ANDRÉ LEMOYNE
n n'ignore aucune des nuances de la nature. Il sait que le feuillage des saules est blanc à l'envers, et que le soleil levant, par une matinée embrumée d'octobre, a la rougeur particulière des fruits du sorbier; il a noté la musique du vent sous les pins, et respiré le parfum spécial qu'exhale le rameau d'un cèdre abattu; entre toutes choses, il a étudié avec amour le vol rapide du martin-pêcheur, oiseau familier de sa poésie ; et il connaît « le brusque tour de queue » par lequel, ébloui devant la mer immense, il remonte tout droit le cours de la rivière,
« Emportant sur son aile un reflet vert des eaux '. »
Grâce à cette observation sérieuse jointe à un tact très fin, tout s'harmonise dans les peintures de M. Lemoyne, et les diverses nuances se fondent merveilleusement. Mais sont-elles, pour cela, la reproduction fidèle des couleurs de la nature, prises au tissu vaporeux de l'arc-en-ciel ? Il faut l'avouer^ ce ne sont pas toujours des couleurs franches; et bien souvent le poète s'est beaucoup plus préoccupé de l'assemblage des teintes que des objets à représenter. Dans sa pièce Marche, qu'a-t-il fait autre chose, par exemple, que de mêler du blanc et du gris, du gris et du blanc ?
« Le char s'en va, conduit par quatre chevaux blancs
Sans taches, deux de front, tous quatre ressemblants; ■ ■
L'hiver a déroulé son grand tapis de neige, Où des vierges sans bruit chemine le cortège.
En fourrure d'hermine, en robes de satin,
Les pleurs glacés dans l'œil par le froid du matin.
Le ciel est gris de perle et très calme ; — les cierges Brûlent d'un feu tranquille aux mains pures des vierges ;
Les vieux genévriers, pour ce deuil virginal, Portent rameaux de givre et feuilles de cristal.
Torrents vitrifiés et cascades gelées
Dorment en flots de marbre aux versants des vallées.
D'un grand bloc de glaciers le soleil émergeant Monte au ciel sans rayons comme un astre d'argent.
Plus haut que le soleil, en ordre sur deux lignes, Émigrant vers le Nord, passe un long vol de cygnes. »
Certes, il a fallu un talent incontestable pour composer, avec deux nuances d'une même couleur, un tableau aussi achevé. Mais ce spectacle est factice, sans vie ni mouvement. Tant de régularité ne peut exister sans monotonie.
Ses paysages ont presque toujours le tort de ne présenter l'homme que d'une façon toute secondaire et de ne lui donner qu'un rôle d'acces-
t Paul Stapfer.
soire, comme sur les vues peintes. Dans quelques-uns cependant, bien que les objets extérieurs occupent le premier plan, M. Lemoyne se montre plus humain, et certaines de ses pièces, écrites avec un soin de ciseleur, justifient l'appréciation d'un critique * : « l'exactitude de détail avec un petit coin de cœur. y> Telles sont: Margueiitc, gracieuse conversation entre le ruisseau et la jeune lavandière; Stella maris, sombre dialogue entre l'étoile prophétique et le marin; — tels sont surtout: le Chemin perdu et le Clicmindes prés, où le poète a répandu une partie de son âme dans une douce et rêveuse expansion; enfin les Grèves normandes, que nous voulons citer. L'extrême concision de C'es pièces délicales et charmantes fait regretter que le paysagiste n'ait pas embrassé un horizon plus vaste, et qu'il n'ait présenté qu'une esquisse où nous eussions voulu voir un tableau.
Grèves normandes.
Ce soir la pleine lune éclaire notre monde. De l'abîme des flots elle sort large et ronde. Presque au ras de la mer, elle est rouge d'abord; Mais son orbe jaunit, et la grande marée Dans son rayonnement monte en houle dorée, Et roule ses lueurs jusqu'aux grèves du bord.
On voit comme en plein jour sur la courbe des plages
Les dernières maisons des bourgs et des villages,
Villages de marins et de pêcheurs normands.
Les enfants sont couchés dans le charme des rêves ;
Ce long bruit cadencé du flot qui bat ses grèves
Semble un chant de berceuse aux chers petits dormants.
Un vent tout parfumé m'apporte des prairies,
Oti les reines-des-prés restent longtemps fleuries,
Quelque chose à la fois de suave et d'amer;
Tandis qu'un grand troupeau, débouchant des vallées,
Mêle une odeur d'étable aux effluves salées
Qui montent, jour et nuit, des embruns de la mer.
J'aime à vous retrouver, grèves de Normandie, Oti travaille une race âpre au gain, mais hardie, Fille des conquérants qui vinrent les premiers, Sous les pommiers en fleurs que le roi Charlemagne Avait plantés pour eux en revenant d'Espagne, Se faire un paradis au pays des pommiers.
