‹ Histoire de la littérature française (volume 4)Chapitre 84 sur 110 · ANDRÉ LEMOYNE · texte numérisé non relu

ANDRÉ LEMOYNE

Le Pays des neiges est un paysage grandiose et légèrement incohérent, comme il convient à un tableau vu en songe.

Pays dea neiges.

Un soir d'hiver (c'était la veille de Noël), Essorant vers le nord, je volais à plein ciel, Emporté par un songe au delà des Orcades, Noirs îlots dont la mer, dans ses aCfouilleraents, D'un ressac éternel creuse les fondements. En jetant son écume à leurs milliers d'arcades.

Mais calme fut le grand voyage aérien. — Je vis se denteler plus d'un cap norwégien A pic dans la clarté des étoiles amies. — Pas de navire au loin, partant ni revenant : Tous, dans la profondeur des golfes hivernant, Se reposaient au pied des villes endormies.

Je saluai des yeux les hameaux s'étageant Parmi les sapins noirs et les bouleaux d'argent, "Vieilles huttes de bois des pêcheurs et des pâtres ; Et poursuivant mon rêve, à vol de goéland, Je rasai les hauts bords escarpés du Nordland, Ses montagnes de neige et leurs glaciers bleuâtres.

Là je fus attiré par un étrange bruit De tonnerres lointains se croisant dans la nuit : — C'était le Maëlstrom à l'assaut des marées. — Pour évit'^r l'embrun de son tourbillon noir, Je planai de très haut sur l'immense entonnoir, Sans voir à l'horizon de barques égarées.

Puis, doublant le cap Nord, à l'extrême archipel, Je reconnus au loin, sur le fond clair du ciel, Un vieux renne sauvage, à la fière encolure, Qui, redressant la tête où le monde finit, Profilait hardiment, sur le roc de granit, Le bois déchiqueté de sa grande ramure.

Et toujours plus au nord, rapide et filant droit. Vêtu comme un eider et souriant du froid,

J'allais vite.. . éclairé par des lueurs slellaires. — La mer était sans bruit et ses flots arrêtés, Quand je fus ébloui par les vives clartés D'un trois-mâls rayonnant dans les glaces polaires.

Noël! Noël ! — C'étaient les marins de Drontheim Fêtant le souvenir lointain de Belbléem A bord du Saint-Ohif{on pouvait très bien lire). Mâts, vergues et baubans, de givre festonnés, De l'avant à l'arrière étaient illuminés. Dessinant dans la nuit les agrès du navire.

Et dans ces froids déserts, retrouvant une voix. L'équipage disait un noël d'autrefois, Un refrain de berceau simple comme un cantique. Le petit mousse, blond comme un enfant de chœur, Et le vieux capitaine y chanlaieut à plein cœur, En mêlant la patrie au foyer domestique.

Ce choral des aïeux, naïf et solennel,

Montait s'épanouir dans le calme du ciel,

Sur les nouvelles mers par des braves conquises ;

Et justement émus du grand concert naval,

Couchés sur des glaçons, le morse et le narval

Écoutaient gravement du haut de leurs banquises.

La Mort du cerf, une des dernières publications de M. André Lemoyne, témoigne de l'effort continu du poète pour élargir ses cadres et animer ses tableaux.

Les qualités de l'auteur des Charmeuses sont affaiblies par quelques défauts qui lui viennent de l'école à laquelle il appartient, et nous placerons, en première ligne, la préciosité. M. Lemoyne, à force de recherches et de travail minutieux, manque quelquefois de naturel. Il est trop délicat, trop distingué, et ne peut être goûté que d'un public choisi. Tout est chez lui discrétion et sobriété. Ses toiles, si admirablement peintes qu'elles soient, n'attirent pas tout d'abord le regard. Il faut les examiner at'entivement, trait par trait, ligne par ligne, pour les apprécier à leur juste valeur. Alors seulement on aperçoit l'instinct artistique et la science du peintre.

M. André Lemoyne, par cet excès de soin et de minutie, mais aussi par la perfection des détails et le fini des peintures, est de l'école des maîtres hollandais qui font grand dans un petit cadre. II excelle dans les demi-tons.

