NICOLAS MARTIN
gne attirait de plus en plus le futur poète et le retenait par une chaîne magique. Un séjour prolongé, à sa rentrée du collège, acheva de le fasciner. « Le poète Karl Simrock, alors à Bonn, dans toute l'ardeur de l'érudition créatrice, recueillait et renouait d'une main pieuse les fils épars de cette épopée germanique dont il devait être le dernier rapsode ^ » Ces grandes traditions historiques, ces poétiques légendes, étaient le sujet favori des conversations del'oncle de M.Nicolas Martin. Karl Simrock semblait sourire à la pensée d'ensemencer cette jeune imagination, pleine d'enthousiasme, de manière à y faire plus tard éclore des fleurs qui, par leurs couleurs et leurs parfums particuliers, témoigneraient de la pt-édominance de la patrie allemande -.
Mais, au milieu de ces féconds enivrements de la pensée, la sévère voix du chef de famille vint lui rappeler qu'il était temps de choisir une profession. Il entra, à l'exemple de son père, dans les douanes, fut d'abord placé comme surnuméraire dans les bureaux de la direction, à Dunkerque, et, à vingt ans, fut nommé visiteur des douanes sur la frontière de Helgique.
Ces prosaïques occupations n'amortissaient pas en lui l'ardeur poétique. Le feu sacré s'entretenait dans son âme par la lecture des Lieder de Gœlhe et des Ballades d'Uhland, par l'étude de Chamisso, le sensible railleur, de Justin Kerner, le plaintif élégiaque, de Riickert, le Saadi de l'Occident. En môme temps qu'il nourrissait son imagination et son âme des chefs-d'œuvre des poètes de la patrie de sa mère, il s'essayait lui-même à la poésie dans la langue paternelle. A dixhuit ans, il adressait à Chateaubriand une longue épitre, en strophes lyriques, qui fut honorée d'une réponse extraordinairement flatteuse. Puis il écrivait, pour le journal de Dunkerque, des Harmonies poétiques qui furent publiées en volume, à Lille, en 1837 ; Ariel, poème, Paris, 1841 ; Sonnets et Cha7}sons; Louise, 1843; Une Gerbe, 1849, in- 16 ; i'Êcrin d'Ariel, 1834, in-18; le Presbytère, épopée domestique;, 18;j6, in-i8. Il réunit ses principales poésies, avec les titres d'Arid, Louise, les Cordes g7'aves, le Presbytère, Manska, Légendes, dans un volume publié en 1873.
Le recueil à'Arid offre l'expression la plus vive et la plus spontanée de la nature intime de l'auteur. « Jamais, dit Philarète Chasles, jamais personnification plus douce de la métaphysique populaire qui présida aux songes mythologiques du Nord ne s'est éveillée sous la plume d'un poète. Tout ce que rêvent les bonnes femmes d'Ecosse et les jeunes filles de la forêt Noire, courant pieds nus sur la mousse, le génie des eaux, 1 âme de la fleur, le rêve transformé, c'est Ariel... M. N. Martin est sincèrement original, il a un caractère à lui. »
Dans ce gracieux recueil on voitabonder le lied avec sa forme brève etlégère.Quoi de plus vif, de plus svelte et de plus délicat que ce lied :
1 N. Martin, Autobiographie printanière.
2Id., itjid.
458 LES POÈTES DU DIX-NEUVIÈME SiftCLE.
Souvenez-vous.
Souvenez-vous des vieilles croix
Au coin des bois, Et des colombes envolées
Par les vallées, Et des chaumes calmes et seuls
Sous les tilleuls, El des vieux clochers des villages
Dans les feuillages, Et des semeurs et de leurs chants
Dès l'aube aux champs, Et des chemins profonds où crient
Les chars qui plient, Et des sentiers étroits couverts
De saules verts, Et de la haie où l'on devine
Fleur d'aubépine, Et des rondes et des chansons
Lors des moissons.
On ne lira pas sans plaisir cette pièce d'un autre genre :
Les deux Voyageurs.
Sur un sentier étroit et rude.
Bordé de ravins et de fleurs, Différents d'âge et d'atlilude.
Se rencontrent deux voyageurs.
Celui qui gravissait la côte.
Pressé d'arriver au sommet.
Marchait l'œil fier, la tôle haute :
11 ne marchait pas, il volait.
Celui qui descendait la pente, Le front tremblant, l'œil inquiet, Yers le port où la mer serpente.
Ne marchait pas : il se traînait.
NICOLAS MARTIN. 4o3
Bravant le noir ravin qui gronde, Souvent le premier voyageur D'un bond rapide franchit l'onde Pour cueillir l'aubépine en fleur.
Le second, dont le dos se voûte, Du bâton qui l'aide à marcher Écarte avec soin de sa route Les cailloux qui font trébucher.
— C'est la jeunesse ivre et ravie !
— C'est la vieillesse près du port!
L'une monte ainsi dans la vie, L'autre ainsi descend vers la mort.
