‹ Histoire de la littérature française (volume 4)Chapitre 81 sur 110 · AUTR.W · texte numérisé non relu

AUTR.W

Après son premier succès, Aulran abandonna le" théâtre. Il avait hérité d'un oncle qui lui laissait une fortune considérable, et s'était uni à la femme distinguée qui, par les rares qualités de son esprit et de son cœur, devait lui faire la plus douce des existences. Il revint à la poésie pure.

Dans Laboureurs et Soldats, publiés en 18.^4, il continua la veine héroïque de Milianah, mais il inaugura un genre nouveau, la poésie champêtre, qu'il développa dans la Vie rurale (1856), et dans les Épiires rustiques (1861).

A celle dernière date, Autran était en Provence, en proie à l'une de ces crises nerveuses auxquelles il était malheureusement trop sujet, quand il apprit, à son grand élonnement, qu'on songeait à lui pour l'un des sièges vacants à l'Académie française. On le pressait de venir à Paris pour y faire ses visites. Il partit, par pure complaisance pour ses amis. Une petite intrigue fît échouer son élection. Il fallait 18 voix pour être nommé, il n'en eut que 17 au premier tour de scrutin et 17 encore au dernier. Il ne fut élu qu'en 1868, en remplacement de Ponsard, mais cette fois par 24 voix sur 27 volanis.

Cette même année 1808, il publia le remarquable volume des Paroles de Salomon, qui n'obtint pas tout le succès auquel il avait droit, peut-être parce que l'auteur eut le tort de ne pas dire dans sa préface que ce n'était là ni une traduction ni une paraphrase des livres saints, mais simplement de petits poèmes dont l'inspiration était puisée à la grande source du génie hébra'ique.

Nous arrivons aux terribles années 1870-1871, dont personne ne ressentit plus vivement l'impression que ce poète généreux et patriote. Il était à Cauierets, dans les Pyrénées, avec sa femme et sa fille, quand il apprit la déclaration de guerre, puis, si peu de temps après, nos écrasants et incessants désastres. Ces malheurs inouïs l'atteignirent dans toutes les profondeurs de son être. L'insurrection communale à Paris et en province, à Angers, à Lille, à Bordeaux, à Toulouse, et notamment à Marseille, lui porta les derniers coups. Dès lors on le vit accablé, pâle, maigre, défait, et de plus presque aveugle. De jour en jour il sentit davantage sa vue baisser et l'ombre se faire auiour de lui. Il crut ne pouvoir se relever jamais d'une pareille atteinte et regarda sa fin comme prochaine.

Réagissant contre les maux qui l'affaissaient, il voulut employer utilement le peu de jours qui lui restaient à vivre, et ccnsacrer ce qu'il avait encore de force à la révision et à la correction générale de ses Œuvres. Avec le concours d'un homme de goût qu'il avait pour cet effet appelé auprès de lui et qui se dévoua sans réserve à sa personne, il se mit ardemment à la besogne, revoyant tout, vers par vers, et disposant les pièces dans l'ordre où nous les a présentées depuis le recueil de ses Œuvres complètes ^

* Chez Calmann I.évy.

Ses Œuvres, dans sa pensée d'alors, ne devaient former que cinq volumes : les Poèmes de la mer, la Vie rurale, la Flûte et le Tambour, la Lyre à sept cordes, et un volume de Drames et Comédies. Ces divers volumes, et particulièrement le dernier, ont été grossis, en ces derniers temps, d'un très grand nombre de pièces inédites.

Ce travail obstiné fit peu à peu diversion à sa tristesse; la santé revint, et, avec la santé, la verve et la fécondité qu'il croyait à jamais parties. Non content de corriger et d'augmenter de quelques versjdes pièces anciennes, il en composa de nouvelles. Le goùl des sonnets le prit, et ils coulèrent de sa plume avec une telle abondance qu'il en put bientôt composer le gros volume qui parut au printemps de 1873, sous le titre de Sonnets capricieux. Au mois d'août de cette année, en moins de vingt jours, avec une furie d'improvisation qui fit peur à ses amis étonnés d'un pareil tour de force, il composa toute la Légende de Paladins telle qu'elle parut en février 1875, en même temps que la Fille de Roland, de M. Henri de Bornier, dont le succès ne nuisit en rien au sien, puisque toute l'édition de la Légende de Paladins fut enlevée en quelques semaines. Sïl n'en fit pas une seconde édition, ce fut uniquement pour ne point entraver la publication des Œuvres complètes qui s'étaient accrues, dans l'intervalle, de deux nouveaux volumes, celui des Sonnets capricieux, et un volume de prose : Lettres et notes de voyages, écrit tout entier dans cette même année 1875.

Nous n'avons à nous occuper ici que des deux ouvrages qui feront le mieux vivre le nom de Joseph Autran : les Poèmes de la mer et la Vie rurale.