A l'appui de notre asserticn, nous détacherons du volume, pour ne

LEMOY.NE. 481

pas dire de l'atelier du paysagiste, une simple toile de chevalet qui caractérise fort bien sa manière :

La Dernière Étape.

Quand un grand fleuve a fait trois ou quatre cents lieues.

Et longtemps promené ses eaux, vertes ou bleues,

Sous le ciel refroidi de l'ancien continent,

C'est un voyageur las qui va d'un flot traînant.

Il n'a pas vu la mer, mais il l'a pressentie.

Par de lointains reflux sa marche est ralentie.

Le désert, le silence, accompagnent ses bords.

Adieu les arbres verts. — Les tristes fleurs des landes,

Bouquets de romarins et touffes de lavandes,

Lui versent les parfums qu'on répand sur les morts.

Le seul oiseau qui plane au fond du paysage.

C'est le goôland gris, c'est l'éternel présage

Apparaissant le soir qu'un fleuve doit mourir,

Quand le grand inconnu devant lui va s'ouvrir.

Si quelque chose distingue surtout les œuvres de M. André Lemoyne, c'est que « chaque pièce a son accent » '. 11 a peu écrit, attendant toujours et patiemment l'inspiration, mais l'accueillant et la dirigeant avec amour, lorsqu'elle s'est fait entendre en lui. Il doit à la réserve de sa plume de n'avoir rien offert au public qui pût être accusé de médiocrité; et, si quelques fleurs brillent davantage dans son bouquet poétique, il n'en est pas une seule qui soit flétrie et sans parfum. « Il a veillé sur son cœur et sur son imagination; il n'a dit que ce qu'il voulait dire; il n'a fixé, rendu, traduit que ce qui lui paraissait appartenir à l'immuable et humaine convenance '^. » Cette force d'âme, grâce à laquelle il n'a point connu le besoin désordonné de produire qui fait éclore tant de futilités, cette prudence étonnante de son talent à la fois sûr et défiant de ses propres forces, lui a permis, en restreignant le cadre qu'il s'est créé, de le remplir du moins d'une façon entière, sans ombre et sans banalités. De là l'élévation calme des pensées, la sereine grandeur des descriptions et la pureté du style, qui lui donnent une place importante parmi les paysagistes et assurent solidement la vitalité de sa poésie, consacrée trois fois déjà par les suffrages de l'Académie française.

» Sainte-Beuve, Lettre à M. A. Lemoyne, du 20 novembre 18G9, reproduite dans le Sainte-Beuve de Levallois. Didier, in-18. * Jules Levallois.

Poètes du xl\» siècle. — II. 31

THEURIET (André)

— Ké en 1833 —

■ M. André Theuriel occupe une place tout à fait à part parmi nos paysagistes, car il est bie« plus qu'un paysagiste. La manière de ce vrai poète, qui ne relève d'aucune école, sinon de la grande école de la sincérité dans l'art, ne rappelle en aucune façon celle de nos poètes peintres : eux considèrent la nature en elle-même, lui l'observe surtout dans ses afflnités secrètes avec le cœur de l'homme; chez eui, la nature est un modèle qu'il s'agit de reproduire le plus exactement possible; aux yeux de M. Theuriet, c'est une compagne, une amie, une consolatrice qui vient se pencher sur lui triste ou souriante, dans le bonheur ou la souffrance, comme la solitude personnifiée d'Alfred de Musset. En un mot, la poésie de nos paysagistes n'a pas d'âme, et celle de M. Theuriet en a une, tendre, sympathique et passionnée; sa poésie est à la leur ce qu'une belle femme est à une belle statue.

C'est la fraîcheur et le charme de nos bois, de nos rivières, de nos champs; ce sont les émotions les plus pures et les plus naturelles de nos foyers et de nos familles ; ce sont les meilleures inspirations de nos âmes qui remplissent et parfument cette poésie franche et spontanée.

