‹ Histoire de la littérature française (volume 4)Chapitre 86 sur 110 · AICARD · texte numérisé non relu

AICARD

Le jeune gars la suit. Ils ouvrent le puits noir

D'où sort un air humide et plus frais que le soir.

Le jeune homme est alerte et la fille est jolie ;

Tous deux ti'-ent le seau dont grince la poulie.

Le seau monte, apparaît, oscillant, renversant

Son eau qui rejaillit en les éclaboussant,

Absorbée aussitôt par la margelle sèche;

Et l'âne ou le mulet, impatient d'eau fraîche,

Piaffe et renâcle. — L'auge est vide. Encore, allons !

La fille rit. Le gars tire, ayant les bras longs.

En un clin d'œil, le vieux seau de bois où l'eau tremble.

L'âne va donc enfin boire, h ce qu'il lai semble.

Mais le gars tient le seau qu'il agite à dessein.

Et la fille croisant ses deux bras sur son sein,

Pour se garder de l'eau qui, ridée, étincelle.

Approche, et tous les deux rient du seau qui ruisselle

Et de cette fraîcheur du soir autour du puits,

Commencement exquis du bon repos des nuits ;

Et tandis qu'il essaye, ô nuit naissante, ô lunel

D'effleurer d'un baiser la chevelure brune,

La belle enfant, trempant ses lèvres à fleur d'eau,

Se penche avec lenteuret boit comme un oiseau. »

« Comme cela est vu, franchement rendu, simplement mis en scène ' ! »

L'auteur des Poèmes de Provence aime les tableaux champêtres, les bois de cyprès, les plaines couvertes de blé ; mais il aime aussi la mer ; il n'oublie pas la Méditerranée, les pêcheurs, la bouille-abaisse. « Le plat consacré » de son pays est célébré dans une composition dont la vérité locale, la gaieté franche, la rudesse de détails maritimes, et môme le réalisme original rendent la lecture des plus curieuses.

a Embarque, les amis, c'est dimanche demain 1

— La dame-Jeanne ici! — Louis, donne la main.

— As-tu le pain ? — Bon ça ! — Garçon, largue les voiles ! »

Le temps est beau ; les pêcheurs jettent le filet à la mer. Ils attendent paisiblement que le poisson « s'embrouille dans la maille ». Les heures s'écoulent.

« Le filet se retire et s'emplit plusieurs fois. »

n est temps de gagner le rivage. Le vent a molli. On rame, et bientôt

« Les côtes se font proches^ Et des groupes amis s'avançant sur les roches Appellent. « Avez-vous bonne pêche? — Oui. — Non. » On hèle le patron affaire par son nom.

* Georges Lafenestre, la Poésie française en 18T2-18T3.

« Patron Vincent! » Mais lui : « Barre à tribord, prends garde !

— A terre 1 — Les paniers ici! » Chacun regarde.

« C'est beaucoup. — Non, c'est peu. — Voyons ! — Tout est vivant ! »

Les porteurs du panier trop plein marchent devant ;

Et sur la longue table, à l'abri de la treille,

On a posé bientôt et vidé la corbeille. »

Ce sont des poissons de tous genres se tordant, bondissant,

« Étranges arcs-en-ciel mouillés et radieux. Prismes éblouissants de nageoires et d'yeux. »

On installe le chaudron en plein air; le poisson y fourmille; on allume, on active le feu.

« .... Et des bouillonnements

Annoncèrent bientôt la bouille-abaisse prête.

La table sous la treille a pris un air de fête.

La bouteille sourit, et les couverts d'étain

Prennent, grâce au soleil, un éclat argentin.

Là, le chaudron bouillonne ; accourez, qu'on l'enlève ;

Cuisiniers, éveillez les dormeurs de leur rôve,

Et qu'on dévore enfin de la bouche et des yeux

Le mets chéri, le plat consacré des aïeux,

D'où s'exhale l'odeur des collines, et celle

De la mer qui là-bas au soleil étincelle. »

Les Poèmes de Provence renferment encore quelques pièces d'un vif intérêt : le Ehône, description calme et vigoureuse du vaste fleuve ; les Mmjes, récit joyeux des fêtes méridionales du printemps et des fleurs ; leMîstral, chant enthousiaste en l'honneur de ce vent puissant; la Ferrade, tableau émouvant d'une lutte d'homme et de taureau ; les Tambourinaires., courte scène du plus gracieux entrain ; la Leçon de lecture, délicieux souvenir d'enfance. Les vers adressés à M. Sully- Prudhomme sont aussi fort remarquables. L'éloge que M. Jean Aicard fait de l'auteur de la Justice est sincère et mesuré.