Voici, d'après l'auteur lui-môme, comment germa en lui la pensée du poème de la Mer, dont, nous dit-il, il ébaucha les premières pages aux plus fraîches heures de l'adolescence. La demeure paternelle s'élevait autrefois dans la partie la plus antique de Marseille, à l'extrémité môme du rivage. Sans être marin de profession, son père, nous l'avons déjà dit, avait accompli dans sa jeunesse plusieurs grands voyages"; ni l'Inde ni les Amériques ne lui étaient inconnues. Quoique redescendu de bonne heure au rivage, il avait gardé de ses excursions lointaines une sympathie constante pour les gens de mer et de nombreuses relations parmi eux. Sa maison fut longtemps le rendez-vous de ses anciens compagnons de voyage, la plupart capitaines, quelques-uns simples matelots. Le jeune Autran recueillait les propos des hôtes paternels avec l'attention passionnée du premier âge. Bientôt la muse s'éveilla chez lui, et tout naturellement elle le porta vers la mer, qui occupait autour de lui toutes les pensées, qui résonnait dans toutes les paroles, et qui était aussi l'éternel et unique spectacle de ses yeux. Sans cesse regardée, admirée sous ses mille faces, elle fut pour lui — c'est toujours lui qui parle — quelque chose d'assez semblable à une première passion de la vie. Dès lors, il aurait voulu recueillir dans les livres de nombreuses images de

l'objet sur lequel se fixaient ses contemplations. Mais nulle part il ne découvrait ce qu'il aspirait à découvrir, une œuvre poétique uniquement et exclusivement inspirée par la mer, suite de tableaux pris surnature, et toujours d'après ce modèle si uniforme en apparence, en réalité si changeant et si mobile.

Sa jeune ambition rêva de composer le livre qu'il n'avait pu trouver. Sans soupçonner l'immensité de la tâche qu'il entreprenait, il se promit de justifier autant que possible le titre qu'il donna à une première ébauche publiée en 1835, la Mer, titre si ambitieux sous son apparente simplicité, pour employer ses propres expressions.

Dix-sept ans plus tard, lorsque, sans s'être laissé séduire par l'accueil flatteur que la critique et le public avaient fait à son essai, il eut remanié son travail et largement développé sa pensée première, il exprimait, dans une très intéressante et solide préface, son étonnement de ce que cette œuvre n'eût pas été faite avant lui. Il ne comprenait pas que la mer n'eût pas encore son poète.

« La mer, chose singulière I disait-il, a fait naître toute une nombreuse école de peinture qui se glorifie de nommer les Backuysen, les Cuyp, les Ruisdaël, les Joseph Vernet et cent autres ; elle n'a donné le jour à aucune école poétique. La mer a eu, dans ces derniers temps, des romanciers, des chroniqueurs, écrivains d'un talent plus ou moins brillant.; elle n'a jamais possédé son poète, son chantre spécial, exclusif. Depuis soixante siècles que la muse se promène h travers le globe, cherchant partout un thème h ses inspirations, demandant de toutes parts des phénomènes à décrire, des merveilles à raconter, des travaux, des douleurs, des héroïsmes à célébrer, la mer n'a jamais obtenu d'elle qu'un regard fugitif, que de courtes et passagères admirations.

Ouvrez les poètes des anciens jours, feuilletez ceux des siècles nouveaux, à peine si les premiers donnent par intervalle une mention à cette mer qui leur apparaît sous les traits farouches ou riants d'un masque mythologique, et il est rare que les seconds, amenés par hasard sur le lùvage, s'y arrêtent plus de quelques instants. Anciens et modernes chantent volontiers les vallons, les bois, les ruisseaux; ils s'appliquent avec toute sorte de complaisances à peindre, dans leur ensemble et dans leurs moindres détails, les mille scènes de h nature terrestre ; mais autant ils manifestent pour elle d'amour et d'admiration, autant ils témoignent pour la nature maritime d'indifférence et d^éloignement; de telle sorte que la poésie, qui, par instinct, aime l'immensité, qui, en sa qualité d'esprit ailé, musa aies, demande le grand air et le libre espace, qui est une constante et ardente aspiration vers l'infini, néglige précisément, dans la création de Dieu, le vrai domaine de l'immensité, les seuls royaumes de l'air libre et de l'espace sans limite, la grande et véritable image de l'infini, la mer. »

Autran est à louer d'avoir voulu que la mer formulât enfin sa poésie dans un type qui lui fût comme personnel, de môme que chacune des principales scènes de la nature terrestre avait donné naissance à une poésie propre, à une forme de poème spécial; de même que le vallon avait produit l'Églogue, que la prairie avait produit

l'Idylle ; que la campagne, dans son ensemble, avait produit les Géorgiques ; que les champs de bataille avaient produit l'Épopée ; que les forêts mystérieuses, les ruines, les vieux châteaux, avaient produit la Ballade; que les villes avaient produit la Satire, l'Épître, l'Épigramme, le Madrigal, la Chanson ; que les temples avaient produit l'Hymne et le Cantique ; que les palais avaient produit le Drame ; que les cimetières avaient produit l'Élégie; que les merveilles réunies de la terre et du ciel avaient produit l'Ode.

L'auteur des Poèmes de lu mer n'a pas eu la présomptueuse pensée d'apporter au public le livre des Harmonies de la mer, que l'on demanderait vainement aux lettres antiques et modernes qui n'offrent que des détails isolés, des peintures fragmentaires, où quelques-uns des principaux aspects des flots sont admirablement décrits. Son livre, nous dit-il avec une modestie simple et vraie, n'est pasle poème de l'Océan tel qu'il l'avait rêvé parfois et tel qu'il l'aurait voulu tenir de quelque magistrale main. « Ce livre est tout simplement un recueil d'esquisses maritimes, une collection d'études, écrites par intervalles, sous l'inspiration tenace d'une môme pensée, et réunies entre elles, plus ou moins étroitement, par le lien d'une commune origine. »

Ces éludes, au nombre de plus de quatre-vingts, représentant presque autant de scènes différentes, de tableaux esquissés à grands traits, sont classées sous trois titres généraux : Océan, Méditerranée, Côtes de Provence. « C'est en vain que M. Autran inscrit en tête de la première partie du poème : « Océan ! » l'Océan n'y est pas. Môme lorsqu'il décrit un voyage imaginaire aux mers glaciales, môme lorsqu'il nous montre dans une ode admirable les corps des naufragés roulés sans fin d'un pôle à l'autre, c'est encore et toujours la Méditerranée qui l'inspire; et par le tour et la sérénité de ses pensées, par les grâces môme de son langage, on voit bien que, pour lui, la mer par excellence, la vraie, la seule. .. c'est ce lac classique, où s'est mirée toute l'antiquité grecque et latine, et qui n'a jamais connu, en fait de monstres, que celui d'Hippolyte ^ i>