Indiquons encore, ne pouvant la citer ici, la pièce intitulée Mai : « Qui frappe à ma fenêtre et dès l'aube m'appelle ? »
Le Presbytère, que Cuvillier-Fleury appelle « un vrai chef-d'œuvre de poésie moderne et de style tempéré », présente le curé de campagne par les côtés les plus aimables, les plus simples, les plus sympathiques et même les plus gais.
Louise et Mariska sont des ctiants d'amour pleins de passion jeune, vraie, forte et sereine.
Les Légendes offrent une agréable variété, comme l'indiquent les titres seuls : Berthe la fileuse, les Moines de Johannisberg, les ReinpaHs d'Habsbourg, Charlemagne et VAbbé, le Coup de la botte, Eginhard et Emma, Florence.
Le trait distinctif du talent de ce poète qui a pour ainsi dire deux patries, c'est l'union intime et harmonieuse du génie germanique et du génie français. Comme l'a dit Sainte-Beuve, M. N. Martin môle à son inspiration française une veine de poésie allemande. i< Il a un sentiment domestique et naturel qui lui est familier, et l'on croirait qu'il a eu quelque sylphide des bords du Rhin pour marraine. »
CALEMARD DE LAFAYETTE (Charles)
— Né en 1SI5 —
M. Calemard de Lafayette est né au Puy. C'est là qu'il devait revenir, après les agitations d'une vie mondaine, finir sa carrière dans le travail et l'étude. L'agriculture et la poésie se partagèrent ses loisirs ou plutôt les occupèrent simultanément. 11 avait voué aux montagnes du vieux Velay, et à l'âpre sol de cette contrée, une sorte de culte religieux, en souvenir des heureuses années qu'il y avait passées sous les yeux et dans les bras de sa mère.
De bonne heure, l'étincelle poétique l'avait frappé, et il s'était promis de faire un jour ce Poème des champs qu'il avait rêvé, mais de le faire en le menant de front avec les travaux mêmes de l'agriculture.
Tandis qu'il déployait une ardeur infatigable à défricher, semant des moissons là où rien n'avait germé jusqu'alors, il traduisait Dante, lisait Virgile et Burns et préparait ainsi son œuvre par le double travail de l'esprit et des mains, nous pouvons ajouter aussi par la méditation et la prière : car ce poète, solitaire et cultivateur, est un philosophe chrétien qui croit au progrès, le veut et l'espère par le travail et par la foi.
Le Poèine des champs, qui parut en 1S62, forme un volume d'environ deux mille vers divisés en huit chants. le travail du poète ressemble au méticuleux travail du laboureur. Tout est passé en revue, comme pour faire l'instruction agricole du lecteur : les saisons, les travaux et les semailles qu'elles comportent, les plaisirs, les joies, les épreuves des champs, les concours, les comices agricoles, l'administration, les méthodes, la diffusion des procédés, les instruments nouveaux, etc. Dans ces tableaux variés, le peintre se propose moins d'exciter l'admiration que d'éveiller l'attention des propriétaires de la contrée et de leur indiquer des moyens pratiques de cultiver le sol. Il relève ses descriptions par des épisodes empruntés aux souvenirs historiques dont le Velay est si riche. Une vieille amphore heurtée par la charrue lui fournit le sujet d'une idylle galloromaine gracieuse et fraîche. Il fait revivre les légendes des vieux châteaux, et nous montre les héros revenant, a nuit, hanter les pierres antiques. Les débris d'un monastère sont-ils découverts, il nous représente les moines défrichant le sol autour des vieux portiques, et pousse un cri de reconnaissance vers les bienfaiteurs ignorés ou sottement raillés des populations agricoles.
Malheureusement il ne sait pas rattacher habilement au sujet principal les épisodes semés dans son œuvre, et trop souvent il a le tort de
CALEMARD DE LAFAYETTE. 461
s'en servir comme de prétextes à tirades et à déclamations banales.
Prodigue de rimes sonores, d'images de convention, l'art lui fait presque constamment défaut. Il manque de celte belle régularité et de cette sobriété dans l'abondance qui fait le charme des poèmes antiques, tels que les Géorgiques. Il est même loin d'avoir l'élégance de l'Homme des champs, de Délille. Mais on se complaît dans la spontanéité de l'inspiration du poète, dans la sincérité de ses accents émus et naturels, et Sainte-Beuve ' a pu dire qu'on ne saurait trop louer, pour leur extrême vérité, ses frais paysages, ses scènes de labourage, de semailles, de fauchaison, de fenaison, de récolte et de vendange, ses descriptions du monde bruyant de la basse-cour et des charmants hasards du parc naturel confinant au bois et à la forêt.
Le principal mérite de M. Calemard de Lafayette est d'avoir rattaché son poème à une sorte d'œuvre de défrichement et de colonisation.
Le journalier d'hier et le journalier d'aujourd'hui dans le
Vela.y.