Le poète termine son recueil par une série de chants sur la cigale. Il a rassemblé sur « l'âme du blé ^ » mille détails d'une originalité très attachante. Il nous apprend ce qu'elle était avant de vibrer dans lalumière, ce qu'elle deviendra après la moisson, et comment on la met en cage. Il raconte Uamour des anciens pour cette mouche stridente, et nous en donne quelques exemples dans une anthologie où figurent les noms d'Apollonidas, d'Archias, d'Anacréon et de Longus. Il célèbre avec enthousiasme le charme de sa voix, s'attendrit sur son chant de mort, s'attaque aux cigales apocryphes de la Fontaine, s'indigne de

1 Nom que l'auteur donne à la cigale dans une excellente composition du même titre : l'Ame du blé.

AICARD. SOo

voir confondre ces insectes avec les sauterelles voraces, et clôt le livre par ces vers :

« Les cigales m'ont dit : Tu nous chantes, c'est bien. Le léger galoubet auprès de nous n'est rien, Ni le gai tambourin, cet amoureux qui tremble ; Et tous les deux mêlant leurs musiques ensemble devaient pas lïnsecte au soleil résoimant. Des choses changeront qui plaisent maintenant, Et tes vers passeront aussi qui parlent d'elles ' / Mais nous, poète ami, nous sommes immortelles, Et ton chant fait pour nous, à notre chant pareil, Doit vivre aussi longtemps que nous et le soleil.

Je suis petite cigale Qu'un rayon de soleil régale Et qui meurt quand elle a chanté Tout l'été. »

Comme l'a remarqué André Lefcîvre, «janaais, même du temps de Théocrite, les cigales ne reçurent plus délicat hommage. «

Les descriptions semées dans les Poèmes de Provence ont à la fois l'éclat et la vie. M. Jean Aicard sait unir à l'amour serein deTidéal le sentiment exact de la réalité. Ses inspirations sont en même temps larges et vraies. Ses poésies mélancoliques respirent une grande sincérité d'émotion.

Cet éloge s'applique non seulement aux Poèmes de Provence, mais encore à diverses compositions de moindre importance, telles que les Glaneuses de la Camargue, publiées dans le Parnasse contemporain.

Nous citerons quelques vers de ce poème empreint d'une tristesse que l'auteur a profondément ressentie.

Une belle journée d'été laisse voir au loin dansl'ile déserte les

« . . . . blés jaunes, mouvants,

Comme un lac d'or fondu sous la chaleur des vents. »

Spectacle superbe 1 Mais cette île est la Camargue, et ces vagues de blé cachent un sol corrompu.

«Au milieu des pavots, comme une herbe mauvaise. Une force maligne et triste germe et dort, Une invisible fleur endormante, la mort. »

Cependant le temps de faire les moissons est venu. On coupe, on lie les gerbes. Les moissonneurs se hâtent,

«Car ils sentent venir la fièvre derrière eux. *

Aussi voit-on encore après leur départ bien des épis droits ou tombés. • Vers de construction difficile.

Les moissonneurs ont disparu. Les glaneuses arrivent.

« Tel un sinistre vol d'oiseaux, du haut de l'air,

Las d'avoir traversé la tempête et la mer,

S'abat et dans un champ marche, traînant les ailes ;

Telles pâles déjà de faim, ayant sur elles

Des haillons qui font voir leur maigre nudité,

Les glaneuses ici s'abattent chaque été. »

Elles vont, pas à pas,

0 Cassant l'épi debout, glanant l'épi tombé.

Là, point de hâte, il faut d'une marche attentive Distinguer une glane, hélas ! souvent chétive Dans le chaume qui semble ;\ leurs fiévreux regards Fait de mille rayons plantés comme des dards. Ainsi de tous côtés le jour aigu les blesse ; Leurs genoux par moments fléchissent de faiblesse. Le sol sous elles tourne, et pendant qu'elles vont. Les pieds ensanglantés et la sueur au front, La fièvre, profitant de leur lenteur, pénètre, Mêlée à la lumière intense, tout leur être. Or chacune, songeant à son prochain retour. Vers la cabane où pleure un enfant tout le jour, A chaque épi nouveau que sa voisine envie, Chacune, en se courbant, croit ramasser la vie... Hélas I elle se penche aussi du même effort Vers l'invisible fleur d'où s'exhale la mort. »

Toutes ne regagnent pas leur demeure. Souvent une glaneuse s'affodsse sur elle-même : elle a respiré ce souffle de mort.

« Un bouvier creuse un trou juste assez grand pour elle. Et le trou recouvert, chacun y jette après Quelques fleurs, pâles fleurs fiévreuses des marais. Ensuite, reprenant toutes, jeunes et vieilles, Leurs tabliers gonflés d'épis ou leurs corbeilles. Les glaneuses, les jeux dilatés dans la nuit, Repartent, croyant voir la morte qui les suit. »

Ce tableau est la reproduction simple et vivante de la réalité. Là, pas d'effets cherchés, pas de vers inutiles.

M. Jean Aicard est un poète d'avenir. Il joint à la force ou à l'élévation des sentiments i habileté, la science consommée de l'expression. Ses vers ontà la fois la pensée et la forme, l'idée et le mot. On se sent en présence d'un artiste consciencieux, à l'âme ardente et délicate, qui ne recule devant aucune fatigue, aucun sacrifice, pour donner à sa pensée le relief et la lumière dont elle a besoin ^ Quelques imper-

* Jules Levallois, l'Écho, 3 février 1876.

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fections se rencontrent bien encore dans ses poésies : l'inspiration n'est pas toujours égale; certains poèmes manquent d'unité ; les vers ont parfois quelques duretés d'accent; mais ces défauts, qui se perdent « le plus souvent dans le large et beau mouvement de la peinture V> se font plus rares dans chaque œuvre nouvelle. Nous attendons beaucoup encore de ce poète dont le talent est à peine arrivé au milieu de son évolution .

1 Georges Lafenestre, la Poésie française en 1872-73.

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