André Theuriet naquit à Marly-le-Roi (Seine-et-Oise), le 8 octobre 1833. Après avoir achevé ses études au collège de Bar-le-Duc, ville originaire de sa famille, il vint à Paris en 18b6. L'année suivante, il publia ses premiers vers dans la Revue de Paris. En 1867, il lança son premier recueil de poèmes et de poésies : le Chemin des bois. La plus grande partie du volume se compose de pièces détachées, stances chansons, lieds, souvenirs, etc., dont une partie avait déjà paru dans la Revue des Beux-Mondes, et qui ont pour objet des scènes de la vie champêtre et des paysages empruntés à deux contrées où l'auteur a passé une grande partie de sa vie : la Touraine et la Meuse.

Dans toutes ces pièces, dont une seule, l'intéressante histoire de Sylvine, est d'assez longue haleine pour mériter le nom de poème, André Theuriet a mis une émotion douce, saine, fortifiante, et reproduit, avec une remarquable vérité de sentiment et d'accent, les impressions que le spectacle de la nature étudiée de près et savourée franchement laisse dans l'âme; malheureusement l'impression reli. gieuse est négligée, d'où un certain froid quand on fait cette lecture d'une manière continue.

Les bûcherons jouent un grand rôle dans la partie du recueil intitulée

En forêt. Le Retour au bois, la Veillée, la Plainte du bûcheron, sont des morceaux pleins de couleur locale où semble planer l'ombre des chênes vigoureux ; mais le chef-d'œuvre de ce premier livre et peut-être de l'ouvrage entier est le Chant de noces dans les bois. Cette courte pièce, gracieuse et naïve comme une ronde d'autrefois, au rythme si musical qu'on croit l'avoir entendu chanter quand on l'a simplement lue, se recommande par un charme poétique des plus rares et des plus vifs.

Chant de noces dans les bois.

Pour les grands bois, ensemble, Partons au jour naissant, El choisissons un tremble, Un tremble verdissant...

Qu'il soit svelte et superbe, 0 ma brune aux j^eux bleus, Abattons-le dans l'herbe, A nous deux.

Il craque, il penche, il plie...

Victoire!., il est tombé.

Vite, une bonne scie ^ De clair acier trempé:

De la racine aux branches.

Dans le tronc vigoureux Coupons de minces planches, A nous deux.

Avec les planches blondes D'où la sève jaillit.

Pour nos noces fécondes Construisons un doux lit.

La mousse fine pousse Autour des saules creux :

Emplissons-le de mousse A nous deux.

Puis avec la ramure Préparons un berceau Tapissé de verdure.

Frais comme un nid d'oiseau.

« Scie rimant à plie! Voltaire ne se serait pas accordé plus de facilités.

Pour la couche légère, Pour l'oreiller moelleux, Tressons de la fougère A nous deux.

Voilà la couche prête, Voilà l'enfant venu...

Dans la bercelonnelte Il s'endort demi-nu.

Berçons, berçons ensemble Le mignon aux yeux bleus, Qui sourit et ressemble A nous deux.

Nous voudrions citer encore : la Chanson du vannier, déjà dans toutes les mémoires, et les Chercheuses de muguet, où le poète chante avec amour sa fleur favorite et s'apitoie en même temps sur ces deux pauvres femmes qui ne voient, dans les blanches grappes'cueillies par elles pour réjouir les autres, qu'un moyen de gagner leur pain amer.

Quand M. Theuriet rencontre sur son chemin quelque grande misère, il la dépeint avec un réalisme ému propre à éveiller dans l'âme une émotion sympathique. Les Chercheuses de muguet, comme la Plainte du bûcheroyi, et deux morceaux que nous retrouverons plus loin : le Tisserand et la Brodeuse, sont le résultat d'une observation sérieuse,, l'expression d'une pitié vraie et non des déclamations philanthropiques et des peintures poussées au noir.

La seconde partie du Chemin des bois. Paysages et Portraits, justifie bien son titre. Les paysages sont savamment et soigneusement décrits ; les portraits — la plupart féminins — sont traités avec une piquante originalité et une finesse d'observation toute pariiculière.

On u'a jamais rencontré de femmes semblables à celles que dépeint le poète, et cependant on croit les voir surgir devant soi à son évocation, tant il excelle à mettre la vérité dans la fantaisie :

« La beauté n'est pas toute aux lignes du visage, La sienne est un mystère étrange et saisissant : C'est la subtile odeur de la menthe sauvage. On ne l'aperçoit pas tout d'abord, on la sent.