Hier, au travail nomade et qui souvent l'exile. Il demandait encor le pain, le toit, l'asile; Pour un salaire ingrat et trop prompt à tarir, Vers un chantier lointain il lui fallait courir. Et, le travail cessant, il fallait, lutte amère! Retrancher sur le pain pour l'enfant ou la mère. Désormais, l'atelier pour lui s'ouvre toujours, Et s'il prodigue au sol sa peine et ses longs jours, Si son bras, secondé par un mâle courage, Laisse une rude empreinte en quelque rude ouvrage, Si sa bêche intrépide atteint jusqu'au plein cœur Le sous-sol résistant qu'il déchire en vainqueur. Quand viendra la moisson, du moins lorsque la gerbe Fera gémir les chars sous un fardeau superbe, Lorsqu'il verra l'épi gonflé de pur froment, Sur l'aire, en grappes d'or, ruisseler lourdement, Et faire rejaillir sous le fléau qui vibre. Comme de lourds grêlons, le grain devenu libre. Sa part, sa juste part grossissant sous ses yeux, A ses labeurs passés il rêvera joyeux ; Car les nobles sueurs dont il baigna la plaine. Faisant le grenier plein après la grange pleine. Auront, grâce à celui de qui vient tout amour, Donné, dans l'humble abri, le pain de chaque jour.
i Le Co7Ufi(utionnel, 28 avril 1862.
LACAUSSADE (Auguste)
M. Lacaussade, comme Lamartine, est un peintre d'imagination. Il ne copie pas la nature, mais l'idéalise en la décrivant.
Les Poèmes et paysages * célèbrent les richesses luxuriantes de l'Ile- Bourbon, son pays nalal. Ce livre s'ouvre par une invocation pleine de chaleur et d'iiarmonie :
« O tene des palmiers, pays d'Éléonore, Qu'emplissent de leurs cliants les mers et les oiseaux! Ile des bengalis, des brises, de l'aurore ! Lotus immaculé sortant du bleu des eaux !
Muse natale, muse au radieux sourire, Toi qui dans tes beautés, jeune, m'appris à lire, A toi mes chants ! à toi mes hj-mnes et ma lyre, 0 terre où je naquis ! ù terre du soleil ! »
Le poète a vu fuir les dernières années de sa jeunesse, il jette un regard en arrière, et par la force du souvenir il peut contempler encore les lieux qu'il a depuis longtemps quittés, qu'il admirait adolescent. Mélancoliques évocations du passé qui réveillent dans son âme bien des regrets et lui rappellent bien des déceptions ! Derniers rêves d'un cœur enthousiaste qu'il faudra bientôt abandonner sur le seuil d'une existence nouvelle et positive ! « Ce livre, nous dit-il luimême avec émotion, écrit entre les années heureuses de l'adolescence et les années éprouvées d'une jeunesse qui finit, ce livre est le livre de mes pensées, de mes impressions et de mes sentiments. 11 marque, dans ma vie, cette halte mélancolique où l'homme, avant de s'éloigner pour toujours de son passé, en recueille les feuilles éparses, les dépose comme un souvenir ou un jugement de lui-même sur la borne du chemin, et, après les avoir saluées d'an long et dernier regard, se détourne pour entrer dans la voie désormais plus sérieuse de sa maturité. » Ame tendre ouverte à toutes les affections, M. Lacaussade a trouvé dans une inspiration sincère des vers émus et sympathiques. Ses deux plus importants poèmes sont : le Champborne et le Bengali. Dans son dernier voj^age à l'île natale, l'auteur a voulu voir encore
1 Chez Dentu. 2« édition, 1860.
LACAUSSADE. 453
et décrire les terres fertiles du Champborne, la patrie des oranges et de la jamrose :
« Champborne, lieux aimés si chers h mon enfance. Lieux sans cesse entrevus et pleures dans labsence, Vallon de ma jeunesse, ô mes champs ! ô mes bois ! Salut à vous, salut pour la dernière fois,
J'ai voulu te revoir, ô chaumière isolée !
J'ai voulu te revoir, ô ma chère vallée !
J'ai voulu vous revoir, beaux lieux de mes beaux jours,
Avant de vous quitter sans doute pour toujours!
Combien tout est changé !... »
Ces lieux mômes ont été ravagés par le temps. Le poète rapproche alors avec amertume de ce dépérissement des objets les tristes vestiges de ses affections éteintes. Les vers de cette description élégiaque sont douloureusement sentis.
Le Bengali, né, comme le Champborne, d'une pensée mélancolique, offre, en diverses parties, des tableaux plus riants, plus animés. M. Jules Levallois le résume ainsi dans une étude remarquable : « Par une belle matinée de brouillard et de neige, un bengali, de son aile grelottante, vient frapper à la fenêtre du poète; celui-ci s'empresse d'accueillir et de réchauffer son compatriote ailé. En le voyant si durement traité par notre rude atmosphère, si malheureux sous notre ciel inclément, il se sent amené peu à peu à faire un retour sur sa propre destinée; comme le brillant oiseau que notre hiver transit et rend muet, il se trouve isolé, déshérité de sa vraie terre et de son vrai soleil. Alors il s'adresse au pauvre petit voyageur devenu pour un instant son camarade d'asile, et aussitôt, sobrement éclairé par la tendre et discrète lumière du souvenir, se déroule devant son regard en extase l'éblouissant panorama de la contrée maternelle ^ »
Les Poèmes et paysages sont remplis de doux et \ivants souvenirs. On pourrait seulement reprocher au poète d'avoir quelquefois apporté trop de réserve dans ses expansions, et de n'avoir pas toujours cédé librement aux attendrissements de son cœur. M. Lacaussade rappelle, en général, les qualités de Lamartine : l'ampleur et l'harmonie du vers, mais parfois aussi les défauts du maître : le vague des idées, l'incertitude de l'expression.