Familiarisé avec la mer dès l'enfance, intéresse-t-elle le poète pour elle-même ? Non, « la mer ne l'intéresse que dans ses rapports avec l'homme; ce qu'il décrit surtout, c'est le travail, les souffrances des pauvres gens, marins ou pêcheurs, toujours en lutte avec les flois. Cette préoccupation des petits, des humbles, domine toute son œuvre *. »

Comme l'a remarqué son successeur à l'Académie française, Autran procède des maîtres de l'antiquité, Virgile, Homère, Théocrife, Horace, par la précision des idées et surtout par l'élégance de la forme. « Son hexamètre est sonore et bien rythmé; sa phrase, toujours musicale, se déroule largement, avec une noblesse de contours

1 Sardou, Discours de réception à V Académie française. 'U.,iôid.

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qui fait penser aux volutes antiques. Mais le naturel surtout, voilà son plus grand mérite peut-être ! Tel il est, tel il se montre, c'est-àdire un rêveur aimable à la mélancolie tranquille, qui cause avec vous simplement et sans emphase ^. »

Si tout n'est pas égal dans ce volume, quelques parties au moins, sous la forme dernière que le poète leur a donnée dans sa révision suprême, seront toujours admirées. Les pièces intitulées Circumnavigation, Falaises de Normandie, les Naufragés, Migratiohs, la Côte d'Italie, la Chanson d'un Triton, la Grotte Bordighiera, la Mer Morte, la Calanque, Stella maris, Endoume, le Lit de sable, bien d'autres encore, mériteront de rester classiques. Nous citerons le Lit de salle, où la personnalité humaine est associée à la description d'une manière particulièrement remarquable, et où, malgré certain découragement peu chrétien, l'on trouve un sentiment doux et vrai de la jeunesse, de la vie, des changements incessants de l'homme en face de l'inaltérable nature.

Le Lit de sable.

Taeduit me -vitae.

VEcclésiaste.

0 flots, de votre voix profonde, intarissable. Bercez un vieil ami revenu de si loin ; Dans ce lit que mes mains ont creusé dans le sable, Donnez-moi, donnez-moi la paix dont j'ai besoin!

Me reconnaissez-vous? Le voyageur morose,

Qui vient pencber sur vous un front pâle et neigeux,

Est-il bien l'écolier à tête blonde et rose

Qui vous eut, autrefois, pour témoins de ses jeux?

Suis-je ce même enfant dont le toit domestique S'élevait, près de vous, au flanc de ce rocher : Alors, maison riante, au verdoyant portique, Aujourd'hui, muis en deuil dont je crains d'approcher!

Que de beaux jours passés sur ce? mêmes rivages, A courir follement, à chanter pour l'écho, A rêver sous l'abri des lentisques sauvages, Quand soufflait le mistral ou l'ardent siroco;

A voir flotter en songe un avenir prospère, Mirage éblouissant qui de loin m'invitait, Tandis qu'à l'horizon la voile de mon père Sans cesse, au gré du flot, soaibrait et remontait;

' Discours prononcé par M. Victorien Sardou, le 23 mai 1878.

Ou que, d'un œil distrait, je suivais dans les roches Mes chèvres qui, broutant quelque gazon salé. Grimpaient de pierre en pierre et balançaient leurs cloches. Dont le vent m'apportait le tintement fêlé.

Age heureux ! âge saint! J'arrivais à la vie; L'espérance en chantant m'ouvrait ses portes d'or. A vos anges, mon Dieu, je devais faire envie. Tant mon front rayonnait, tant j'étais pur encor

La vie alors, de loin, semblait riche et féconde Comme un jardin du ciel, pour moi peuplé d'amis ; Et je leur apportais un cœur grand comme un monde, Et cependant étroit pour tous les biens promis 1

Entre mille autres dons, j'avais le don de croire ; Sincère, je croyais qu'ici-bas rien ne ment : Je croyais à l'amour, je croyais à la gloire, A tous les dogmes saints je croyais saintement.

A quiconque eût douté de la grandeur humaine : Silence, aurais-je dit, vous êtes insensé 1 Pour confesser ma foi, comme un catéchumène, Dans le cirque aux lions je me serais lancé.

0 flots, de votre voix profonde, intarissable , Bercez un vieil ami revenu de si loin I Endormez, endormez, dans ma couche de sable, Ce cœur dont le repos est l'unique besoin I

De ma course crédule au pays des chimères Faut-il vous raconter les pas et les destins ? Les longs ennuis, liés aux plaisirs éphémères. Et les bonheurs douteux et les malheurs certains?

J'ai vécu : de bonne heure altéré de délices, Aux coupes de l'amour j'ai fait boire mon cœu.r. Et me suis étonné que les plus doux calices Continssent tant de lie et si peu de liqueur !

J'ai vécu : tourmenté du besoin de connaître, J'ai tout interrogé. Dieu, le mal, la vertu; J'ai sondé la nature et j'ai scruté mon être. Et j'ai dit à mon tour : Silence, que sais-tu ?

ALTRAN. 445

J'ai vécu : j'ai mêlé ma vie à ce vieux drame Qui se joue ici-bas dans le rire et les pleurs ; Et j'ai pu voir bientôt le dessous de la trame, Et par quel fil sont mus les plus fiers bateleurs.