Elle est brune et nerveuse, elle est pâle et petite ; Ses traits irréguliers sont empreiiits de fierté { Dans ses yeux lumineux la poésie habite, Et son corps frêle enferme un courage indompté.

Elle masque ses pleurs d'une galté vaillante ; On devine pourtant la douleur dans sa voix, On l'entend y passer voilée et palpitante, Comme un ramier blessé qui traverse Ils boi»...

THl'URIET. 485

Mais son rire est si frais et paraît si facile Qu'on se laisse tromper par son éclatjperlé, Et ce franc rire d'or sur sa lèvre mobile N'a pas tinté deux fois qu'on est ensorcelé.

Son esprit vous imprègne et doucement vous hante : On vient de la quitter, son fantôme vous suit ; On croit entendre encor sa parole vibrante Peupler le logis vide cii l'on rentre à la nuit.

Elle a le charme intime et fort d'un chant rustique. Simple est la mélodie et triste le refrain, Mais on est lentement pris par cette musique. On la chante, on en rêve, on en a le cœur plein. »

Intérieur nous offre un portrait déjeune fllle tout différent de celuici, et qui, au lieu d'être isolé, se détache d'un paisible tableau de famille.

Intérieur. — A ma mère.

Le salon est paisible. Au fond, la cheminée

Flambe, par un feu clair et vif illuminée.

Au dehors le vent siffle et la pluie aux carreaux

Ruisselle avec un bruit pareil à des sanglots.

Sous son abat-jour vert la lampe qui scintille

Baigne de sa clarté la table de famille.

Un vase, plein âo fleurs de l'arrière-saison,

Exhale un parfum vague et doux comme le son

D'un vieil air que fredonne une voix affaiblie.

Le père écrit. La mère, active et recueillie,

Couvre un grand canevas de dessins bigarrés,

Et l'on voit sous ses doigts s'élargir par degrés

Le tissu nuancé de laine rouge et noire.

Assise au piano, sur les touches d'ivoire

La jeune fille essaye un thème préféré,

Puis se retourne et rit. Son profil, éclairé

Par un pâle rayon, est fier et sympathique,

El si pur qu'on croirait voir un camée antique.

Elle a vingt ans. Le feu de l'art luit dans ses yeux,

Et son front resplendit, et ses cheveux soyeux

Tombent en bandeaux bruns jusque sur ses épaules.

Comme un vent frais qui court dans les branches des saules,

Ses doigts, sur l'instrument tout à l'heure muet,

Modulent lentement un air de menuet,

Un doux air de Don Juan, rêveuse mélodie,

Pleine de passion et de mélancolie I...

Et tandis qu'elle fait soupirer le clavier,

Le père pour la voir laisse plume et papier,

Et la mère, au milieu d'une fleur ébauchée,

Quitte l'aiguille et reste immobile et penchée,

Et, s'entre-regardani, émus, émerveillés,

Ils contemplent tous deux, avec des yeux mouillés,

La perle de l'écrin, l'orgueil de la famille,

La vie et la gaîté de la maison : — leur fille.

Cette pièce seule suffirait, nous le croyons, à justifier les éloges que nous avons accordés à la poésie de M. André Theuriet dans son premier recueil.

Passons, sans nous y arrêter, à côté de Veronica, l'héroïne d'un amour mystérieux que le poète laisse à peine entrevoir à travers son voile, et arrivons au poème de Sylvine. En voici la donnée :

Dans une môme maison habitent : en haut, M. de Paulmy et son fils ; en bas, dans la cave, la famille de maître Roch le tisserand, composée de sa femme et de ses deux filles dont la plus jeune, une enfant de quatre ans, se meurt en môme temps que le vieux Marc de Paulmy.