1 M. Paul Stapfer.
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M. André Lemoyne donne un plus grand développement à ses pensées lorsqu'il quitte l'étude de la nature pour l'analyse psychologique. Mais il reste toujours fidèle aux principes de son école et à son goùtpersonnel pour la modération des sentiments et la sobriété des expressions. Même dans les peintures dépassions et de souffrances, peut-être par pudeur de l'âme et parce que lui môme a trop souffert, on n'entend pas un cri, pas un sanglot qui rompe l'élégante uniformité de son style. Parfois cependant, sous une impression plus profonde, il laisse voir une émotion réelle, la passion s'éveille en lui, des notes attendries vibrent dans son âme: alors il écrit la Dormeuse, ce suave tableau éclairé d'un rayon de chaste amour ; le Renoncement, ce pathétique combat de la femme et de la mère ; et la Vieille Guitare, cette mélancolique rêverie, adressée comme un regret du cœur à toutes les choses ruinées.
Variant encore son talent, il aborde spirituellement, dans la Veuve, la satire mondaine, et se livre, dans les Trois Vieilles, à une étude réaliste, sombre page de poésie qui se distingue par la netteté des contours, le relief des figures et l'opposition des couleurs.
Les recueils de M. André Lemoyne contiennent des pièces que nous ne pouvons classer ni parmi les paysages en miniature, ni parmi les poésies qui ont pour objet spécial l'étude du cœur humain. Sous les tropique?, les Charmeuses, le Pays des neiges, la Mort d'un cerf, digne pendant de la Mort du loup d'Alfred de Vigny, s'élèvent presque au lyrisme.
Sous les tropiques, ou le Capitaine dort, offre la réunion d'une marine et d'un paysage normand :
« Le capitaine dort d'un calme et frais sommeil
A l'heure où la nuit s'illumine ; La lune, à son zénitli, jette un ruban vermeil
Dans le travers de sa cabine.
Dans l'hémisphère austral, le rapide vaisseau,
A pleine brise arquant ses voiles.
S'allonge sur la houle et va comme un berceau
Qui roule sur un fond d'étoiles. »
n dort : mais de quoi rêve t-il? Ni les troubles de l'ambition, ni l'avidité des gains immenses, ni le tumulte des sanglants abordages n'agitent son sommeil. Le corsaire a longtemps navigué « dans les caprices de la houle », et ces tableaux lui sont familiers.
« Il rêve d'une bonne et solide maison,
Sur un sol ferme bien assise, Où rien ne bouge au vent, ni porte, ni cloison,
Toute en granit comme une église. »
Mais il en connaît une, au pays avranchin, tout près de Pontorson, qui lui plairait : « On ne construit pas mieux. » Il pense alors qu'il est encore jeune, et qu'il pourrait bien devenir le gendre de son possesseur.
« Le capitaine dort d'un merveilleux sommeil
Que le roulis berce et prolonge.
n voit sa Normandie au coucher du soleil,
Et toute verte, dans un songe.
Ooe fenêtre haute, où de bleus liserons
S'enroulent à des capucines, Vient de s'ouvrir, joyeuse, à deux bras nus et ronds
Sortant de leurs dentelles fines.
.*"-• ' C'est là. — La belle fille écoute au loin mugir Ses bœufs épars dans la prairie, Et chanter à plein cœur, voyant le ciel rougir, Tous les coqs de sa métairie.
D'autres leur font écho. — Réveillé brusquement,
Et l'oreille encore assourdie, Le capitaine rit de son étonnement ; '^
C'est un vrai coq de Normandie
Qu'il a paisiblement laissé vivre à son bord,
Et qui, voyant un coin d'aurore.
Eu regardant la mer par le trou d'un sabord,
Chante une aubade à voix sonore. »
Cette poésie humoristique est très originale et en même temps très vraie. La surprise du capitaine, brusquement réveillé en entendant le chanteur matinal faire écho à son rêve, e?t naturelle et bien rendue. Le morceau d'ailleurs est irréprochable. Toutes les qualités de l'auteur s'y trouvent réunies sans le mélange d'aucun de ses défauts.
Une larme du Dante nous paraît inférieure à cette pièce. Le sujet convient moins au talent du poète. 11 fallait s'élever à un sentiment de grandeur qu'il n'a pas entièrement atteint, et la figure sublime du chantre de l'Italie semble à l'étroit dans le cadre où il l'a placée. Remplis de beaux détails, ces vers n'ont pas la puissance de concentration que l'idée exigeait; les descriptions que l'auteur a multiphées autour de son personnage, très belles en elles-mêmes, ont affaibli l'intérêt en le divisant, et refroidi l'émotion qu'une larme d'un tel homme devait provoquer.
Qu'y faire ? M. Lemoyne est toujours peintre, plus peintre que poète — c'est là même son principal titre de gloire aux yeux de ses amis du Parnasse — et toutes ses créations sont invariablement des tableaux.
Les Channeiises sont une œuvre toute personnelle, où la mythologie revêt le langage moderne, où l'amour des marins pour les sirènes a l'intensité d'une véritable passion.