J'ai vécu! voyageur qui marche à l'aventure, Sous la pluie et le vent j'ai suivi mon chemin, Demandant un fantôme à toute la nature, Et disant chaque soir : Peut-être que demain!...

Et de toutes mes nuits ou d'ivresse ou d'étude, D'orages, de douleurs à courber un géant, Je n'ai rien rapporté qu'immense lassitude, Qu'inextinguible soif de paix et de néant !

Et voilà, maintenant, qu'au foyer de mes pères Vous me voyez rentrer sombre et découragé, Pareil au matelot qu'une de vos colères Au port dont il partit rejette naufragé.

0 flots, de votre voix profonde, intarissable, Bercez un vieil ami revenu de si loin ! Donnez-lui, donnez-lui, dans sa couche de sable, Une heure de sommeil dont il a tant besoin !

Vous, vers qui je reviens sans qu'on me reconnaisse, Flots heureux, vous, du moins, au retour je vous vois Aussi frais, aussi purs, aussi beaux de jeunesse Que mes yeux en s'ouvrant vous virent autrefois.

Le temps, vieux ravageur, est à son œuvre : il passe, Usant, flétrissant tout, le long de son chemin. Votre domaine, à vous, reste le seul espace Interdit aux affronts de sa brutale main.

Sur vous l'orage seul creuse d'immenses rides, Il bouleverse, un jour, vos sombres profondeurs; A peine a-t-il passé que vos plaines limpides Retrouvent tout leur calme et toutes leurs splendeurs.

C'est toujours cet azur si doux à la paupière, Du chaste firmament immaculé miroir; C'est toujours ce cristal où plonge la lumière, D'eau bleue et de soleil transparent réservoir.

4iG LES POÈTi:S DU DIX-MiUVlÉML: SIÈCLE.

C'est toujours cet éclat de jeunesse infinie, Cette vive gaîLé de couleurs et d'accords, Qui semblent, sans pitié, prodiguer l'ironie A l'homme qui vieillit et s'éteint sur vos bords.

Que dis-je? Le passant aux traces fugitives N'est pas seul rabaissé par ce contraste amer : Il atteint tout objet apparu sur vos rives, Tout ce qui, près de toi, s'élève et tombe, ô mer!

Combien de monuments prédits impérissables, Que d'altières cités, que d'empires fameux. Descendus, tour à tour, au niveau de tes sables, Et, le long de ta plage, éparpillés comme eux !

De Corinthe et d'Éphèse où sont les murs antiques? D'Athènes et d'Ostie où sont les marbres blancs ? Où sont les Parthénons, les palais, les portiques, Qui couronnaient jadis les bords élincelanls?

Ah ! sur tant de débris lorsque la vague roule, De Carlhage et de Tyr quand rien n'a survécu, Quand Venise aujourd'hui pierre à pierre s'écroule, L'homme se plaindrait-il d'être à son tour vaincu ?

Non ! mais pleurant sitôt sa jeunesse ravie,

A la grève il s'assied, morne et seul au retour.

Et vous admire, ô flots, avec un œil d'envie.

Vous, après six mille ans, beaux comme au premier jour!

L'auteur des Poèmes de la mer publia en 18b6 un petit livre intitulé la Vie rurale, qui, dit-il lui-même, eut uneforlune singulière pour un simple recueil de vers. Cinq mille exemplaires s'écoulèrent en quelques semaines; cependant le poète, mécontent de son œuvre, malgré son succès, coupa court à sa publicité, afin de pouvoir, avec plus de loisir, la refondre et l'amplifier.

Depuis lors il écrivit un grand nombre d'autres poésies, inspirées comme les premières par le spectacle des champs et par une vive sympathie pour le peuple qui les cultive. Dans l'édition définitive, Autran a réuni les nouvelles et les anciennes ; et il a formé de ces divers petits poèmes tout un ensemble qui, dit-il, a son ordre et en quelque sorte sa logique.

Cet ensemble est composé de trois parties poétiquement dénommées : 1" Vendant que la terre est en fleurs ; 2° Pendant que les moissons mûrissent ; 3° Pendant que les arbres s'effeuillent.

Selon les expressions de l'auteur même, « le volume de 1806 est devenu un recueil assez semblable à un journal de campagne, où seraient reproduites au jour le jour, sous une forme à la fois lyrique et familière, les impressions changeantes de la vie rustique. Il s'ouvre avec les premiers beaux jours, se continue sous les soleils d'été, et s'achève à l'époque où commence le sommeil de l'hiver. II comprend, en un mot, toute la période annuelle que passent d'ordinaire à la campagne ceux qui ne font pas profession d'agriculture. De cette division résulte une sorte de poème des saisons qui n'a rien de la gravité didactique et se rapproche, au contraire, le plus possible des libres mouvements de la nature. »

Pour montrer que l'auteur nous donne une juste idée de son poème, nous allons rapidement en parcourir les diverses parties.

Dans une des premières pièces, Autran s'adresse aux Paysans. Il les adjure de ne pas quitter leurs cliamps, de ne pas se laisser séduire par les trompeuses promesses des cités dont il leur dépeint les sombres réalités, les misères mille fois plus effrayantes que celles des campagnes :

« A ceux qui vous diront la ville et ses merveilles

N'ouvrez pas votre cœur, paysans, mes amis !

A l'appel des cités n'ouvrez pas vos oreilles,

Elles donnent, hélas! moins qu'elles n'ont promis. »

Aux champs, les plaisirs purs et fortifiants, le bonheur calme et digne de l'épouse et du père :

« D.3 beaux enfants vermeils, une chaste compagne Voient se pencher sur eux votre front adouci ; l'ûur le pâle ouvrier que la misère gagne, Sa femme et ses enfants sont un âpre souci.