1 Moniteur du 19 septembre 1859.
PRAROND (Ernest)
— Né en 1821 —
M. Ernest Prarond, auteur de fables, de contes, de satires, d'œuvres comiques, de pièces philosophiques, a traité avec un cerlain succès la poésie descriptive. Maniant aisément tous les rythmes, il a, dans les genres les plus divers, manifesté un talent original, et le ton gai, vif et net de ses fubles, la causticité de quelques-unes de ses pièces des Impressions d'Albert, forment un curieux contraste avec les graves et mélancoliques inspirations de son dernier recueil, les Pyrénées *, éclos dans « la contemplation passionnée des monts, des eaux, des arbres, des prés mouillés et des herbes en fleurs », où il a décrit les sites admirables de la chaîne pyrénéenne, mêlant aux peintures solennelles des vastes paysages les détails les plus gracieux et les scènes les plus douces.
Le style des Paysages et impressions, entaché parfois de maniérisme, est généralement élevé ; la phrase a de la concision et de la fermeté ; mais la clarté et l'intérêt manquent souvent aux descriptions, et certains vers ont trop d apreté, de rudesse ou de subtilité.
L'Habitation pyrénéenne.
Le Batave aux flots prend la terre qu'il possède, Mais c'est au montagnard que la montagne cède. De loin sur les flancs nus des monts ou sous le vert Des buissons courts et noirs dont le roc est couvert. Vous voyez des carrés de verdure plus tendre Couturés de canaux où l'eau vient se répandre, Eau que le montagnard, lui-même, de ses mains, A soustraite aux torrents et mise en ces chemins. Des rocs qu'il arracha de la montagne hostile, Il fit d'abord l'appui du sol par lui fertile ; Puis la maison qui fume et dont l'ardoise luit, Œuvre toute pareille au travail qu'accomplit L'oiseau fiant son gîte aux flancs des cathédrales. Le toit saisit, tord, brise et soulève en spirales
1 Les Pyrénées, paysages et imi^ fessions. Leraerre, 1877.
PRAROND. 46o
Le vent sorti du gave ou des défilés froids. L'hiver, la neige en tas cache les humbles toits Et confond la maison sous son drap uniforme, Gomme un simple ressaut de la montagne énorme, Avec les bastions chargés du même deuil. L'été môme, pas un chemin ne monte au seuil ; Le sentier, serpent mince à sinue^ise allure, Traîne à peine, en grimpant, u-ie jaune éraflure Parmi le tapis ras d'un gazon calciné, Lèpre courte attachée au versant ruiné.
Maintenant saluons la conquête sévère,
L'œuvre sainte, toit, clos, champ, construit pierre à pierre,
Sur le mont, sur les r^cs croulants, comme le nid,
De l'homme, presque oiseau, souverain du granit.
Poètes du xix* siècle. — II. 30
Maxime DU CAMP
— Né en 1822 —
M. Maxime du Camp a mis en tête de ses CharUs modernes un manifeste dont les principes sont entièrement opposés à l'essence môme delà poésie.
L'industrie et la science font chaque jour de nouveaux et immenses progrès; l'humanité s'élance vers les conquêtes de l'avenir. La poésie seule est stationnaire ou rétrograde ; les traditions du passé, selon M. du Camp, l'ont étouffée. Il faut donc, pour rétablir l'équilibre, assimiler la poésie aux transformations modernes, la débarrasser des entraves classiques ou mythologiques, l'associer aux triomphes de la science, en faire enfin l'alliée de la vapeur et de l'électricité.
Que deviendrait la poésie, ce dernier refuge des aspirations du cœur, si elle en arrivait à se proposer pour but d'établir la suzeraineté matérielle des sciences exactes? Nous aurons à revenir sur cette tentative dangereuse récemment renouvelée.
