dans Sainte-Beave, Chateaubriand el son groupe littéraire.
â Sainte-Beuve, Chateaubriand et son groupe litt., CbônedoUé, t. II, p. 306. 3 Odes poétiques, oda X.
CHÈNEDOLLÉ. 433
Le Clair de lune de mai est un petit chef-d'œuvre de calme et molle rêverie.
Chônedollé, disciple d'André Chénier, dont l'un des premiers il connut et goûta avec enthousiasme la poésie, fait très bien le vers et possède un style correct, harmonieux, une facture personnelle. Il a dit de lui-môme qu'il était le Girodet de la poésie : c'était le peintre avec lequel il croyait avoir le plus de rapports. CliênedoUé a dans les vers, comme Girodet dans la peinture, une imagination brillante et rêveuse, un coloris animé, une pureté constante ; mais Girodet est plus original comme peintre que Chénedollé comme poète. L'invention, chez l'auteur du Génie de l'homme, n'est pas grande, et l'on rencontre dans ses vers beaucoup trop de réminiscences.
Chônedollé vécut habituellement loin de Paris : quelques-unes de ses compositions s'en ressentent; — cependant il y forma d'illustres amitiés, avecRivarol, Chateaubriand, Fontanes. Ces relations influèrent considérablement sur sa manière d'écrire et sur l'inspiration même de ses ouvrages. Rivarol lui suggéra l'idée de son poème du Génie de l'homme. Les images saisissantes que l'auteur des Disputes avait employées dans une conversation sur le mouvement des astres et la grande économie des cieux lui firent entreprendre, pour compléter ses idées, « le poème de la nature, poème qui avait été manqué deux fois dans notre lanigue, par Le Brun et Fontanes *. » Chateaubriand lui donna d'excellents conseils; Fontanes l'aida avec beaucoup de bonté, de patience et de scrupule poétique à corriger le Génie de l'homme et quelques-unes de ses Odes. Selon les propres expressions de Chônedollé, il ne laissait point passer un vers faible saus le tourner et le retourner, jusqu'à ce qu'il fût aussi bien qu'il l'eût désiré pour lui-môme.
Chônedollé avait médité pendant de longues années une grande épopée : Titus ou Jérusalem détruite. On n'a pu en retrouver plus tard que des ébauches. L'auteur avait maintes fois, dans ses dernières tentatives, désespéré de l'exécution en vers. « Il songeait à en faire, au pis aller, un poème en prose comme les Martyrs. Au milieu de ces revirements, la mort le surprit ^ <>
1 Sainte-Beuve, Chateaubriand et son groupe littéraire, t. II, p. 178. s Id., ifj.
Poètes du ïix* sièclb. — II. 28
J.-J. AMPERE
Ampère, célèbre par son érudition et par ses récits de voyages, a écrit aussi quelques poésies remarquables '.
Ses descriptions sont pittoresques et intéressantes. Leur essence même est l'exactitude. « Elles ont le mérite d'avoir été composées avec sincérité et de retracer des impressions vraies-. » S'inspirant des choses diverses qu'il a étudiées, laissant peu de place aux caprices de l'imagination, il a donné à ses peintures deux qualités essentielles : la sûreté et la sobriété.
Ses stances sur le Nil, dont Sainte-Beuve admire le beau et large sentiment, tiennent la première place dans ses œuvres poétiques. Elles sont pour la plupart harmonieuses, faciles et imagées.
Le début est doux et mélodieux comme une élégie de Lamartine :
« Dans ma barque étendu, le front vers les étoiles, Je laisse aller mes vers au souffle de la nuit, Au «ouffle qui murmure en jouant dans les voiles. Au rivage qui passe, à l'onde qui s'enfuit.
Le Nil c'est l'Océan, et la brise inconstante Nous pousse ou nous retient comme des mariniers ; Le Nil c'est le désert ; notre barque est la tente Qui voyage ou s'arrête à l'ombre des palmiers. »
On retrouve en de nombreux passages la même cadence de vers et le même charme de détails.
a Dans le sable mouillé côte à côte s'étendent Les buffles au poil noir, au pas lourd d'éléphant. Des femmes lentement vers la rive descendent, Le front porte la cruche et l'épaule l'enfant.
A terre, en cercle assis, les anciens du village Fument silencieux, et, seul, un bédouin, La main sur son fusil, l'air dur, le front sauvage, Suit de l'œil ces Français qui viennent de si loin.
Ici l'homme fut grand, on le voit à son ombre; Le haillon qui le couvre avec grâce est porté. Un fier regard se cache au fond de son œil sombre. Et sous le dénùment perce la majesté.
1 Voirie volume intitulé: Littérature, Voyages et Poésies, Heures de poésie. Jeunesse et Tristesse, Contemplations, Italie, la Grèce ancienne et moderne^ Orient, Fronce, Ecosse et Angleterre, Allemagne, Scandinavie.