De l'air qui vous entoure une sagesse émane, La plante vous conseille et le soi vous instruit ; « Restez », dit le sillon dont vous cueillez la manne ; Et le frêne du seuil : « Malheur à qui me fuit! »

Redoutez seulement la misère des villes! De quels affreux haillons ses membres sont vôtus ! Que d'opprobres en elle et de passions viles I La pauvreté rustique est mère des vertus. »

Cette pièce se recommande par la force et par la moralité des pensées; beaucoup d'autres méritent d'être signalées pour la grâce des descriptions, pour le charme des détails champêtres, pour les traits de philosophie — philosophie ordinairement triste et désenchantée — qui se mêlent presque toujours, chez Autran, à la description et au récit. Nommons : Ce que dit l'hirondelle, Un jour de vacance, A une vieille haie, la Porte du presbylére, Prière du matin, le Verger, VHospitalité, enfin les Chèvres, cette pièce si poétique et si harmonieuse.

Les Chèvres.

La verte Normandie a sur ses promontoires De grands bœufs accroupis sur leurs épais genoux, Des bœufs au manteau blanc semé de taches noires, Des bœufs aux flancs dorés, marqués de signes roux.

Or, si la Normandie a les bœufs, la Provence Garde au flanc de ses monls les chèvres en troupeaux, Les chèvres dont le pied libre et hardi s'avance Et dont l'humeur sans frein ne veut pas de repos.

La montagne au soleil, où croissent pêle-mêle

Cytise et romarin, lavande et serpolet.

Enfle de mille sucs leur bleuâtre mamelle ;

On boit tous ces parfums quand on boit de leur lait.

Tandis qu'assis au pied de quelque térébinthe. Le pâtre insoucieux chante un air des vieux jours, Elles, dont le collier par intervalles tinte, Vont et viennent sans cesse et font mille détours.

En vain le mistral souffle et chiffonne leur soie, Leur bande au pâturage erre des jours entiers. Je ne sais quel esprit de conquête et de joie Les anime à gravir les plus âpres sentiers.

Ton gouffre les appelle, ô Méditerranée!

Qu'un brin de mousse y croisse, une touffe de thym,

C'est là qu'elles iront, troupe désordonnée

Que le péril attire autant que le butin.

Dans les escarpements entrecoupés d'yeuses, Elles vont jusqu'au soir, égarant leurs ébats; Ou bien, le cou tendu, s'arrêtent, curieuses. Pour voir la folle mer qui se brise là-bas I

La seconde partie est chaude de ton comme la saison qu'elle peint. C'est l'Été qui se présente triomphant et ardent :

« Je suis l'Été riche et superbe, Le possesseur du cliamp vermeil Jusqu'au genou plongé dans l'herbe, Je me couronne d'une gerbe Et des rayons de mon soleil.

Je viens, et la gaîté s'allume, Je la fais naître d'un coup d'oeil :

Et tout s'en va comme l'écume.

Au ciel ce qui restait de brume, Au cœur ce qui restait de deuil... »

C'est la Treille déjà mûrissante qui attire les petites mains avides d'un charmant enfant blond :

a La métairie ouvre sa porte Aux premiers raj'ons du matin, Et voici la fermière accorte Qui paraît au seuil et qui porte Dans ses bras un charmant lutin.

Bel enfant que l'aube réveille, Il rit : les yeux levés en l'air.

Il voit sur sa tête vermeille Pendre les raisins de la treille Que le jour frappe d'un éclair.

« Mère, dit-il, la grappe est mûre!

(Hier, elle était verte encor)

Mère! aujourd'hui, soyez-en sûre;

Regardez bien sous la ramure

Ce beau fruit noir, ce beau fruit d'or I »

Et la mère en ses bras le dresse.

Les pieds posés contre son sein.

Et l'heureux marmot qui s'empresse Atteint déjà la branche épaisse, Déjà saisit le blond raisin.

11 tire à lui grappe et feuillage.

Et mille oiseaux qui, pour la nuit, S'étaient blottis dans le treillage, Partent soudain comme un nuage, Battant des ailes avec bruit.

Et 03 réveil, et cette enfance, Et ces fruits mûrs à la saison.

C'est le plaisir, c'est l'espérance...

Et c'est ainsi qu'un jour commence Autour d'une pauvre maison ! »

C'est l'époque delà Saint-Jean, où quand

« Vient la nuit, cette nuit faite à moitié d'aurore, Qui dans le vaste ciel, joyeux de son retour. D'une main sème l'ombre et de l'autre le jour, u

le fermier s'asseoit pour respirer devant sa porte :

« Laboureur jeune encore, au front sévère et doux,

Immobile et pensif, les mains sur ses genoux.

Poètes du xix' siècle. — II. 21)

4oO LES POÈTES DU DIX-NEUVIÈME SIÈCLE.

Il aspire, dans l'air égnyé de murmures,

Le meilleur des parfums, celui des gerbes mùresl

L'épouse auprès de lui, cœur d'espérances plein,

File d'un doigt léger sa quenouille de lin.

A ses pieds un garçon, l'aîné de la famille^

Apprête en se jouant sa petite faucille.

<< Père, voyez, dit-il en relevant le front,

Et, de son bras courbé faisant un geste prompt,

Père, est-ce pas ainsi que l'on fauche une gerbe? »

La mère, à ce propos, rit du bambin superbe;

Le père le regarde avec un tendre orgueil.

Ces trésors de son cœur, réunis près du seuil,

Ces étoiles au ciel dont la fête commence.