En dépit de ses velléités réalistes, M. Maxime du Camp est d'instinct un véritable poète. Lorsqu'il a laissé un libre essor à son imagination et cédé aux mouvements de son cœur, il a écrit des pièces où se reconnaît une émotion sincère. Le culte du souvenir, le regret des joies évanouies, la pensée des lieux où il a aimé et vécu, lui ont inspiré des vers bien sentis, tels que ceux-ci :
< Puisque je suis de ceux qui clierchent le problème, Puisque j'ai loin de moi repoussé tout blasphème, Puis(iue je crois en Dieu, que j'aime et que j'ai foi, Piiis(|ue je sens en moi l'ineffable espérance!... Souvenirs tout s;iignants de deuil et de souffrance, Épaves de mon cœur, éloignez-vous de moi '. »
Pour réagir contre les rêveries affadissantes et pour échapper à la banalité, il s'est armé d'un vers correct, grave, sans figures. Dédaigneux des images et des peintures langoureuses, il est parvenu à donner à sa poésie, sinon une puissance réelle, du moins une forme énergique. Cette vigueur d'expressions se montre quelquefois même dans ses descriptions orientales, dans ses tableaux d'un ciel toujours pur et d'une nature resplendissante.
Les Chants modernes renferment des descriptions pleines de force, de vie et de réalité ; malheureusement ils sont déparés par un certain nombre de vulgarités et de déclamations, et il n'existe entre ces diverses compositions aucune harmonie d'accent et d'allure.
1 Chants moderne. Épave.
— Né en 1820 —
Leconle de Lisle est le meilleur poète descriptif de son époque La sérénité dans la force, tel est le caractère distinctif de ses œuvres, indépendantes de toute influence étrangère. Seule une communauté de genre unit cet écrivain à l'école descriptive des Parnassiens, dont il est le chef. L'originalité de son talent explique dans une certaine mesure cette appréciation exagérée souvent émise à son sujet i « Il n'y a qu'un poète contemporain, Leconte de Lisle. »
Le but principal de ses deux recueils. Poèmes barbares et Poèmes antiques, est de montrer les manières diverses suivant lesquelles l'iiomme adora l'Être suprême et comprit la beauté, sous tous les climats et dans tous les temps. Les sujets favoris de l'auteur sont les anciens héros et les anciens dieux ; il les évoque froidement, dans un style correct et grave, sans amour des cultes évanouis, sans croyance en une religion meilleure. Il fait défiler sous nos yeux les divinités de la Grèce, de l'Inde, de l'Egypte, de la Scandinavie, s'arrête aux siècles de la foi ardente, au moyen âge, et ses vers, restés sans enthousiasme, sans élan lyrique pendant ce long voyage à travers les temps, laissent voir tout l'amour du poète pour linfini matériel et le néant, « le divin Néant » .
Les premiers tableaux présentent le monde à sa naissance, l'Orient biblique. Kaïn ouvre les Poèmes barbares. Cette pièce offre le» contrastes les plus extraordinaires. D'un vrai mérite plastique, elle manque de précision et d'unité dans la pensée. Chaque strophe, sculptée avec un soin merveilleux, saisit d'abord l'imagination par la rigidité et la grandeur des lignes, par le coloris du style » ; mais bientôt l'idée devient obscure, la narration s'embarrasse, le fie se perd, le sens général échappe, ou bien ce qu'on voit c'est un ; inspiration fausse, malsaine et blasphématoire jusqu'à l'extravagance Kaïn est présenté comme le vengeur de la raison et de la dignité humaine. Il fut la victime d'Iaveh ou Jéhovah. Sa voix s'élève contre ce maître cruel et capricieux :
« Je veux parler aussi, c'est l'iieure, afin que tous Vous sachiez, ô hurleurs stupides que vous êtes. Ce que dit le vengeur Kaïn au Dieu jaloux, m
1 Francisque Sarcey, 2G janvier 1873.
Kaïn a commis le premier meurtre ; il a tué Abel, « ce pâle enfant de la femme » ; mais le désir du crime n'était pas en son âme, il ne haïssait point son frère, ce n'est point lui qui l'a frappé :
« O victime, tu sais le sinistre dessein D"laveli m'aveuglant du feu de sa colère : L'iniquité divine est ton seul assassin. »
Ainsi, c'est Dieu qui a tué Abel ; mais Kaïn le vengera.
Pour faire apprécier les beautés de forme que nous avons déjà indiquées, terminons notre appréciation sur ce poème étrange en citant cette description épique, où les plus sévères ne pourraient guère trouver à blâmer que l'abus des enjambements et des inversions :
« Tliogorma dans ses yeux vit monter des murailles De fer, d'où s'enroulaient des spirales de tours Et de palais cerclés d'airain sur des blocs lourds ; Ruelle énorme, gélif-nne aux lugubres entrailles, Où s'engouffraient les Forts, princes des anciens jours.
Ils s'en venaient de la montagne et de la plaine. Du fond des sombres bois et du désert sans fin. Plus massifs que le cèdre et plus hauts que le pin, Suants, échevelés, soufflant leur rude haleine Avec leur bouche épaisse et rousse, et pleins de faim.
C'est ainsi qu'ils rentraient, l'ours velu des cavernes A l'épaule, ou le cerf, ou le lion sanglant. Et les femmes marchaient, géantes, d'un pas lent, Sous les vases d'airain qu'emplit l'eau des citernes, Graves, et les bras nus, et les mains sur le flanc.
Elles allaient, dardant leurs prunelles superbes, Les seins droits, le col haut, dans la sérénité Terrible de la force et de la liberté. Et posant tour à tour dans la ronce et les herbes Leurs pieds fermes et blancs avec tranquillité.