L'enfant de l'ouvrier et le descendant d'une illustre race, rendus égaux par la pauvreté, ont leurs tombes côte à côte au cimetière. Lazare de Paulmy, l'orphelin, et Sylvine, la sœur aînée de la petite morte, s'y rencontrent, accomplissant le môme pieux devoir. Lazare s'éprend de Sylvine et, après un combat assez court entre la passion et l'orgueil nobiliaire, il la demande en mariage à son père. Ici se placent les vers les plus émouvants du poème. Maître Roch est d'abord ébloui de la recherche du gentilhomme :

« Mais ce n'est qu'un éclair, un rayon qui se noie Dans la brume. « Oubliez, dit-il, ces rêves fous!... Vous êtes malheureux et pauvre comme nous !... Mais ce n'est pas assez d'une même détresse Pour que toute barrière entre nous disparaisse ; Jour et nuit, comme nous, travaillez-vous aussi? Non 1... Eh bien ! en ce cas, je refuse, noerci 1 Nous avons comme vous notre orgueil, et nous sommes Remplis de préjugés comme des gentilshommes. Au bouvreuil le gerfaut ne s'accouple jamais, Il plane solitaire au-dessus des forêts. Oubliez tout ceci comme on oublie un rêve Au lever du soleil... Adieu ! »

Ce refus auquel Lazare était loin de s'attendre ouvre à ses pensées

des horizons nouveaux. Les faux préjugés s'enfuient de son esprit; il commence à comprendre où se trouve la véritable noblesse. Le poète place dans la bouche de son héros un monologue d'une grave et fière beauté :

« Tu croyais qu'au seul bruit de ton nom de famille

Ce père dans tes bras allait jeter sa fille.

O honte ! il te refuse et t'estime trop bas,

Tu n'es pas de son rang, — tu ne travailles pas !

Le travail !... comprends-tu maintenant les mystères,

Les vertus de ce mot aux syllabes austères ?

Comprends-tu qu'il n'est rien de plus grand qu'un devoir,

Et que l'oisiveté seule nous fait déchoir?

Tes pères ont gagné leur nom avec l'épée ;

La terre avait besoin alors d'être trempée

D'une sueur de sang, et c'était travailler.

Dans cet âge de fer, que de bien batailler.

Leur épée aujourd'hui par la rouille est ternie.

Prends un outil 1 — Pour vaincre au combat de la vie.

L'homme n'est plus forcé de répandre le sang,

Et le plus humble outil vaut l'épée à présent ;

L'action guérira ton cœur blessé qui pleure.

Debout ! prends un outil... Tu n'étais tout à l'heure

Qu'un fragile roseau par les vents agité :

A partir d'aujourd'hui, sois une volonté. »

Certes, le gentilhomme fait bien de se retremper dans le travail. Aussi peu fortuné d'ailleurs que son homonyme de l'Évangile, il lui faut opter entre l'action ou la plus profonde misère; mais devait- il pour cela se faire Coupeur de chênes? On est légèrement étonné quand on le voit partir pour le bois avec une troupe de bûcherons ayant à leur tête Jean Caillou le flùteur, rival malheureux de Lazare.

Lorsque le dernier des Paulmy s'est suffisamment relevé par son labeur pour pouvoir sauver Roch et les siens dans un suprême moment de détresse, le vieux tisserand n'hésite plus à mettre la main de Sylvine dans la main calleuse dn gentilhomme-ouvrier, et les sanglots de Jean Caillou, témoin du bonheur des deux fiancés, terminent le poème.

La douleur de Jean Caillou, « martyr de l'impossible amour », est digne de toutes les sympathies, mais il est à regretter que son rôle ne soit pas plus actif dans le poème.

Bien qu'il pèche par quelques exagérations et quelques invraisem. blances, le poème de Sylvine séduit el captive, grâce aux idées gêné-' reuses qui y sont exprimées en fort beaux vers.

M. André Theuriet a publié, en 1874, un nouveau recueil intitulé :

le Bleu et le Noir,poémes de la vie réelle^. II a lui-même expliqué le titre de son livre dans un sonnet charmant :

Mon livre est comme un ciel peu sûr Où les brumes au vent bercées Laissent, par d'étroites percées, Entrevoir de doux coins d'azur.

Désirs, regrets de l'âge mûr, Rêves bleus et noires pensées Croisent leurs ailes nuancées Dans ce mobile clair obscur.

Parfois, comme une brève aurore Un souvenir d'amour colore Le ciel nuageux et profond;

Un moment. . . 6 féerie ! ô cbarmes !