Ces bruits errants du soir dans la campagne immense,

Cette nappe d'épis dont les flots onduleux

Roulent, roulent sans fin jusqu'aux horizons bleus

Avec le frôlement d'un lourd manteau de soie.

Tout cela dans son cœur met une sainte joie. »

C'est la Moisson active et joyeuse, mêlée d'autant de plaisirs simples que de rudes fatigues.

La troisième partie n'est pas moins riche en belles pièces que la seconde; mais elles sont toutes imprégnées, comme l'Aulomne, de mélancolie.

Voici d'abord la Chanson d'Octobre qui pleure les beau.x jours envolés. 11 y a, dans le souvenir des joies perdues de la belle saison, un charme pénétrant que le poète rend avec un grand bonheur.

« J'ai reparu sur la colline Dans un nuage aux franges d'or.

Je suis la beauté qui décline.

Mais sous mon voile je devine Que les cœurs me suivent encori

Ce n'est plus la fraîche auréole, Ce n'est plus l'éclat des grands jours; C'est la pâleur, déjà plus molle.

D'un front qui se penche et s'isole Au souvenir de ses amours.

Je vais, je viens, fière et meurtrie;

Puis enfin, lasse à mon retour,

Je me replonge en rêverie

Sur ce lit de feuille flétrie

Qui s'amasse au pied de ma tour !

Je suis le soir, je suis l'automne, Tout ce qui brille et va finir.

Dieu nous reprend ce qu'il nous donne.

Mais s'il efl^tuille la couronne.

Il ne prend pas le souvenir! »

Puis le poète nous montre le Ciel gris, nous présente les Rêves et les Nuages qu'enfante cette sombre saison, nous fait entendre le Vent d'ouest, dontles gémissements, comme toutes les plaintes de la nature, sont l'écho des souffrances de l'âme humaine :

H Quand tu jettes ces cris d'un cœur qui se lamente,

En sais-tu le pourquoi?

Sens-tu cet infini, dont le poids me tourmente,

Peser aussi sur toi ?

0 triste vent d'automne, ô d'un monde en détresse

Pleureur le plus ancien !

Je dirai mon secret et le mal qui m'oppresse

Quand tu diras le tien ! »

Les Dernières Feuilles, comme les pièces que nous venons d'indiquer, rendent avec une émotion poignante l'amertume des regrets, la fuite de la joyeuse espérance; c'est bien réellement lame humaine symbolisée par la nature, et jamais Autran n'a mieux réussi à identifier sa pensée avec la forme matérielle du vers.

Le poète dépeint les bois, les forêts dévastées, les branches où il ne reste plus que quelques rares feuillages que le moindre vent suffît à emporter :

« Et c'est ainsi de nous! Quand vient notre hiver sombre,

Lorsque le vent du sort, qui llétrit les meilleurs.

De nos illusions a décimé le nombre.

Qu'il a bien secoué nos feuillages en pleurs.

Il est parfois encore, aux branches les plus fortes, Quelques restes pendants, faciles à compter ! Amours presque fanés, amitiés presque mortes, Croyances qu'un zéphir suffit pour agiter !

O souffles désolants plus que bise et que neige, Pitié ! ne venez pas nous saisir sans retour Cette mourante foi que chaque doute assiège, Cet idéal suprême et ce dernier arajur! »

Mais chaque printemps le bel Avril viendra redonner la sève et la vie, la beauté et la jeunesse à la nature :

<< Heureux, au flanc des monts, les ormeaux et les frênes. Heureux le peuplier, le saule au bord des eaux! Ils reverront l'éclat des aurores sereines ; Ils tressailliront d'aise au concert des oiseaux !

Heureux le chêne! heureux les aunes, les érables ! Ils reverdiront tous de la base aux sommets... Mais vous cœurs dévastés, vous ronces misérables. Sous quel printemps nouveau renaîtrez-vous jamais? »

La pièce intitulée Après les semailles est simple, grave et touchante comme une prière ; c'en est une, en effet. Nous sommes au jour du Seigneur, une belle journée de novembre ; les travaux des laboureurs sont terminés, et tout se repose.

« Sur la campagne et sur les bois, Je ne sais quel sommeil s'épanche Qui berce au loin ta douce voix.

Cloche qui sonnes le dimanche!

C'est le jour du loisir sacré:

Aucun laboureur dans les plaines ; Pas de faucheurs tondant le pré ; Pas de laveuses aux fontaines ;

Le vent lui-même parle peu, L'arbre n'agite aucune feuille, On du'ait que sous l'œil de Dieu La terre prie et se recueille ! »

Le poète demande à Dieu de bénir l'œuvre terminée, de rendre féconde la sueur de ceux que toute l'année il a vus, dans les sillons,

« Au poids des jours pencher la tète.

Ils ne demandent pas, Seigneur, De recueillir l'or à mains pleines ; Non, mais le pain du moissonneur, Serait-ce trop pour tant de peines ?

Ahl quand juillet brûlant et doux Viendra faucher le champ superbe, Du blé qu'ils ont semé pour tous Donne-leur du moins une gerbe 1 »

L'Eau dormante renferme les mêmes qualités descriptives que la belle pièce à'Endoume, des Poèmes de la mer, que nous avons essayé de rendre classique. Endoume était le chaud et riant tableau d'un village tout ensoleillé sur les bords brûlants de la Méditerranée, rendez-vous de la jeunesse marseillaise les jours de fête. L'Eau dormante,

H Ce n'est qu'un vieux bassin, ce n'est qu'un réservoir

Abandonné dans la campagne, Et pourtant il suffit, en passant, de .'3 voir,

Pour qu'un étrange ennui vous gagne! »

Ces lieux déserts où l'herbe môme semble dormir, cette eau profonde où le ciel seul se réfléchit, tout ce tableau respire la tristesse et le deuil. Le poète en écarte Ihomme jeune, heureux; s'adressant à celui qui a souffert, il lui dit :

« Mais toi, si tu connus l'amère trahison,

Si l'abandon fut ton épreuve, Viens, et, ne tournant plus tes yeux à l'horizon,

Repose ici ton âme veuve.