Le vent respectueux, parmi leurs tresses sombres, Sur leurs nuques de marbre errait, en frémissant, Tandis que les parois des rocs couleur de sang, Comme de grands miroirs suspendus dans les ombres. De la pourpre du soir baignait;nt leur dos puissant.
Les ânes de Hamos, les vaches aux mamelles Pesantes, les boucs noirs, les taureaux vag:ibonds, Se hâtaient, sous l'épieu, par files et par bonds ; Et de grands chiens mordaient le jarret des chamelles, Et les portes criaient en tournant sur leurs gonds.
Et les éclats de rire et les chansons féroces,
Mêlés aux beuglements lugubres des troupeaux,
Tels que le bruit des rocs secoués par les eaux,
Montaient jusques aux tours où, le poing sur leurs crosses,
Des vieillards regardaient, dans leurs robes de peaux.
Spectres de qui la barbe, inondant leurs poitrines, De son écume errante argentait leurs bras roux. Immobiles^ de lourds colliers de cuivre aux cous, Et qui, d'en haut, dardaient, l'orgueil plein les narines, Sur leur race des j-eux profonds comme des trous. »
Des contrées bibliques, le poète passe en des mondes plus mystérieux. 11 décrit la création de Taaoroa, l'Êlre unique de la Genèse polynésienne. Il émigré vers les neiges de la Scandinavie et montre les Runas, les divinités boréales, seffaçant à la venue du Christ, l'éternel Runoïa abandonnant le monde au Dieu des âmes nouvelles, et criant dans la nuit des paroles de haine et de blasphème. Il traverse les contrées du Nord, la verle Er-inn, les forêts d'Armor, et raconte de sombres croyances, de funèbres sacrifices et des combats sanglants. Il i-etourne au pays du soleil, parcourt les royaumes d'Allah, et s'arrête dans l'Inde, dans Ihide des Brahmes et des fakirs. Mais il revient bientôt à ses pensées favorites, aux évocations des cultes. Les divinités du paganisme ont disparu; le christianisme s'étend sur le monde. Foi passagère ! cette religion doit s'effacer à son tour. Le poète termine son œuvre par un cri d'anathème contre Dieu, et de révolte contre toutes les croyances.
Quelle impression reste t-il de ce mélange de cosmogonies et de légendes?
Les Foémes barbares renferment des passages d'une énergie saisissante, des A ers d'une force irrésistible, mai? ils ne laissent, en leur ensemble, qu'un sentiment confus, où l'intelligence ne perçoit rien de net, où le cœur n'entend rien qui le touche. La curiosité seule a été momentanément frappée. « On ne se rappelle pas une figure, on n'a pas retenu un seul vers *. y> Cette poésie sans amour et sans foi, où la forme plastique, la description éternelle ont tout envahi, cette poésie a la vigueur, l'harmonie, la sonorité, mais elle n'a pas d'âme ; il lui manque le sentiment vrai, profond et personnel. Mélange de paganisme grec, de mysticisme indien, de panthéisme allemand et de naturalisme moderne, ces évocations successives de cultes et de mœurs étranges ne présentent à l'imagination que ténèbres et ne laissent dans l'esprit que lassitude.
Dans les Poémea antiques, Leçon te de Lisle a provoqué les inspirations mythologiques. Il a donné l'élan à ce mouvement néo-pa'ien dont les indices se multiplièrent soudainement dans la littérature, etdontLouis
1 Louis Veuillot, l'Univers, 26 octobre 1869.
Ménard et Théodore de Banville ont été les principaux interprètes. Selon lui', les Grecs seuls ont représenté la poésie dans sa vitalité, dans sa plénitude et son unité harmonique: depuis Homère, Eschyle et Sophocle, la décadence et la barbarie ont envahi l'esprit humain; en fait d'art original le monde romain est au niveau des Daces et des Sarmates : le cycle chrétien tout entier est barbare, et Dante, Shakespeare, Milton n'ont prouvé que la hauteur de leur génie individuel ; les arts n'ont fait aucun progrès depuis l'antiquité ; la sculpture s'est arrêtée à Lysippe ; Michel-Ange n'a rien fécondé, et son œuvre, tout admirable qu'elle soit, a ouvert une voie désastreuse aux imitations; la poésie moderne elle-même est sans force et sans consistance ; reflet confus de la personnalité fougueuse de lord Byron, de la religiosité factice et sensuelle de Chateaubriand, de la rêverie mystique d'outre-Rhin et du réalisme des lakistes, elle n'est sous cet appareil spécieux qu'un art de seconde main, hybride, incohérent ; archaïsme de la veille, et rien de plus: seul le retour aux imitations antiques lui rendra la vie*.