Tout s'éclaire... Puis tout se fond En un brusque orage de larmes.

Le volume a pour subdivisions : Intérieurs et Paysages, l'Amour au bois, Chansons 7nistiqnes, les Paysans de l'Argoniic, Aux avant-postes.

Les petites pii-ces d'Intérieurs et Paysages, pleines d'un charme pénétrant et d'une émotion communicative, tantôt nous introduisent dans des sanctuaires de famille calmes et paisibles, où la sérénité des âmes rayonne sur les fronts et se répand jusque sur les murs, tantôt nous transportent dans cette Bretagne au dur langage, aux rudes mœurs, dont M. Theuriet excelle à rendre la poésie austère et rêveuse. Les scènes que le poète fait passer sous nos yeux laissent généralement une agréable impression. Il faut bien cependant, pour justifier le titre du livre, que le noir soit à côté du bleu. Les Intérieurs et Paysages offrent quelques pages sombres: Nuit de printemps, Veillée d'automne, où le talent de M. Theuriet ne se dément pas, mais qui sont inférieures aux sympathiques et reposants tableaux de la vie de province, tels que la Grand' tante, JSeiges d'antan, Reposoirs.

Si, dans toutes ses compositions, M. Theuriet s'attache principalement à l'analyse des sentiments humains, il sait voir comme un pur descriptif et il groupe avec un art parfait les objets extérieurs autour de ses personnages. Dans la Grand'tante, par exemple, comme le cadre terni, suranné, est bien assorti à cette douce physionomie de vieille fille qu'un lointain souvenir d'amour vient éclairer d'un reflet passager :

« Dans le calme logis qu'habite la grand'tante Tout rappelle les jours lointains de l'ancien temps: La cour au puits sonore, et la vieille servante, Et les miroirs ternis qui datent de cent ans.

1 Chez Lemerre.

Le salon a gardé ses tentures de Flandre, Où nymphes et bergers dansent au fond des bois ; Aux heures du soleil couchant on croit surprendre Dans leurs yeux un éclair de l'amour d'autrefois.

Du coin sombre où sommeille une antique épinette, Parfois un long soupir monte et fuit au hasard, Comme un #cho des jours où, pimpante et jeunette, La grand'tante y jouait Rameau, Gluck et Mozart.

Un meuble en bois de rose est au fond de la chambre, Ses tiroirs odorants cachent plus d'un trésor: Bonbonnières, flacons, sachets d'iris et d'ambre, D'où le souffle d'un siècle éteint s'exhale encor.

Un livre est seul parmi ces reliques fanées. Et sous le papier mince et noirci d'un feuillet Une fleur sèche y dort depuis soixante années : Le livre, c'est Zaïre, et la fleur un œillet.

L'été, près de la vitre, avec le vieux volume; La grand'tante se fait rouler dans son fauteuil... Ett-ce le clair soleil ou l'air chaud qui rallume La couleur de sa joue et l'éclat de son œil?

Elle penche son front jauni comme un ivoire Vers l'œillet, qu'elle a peur de briser dans ses doigts: Un souvenir d'amour chante dans sa mémoire. Tandis que les pinsons gazouillent sur les toits.

Elle songe au matin où la fleur fut posée Dans le vieux livre noir par la main d'an ami, Et ses pleurs vont mouiller, ainsi qu'une rosée, La page où, soixante ans, l'œillet rouge a dormi. »

Le même parfum d'amour ancien et de souvenirs heureux se dégage de Neiges d'antan. Mais ici la réalité continue le rêve. On se sent ému à voir les figures patriarcales de ces deux vieillards fixés dans leur inébranlable affection, et se rappelant au coin du foyer, entre deux sourires, le jour d'hiver où ils échangèrent leurs premiers aveux :

« Serrés l'un contre l'autre, émus, silencieux. Nous marchions; j'admirais au travers de la neige La rougeur de ta joue et l'azur de tes yeux, Et je songeais tout bas : Par où commencerai-je ?