Cette eau, ce vaste oubli pour ton cœur délaissé

Pourront avoir de tristes charmes, Et sur le noir bassin, de leur chute plissé,

Tu laisseras tomber tes larmes ! »

Nous en avons fait déjà la remarque : Autran mêle toujours à ses descriptions de la nature des réflexions philosophiques, généralement empreintes d'une tristesse désenchantée. C'est ainsi que le Gué offre à peu près la même note que l'Eau dormante :

<x Et c'était la saison qui précède l'hiver.

Quand le sommeil gagne les plaines, Quand le ciel au couchant, teint de rouge et de vert,

Annonce les rigueurs prochaines.

Et moi par le chemin je revenais aussi,

Par le chemin bordé de roches, El de cet autre hiver dont le cœur est iaisi

Je sentais aussi les approches.

Eh quoi ! disais-je, quoi 1 faut-il si peu de temps

Pour que l'aurore au soir se mêle?

N'avais-je pas hier la fleur de mes vingt ans.

Cette fleur qui semble éteroelle?

Fuite des jours ! travail insensible et subtil

Dont à son tour chacun s'éionne !

A peine a-t-on perdu les fleurs du jeune avril

Qu'on perd les feuilles de l'automne! »

Nous regrettons de ne pouvoir signaler un plus grand nombre de ces vivantes poésies, de ces charmantes scènes si bien prises sur le vif, et qui presque toutes se passent dans la contrée la plus chère au poète, le Luberon, chaîne de montagnes du Midi, laquelle, dit son chantre, par la beauté sauvage de ses pentes et par l'éclat de la lumière dont se revêtent ses flancs couverts de bois, aurait des droits à îa célébrité, et, si elle s'élevait dans la Phocide, dans l'Attique ou d;ias la Thessalie, figurerait sans doute parmi les montagnes aux noms immortels dont le groupe des Muses fréquentait les ombrages et les fontaines.

Le Journal de campagne a pour appendice et pour complément vingtdeux Épitres rustiques. « Môme fond de paysage, même inspiration familière; relevée çà et là d'un grain de morale et de philosophie '. »

Au début de l'épître intitulée la Métairie, le poète dit :

« Tu le veux ? j'y consens; oui, si tu veux savoir Comment j'ai retrouvé les champs, l'humble maison,

' Préface des Épitres rustiques.

4b4 LES POÈTES DU DIX-NEUVIÈME SIÈCLE.

Les bois, les prés, si chers à notre adolescence,

Et tout ce qu'ils m'ont dit après la longue absence,

Je te le conterai sans art, cherchant plutôt

La vérité du cœur que la beauté du mot,

Et laissant à mon vers, dont le hasard dispose.

Un peu du libre essor qu'il envie à la prose. »

Ces quelques vers donnent la note générale des Épitres rustiques. Entre toutes nous signalerons : les Moines au Père Lacordaire, en Provence.

La dernière pièce présente comme la moralité philosophique et religieuse de tout le poème. C'est un Éloge de l'hiver, terminé par ces vers du christianisme le plus élevé :

« 0 Dieul si près du bord, sur les eaux endormies, Prolonge-moi le cours de ces heures amies I Après tant de faux biens goûtés confusément, Laisse-m'en savourer le chaste enivrement. Seul en ce coin désert, lieu que j'aime et qui m'aime, Oublieux de la terre, oublié d'elle-même! Permets que, sous tes yeux, plus calme chaque jour, Je m'apprête en silence aux fêtes de l'amour, Et que mon âme enfin, semblable à l'hirondelle. Au rivage sacré s'élance à tire-d'aile. »

Notre poète craint que, dans la Vie rurale, on lui reproche certaines familiarités de ton, certains oublis de gravité, qu'il s'est permis de propos délibéré, çà et là, au courant des pages, particulièrement dans celles qui contiennent de simples récits. La justiflcalion qu'il présente est parfaitement acceptable. La familiarité n'a jamais été trop ennemie de notre poésie ; quand le siècle tend de plus en plus à la prose, ce n'est pas le moment de s'isoler superbement sur les hauteurs du lyrisme. « S'il est une muse enfin, à qui certaines franchises doivent être accordées, c'est apparemment la muse agreste, celle qui va causant avec le bûcheron à la lisière du bois, avec la faneuse au bord du pré, et qui mettrait volontiers sa gloire à être écoutée des paysans de sa vallée auxquels elle s'adresse tout particulièrement. »

Joseph Autran dédie la Vie rurale au paysan, et c'est à lui qu'il parle de préférence. L'exhortant au travail sans le bercer de chimères, il le suit depuis le berceau jusqu'à la tombe ; jeune, il le menace, s'il émigré vers les grandes villes, du mal du pays, de la contagion du vice et de la misère ; vieillard, il lui vante la beauté morale d'une vie couronnée de sublimes espérances. Peu d'ouvrages sont mieux appropriés que ce poème aux besoins de l'heure présente. Comme le dit l'auteur,

« Il est des temps infortunés où la poésie aime à se réfugier aux champs. Désespérant alors de réveiller dans les cœurs les énergiques sentiments, les vieilles croyances, les saintes et viriles passions qui en étaient la vie, elle peut

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du moins encore essa3'er d'y faire renaître l'amour des joies de la nature, des émotions paisibles de la solitude, des simples drames de la famille champêtre. Le désenchantement des esprits et leur lassitude semblent même favoriser ce retour aux contemplations et aux travaux de la vie rurale. C'est alors un besoin, c'est un devoir pour le poète de montrer un lieu de retraite aux âmes fatiguées et désabusées, d'ouvrir un asile aux naufragés des grandes crises sociales, de dire enfin à tant'd'existences agglomérées au foyer corrupteur des villes : » Sortez de cet air vicié, venez vivre dans une atmosphère plus saine ; venez voir fleurir la terre, venez la cultiver. Le pays y gagnera, et votre corps et votre âme s'en trouveront mieux.