Il serait oiseux de vouloir réfuter de semblables paradoxes. La raison et l'histoire en démontrent assez l'inanité. Comme l'a dit M. de Pontmartin, « la poésie n'a que deux moyens de pénétrer dansles âmes, de se mêler par d'intimes affinités à l'esprit même d'une génération, d'un peuple ou d'un monde, de cesser d'être l'amusement puéril d'imaginations oisives pour parler, par les lèvres d'un seul, la langue de tous: il faut qu'elle traduise le sentiment public, religieux, guerrier, national, légendaire ; qu'elle soit le poème des civilisations au berceau, des nationalités naissantes, des théogonies encore baignées dans les brumes de leur radieuse aurore, des grandes voies de la conscience humaine traversant le temps ou l'espace, — ou bien, aux époques inférieures, lorsque l'esprit poétique se retire des masses et de la vie publique, pour s'isoler par débris, dans quelques cerveaux privilégiés, il faut au moins que nous reconnaissions chez le poète quelque chose de nous-mêmes, et que cette poésie individuelle devienne à son tour collective, grâce à ces mystérieux courants qui s'établissent dans un même moment entre les imaginations de la même trempe ^. » Les pastiches de la poésie antique ne doivent pas remplacer la poésie sentie de Goethe, de Chateaubriand, de Lamartine et de Byron.
Malgré ses vers sur Hypatie, Glaucé, Niobé, Cybèle et Khiron, malgré ses noms euphoniques de lieux et de pays, à'Hellade pour Grèce, d'I/os pour Troie, de Kronos pour Saturne, de Zens pour Jupiter, d'Eros pour Cupidon, d'Artémis pour Diane, malgré tous les prestiges de son rare talent, Leconte de Lisle n'a pu donner à son recueil des Poèmes antiques ce charme tout-puissant : l'intérêt.
Le poète a quelquefois quitté le panthéisme hellénique pour les
1 Préface d«s Poèmes antiques.
s Causeries littéraires, p. 94.
théogonies indiennes. Oubliant Zens pour Baghavat, il s'est absorbé dans les mythologies du Gange ; délaissant les impressions positives de nos climats pour les rêveries mystiques des fakirs, il a retracé les sensations mornes de « ce pays d'immobilité, d'yeux ouverts pendant que l'esprit dort, de cerveaux fermés sous les parasols » S Divers tableaux sont d'une belle exécution, mais l'ensemble est froid et monotone; c'est puissant, mais lourd.
La personnalité de M. Leconte de Lisle ne s'accuse véritablement énergique, indiscutable, que lorsqu'il retrace des tableaux de la nature, équatoriale étudiée dans toute sa force et sa majesté. Qu'il dépeigne les scènes imposantes de l'Océan et du désert, le repos des vagues après l'orage ou la sérénité des longues plaines de sable ; qu'il montre le tigre couché dans les jungles ; la panthère noire, la reine de Java, glissant inquiète, traînant sa proie à travers les hautes herbes; le jaguar bondissant sur le bœuf des pampas; les éléphants, marchant pesamment dans les vastes solitudes, faisant écrouler les dunes sous leur pied lent et massif; qu'il décrive les carnassiers errant dans les forêts vierges, ou le condor, l'oiseau gigantesque, dormant au plus haut de l'espace, les ailes étendues : son vers reste toujours le même, tranquille et vigoureux. Le Jaguar est peut-être l'exemple le plus frappant de cette faculté unique.
Le Jaguar.
Sous le rideau lointain des escarpements sombres, La lumière, par flots écumeux, semble choir ; Et les mornes pampas où s'allongent les ombres Frémissent vaguement à la fraîcheur du soir.
Des marais hérissés d'herbes hautes et rudes, Des sables, des massifs d'arbres, des rochers nus. Montent, roulent, épars, du fond des solitudes, De sinistres soupirs au soleil inconnus.
La lune, qui s'allume entre des vapeurs blanches, Sur la vase d'un fleuve aux sourds bouillonnements, Froide et dure à travers l'épais réseau des branches, Fait reluire le dos rugueux des caïmans.
Les uns, le long du bord traînant leurs cuisses torses, Pleins de faim, font claquer leurs mâchoires de fer ; D'autres, tels que des troncs vêtus d'âpres écorces, Gisent, entre-bâillant leur gueule aux courants d'air.
i Barbey d'Aurevilly, les Œuvres et les hommes. Leconte da Lisle.
Dans l'acajou fourchu, lové comme un reptile, C'est l'heure où, l'œil mi-clos et le mufle en avant, Le chasseur au beau poil flaire une odeur subtile, Un parfum de chair vive égaré dans le vent.
Ramassé sur ses reins musculeux, il dispose Ses ongles et ses dents pour son œuvre de mort; Il se lisse la barbe avec sa langue rose. Il laboure l'écorce, et l'arrache, el la mord.
Tordant sa queue en spirale, il en fouette Le tronc de l'acajou d'un brusque enroulement, Puis sur sa patte raide il allonge la tête, Et, comme pour dormir, il râle doucement.
Mais voici qu'il se tait, el, tel qu'un bloc de pierre, Immobile, s'affaisse au milieu des rameaux. Un grand bœuf des pampas entre dans la clairière. Corne haute et deux jets de fumée aux naseaux.