— Moi, je pensais ! Voyons s'il me devinera... Et je baissais mon front pour t'empêclier d'y lire. Pourtant, lorsqu'à nos yeux la ferme se montra. Nous nous étions compris sans presque rien nous dire. »

Et le vieillard sourit de nouveau : « Nos amours Ont vécu cinquante ans ; les printemps dans leur gloire Et les étés féconds sont passés ; et toujours Ce souvenir d'hiver chante dans ma mémoire.

— 0 cher homme, sur nous la vieillesse a neigé, L'âge nous a blanchis comme autrefois le givre; Mais la robuste fleur de l'amour partagé Embaume les instants qui nous restent à vivre. »

Voilà de belle poésie, chaste, lumineuse, élevée! Nous voudrions pouvoir citer encore Reposoirs, cet autre rêve d'amour, vôtu de blanc, qui passe dans un décor de fleurs et de cierges ; mais nous préférons montrer comment, dans le Pardon de Ker-Laz, une pensée plus haute encore vient effleurer les vers du poète :

« A travers les ormeaux, un ciel de couleur grise

Éclairait finement la pelouse el l'église

Où l'office avec calme et ferveur s'achevait ;

Les femmes au portail, les hommes au chevet,

Sur l'herbe agenouillés, égrenaient leurs rosaires

Tandis que, dans la nef, les chantres aux voix claires

Psalmodiaient en chœur. Le parvis était plein :

Les gens de Plô-Nevez et ceux de Ghateaulin

Étaient venus parés de l'habit des dimanches ;

Les femmes avaient mis leurs neuves coififes blanches.

Et les enfants dormaient aux jupes accrochés ;

Les mendiants aussi, sur leur bâton penchés,

Arrivaient à la file et, d'un ton lamentable.

Présentaient aux passants leur sébile d'érable,

Et, sous l'épais abri des vieux chênes rêveurs,

Le cidre et le vin frais attendaient les buveurs.

Soudain, dans le clocher tout revêtu de mousse,

La cloche lentement éleva sa voix douce.

Et chacun fut debout. Les bannières flottaient

En avant: chapeau bas les hommes les suivaient.

Puis venaient deux tambours, vieilles têtes ridées ;

Leurs longs cheveux tombant sur leurs vestes brodées,

Ils allaient, le front haut et le pas mesuré,

Et tous deux ils battaient, avec l'air inspiré,

Lne marche à. la. fois héroïque et pieuse.

Derrière eux s'avançait, dans sa robe soyeuse,

La Vierge au lis doré, que portaient en tremblant

Deux filles aux yeux purs, au front voilé de blanc.

Ainsi, coupant le ciel de sa ligne sévère,

L'humble procession montait vers le Calvaire,

Et la cloche tintait au loin, et les tambours

Aux cantiques mêlaient leurs roulements plus sourds...

C'était religieux, agreste, simple et grand,

Beau de cette beauté naïve qui vous prend,

Vous serre, et d'un coup d'aile à lldéal vous porte. ; Comme un doux revenant, je sentis la foi morte Se lever dans mon cœur, et vers mes j-eux soudain Portant les doigts, je vis des larmes sur ma main. »

Le meilleur charme- de la poésie de M. André Theuriet, c'est qu'elle est profondément sentie. Toutes les impressions qu'il éprouve en face de la nature sont d'une vérité parfaite. Les strophes suivantes donneront une idée de la manière élevée, vivante, dont il comprend le paysage :

« A deux pas de la mer qu'on entend bourdonner, Je sais un coin perdu de la terre bretonne Où j'aurais tant aimé, pendant les jours d'automne, Chère, à vous emmener I

Des chênes faisant cercle autour d'une fontaine. Quelques hêtres épars, un vieux moulin désert, Une source dont l'eau vive a le reflet vert

De vos yeux de sirène. ,

Du silence, un air pur qu'on boit à pleins poumons, Un horizon fermé par un champ de bruj ère. C'est tout ; — la vie aurait tenu là tout entière Pour nous qui nous aimons.