Telle est la mission que s'imposait la muse latine à l'aspect des défaillances d'; l'antique vertu romaine. L'ancien monde tremblait encore sur ses baseSj quand Virgile tailla son premier pipeau. »

On avait plusieurs fois sigoalé, dans les anciennes publications d'Autran, un certain nombre de négligences ; on l'avait invité à ne pas tant se fier à sa facilité naturelle, à ne pas tant se contenter des bonheurs de « l'improvisation, qui, comme il le dit lui-môme, dans l'Avant-propos de ses Œ ivres complètes, a été le fléau littéraire de ce temps ; » à travailler plus patiemment, à se relire davantage, quand , selon ses propres expressions, il avait saisi la pensée au vol, écrivan t dans une matinée ce qui eût demandé à être longtemps mûri et médité.

11 donni pleine satisfaction aux légitimes exigences de la critique. Lorsque l'heure fut venue d'offrir à ses contemporains, toujours si sympathiques pour lui, le monument de sa vie, le poète sut s'as treindre à tous les remaniements et à toutes les retouches nécessaire s pour transformer l'ébauche en œuvre définitive. Il s'efforçi conscien cieusement d'éloigner de ses différentes productions tout ce qu'un travail trop hâtif y avait laissé de négligeni'es et d'incorrections. Il mit à cette tâche difficile tout le soin du vanneur qui s'occupe à séparer le froment de l'ivraie. Chaque volume de l'édition définitive nous offre une oeuvre entièrement transformée et renouvelée. Opposant sa méthode à. celle des écrivains qui ont pour système de ne jamais rêve nir sur l'œuvre une fois mise au jour, .Vutran avait dit : « Moi qu e tourmente sans cesse la passion ou la maladie de l'idéal, je reviens sur mon œuvre ancienne, je la reprends, je la refonds; je donnerais vingt arpents de terre pour modifier dans un sens heureux quatre vers d'un poème qui ne sera peut-être jamais lu ^ » L'auteur des Toéines de la mer et de la Vie rurale a glorieusement suivi l'exemple des maîtres anciens.

1 Pour apprendre quels soins Autran apporta, dans l'édition dernière de ses œuvres, à revoir, à corriger ces croquis imparfaits de jeunesse et à les revêtir d'une forme nouvelle, il faut encore lire le début du livre intitulé : la Flûte et le Tambour.

Nicolas MARTIN

— Né en 1814 —

M. Nicolas Martin naquità Bonn (Prusse Rhénane), le 27jaillet 1814, d'une mère allemande, sœur du poète Karl Simrock, le traducteur de la vieille épopée germanique des Niebchingen.

Son enfance et sa première jeunesse se passèrent dans les Flandres, C'est ainsi qu'il devint, selon ses propres expressions, un poète allemand pour un quart, flamand pour un autre quart, et français pour le reste.

Comme il arrive généralement aux fils, raconte-t-il, il garda toujours l'empreinte maternelle. Il la garda dans la vigueur du corps, dans la santé physique comme dans la sérénité de l'esprit, cette santé del'àme.

Sa mère « était une femme doucement résolue, dévouée à tous ses devoirs, pieuse sans exaltation ni faiblesse superstitieuse, ferme sur ses pieds comme sur ses principes, dont elle parlait, d'ailleurs, bien moins qu'elle ne les pratiquait *. » C'était la mère de famille qui a pour empire le foyer domestique et borne là ses rêves.

Son père, fonctionnaire français sur les bords du Rhin pendant l'Empire, fut, après nos désastres, réduit à un mince emploi de douanier dans un pauvre village voisin de la Belgique nommé Halluin. C'est là que s'écoulèrent les premières années de M. N. Martin. Son instruction élémentaire fut faite à la maison et dans une école de Menin, petite ville belge à proximité d'Halluin.

A l'âge de onze ans, après sa première communion, il fut envoyé au collège de Lille.

Il y ari'iva vierge de toute notion de latin, mais, nous dit-il, plus ferré à glace sur son français que beaucoup de bacheliers es lettres d'alors, et l'imagirhation déjà ébranlée par certaines lectures qui lui avaient ouvert une porte vers les meilleures perspectives de l'inconnu. Les contes allemands, que sa mère avait si souvent répétés à lui et à ses frères, et qu'il devait retrouver plus tard avec bonheur en traduisant le recueil des Contes de la famille, de Grimm, avaient surtout, nous dit-il, laissé en lui comme de vagues échos de cor enchanté.

Sa robuste santé et l'amour-propre aidant, il regagna bientôt le temps perdu, et, à dix-sept ans, il revint, avec un diplôme universitaire en règle, dans sa famille, qui habitait alors Dunkerque.

Pendant ses six années d'études, les vacances l'avaient, à maintes reprises, ramené à Bonn, sur les bords du Rhin, ce Rhin paternel qu'il aima toujours plus à mesure qu'il le connut davantage. L'Allema-

1 Nicolas Martin, Autobiographie printanière .

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