Celui-ci fait trois pas. La peur le cloue en place ; Au sommet d'un tronc noir, qu'il effleure en passant, Plantés droit dans sa chair où court un froid de glace, Flambent deux yeux zébrés d'or, d'agate et de sang.
Stupide, vacillant sur ses jambes inertes, Il pousse contre terre un mugissement fou ; Et le jaguar, du creux des branches entr'ouvertes, Se détend comme un arc et le saisit au cou.
Le bœuf cède, en trouant la terre de ses cornes, Sous le choc imprévu qui le force à plier ; Mais bientôt, furieux, par les plaines sans bornes, Il emporte au hasard son fauve cavalier.
Sur le sable mouvant qui s'amoncelle en dune De marais, de rochers, de buissons entravé. Ils passent, aux lueurs blafardes de la lune, L'un ivre, aveugle, en sang, l'autre à sa chair rivé.
Ils plongent au plus noir de l'immobile espace. Et l'horizon recule et s'élargit toujours, Et d'instant en instant leur rumeur qui s'efface Dans la nuit et la mort enfonce ses bruits sourds.
Les œuvres de Leconte de Lisle révèlent plutôt une poésie d'étude qu'une poésie d'inspiration. Le vers, généralement très soigné, est d'une allure large, grave et sereine. On y reconnaît un amour éclairé de la symétrie, une science consommée du nombre, un sentiment quelquefois profond des sonorités harmonieuses. On peut toutefois reprocher à l'auteur, dans ses poésies symboliques, de tendre trop souvent au grandiose démesuré, aux proportions surhumaines, et d'avoir, dans quelques pièces, aggloméré dune façon excessive les couleurs et les images, les abus réfléchis d'archaïsmes et les obscurités, enfin d'avoir multiplié à l'excès les enjambements et les inversions les moins légitimes.
Les descriptions orientales, qui forment la partie la plus éclatante et la plus vigoureuse des écrits de Leconte de Lisle, sont généralement exemptes de ces défauts. On doit regarder comme des chefs-d'œuvre des pièces telles que le Sommeil du condor, les Éléphants, le Jaguar, cité plus haut, la Panthère noire, Midi, Juin, le Manchy et les Hurleurs.
Leconte de Lisle est un grand peintre, surtout un grand peintre d'animaux, un maître dans l'art de représenter la beauté physique et matérielle. S'il eût joint à son talent d'artiste le sentiment spiritualiste et le sentiment humain, ce talent se fût appelé génie.
LEMOYNE (André)
. . . — Né en 1822 —
M. André Lemoyne est né à Saint-Jean d'Angely, en 1822. Sa biographie offre des particularités et des contrastes étranges. Reçu avocat après de sérieuses études, il se vit tout à coup ruiné par la Révolution de 1848. Délaissant le barreau, il prit résolument la blouse d'ouvrier typographe. Tour à tour compositeur, correcteur, chargé de la correspondance et de la publicité dans une vaste maison de librairie, il fut enfln nommé par M. Waddington, en 1877, archiviste de l'École des arts décoratifs. Les circonstances qui déterminèrent l'emploi d'une grande partie de son existence ont influé considérablement sur la forme de ses productions et sur sa manière d'écrire. Ses travaux à l'imprimerie Firmin-Didot, dans les diverses branches dont il eut à revoir les épreuves, contribuèrent surtout à lui donner l'habitude du mot propre, la note précise et la justesse des termes qui le dislinguent parmi les poètes contemporains. D'un autre côté, ses liaisons ultérieures avec nos principaux paysagistes, Blin, Harpignies, Française, Lansyer, firent, comme il le dit lui-même, « l'éducation de son œil », et nous révèlent le secret de ses études de mer et de forêt.
Parmi les poètes de la nouvelle école, dont le but est de remplacer, en intervertissant le rôle des arts, la peinture par la poésie, « il faut citer en première ligne », pour sa manière originale et ferme de traiter le paysage, « M. André Lemoyne qui sent la nature comme la Fontaine, et la peint comme Daubigny * ». L'auteur des Roses d'antan (1860), des Charmeuses (1870), des Paysages de mer (1876), des Légendes des bois et Chaiisons marines (1878), est un peintre en effet. Ses marines, au ton clair et gai, rappellent ces toiles de Van den Velde, pleines de mouvement et de clarté, qu'on admire au musée d'Anvers. Les qualités les plus remarquables de délicatesse et de fini recommandent ces petites pièces éclatantes de vérité. Amoureux de la forme jusqu'à l'excès, poète du détail jusqu'au scrupule, M. Lemoyne frappe d'abord l'attention par le soin minutieux avec lequel il a ciselé et réuni ses hémistiches, et par la rigoureuse exactitude de ses descriptions, qui ne lui laisse rien négliger et lui fait apercevoir au milieu d'une mêlée sanglante, tant il se préoccupe même de l'infiniment petit,
« De larges papillons jaunes striés de noir. » ' Jules Levallois, Correspondant ^ lOnov. 1872.