Sur ce sol où toujours la légende aux fleurs d'or Pousse un nouveau bouton qui jamais ne se fane, Où l'on rêve aux forêts où près de Viviane Merlin enchanté dort ;

Le men-hir, l'alouette ouvrant ses jeunes ailes, Le pâtre qui chemine en chantant un vieux lai Du temps du roi Gralon : tout nous aurait parlé Des choses éternelles.

n Aimez I » eût dit l'eau vive avec ce bruit si doux Qu'elle fait en tombant au creux de la fontaine. « Aimez ! que votre amour soit fort comme le chêne Et vert comme le houx ! »

Le poète mêle ainsi son âme à la nature dans V Amour au bois qu'un autre paysagiste, M. Georges Lafenestre, appelle « la partie la plus originale et la plus inattendue » du recueil. « De l'amour, il y en a, je vous l'assure, dit-il, et même de la passion, une passion bien vivante, bien moderne, à la fois profonde et troublée, tendre et inquiète» audacieuse et craintive, sensuelle et respectueuse. Cette fois, c'est l'homme de la ville qui parle et qui pleure, qui rit et qui soupire ; mais ce transplanté ne cesse d'avoir la nostalgie de sa chère forêt. Les yeux verts de sa bien-aimée et les feuilles vertes des bois sont confondus dans le même amour; toutes les grâces de la femme lui rappellent les beautés de la forêt, comme toutes les beautés de la forêt

492 LES POÈTES DU DIX-NEUVIÈME SlÈCf,E.

évoquent en lui le souvenir des grAces de la femme. Ces deux émotions, toujours inséparables pour lui, sont exprimées dans plusieurs pièces : Premier Soleil, Rêves d'avril, Au bal, Joie de vivre, Amour obstiné, les Cloches, avec un charme exquis et une étonnante délicatesse *. »

La forêt appartient à M.André Theuriet comme les grèves normandes appartiennent à M. André Lemoyne; mais elle n'est pour lui que le palais enchanté de son ondine, la voûte agreste où retentissent ses chants d'amour.

Cet amour semble avoir été vécu, tant l'accent en est juste et vibrant, et il s'adresse toujours à la môme femme, ce qui donne à cette passion si bien peinte l'intensité des amours réels.

Il est à regretter seulement, au point de vue littéraire comme au point de vue moral, que la belle poésie de l'Amour au bois, palpitante de jeunesse et de vie, soit constamment païenne ; car M. Theuriet est par nature un poète spiritualiste et religieux. Son talent, grave et fort, ne se déploie dans toute sa puissance que lorsqu'il l'applique à des sujets élevés. La passion chaste et profonde de Thérèse et de Jean-Marie, si héroïquement sacrifiée au devoir, nous saisit et nous émeut bien davantage que les idylles voluptueuses de l'Amour au bois, lesquelles cependant joignent au charme et à la vérité dont nous avons parlé l'attrait d'un style poétique d'une grande pureté. M. Theuriet est un écrivain bien français. Sa langue, correcte et limpide, est exempte de tout néologisme. En revanche, il^ne recule pas à l'occasion devant un terme archaïque. Il dira, par exemple, dans Sylvine :

« Au milieu des épis, tantôt comme deux ombres Ils passent, et tantôt emuii les néfliers Ils s'enfoncent tous deux. »

Des mots semblables, qui témoignent du commerce intime de l'auteur avec les poètes du seizième siècle , ne choquent pas chez M. Theuriet, tant ils s'harmonisent bien avec cette poésie sans date qui fait parfois songer à Musset et plus souvent à Ronsard, mais à Ronsard dans ses meilleures pièces non entachées des afféteries italiennes, La Cha7iso7i de mai ne rappelle-t-elle pas, pour la nonchalance du tour et le sentiment profond et naïf de la nature, les créations les plus aimables de la Pléiade :

La Chanson de mai.

Nous avons gravi les premiers La pente des collines ; Les blés étaient verts, les pommiers Neigeaient dans les ravines,

» Georges Lafenestre, Revue de France, 31 mai 1874.

Les prés étaient comme un jardin, Et l'herbe d'amour a soudain Fleuri dans nos poitrines.

Les ramjers des bois s'accouplaient

Au creux des vieilles souches ; Tous les oiseaux rossignolaient

Et semblaient moins farouches ; Et, comme une brise d'été, Un soupir d'amour est monté

De nos cœurs à nos bouches.

Page 1