* Sainte-Beuve, Chateaubriand et son groupe littéraire, t. II, p. 32.
AMPÈRE. 43o
Ce sont haillons de prince et misères divines, C'est une robe d'or, mais elle est en lambeaux ; C'est encor l'Orient, mais il est en ruines ; Ce sont marbres enqor, mais marbres de tombeaux.
La femme du fellah passe muette et flère, D'un bracelet d'ivoire ornant son bras maigri, Traînant d'un pas royal, à travers la poussière. Le vêtement grossier qui couvre un corps flétri.
Parfois le souffle heureux d'un art charmant décore Ces huttes de limon où brûle le fumier, Sur leur toit s'arrondit le toit du sycomore. Et se balance au vent la tige du palmier.
Dans ma barque étendu, le front vers les étoiles, Je laisse aller mes vers au souffle delà nuit, Au souffle qui murmure en jouant dans nos voiles, Au rivage qui passe, à l'onde qui s'enfuit. »
A ces impressions personnelles sont jointes quelques traductions de poésie étrangère, et, entre autres, Angélique et Roland, épisodes du Boland furieux de l'Arioste (1824). La singularité de ce petit poème est dans sa forme même. S'altachant à reproduire de la manière la plus exacte la marche de la narration de l'Arioste, Ampère a fait usage de l'octave, genre de stance employée par le poète italien. C'était une innovation. « Quel qu'en soit le succès, dit-il, je m'applaudirai d'avoir tenté d'importer dans la littérature de mon pays cette forme poétique qui lui manquait; je désire que des essais plus considérables et plus habiles parviennent à l'y naturaliser. »
Ampère a essayé aussi le vers de neuf syllabes dans une petite pièce intitulée : l'Age mûr (i8i-3) :
« On n'a plus cette ivresse de l'âme Si charmante à nos premiers matins, Mélange de rosée et de flamme:
L'avenir a perdu ses lointains. »
Cette tentative est malheureuse. Le vers de neuf syllabes, dont on se sert quelquefois pour le chant, n'a véritablement d'harmonie qu'avec deux césures». Ampère eut le tort de ne pas s'en souvenir.
* Tel ce passage de Scribe :
« Oui ! c'est Dieu qui l'appelle et l'éclairé !
A tes yeui il remet sa lumière.
Eu tes mains a brillé sa bannière,
Avec elle apparais dans nus rangs. >
[Le Prophète, acte IV.)
M. Théodore de Banville, dans son Petit traité de versification, a tenté, par caprice, un vers de neuf syllabes avec une seule césure, après la cinquième syllabe.
CIIATILLON (Auguste de)
— Né en 1810 —
Peintre, sculpteur et poète, M. de Châtillon a manifesté dans ses vers ce triple amour de l'art.
En 1833, cédant aux conseils de ses amis, il publia des poésies diverses, écloses à des dates lointaines, et rapidement écrites sous une inspiration chaude et spontanée. Une excellente préface de Théophile Gautier servit de passe-port au recueil, qui fut bien accueilli. On y rencontre « des pièces de vers descriptives ou philosophiques, des chants gais ou tristes, venus à leur heure sur un rayon de soleil, sur un souffle de brise parfumée, à l'ombre d'une tonnelle, dans le calme de l'atelier, au milieu de la joyeuse agitation d'une cuisine d'auberge; le long d'une rivière qui soulève le bout des cheveux du saule; au pied des moulins de Montmartre, dont le tic-tac semble scander les vers ; à Enghien, à défaut du lac d'Elvire et du lac Majeur, ou parmi les petits jardins de lilas et d'aubépine, dont les branches, quand on les dérange, laissent tomber des souvenirs avec des perles de rosée et des gouttes de pluie semblables à des larmes *. »
La poésie de M. de Châtillon est mêlée de joie bruyante et de tristesse résignée. Tantôt populaire et tantôt sentimentale, elle a l'éclat de rire rabelaisien et la grâce idyllique; elle chante tour à tour le vin du cabaret et les impressions délicates d'une âme émue.
Entre ces premiers tableaux, ces peintures réalistes, on a beaucoup vanté la Grand'Pinte, description d'auberge qui vaut « par ses tons roux, sa chaleur enfumée, un cabaret d'Oslade *. »
« A la Grand'Pinte, quand le vent Fait grincer l'enseigne en fer-blanc,
Alors qu'il gèle, Dans la cuisine on voit briller Toujours un tronc d'arbre au foyer ;
Flamme éternelle,
Où rôtissent, en chapelets, Oisons, canards, dindons, poulets,
Au tourne-broche ; Et puis le soleil jaune d'or, Sur les casseroles encor
Darde et s'accroche.
' Théophile Gautier, préface des Œuvres poét. d'Auguste de ChâHilon « Id., ibid.